‹ Madame de LamartineChapitre 25 sur 35 · SURSUM CORDA · texte numérisé non relu

SURSUM CORDA

La Bretagne est le pays des légendes et des drames de la mer. C'était le matin d'un jour d'octobre. J'étais monté sur le tertre Morgan. Morgan, la laide et vieille fée, jalouse de la belle princesse Marianna, l'avait changée en crapaud par sa haine, jusqu'au jour où un chevalier à l'amour intrépide, romprait le sortilège, en lui rendant sa beauté sous son baiser vainqueur.

Je regardais la rade dans sa fraîcheur matinale, enso-

leillée sous la lumière de l'aube, lorsqu'un pêcheur de haute taille, à la cape de toile goudronnée, au caban de laine, sortit d'une maison blanche du village du Dourdu, posé sur la grève comme un goéland.

Une femme le suivait, la tète encadrée dans une cape de laine. Ils montèrent dans une barque, hissèrent la voile et levèrent l'ancre.

La rade ressemblait à un lac : l'eau calme, transparente, au bleu pâle comme le ciel. La barque glissait lentement comme un cygne noir, ses ailes à la brise légère. Elle traversa la rade, un archipel d'îlots, et entra dans la haute mer.

Elle revint à la marée du soir, les voiles à peine enflées par la brise molle du crépuscule. Le calme descendait. Le pêcheur, la main droite à la barre du gouvernail, ramait de l'autre main. La femme maigre et nerveuse, les mains armées d'une rame, aidait la marche lente. Enfin la barque tourna la pointe de l'anse du Dourdu et jeta l'ancre.

La pêche avait été bonne. Les paniers pleins d^ poissons aux écailles brillantes, teintes d'argent et d'émerauda.

Un jour de novembre, mis du, le mois noir, comme on l'appelle en Bretagne, la même barque partit, un matin, pour la pêche, sous un ciel sombre.

Le vent souffla par fortes rafales. Des nuages noirs couraient sur le ciel gris comme des fantômes funèbres. Je fus sous les bois secoués par le vent, agités de bruits sinistres, jusqu'à un promontoire. La mer était démontée, les lames soulevées du fond, roulaient hur houle à la couleur te rreuse , déferlaient sur la grève, s'y brisaient à flots d'écume jaunâtre, avec des plaintes de voix humaines. La mar mugissait une immense symphonie de deuil, les lamentations des trépassés engloutis.

La rade était déserte. Seule, au milieu, une barque noire courait sous la tempête. Elle louvoyait contre le vent d'ouest, ses voiles serrées, raccourcies par un ris, mouillée

des coups de mer, bondissait sur les vagues, montait, descendait, tour à tour, avec une vitesse vertigineiise. Les lames furieuses battaient ses flancs, lui jetaient des trombes d'eau pour la submerger. Le vent s'acharnait sur elle, comme un élément de haine, couchait ses voiles sur la mer, l'inclinait jusqu'au bord, sous les lames. Je regardais dans l'angoisse la barque près de sombrer. J'admirais ce combat d'un bateau contre un élément, lutte héroïque d'un homme contre la mer :

La barque est si petite et la mer est si grande.

La tempête redoublait de fureur. Le vent, la mer, comme deux ennemis unis, deux monstres du ciel et de l'eau, poursuivaient, battaient, frappaient la barque intrépide, hurlaient de colère, en sifflements lugubres, en lamentations sinistres, lui lançaient le chant de mort, avant de l'entraîner dans l'abîme.

La barque luttait toujours. L'homme debout à la barre, la tète haute sous la tempête, menait sa barque obéissante au milieu de la mêlée des vagues, virait de bord, courait des bordées hardies, aidé par sa femme, la main aux écoutes. De temps en temps, la femme joignait les mains, levait la tète au ciel, et priait dans l'orage pour le salut de la barque et la vie de l'homme.

La prière fut exaucée. Enfin la barque atteignit l'anse, doubla le cap, et sous l'abri de la colline, jeta l'ancre devant le village.

Je descendis encore. J'avais reconnu le pêcheur et sa femme. Leurs vêtements ruisselaient d'eau de mer. Les paniers étaient presque vides, la pêche avait été mauvaise. Mais la vie était sauve.

Ces deux scènes de mer me rappelèrent Lamartine et sa femme. N'étaient-elles pas la double image des phases

d'épreuves subies en 1858? La première, éclairée d'espérance, une brise de sympathie, dans sa voile ; puis atteinte bientôt de calme, comme la barque au crépuscule, pourtant fructueuse au retour. La seconde, assombrie, disputée, poursuivie par la haine, l'insulte des partis, comme la barque par la tempête, et ne rapportant de la lutte que la déception et l'infortune.

N'était-ce pas aussi l'image des années heureuses du poète et de sa compagne, unis dans le voyage de la poésie et de la vie, l'image des années glorieuses, du pêcheur intrépide, luttant contre le peuple en fureur et sauvant la patrie ?

N'était-ce pas, enfin, l'image des années malheureuses du grand homme dans l'infortune, soutenu, relevé, protégé par sa vaillante compagne, unie à lui dans le péril, fidèle jusqu'à la mort ?

On le verra plus que jamais dans les lettres qui vont suivre, lettres puissantes comme la raison, attendries comme le cœur, qui révèlent la perpétuelle ascension de cette grande âme de femme.

Les grandes épreuves font les grands cœurs.

L'épreuve continuait. Lamartine, provoqué par un article de l Union, i propos de sa lettre à Philoxène Boyer, répondit par une noble lettre qui est une page d'histoire.

A Monsieur le Rédacteur de l'Union.

Monsieur, «Je n'ai jamais demandé la parole à un journal pour y défendre mon esprit, mon talent, mes vers, ma prose, mes discours, mes opinions ; mais, en ce qui concerne la souscription proposée à la France par mes amis, je ne laisse rien sans éclaircissement ou sans réfutation. Je touche d'un doigt ferme, et sans crainte de me blesser moi-même, comme <ans envie de blesser les autres aux parties les plus déli-

cates. Pourquoi ? Parce que la souscription nationale, ce n'est ni mon esprit, ni mon talent, ni mes vers, ni ma prose, ni mes opinions; la souscription nationale, c'est mon caractère, c'est moi : me, me adsum!

« J'aurai toujours, tant que je vivrai, un cœur et une main au service de mon honneur.

« Se ipsum deserere iurpissimum est ! ce qui veut dire en bon français: « Rien de si lâche que de s'abandonner soi- « même, surtout dans les revers ; le malheur commande plus « de fierté, c'est sa contenance. »

o Le rédacteur de la chronique de l'Union se prévaut (et c'est son droit) d'un billet confidentiel plus ou moins triste comme mon âme, qui a été inséré dans un journal de province ; c'était un mot à l'oreille répondu, je ne sais quel jour sombre, à un ami inconnu qui m'avait adressé une protestation contre mon prétendu départ de France. L'écrivain de l Union me reproche, à cette occasion, d'être injuste dans ce billet envers la France. Savez-vous pourquoi? Parce que, dit-il, la Société des auteurs dramatiques français prend soin cette année d'une petite-fille de Racine.

« Vous souvenez-vous de cette imprécation sublime de Gilbert, expirant dans un hôpital de fous ?

« Au banquet de la vie, infortuné convive, « J'apparus un jour, et je meurs. »

Eh bien ! c'est exactement comme si l'écrivain de la chronique accusait Gilbert d'être injuste envers sa marâtre patrie parce que Voltaire recueillait en ce temps-là à Ferney une petite nièce du grand Corneille !... En quoi la bienfaisance de Voltaire disculpait-elle la France?

« Le rédacteur se demande, avec l'accent d'un intérêt que je dois croire sincère : « Où en est donc la souscription « nationale de M. de Lamartine? » — Nous n'éprouvons aucun embarras à lui répondre : Cette souscription a été

aussi modique et aussi affligeante jusqu'ici que mes ennemis les plus acharnés peuvent le souhaiter. Mais, depuis que les calomnies s'éclairent et que les mensonges s'usent, cette souscription se relève avec un mouvement sensible du cœur au pays. A qui la faute, à qui la gloire de cet avortement d'une noble pensée? Quelques organes très hostiles de l'opinion que vous représentez, monsieur, peuvent s'en attribuer au moins la moitié. C'est mon seul étonnement dans cette affaire.

«Je devais m'attendre, en effet, aux rancunes et aux représailles de tous les partis en France, excepté aux rancunes et aux représailles du parti légitimiste. C'est le seul qui n'eût aucun grief possible à élever contre moi.

« Le parti de la Révolution de Juillet pouvait me reprocher à bon droit de n'avoir tressailli que de douleur à la chute de la monarchie des Bourbons et à l'exil du Joas innocent de cette grande race.

« Le parti orléaniste pouvait mereprocher, avec apparence déraison, d'avoir proclamé une république de nécessité et de salut commun sur ses décombres, au lieu de proclamer une régence, le plus faible des gouvernements dans une révolution, régence qui n'aurait été que l'aggravation d'une anarchie et la seconde inauguration d'un principe de circonstance sur un trône de principe héréditaire.

« Le parti démagogique pouvait me reprocher d'avoir, avec mes collègues, couvert les vies et les fortunes des citoyens contre les mauvaises réminiscences de la Terreur.

« Le parti militaire pouvait me reprocher d'avoir maintenu la paix du monde et d'avoir résisté sincèrement et sciemment au débordement de la propagande armée et de la guerre agressive à l'Europe.

a Le parti socialiste pouvait m'accuser d'avoir combattu à mort ses théories radicales qui ne sont que les fantômes du délire à jeun et de n'avoir compris l'amélioration du

sort des masses que par l'ordre, le travail et la propriété.

« Enfin le parti bonapartiste pouvait me reprocher d'avoir ajourné de toutes mes forces la rentrée en France et la prsidence d'un prince que son nom pouvait soulever du fauteuil au trône.

« Ce sont là des torts réels, impardonnables, dont l'expiation devait m'atteindre naturellement, aux jours des disgrâces. On ne se plaint pas de ce qu'on a mérité ; on ne s'étonne pas de ce qu'on a prévu. Oui, je devais être frappé pour tant de crimes ; mais était-ce parla main de vos amis?

« Eh bien! presque toutes les catégories d'opinions que je viens d'énumérer ont été sinon serviables, du moins convenables à mon égard au jour des afflictions. Les petits journaux de votre parti, à Paris et en France, ont été seuls implacables, injurieux, sarcastiques ; pourquoi? Je le dirais bien, car je le sais ; mais on ne me croirait pas ; j'aime mieux me taire. Voyons mes torts envers vos amis:

« Je suis né royaliste, attaché d'enfance à cette branche mutilée par la hache de la Convention, dans la personne de Louis XVI, la plus innocente des victimes expiatoires delà royauté.

« En 1815, j'ai pris d'esprit et de tradition les armes pour aller combattre, sans compter le nombre, au pied du trône de Louis XVIII restauré.

« J'ai accompagné ce prince en soldat fidèle, non pas jusqu'à Gand, qui était à lui son seul asile, mais jusqu'où portait le sol de la France, car la guerre civile sur le sol de la patrie est une calamité, mais n'est pas un sacrilège.

« En 1820, j'ai salué, avec toute la France consternée par l'assassinat d'un de ses princes, le berceau d'un enfant qui représentait la providence de la monarchie, si cette monarchie constitutionnelle avait su préserver ce berceau en le confiant à la liberté.

« En 1830, le prince de Polignac, honnête homme monté

trop haut pour s'y tenir, m'appelle à Paris au poste de directeur des affaires étrangères, je refuse, il insiste, je refuse itérativement de concourir à une politique qui devait aboutir inévitablement à un coup d'État manqué contre l'opinion. On m'éloigne ; je suis nommé ministre plénipotentiaire en Grèce. Je sors de France.

« 1830 éclate; je connaissais le nouveau roi, je pouvais m'élever d'un échelon sur les ruines du roi fugitif, j'accours à Paris pour y donner ma démission à M. Mole, ministre de la nouvelle dynastie ; M. Mole la refuse ; je suis obligé de l'envoyer directement au roi Louis-Philippe lui-même ; je lui déclare que je ne veux pas servir deux maitres. Ainsi, après avoir refusé par patriotisme de m'associera la faute de Charles X, je m'associe gratuitement et généreusement à son malheur. (Je n'invente rien, je ne colore rien, je possède tous les titres à l'appui de cette loyauté sans bruit dans ma conduite envers vos amis.) Je me dépouille de toutes mes fonctions, de tous mes traitements, de toutes mes ambitions naturelles, et je les dépose sur le cercueil de la monarchie légitime.

« J'entre dans les Chambres, j'y siège pendant quinze ans, isolé de tous les partis, consacré à la France seule. Je ne vais point à Belgrave Square, mais je défends contre la flétrissure lesjîélris de votre religion dynastique.

« Trois fois le roi Louis-Philippe, dans les crises de sa couronne, m'appelle confidentiellement aux Tuileries, où je n'allais pas ; il me conjure avec des instances pathétiques (plus pathétiques qu'il ne m'est permis de le dire) d'accepter les postes les plus culminants à l'intérieur ou les plus lucratifs à l'extérieur dans son gouvernement, et d'oublier enfin les rois et les princes de l'exil. Je suis ému, mais inflexible : t Vous pouviez peut-être, vous prince, vous croire obligé « de tout oublier pour sauver le trône de votre race, mais « moi, je ne suis rien, je n'aurais point d'excuse à ma défec-

« tion en passant à votre cause, je veux mourir avec mon « honneur et avec la plus obligatoire des fidélités, la fidélité « à l'impossible. — »

« Y a-t-il beaucoup d'hommes obstinés, monsieur, qui aient repoussé pendant quinze ans de telles fortunes ? Et on me raille sur ma fortune ! ! !

« Le tocsin de 1848 sonne : je m'élance, la République dans la main, entre l'anarchie et la France; on me crie: A bas! tu n'es quun légitimiste ! Je réponds devant cent mille témoins armés : « Oui ! j'ai été légitimiste et je m'en ho- « nore, et je m'en honorerais encore, si le choix des mort narchies était aujourd'hui en question devant vous : vous « devez m'en croire, celui qui a été fidèle à la cause des « rois tombés, ne trahira pas celle du peuple ! »

a Le peuple applaudit, il aime l'audace dans la franchise, il se fie à moi.

« On sait le reste, on ne sait pas tout ; les petites plumes rancunières qui griffonnent contre la souscription ces sarcasmes et ces interdits auraient d'autres loyautés aussi méritoires peut-être à rémunérer en moi par leurs diatribes ; mais je les tiens pour bien acquittés.

v< Je ne désavouerai pas pour si peu ma considération héréditaire envers ce grand parti territorial qui fut la noblesse du pays et qui peut rester toujours son honneur. Je lui ai sacrifié, dans son adversité, faveurs de cour et faveurs de peuple, fortune, avancements, ambitions, la plus belle partie de ma vie active ; ses libellistes officieux m'en récompensent comme vous voyez ! Je me garde bien d'attribuer à une opinion les torts d'une coterie.

« Je ne me vengerai de ces dénigrements et de ces iniquités de parti qu'en les constatant, et tout en réservant nos devoirs désormais divers, comme nos situations, je continuerai à honorer dans vos amis ce que j'honore en vous, monsieur, la constance dans le dévouement désintéressé^

cette foi du cœur, et le respect de soi-même dans la défaite de ses opinions.

« Recevez, Monsieur, l'assurance de ma haute considération.

« Alp. de Lamartine. »

Paris, 4 janvier iSSg.

« J'ai bien pensé d'avance à ce qu'on vous dirait de l'Union. Peut-être que si vous aviez été ici, sachant tout ce qui se passe et se dit, vous auriez compris l'opportunité pour lui d'expliquer sa vie passée...

t Un homme d'un esprit distingué est venu à Paris exprès pour dire à L... qu'il n'y avait que lui au monde capable d'écrire de telles choses, et de se placer si haut au-dessus de tous les partis, représentant la nation seule...

« Quand on ne dit que la vérité des faits pour venger l'unité d'une vie qu'on attaque, il faut laisser passer les opinions diverses. La vérité, il faut l'espérer, prévaudra du moins dans la postérité. Je me moque de la postérité quand on Vinvoque pour me consoler des chagrins présents. Mais je m'y appuie quand il s'agit de justifier sa conscience ou ma conscience...

« Maintenant j'ai de l'ennui à l'occasion de la politique. On confond trop la question de la liberté italienne avec l'agrandissement du Piémont. Le mariage de N... est le semblant d'une liberté soutenue par le despotisme. Lorsqu'on parle contre une guerre intempestive, et dont les motifs sont percés à jour pour qui se souvient, on a l'air de parler contre l'Italie.

a Cela m'indigne et m'irrite. Je me suis levée hier soir, mais la conversation, très intéressante d'ailleurs, m'a empêchée de dormir. C'étaient tous des hommes d'esprit, de belles discussions, comme à la tribune, mais si souvent à côté de la vérité pour les besoins de leur cause, que j'aurais voulu

être homme un quart d'heure pour leur dire des vérités. Mais il est vrai aussi que Dieu tire du bien des plus mauvais instruments et des projets les plus contraires à ses vues. Adieu, pour aujourd'hui. Je me fatigue. »

Le mot précurseur de la guerre d'Italie adressé le i" janvier, par l'empereur, à M. de Hiibner, ambassadeur d'Autriche, agitait tous les salons politiques. Lamartine prit tout de suite parti contre cette aventure, presque seul, au milieu de ses amis séduits par cette guerre populaire. Il prédit la fatale unité au profit du Piémont, la perte de la confédération italienne, et, après, l'unité allemande par la Prusse, ce Piémont de l'Allemagne.

«Je constate seulement que la fibre du public a été touchée, comme elle l'est toujours par la parole de L....

« Il y a une chose que je puis vous dire, c'est qu'il y a eu une circulaire du ministre de l'intérieur, défendant aux préfets de favoriser la souscription. Quelle déloyauté après la lettre! Tous les préfets ne l'ont pas reçue (i). Ce sont précisément ceux qui ont vu une tendance à y aller de cœur, et faire des comités, agir pour L... avec zèle, qui ont demandé ce qu'ils avaient à faire. La circulaire a répondu. Dès ce moment, ils ont été au delà de l'instruction, et ont défendu tout che\ eux. C'est un préfet qui a montré la circulaire à un de nos amis. Qu'en dites-vous?... »

Je lui avais dit déjà mes soupçons si bien confirmés. Voilà un grave témoignage de la duplicité impériale, la preuve de la pure vérité de mon récit qu'a osé traiter de pur mensonge un journal du 2 décembre !

Les lettres se suivent, écrites de son lit de souffrances et de repos, tourmentées des plus hautes pensées.

(i) Un entr'autres, M. Paillard, d'une haute distinction d'esprit et de cœur, un fidèle admirateur de Lamartine. Il n'aurait tenu aucun compte de la circulaire. C'est un hommage à son caractère, un honneur pour lui.

« Si, par impossible, il se faisait une troisième restauration, vous verriez avec quelle fermeté inébranlable, il refuserait toutes les offres, toutes les instances qui lui seraient faites. Quand on ne renie pas son passé, on respecte son avenir, me dit-elle dans une belle parole. Quant à l'isolement, c'est ce qui a été reproché pendant les dix-huit ans de L. P.... Il en a fait justice. Il en serait ainsi si jamais on avait besoin de lui. Ce que Dieu garde ! Car, quand je vois la versatilité du peuple, qui préfère obéir à n'importe quoi qu'user d'une sage liberté, qui voudrait jamais être au timon du vaisseau de l'Etat ? comme on disait, vieux style. La phrase incriminée dit la même chose déjà dite de Béran^er, et au fond, que dit-elle? Que si en 48 on avait eu à choisir entre les deux monarchies, il aurait sans aucun doute choisi le droit d'alors et non l'usurpation d'alors, mais voyant que le salut du peuple n'était pas là, il fit la République. Il l'a dit assez haut. C'est moi. Sa jeunesse était à la légitimité, son âge mûr au peuple, non pour flatter ses passions, mais les relever par leur bon sentiment et leur grandeur dhomme, et c'est ce qu'il ferait toujours... »

Vraiment j'admire combien cette femme excelle à juger le caractère et la conduite de Lamartine. Elle a le don de la netteté, delà précision et de la grandeur du jugement. Dans une lettre familière, elle écrit ainsi des lignes d'histoire. Elle grave et elle colore à la fois comme l'eau-forie. Puis elle raconte en souriant une visite de Garnier-Pagès : « G.-P. est venu l'autre jour, il a dit ceci : Tout croule, la « catastrophe est imminente, mais so/e^ tranquille, J3 suis « là ! » Voilà donc le chef tout trouvé, lorsqu'on ne voudra plus de L...

« Quant à la foi religieuse, je n'en parle pas avec la même désinvolture. Je donnerais mon sang pour vous savez quoi ! mais si la présence constante de Dieu devant les yeux, la foi à l'immortalité et à la justice d'en haut peut avec la

charilé qui couvre tout et qui demeure, lorsque la vision a succédé à la foi et à l'épreuve, si dis-je, ces dispositions de l'àme sont acceptables là-haut, comme je l'espère, sa place ne sera pas la dernière. Cependant si vous voulez savoir ma façon de penser pour moi, — je ne juge pas les autres, — je sens le besoin et le bonheur d'avoir mon Sauveur pour juge. Car quel est celui qui, à sa mort, ira paraître devant Dieu et lui dira : « Me voici avec ma vertu, récompensezmoi, je l'ai mérité » >

« Non, ayez pitié! Misererel Voilà le langage de tous. Vhumililé est une vertu toute chrétienne, inconnue à l'antiquité. Il y a tant de gens qui sont chrétiens sans le savoir, et sans le vouloir, tant d'autres qui veulent bien des vertus, et de la morale chrétienne, en rejetant ce qui en fait la base, la force, sa sécurité, sa consolation, je les plains. J'aime mieux croire à la parole de Dieu qu'à la parole de l'homme. C'est ce qui fait que je ne suis pas anglicane, ni d'aucune dénomination de protestants. Mais il faut leur rendre justice, tous les hommes sérieux, du moins en Angleterre, tout en rejetant l'autorité du pape, plutôt comme souverain étranger, et après avoir examiné avec toutes les lumières que Dieu a données aux plus remarquables d'entre eux, tant dans les sectes diverses, et malgré les sectes diverses, croient fermement à la rédemption.

« Les capucinades et les faux miracles font mon désespoir. Dieu les permet, il sait pourquoi, mais moi je n'y vois que du mal, de la tentation et de l'ébranlement des faibles.

« Ici, Dieu merci, nous n'avons pas cela encore. Dieu nous en préserve! Mais les églises sont remplies d'hommes à six heures du matin, c'est la bonne heure, car on ne les taxera pas d'ostentation ni d'hypocrisie. Je les ai observés avec respect, avant de tomber malade. Maintenant je ne sors plus, je me lève à peine, ces jours-ci pas du tout, mais

les autres jours un peu le soir, pour ne pas perdre la visite des amis. Aussi hier j'ai manqué quelqu'un que j'aurais voulu voir, c'est M. Fromentin. Nous voyons beaucoup ce pauvre M. Huet, bien souffrant. M. de L. vient d'aller chez lui avec Valentinc.

« La guerre ou la paix tient à un fil, se nouera-t-il ou se rompra-t-il? On a envoyé un émissaire secret tâter la Prusse. Refus de l'entendre seulement. Un autre est à Vienne. Je ne sais pas encore le résultat. Montanelli est plein d'espoir. La fermentation, dit-il, est grande. Le Piémont tardera six mois, dit-on, on prépare beaucoup de canons, mais on ne sait que faire. Adieu, ma tête se fend d'avoir écrit ce peu de mots. »

Elle avait l'habitude de fermer ses lettres avec un cachet donné par son mari, qui portait la devise de Jacques Cœur : <» A cœur vaillant rien d'impossible. » Cette devise convenait à ces deux cœurs héroïques. Je lui avais écrit mon admiration de sa force morale dans sa vie d'épreuves : « Vous mettez votre devise en action. »

Elle me répondit avec sa modestie accoutumée : « Hélas ! la devise n'est pas mienne, je n"ai pas tant d3 présomption, — mais est celle de L. et m3 va moins que jamais. Je suis triste, je fais un carême moral, disait-elle dans une image haute et vraie, c'est le meilleur, si on le supporte bien. Quant au physique, loin d'être guérie, je suis descendue plus bas, après avoir peut-être trop voulu lutter, et hier je ne me suis relevée que parce que Valentine était couchée avec frissons et accis de fiivre... J'ai pu, tout en toussant tenir compagnie à M d^ L. à son déjeuner et à Valentine,

« Il a eu un accident qui m"a épouvantée. Dieu merci, ce n'est plus rien qu'un sang noir et jaune extravasé sur son œil et sa joue. Mais une ligne à droite ou à gauche, le coup aurait eu une gravité qui fait frémir. Ce coup a tant appro-

ché l'œil que la paupière est fendue dans le coin! Les journaux, abonne intention, ont mis qu'il s'était évanoui. Rien de semblable. Il a épongé le sang avant de me laisser connaître l'accident, mais comme heureusement le sang continuait à couler avec abondance, j'en ai eu malgré lui le spectacle effrayant. Il n'a rien voulu faire, pas môme appliquer l'arnica mitigé. Mais son sang est bon, il a été de suite cicatrisé, mais sa beauté en souffre aussi, il a la mortification de se présenter ainsi à la belle Grecque qui préoccupe notre petit salon. Elle s'était proposé de venir et môme de chanter. Jugez si je suis en train de l'entendre. Mais comme j'aime mieux amuser les autres que m'amuser moi-même, je consens à ce qu'elle vienne... Et si je savais une manière ingénieuse de faire insinuera NadauJ qu'une chanson de lui, ce soir-là, ou un autre soir, nous consolerait des cantilènes russes qu'elle va nous débiter, ce serait charmant.

« Une charmante femme de ma connaissance ancienne a chanté ici un soir un impromptu, et nos habitués en ont été charmés. Elle chante avec une verve et un brio sans façon, sans avoir besoin de se faire accomoagner, ce qui a un grand charme. C'est cet impromptu qui a excité l'émulation, je ne veux pas dire la jalousie, de la belle Grecque, et elle V^u/ chanter aussi... »

Elle avait aussi son sourire de malice sous sa gravité, et pénétrait la comédie des vanités humaines dans ce groupe de femmes qu'attirait la gloire de son mari. Mais elle retournait vite aux choses sérieuses. Ses lettres étaient un mélange d'impressions mondaines et graves, de salon et d'église, d'affaires domestiques et d'élévation d"àme,de cha mj et de vie en tous sens.

La souscription nationale ne tombait plus que goutte à goutte, comme la roche qui pleure de la forêt de Fontainebleau. On avait résolu une entreprise littéraire d'une grande édition en quarante volumes, à côté du Cours faniilier.

Le génie de Lamariine était plus fécond que la reconnaissance de la France.

« Enfi 1 je tâche de mettre tout cela dans 'les mains de la Providence. Ce que Dieu voudra sera, mais il ne veut pas souvent ce que notre aveugle sagesse propose et désire,.. »

Sélevant des misères de son foyer à de hautes émotions, elle me disait : « Il y a un très éloquent prédicateur à la Madeleine. Je n'ai rien entendu d'aussi fort depuis Lacordaire; il est aussi libéral que lui et plus onctueux. lia dit des choses étonnantes comme liberté de parole. Je suis très contrariée de ne pouvoir aller l'entendre aujourd'hui. Si je pouvais, dans cette petite page, vous citer certaines choses, vous crieriez : bravo !

« Adieu, on m'appelle. A quand votre volume .> Je l'attends avec une impatience d'amie. Les autres ne sont que des mots.

■« Mille amitiés autour de vous. »

Eli j avait l'ardeur des controverses religieuses, et se lançait dans ces discussions où elle excellait, témoin cette lettre du 2 février 1859 :

« Si je reprends un moment notre discussion, ami, ce n'est pas, croycz-le bien, que j'aie la moindre prétention de convaincre. Non, je sais bien que je ne suis pas digne d'être un instrument d^ l'esprit de Dieu. C'est seulement pour justifier mes compatriotes. Il n'y a aucun point de comparaison entre les hommes sérieux et savants des grandes universités d'Angleterre et les Thiers et autres. D'ailleurs la position n'est pas la même ; un Anglais est libre de devenir tout ce qu'il voudra. Les discussions religieuses s'agitent le plus librement du monde et le plus publiquement aux granJes u.iiv^rsités anglicanes, d'où l'on sort tous les jours,, les uns puséisics, d'autres catholiques, d'autres iiidépen-. dcinls, comme mon cousin. Combien y en a-t-il de ces hommes qui abandonnent de grands bénéfices d'église pour suivre

leur conscience! Après un bien libre examen, renoncera sa propre fortune, ce n'est rien ; mais renoncer à la fortune d'une nombreuse famille à élever, c'est quelque chose pour laquelle il faut une bien vive conviction du salut éternel qui en sera le prix. Et cela se voit tous les jours, comme mon cousin qui, avec onze enfants, ne peut pas même prêcher dans son église, parce que, comme pasteur, il n'est pas payé, et qu'il est obligé de travailler pour vivre. Voilà des hommes qui quittent l'Église d'État qui paie très largement ses ministres, pour être ministres indépendanls de la parole de Dieu comme ils l'entendent après de longs travaux. Pas un ne renonce à la rédemption. En Ecosse, dans les assemblées religieuses, chacun se lève et prêche sans être pasteur. Ils (ou même elles) parlent, disent-ils, selon que l'Esprit saint les inspire. Voyez la doctrine de la Trinité au milieu d'une liberté par trop grande et trop dangereuse, ce me semble, car le droit d'examen ne donne pas toujours les facultés nécessaires à un si rude labeur et à un discernement si judicieux ; mais tel est l'empire de cette foi générale dans la population écossaise, la plus lettrée peut-être de l'Europe, qu'aucun scandale n'y survient. Quelquefois un puri. tanisme absurde, mais rien autre.

« Vous me dites que vous croyez à la parole de Dieu plutôt qu'à celle des hommes, je suis bien de votre avis, mais je me demande : Où trouvez-vous la parole de Dieu ?.. Les contradictions des Évangélistes ont été expliquées cent fois. Elles sont elles-mêmes une des preuves de la sincérité des apôtres qui transmettent ce qu'ils ont vu, entendu et retenu, et qui sont morts, comme saint Pierre, saint Paul et autres, pour attester non pas seulement ce qu'ils ont cru^ mais ce qu'ils ont vu. Mourir pour une opinion, c'est beau, mais mourir pour un /a/^ faux, que vous savez n'avoir pas été, c'est de la démence. Si tout ce qui nous est nécessaire ne se trouve pas dans l'Evangile, je ne sais où le chercher ;

car il y a une telle supériorité de doctrines dans l'Évangile» sur celles des plus grands philosophes (toujours des hommes), que je ne saurais hésiter entre eux.

« Vous dites, je crois, que la loi de Dieu est dans la conscience ; je le crois comme vous, mais avec un autre point de départ, car la conscience a-t-elle été la même dans tous les âges ou dans toutes les nations ? La conscience est une faculté donnée par Dieu poursuivre le bien et fuir le mal.

« La conscience s'éclaire de la lumière qui l'entoure.

« La conscience selon l'Ancien Testament n'est pas la même que selon le Nouveau. » — Idée vraie, oui, la conscience est progressive. — « Et cependant le Décalogue était un bon point de départ. L'antiquité nous prouve que ses plus grands hommes, Platon par exemple, trouvait bien ce qui, de nos jours, est appelé infâme, autre conscience que la nôtre, et, dans les modernes, les mahométans agissent selon leur conscience en usant de la moitié du genre humain créé par Dieu, comme de vil bétail créé pour leurs plaisirs dans ce monde et dans l'autre.

a Et combien parmi nous, éclairés par le christianisme, qu'ils en conviennent ou non, se font une conscience fausse, soit par ignorance, soit par passion, et croient bien faire en faisant très mal, tout comme les sacrificateurs aux faux dieux.

« La morale de l'Evangile est à peu près adoptée partout comme règle de conscience dans le monde moderne, et depuis dix-huit cents ans, le monde civilisé n'a pas trouvé mieux. Mais, si elle n'est pas de Dieu, elle est donc des hommes? Quelle autorité peut-elle avoir.!* Je ne voudrais pas jouer mon éternité sur une parole d'homme. Et même, comme doctrine d'homme, je ne vois rien dans l'histoire qui lui soit comparable. Je ne veux pas dire, Dieu garde! que la création ait été abandonnée par le Créateur jusqu'à la venue de Jésus-Christ. Mais, dans une sagesse infinie que

la créature finie ne peut scruter, Dieu a donné à chaque âgedu monda \es parlions de vérités qu'il a voulu, et il ne jugera que sur la lumière qu'il a donnée pour éclairer la conscience. Cela me paraît incontestable, malgré quelqu2s sophismes qu'on a quelquefois opposés, et cette progression de vérités religieuses me fait espérer que le christianisme lui-même n'est pas compris encore eniièrement. Le règne de charité viendra.

« Un grand distinctif du christianisme, ce me semble, est dans cette parole de Jésus-Christ : « Allez dire à Jean que l'Évangile est prêché aux pauvres ! » Effectivement depuis les brahmanes jusqu'à Jésus-Christ, qui s'est occupé de la plèbe? Quel est le peuple qui a compris que l'âme du dernier des hommes est aussi précieuse devant Dieu que celle du premier? Et la partie la plus nombreuse de la création n'ayant évidemment ni le loisir ni les moyens d'arriver, par elle-même, à la connaissance de Dieu et de ses devoirs envers lui, il lui faut un enseignement. Je suis peuple aussi à cet égard, et j'accepte l'enseignement du catéchisme de l'église. Les torts que peut avoir l'Église ne m'ébranlent nullement. Dieu n'a pas envoyé des anges pour gouverner son Église. La partie humaine lutte contre cette partie divine qui me suffit pour la responsabilité de mon salut fondé sur la parole de Dieu. Il y a longtemps que les exécuteurs de la loi d3 Dieu auraient été anéantis et l'empire spirituel de l'Église détruit.

« Je ne vois pas Jusqu'à présent rien qui tend à se substituer à l'enseignement et à l'autorité de l'Église pour les masses. Au moins le peuple, et les malheureux de toute classe, a besoin de Dieu, il ne peut s'en passer. Dieu seul peut le consoler des inégalités de ce monde. Un monde futur vague qui nous mènera peut-être dans quelque planète inconnue ne peut lui sufRre. Et même pour le gouvernement de ce monde, toutes les tentatives ont échoué. Ce n'était

pas des hommes ordinaires que les saint-simoniens et les fouriéristes. Qu'est-ce qui en reste? Les plus éminents d'entre eux sont devenus catholiques, comme Considérant, Laverdant et autres, en voyant le néant de leurs plus grands efforts. Mais voici que je suis entraînée bien loin de ce que je voulais vous dire.

« Je veux cependant finir par une considération qui m'a toujours consolée dans toutes les discussions. C'est que la miséricorde infinie de Dieu a donné assez de lumière à sa vérité pour la sécurité de ceux qui y croient, et y a laissé assez d'obscurité pour expliquer les doutes de ceux qui ne s'y rendent pas, et que lui seul peut juger de ce qui a été la cause sincère de la conviction de l'un et de l'incrédulité de l'autre. »

Puis, après cette conclusion de tolérance miséricordieuse, après cette haute défense du christianisme, digne d'un philosophe religieux, ce coup d'aile de sa raison, elle descendait dans son humilité de femme, et disait avec son cœur : « Pour moi je me fie avec reconnaissance à ce Dieu qui est tout amour et qui a tant aimé le monde, qu'il a envoyé son fils unique pour tirer de l'obscurité les âmes simples et de bonne volonté, et qui a bien voulu suppléer à ce qui manque de sainteté à toute nature faillible par sa sainteté divine, en faveur de ceux qui, humblement, demandent son appui et sa grâce. » Et elle concluait comme le fameux dilemme des Pensées de Pascal. « Si je me trompe, je ne risque rien, et je puis risquer en rejetant cette main que Dieu me tend pour arriver plus sûrement à lui, être fait enfant de Dieu, selon sa parole, et je voudrais que tout l'univers dise : amen. »

Le sujet sacré lui tenait au cœur, aussi reprit-elle, malgré sa souffrance. C'était le Carême, elle me prêchait sa foi.

« Dans mon lit. Vendredi.

« J'ai toujours compris que lorsqu'on discute avec un ami, au bout de peu de temps chacun revient au point de départ, tout comme si rien ne s'était éclairci. Aussi il me semble que j'avais déjà répondu aux objections de votre dernière lettre. Mais il y a un point où je me suis évidemment mal expliquée, si vous en avez inféré que les protestants sont tolérants. Hélas! non, le droit d'examiner, d'étudier, de discuter, de se décider, n'implique pas du tout la tolérance pour les idées des autres, bien au contraire.

« Un catholique, sans s'élever publiquement contre une phrase de l'Église mal interprétée et qui a été expliquée par Frayssinous, Lacordaire et autres, peut être tolérant si tel est son caractère. Il pouvait dire : cela ne me regarde pas. Je ne me crois pas capable d'examiner tout cela. Je suis catholique, parce que père, mère, curé, m'ont enseigné. Mais un homme, qui a passé des années de sa vie à examiner les concordances et les dissidences de l'Evangile, des Pères de l'Eglise, des apologistes du christianisme et des commentaires de la Bible et de gros volumes en us, et qui, après avoir discuté tout cela, s'est fait une croyance absolue et a adopté telle ou telle secte, cette homme-là trouve que la généralité n'a pas le droit d'avoir une opinion, et que ceux qui ont scruté, comme lui, n'ont pas eu autant de perspicacité que lui pour savoir ce qu'il faut croire et ce qu'il faut rejeter. Aussi les protestants disent un mal incroyable des autres sectes que la leur, ce n"est pas le dogme principalement qui fait l'intolérance, c'est le caractère. Les protestants sont généralement intolérants malgré et en dépit de leur dogme contraire de droit d'examen et de choix. La pauvre humanité est ainsi faite. L'individu peut être tolérant, l'esprit de secte et de corps ne l'est jamais. Il y a plus de cent ans, du vivant de mon arrière-grand-père, qui était

Ecossais, qu'un grand nombre de familles, femmes, enfants furent chassés d'Edimbourg, dans un délai de huit jours, pour cause de dissidence religieuse. C'étaient des familles pauvres, et la misère était affreuse. Ils n'avaient ni feu ni lieu. Et les protestants en Ireland avant le repeal, combien n'ont-ils pas persécuté les catholiques!

« Maintenant les mœurs s'adoucissent. Mais combien y en a-t-il encore de pauvres filles qui se sont faites catholiques et qui sont chassées de leur famille, et viennent chercher à être institutrices en France? Encore l'autre jour, j'avais trouvé une situation très lucrative pour une que sa famille avait rejetée dans un couvent. La position que j'avais trouvée, était chez une des dames Rothschild. Mais l'idée d'être dans une maison juive fit refuser, malgré toutes les assurances qu'elle ne serait pas gênée.

« Dans ma propre famille, M"* Churchil a été obligée d'aller vivre à Gênes. Les persécutions de famille abondent. Regardez aussi la tolérance des calvinistes à Genève.

« Il est vrai qu'il y a une secte plus tolérante que les autres, les quakers. Mais aussi ils vivent en dehors de tous, ils se tutoient, s'habillent de manière à se faire reconnaître. Ils ont eu de mon temps des individus très remarquables à leur tête, M"* Fey, M. Gurney. On peut dire qu'ils passaient en faisant du bien. Mais c'est comme un ruisseau arrosant une petite contrée. Ce n'est pas même un fleuve, encore moins un océan universel, pour féconder le genre humain. Car c'est là où il en faut arriver, ce qui n'est pas pour tous, n'est pas de Dieu. Que les brahmanes aient duré, ou les bouddhistes, ou n'importe quoi, c'étaient des initiés. Cela n'a jamais été le peuple. Dieu les a tolérés parce qu'il a l'éternité pour redresser tous les torts, tout comme il a le paradis céleste pour remplacer avec avantage le paradis terrestre pour ceux qui le veulent bien.

« Et il vaut mieux, ce me semble, mériter, par le combat,

qu'être impeccable par nature. C'est pourquoi nous avons la liberté. Dieu a donné à l'homme six mille ans pour trouver sa voie, l'histoire est là pour dire s'il l'avait trouvée, lorsque le Christ est venu prêcher aux pauvres et établir une doctrine par laquelle le plus ignorant en sait autant sur ses devoirs et sur la vie future que le plus savant, et mérite autant et probablement bien plus, ayant moins d'orgueil.

« Ne pensez-vous pas trop aux individus et pas assez aux masses.^ Qu'est-ce que Platon ? un grand philosophe, enseignant quelques disciples, doué par Dieu d'une haute intelligence, obscurcie par de grandes ombres. Il dit lui-même que tout cela n'est pas pour le peuple. Et si l'homme a tout trouvé, ce qui n'est pas, car il n'a trouvé ni la chasteté, ni l'humilité, ni la charité chrétienne, mais, en admettant qu'il eût trouvé toutes les vertus, à qui les a-t-il enseignées, et qui a cru à l'autorité de son enseignement?

« "Vous savez bien que rien n'égale l'abrutissement et l'abjection des pauvres Indiens. Le mot paria est devenu proverbial. Les bouddhistes sont-ils mieux? Les femmes sont brûlées au nombre de six, huit, douze sur le bûcher, et elles disent aux Anglais : Laissez-nous brûler, autant vaut mourir de suite que mourir de faim. L'orgueil du maître les brûle, l'avarice de l'hérésie refuse de les nourrir. Voilà la polygamie. Pour les vieillards, c'est la même chose, on les tue pour les empêcher de souffrir, par tendresse de conscience! Et cela est universel dans l'Inde.

« Ma cousine, lady B. pétait très mal vue d'avoir guéri un grand-père qui n'avait que soixante ans. Il fallait Vaider à mourir. Et les Chinois! qu'en ditss-vous? Leurs savants ont tout trouvé, excepté Dieu. Confucius, grand législateur, n'a point fait de religion. 11 a tout fait au profit humain matériel. Aussi ce peuple est dans un abrutissement complet. Ce n'est pas qu'ils fassent manger leurs enfants, comme on l'a prétendu, non, l'instinct de la mère est là, comme dans

toutes les créatures de Dieu. Mais des superstitions effroyables s'y mêlent sans contrôle.

« Si saint Paul a parlé comme Platon, Dieu a pu inspirer l'un et l'autre, car tout don vient de lui, mais, à coup sûr, il n'a pas accepté le point de départ de .ieux principes, matière et esprit, c'est-à-dire deux impossibilités. Cela est bien plus difficile à comprendre qu'un seul Dieu en trois personnes, dont nous avons le type en nous-mêmes.

u Quant à l'Église, il me semble qu'elle ne pourrait pas ne pas exister. Le roi le plus débonnaire ne laisserait pas la lettre de la loi à interpréter et à appliquer par chaque individu à son gré. Il sentirait bien que l'anarchie la plus destructive de toute loi et de tout devoir en résulterait en bien peu de temps. Jésus-Christ a laissé la doctrine à la garde des apôtres en leur disant : « Allez et enseignez toutes les nations », parole qu'aucun philosophe n'a pu prononcer. Il a ajouté : « Je suis avec vous. »

« Les protestants en sont si convaincus qu'ils disent que l'Église de Romea réellement été l'Église véritable et universelle jusqu'au quatrième siècle, par conséquent jusqu'après les trois siècles des martyrs qui ont attesté lafoi. Lesévangélistes ont été inspirés par Jésus-Christ et tout ce qui est nécessaire au salut s'y trouve, mais non pas tout ce qui peut satisfaire une vaine curiosité de chicane pour chacun. L'Église est dépositaire de l'enseignement et de l'interprétation. Et la diversité des opinions des sectes prouve qu'on peut faire sortir des textes iso/^s bien des choses contraires à l'esprit général. Je ne sais s'il y a un texte positif contre l'esclavage, mais je sais bien que tout l'esprit de l'Évangile y est contraire. Aussi ce n'est que dans les pays chrétiens qu'il est aboli depuis le progrès, dont j'ai parlé, je crois, de l'extension de la charité chrétienne bien comprise. Les textes sont assez clairs: « Faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fît — aimez votre prochain comme vous-même

— aimez-vous les uns les autres, c'est à ce signe qu'on connaîtra que vous êtes mes disciples. — On vous a dit : œil pour œil, dent pour dent, mais moi je vous dis : aimez vos ennemis. »

« Je ne crois pas que dans l'antiquité et maintenant on ait considéré les ennemis ni les esclaves, la masse du peuple, comme notre prochain. Jésus-Christ avait à cœur de consoler les mallieureux, leur apprendre à supporter leurs maux inévitables dans l'humanité, et leur donner l'assurance de la vie éternelle qui n'était qu'une conjecture et une probabilité avant lui. N'eût-il fait que cela, je bénirais son nom.

« Si Lamartine a dit que la religion chrétienne était une religion d'esclaves, il a assurément constaté sa raison d'être, car l'homme est esclave de ses passions jusqu'à ce qu'il ait appris à les dompter et je ne sais au nom de qui l'homme s'imposerait cette cruelle lutte contre lui-même, lui, roi de la création, qui n'a que la force pour loi. Partout où Jésus- Christ n'est pas, la force règne, et malgré lui, elle règne encore dans un semblant de christianisme, où la partie humaine étouffe le dogme qui n'a point changé, pour autoriser Vabus. Mais, comme je le disais, Dieu a l'éternité. Il laisse pousser l'ivraie à côté du bon grain. Rejeter le bon grain à cause de l'ivraie, ce serait mourir de faim de peur d'être empoisonné, ce me semble.

« Vous comprenez, sans que je le dise, que je n'approuve pas le bûcher, quelle que soit la main qui l'allume; ici comme toujours, c'est l'abus de la force.

« Les guerres de religion prouvent que le plus ou moins de cruauté dépend de la force et du nombre dans les deux partis. Dieu est leur juge, non pas moi.

« Si j'attendais qu'une Église (humaine de gouvernement) lût régie par des anges et des saints, je ne me rallierais à aucune, je flotterais dans des conjectures qui ne me soutiendraient pas trop à l'heure de la mort.

«Que ceux qui ont eu aisance, loisir, instruction, se fassent par eux-mêmes une religion éclectique, ils en prennent la responsabilité. Mais ont-ils songé qu'ils se séparent entièrement du peuple? Ils s'en séparent par croyance, ils s'en séparent d'amour, car ou ils croient qu'ils sont dans le vrai, ou ils croient que le reste est bon pour le peuple. S'ils sont dans le vrai, comme le salut est au bout, ils doivent par amourde leur semblable désirer ardemment de les éclairer.

« Je ne vois pas dans l'ancien monde des philosophes passer les mers et s'exposer au martyre pour instruire les peuples comme de pauvres missionnaires. Les philosophes ne demandent pas même de convertir leur femme, enfant, serviteur, donc ils sont égoïsies, s'ils sont sincères. Et si, malgré tout le mal qu'ils disent du christianisme, ils le trouvent encore bon pour les masses, n'y a-t-il pas un grand orgueil chez eux?

(( Mais non, je ne les en accuse pas. Ils sentent bien que leur parole serait insuffisante pour créer une religion (c'està-dire les rapports de l'humanité avec son créateur), ni une philosophie qui est le résumé de la sublime spéculation de l'homme d'étude, impropre, comme dit Platon, à être enseignée au peuple, qui, du reste, ne la prendrait pas de sa main. Tous les fondateurs de religions se sont dits inspirés de Dieu, même matériellement, les incarnations de Vischnou, type si ancien, du désiré des nations, les visions de Mahomet. L'homme ne peut pas, de son autorité, forcer, persuader les hommes de combattre l'orgueil, les convoitises, l'égoïsme. La doctrine de l'abnégation et du sacrifice ne peut être imposée que par Dieu. Et sans le sacrifice de soi aux autres, dans toutes les conditions, où en serait le monde .^ Ce serait la guerre de tous contre tous, ou le droit du plus fort sans contrôle.

« J'avoue que, pour mon compte, je ne voudrais pas de responsabilité. J'ai examiné comme une pauvre jeune fille

que j'étais, j'ai reconnu l'impossibilité pour moi et pour bien d'autres, d'aller plus loin. Fénelon, saint Vincent de Paul, et bien des grands génies, saint Augustin et autres, ont été satisfaits des preuves du christianisme, cela devait me suffire. J'ai lu de gros livres anglais des apologistes, je n'ai pas agi à la légère, mais j'avoue que les querelles des protestants ont beaucoup fait pour me déc.der au catholicisme. Je trouve le dogme chrétien le plus beau, le plus consolant pour les justes et les pécheurs. Je comprends que, sans une Église dépositaire et interprète depuis les apôtres jusqu'à nous, le christianisme se serait en allé en lambeaux comme la doctrine des Védas et autres, comme celle de Platon, qui n'ont jamais régénéré la centième partie d'une nation. Et quand je dis que le christianisme serait perdu comme eux, je dois dire bien plus vite. Venue dans la plénitude du temps où l'instruction chez les grands, l'imprimerie, plus tard, aurait sapé les dogmes jusqu'aux derniers, il me paraissait impossible qu'il n'y eût pas une Église : où était-elle.^ C'est ce que je me suis demandé, car tout autre conclusion aurait été, non pas de la tolérance, mais de l'indifférence, ce qui est bien différent. Et vous voyez que je ne suis pas indifférente pas plus à présent qu'il y a vingt-cinq ans!

« Je vous dois un million d'excuses de vous assommer de dix pages, encore si elles étaient lisibles ; mais mon excuse pour le fond et pour la forme, est dans la maladie.

« Depuis mardi je suis au lit avec une grippe très sévère. Ma tète est nécessairement pleine, dans quelques heures de solitude, de ce qui m'intéresse le plus pour moi et pour les autres. Mais ma main tremblante fait défaut. Ne me lisez que lorsque vous n'aurez rien à faire du tout. Et laissezmoi finir par deux phrases d'une prière catholique, que je répète, sur laquelle il n'y a pas, je crois, d'objections à faire :

« Jésus, divin rédempteur, soyez miséricordieux pour moi et pourle monde entier. Amen.

MADAME DK LAMARTINE 255

« Dieu saint, Dieu fort, Dieu immortel ! ayez pitié de nous et de tout le monde entier !

« Adieu. »

Toutes ses lettres, après la discussion, finissaient toujours par une prière, comme après la prédication du prêtre, 1-2 chant et l'encens de la bénédiction. Et je m'unissais à sa prière.

Sa foi, armée de science, combattait le bon combat. Sa logique sacrée était redoutable, elle avait à mes questions des réponses victorieuses.

Elle aussi, de sa chambre, de son lit, prêchait le Carême à son ami, avec un large esprit. J'admirais surtout son courage, son oubli de ses souffrances que son lit de douleur devait lui rappeler, son âme ouvrant ses ailes au ciel, pendant que son corps l'enchaînait à terre. J'admirais sa puissance de s'affranchir des tortures de la maladie et des affaires dom3stiques, décrire d'une main fiévreuse dix pages de ferveur et de loi.

C'était toujours de l'amitié, une amitié sainte. Les femmes mettent, pour ceux qu'elles aiment, de l'amour dans l'apostolat.

Comme je lui disais mes craintes de fatigue d'esprit pour elle dans ces hauts entretiens, elle me répondait :

« Vous avez bien raison. J'avais bien tort de me lancer ainsi. Je ne sais trop comment cela a commencé, mais je m'en excuse, La maladie en est grandement cause, car je suis malade depuis le commencement de l'année. Je crois avoir écrit chaque fois de mon lit... »

Puis elle m'ouvrait son âme et sa vie de piété touchante et fraternelle.

« J'aime à aller le matin, dès avant le jour, à l'église, avec ma f-;mme de chambre et ma cuisinière, et nous agenouiller ensemble au même autel, au milieu-de tout le petit peuple du quartier. C'est une fraternité devant Dieu et devant les

hommes qui me plaît... » Je l'aurais suivie. Elle commençait ainsi la journée par la prière matinale, s'agenouillait, elle, la noble femme, à côté des humbles et des petits, à l'heure où la lumière n'éclairait pas encore les vitraux, dans le clair-obscur de l'église, les yeux levés vers les saintes figures des fresques, recueillie dans ses pensées, puis elle se levait fortifiée du pain sacré, la tête à la fois éclairée de la lumière de l'aube et de celle de la foi. Puis elle répondait avec sa religion humaine :

« Dès que ma lettre a été partie, l'autre jour, j'ai eu le regret de l'avoir envoyée, et le premier livre que j'ai pris a été d'un à-propos extraordinaire à la première page. Voyez comme elle clôt la discussion admirablement, après avoir dit que dans tous les points controversables, il faut laisser prendre à chacun la direction qui lui plaît, il ajoute : « Souvenez-vous que, même dans les points qui ne sont point de controverse, mais de foi, la vérité, loin de repousser la charité, la recherche au contraire pour lui donner le baiser de paix, et continuer ensemble le reste de la route. Faisons ainsi. »

Ah ! certes, j'aurais aimé continuer la route jusqu'au bout, avec ce guide ami que Dieu me donnait, et qu'il devait m'enlever avant le terme. Ses lettres religieuses ne m'inspiraient pas seulement de l'admiration, elles m'édifiaient; elles me charmaient l'esprit et me faisaient du bien à l'âme. Elle ne se contentait pas de la foi du charbonnier. Ses lettres avaient le fond catholique, la forme protestante. M"® de Lamartine avait gardé les habitudes de discussion de son pays. Dans la défense de sa foi, elle usait du libre examen de la raison. Selon un mot de Lamartine, elle voulait sa raison religieuse et sa religion raisonnable. Elle croyait, non selon la lettre, mais selon l'esprit. Sa large interprétation ouvrait le cercle de fer des dogmes ; on y sentait une femme sœur de ces dames romaines amies de saint Paul et de saint Jérôme. Elle avait beaucoup lu dans les livres et dans l'histoire, lu

surtout dans son âme et sa vie. Les épreuves, loin de l'abattre à terre, relevaient au ciel. Sursuni corda.

« Quand on laisse une lettre un mois sans réponse, elle est comme non avenue, je m'attendais à une approbation d'une partie qui concluait — m'écrivait-elle le 12 mars, — mais c'est égal, je vous remercie toujours de m'avoir écrit... Voici trois jours que je vous attends. Comme je ne laisse entrer personne, j'avais donné ordre pour que l'exception soit formelle pour vous, je l'ai fait dire depuis le concierge jusqu'à Louise qui me sert avec un dévouement sans pareil... J'ai été bien plus mal depuis dix jours, sans sommeil, sans nourriture, ne pouvant me tenir debout pour faire faire mon lit. Aujourd'hui je me sens un peu mieux... J'espère que, d'ici au 16, je serai en état peut-être de vous recevoir sur mon fauteuil, jusqu'à présent, ce n'est que prostrée sur mon lit que j'aurais tendu la main. »

Cette lueur pâle encore de guérison faisait illusion aux yeux de son mari ; il avait un tel désir, qu'il voyait déjà son désir se réaliser de jour en jour ; l'espoir voilait la réalité, troublait son regard et Tempèchait de voir sous le sourire souffrant de la chère malade la réalité de la souffrance. L'habitude de vivre près d'une femme pâlie ôte la clarté de la vue, et il suffit d'un rayon passager sur la figure éteinte pour donner l'illusion d'un retour de la vie. La fièvre colore comme la santé, et on s'y méprend. Les maladies lentes se voilent si bien, que leurs progrès sont invisibles, même aux regards de ceux qui aiment.

Elle pensait peu à ses souffrances, mais beaucoup aux .peines de ses amis. « J'ai tant déploré la mort de votre amie, j'étais si accoutumée à en entendre parler, qu'il me semblait tout à fait la connaître, et que s'il y avait eu occasion, je me serais offerte en aspirante amie. Je plains bien votre femme, ces amies d'enfance, rien ne les remplace. J'en sais quelque chose!...

(( Au revoir donc. »

« Il n'y a aucun numéro sans défaut. Mais Gœthe a le plus grand succès dans le monde qui circule autour de chacun de nos amis qui sont de positions d'esprit si différentes.

« J'avais fait une tête de Gœthe, lorsqu'il était à l'âge où on l'a connu le plus. » Puis, songeant au portrait qu'elle voulait peindre pour la cheminée du cabinet de Saint-Point, elle disait : « Maintenant si je veux faire accepter à M. de L. un Goethe, il faudra le faire jeune et beau comme un Antinoùsl

« J'abuse. Au revoir. — M. »

On voit les deux natures, prises sur le fait. La femme préférait la vérité à la beauté, le poète préférait la beauté à la vérité ; il idéalisait, il voulait transfigurer l'homme dès cette terre, tel qu'il sera dans le ciel, et lui donner la beauté, cette vérité de l'avenir !

a J'ai trouvé votre silence bien longue, m'écrivait-elle en avril, avec une heureuse incorrection anglaise, qui faisait image et semblait le grandir. — Enfin le voilà rompu. Merci. Je vois que vous êtes plus ou moins souffrants tous, sauf la vie et la joie du cœur, Madeleine, et cependant c'est pour elle qu'on pouvait prévoir ces mille petites maladies d'enfance. Dieu merci, elle prend des forces avant de les avoir. Vous voyez que j'écris au lit encore, c'est que, à l'heure où je suis sur un fauteuil, c'est trop tard, je ne suis pas seule. Je ne suis pas toujours aussi agréablement soignée un jour qu'un autre! Mais enfin il y a toujours sur les quatre à cinq heures quelqu'un, et souvent M°" de Damrémont, dont le caractère aimable et le dévouement d'amitié m'a fait grand bien.

« Il paraît que votre printemps est bon, plus beau que le nôtre. Depuis huit à dix jours nous avons des tempêtes de vent du nord qui pénètrent par toutes les portes de notre

pavillon de papier mâché. Cela n'a pas empêché les promeneurs de faire deux à trois lieues par jour, mais on rentre gelé. Et mes pauvres lilas qui faisaient ma seule perspective, de ma petite fenêtre, et qui étaient luxuriants, n'ont pu résister aux orages. Depuis hier soir, il pleut, je crois que ce n'est pas un mal, et que même pour moi, mon excitation nerveuse, que je combats sans cesse, s'en trouvera un peu détendue... »

Je lui avais donné une bonne nouvelle. Nous avions reçu, d'un créole ami, M. Alfred Le Juge, un chèque de 10,000 francs. Il avait embrasé les cœurs de l'île Maurice de son admiration chaude comme le soleil des tropiques, pour la souscription en faveur de Lamartine. Il avait recueilli ce don magnifique. L'Ile de Paul et Virginie admirait le poète et lui envoyait un beau fruit d'or. L'île de France donnait une généreuse leçon à la France.

« Il n'est que trop vrai que la généreuse contribution de Maurice ne peut pas combler le gouffre, mais si vou> saviez combien la nouvelle a relevé les esprits de M. de L. Quelle satisfaction de cœur cela nous a fait ! Combien il revenait là-dessus avec joie! Dites-le, je vous prie, à M. Boussin, et ajoutez que ses lettres ont fait autant de bien que la généreuse souscription. Quand on a bien souffert, on est si avide de tout ce qui peut contrebalancer des mortifications qu'on sent beaucoup plus vivement.

« Ce n'est pas moi qui ai voulu descendre. Je vous avoue que je prends à ma coquille. Je ne vois pas de raison d'en sortir. On a pensé que l'air changé me ferait dormir, et Aurèle m'a pour ainsi dire portée au jardin, pour une heure, les deux jours où il faisait chaud. Depuis nous n'avons que du froid. Cette sortie m'avait encouragée à essayer la seule que j'ai envie de faire pour aller un moment à l'église et revenir me coucher immédiatement, mais j'ai bien senti que c'était trop. Et depuis, les dimanches se

26o MADAME DE LAMARTINE

passent et les semaines de carême, et je ne songe plus à quitter mon lit et mon portefeuille... »

Le lit est un ami pour les malades. Il est toujours là, doux et fidèle ; il s'ouvre au pauvre corps fatigué, il repose sa lassitude, il a des caresses pour ses membres endoloris, il les ranime sous sa chaleur. Et dans les longues heures de solitude et de tristesse, il vous enveloppe de ses plis, il vous envoie les rêves et les consolations. La sainte femme aimait son lit comme un berceau où son ange gardien se penchait.

« Oh ! je sais bien pourquoi Dieu m'a envoyé ces épreuves, et je sais le bien que j'en dois tirer, si j'en ai le courage et la persévérance. Les longues heures de méditation m'ont fait envisager bien des choses sous un autre point de vue, et me font vaincre des égoïsmes de cœur dont je souffre depuis bien longtemps. J'ai compris que Dieu savait mieux que mon aveugle égoïsme d'affection, ce qui était pour le mieux en tout. J'ai envisagé la brièveté de la vie et l'approche de son terme. J'ai senti qu'à ce moment-là, il n'y avait que des actes d'abnégation et de dévouement qui pourraient compter. Il est bon que je sois préparée et que je m'occupe plus du terme de mon voyage de la vie que de la courte route qu'il me reste à parcourir...

« Je réponds seulement pour justifier les voies de la Providence. Dieu veuille que j'en profite, et qu'en quittant mon lit et mes méditations, je n'en perde pas le fruit. Et ne pensez pas que toutes ces réflexions rendent tristes. Au contraire, plus on arrive à mourir à soi-même, plus on vit pour les autres, avec plus de calme et plus de joie intérieure. Lorsqu'on laisse passer les petits mécomptes sans les sentir, ou en ayant su en vaincre les mauvais effets sur les nerfs, sur le cœur, sur l'équilibre général, on est bien plus aimable.

« Je me suis laissée aller ! J'ai tort peut-être, mais vous

savez qu'avec vous, je ne puis pas écrire d'une manière banale. Deux ans de grande intimité ne s'oublient pas par des absences, des liens divers, des préoccupations, des chagrins, des joies mêmes.

« Adieu et amitié toujours. »

Cette lettre, plus intime, m'ouvrait la souffrance et la sainteté de son âme ; elle la fermait à son compagnon de douleur pour ne pas le décourager.

La France ne s'était pas honorée dans la souscription nationale. Alors l'empereur fit offrir par La Guéronnière un don magnifique. Lamartine, malgré sa détresse, refusa. Il ne voulut son salut que par le travail et l'honneur. Il honora sa vieillesse en refusant les deux millions de l'empereur.

Il était tellement absorbé dans ses terribles luttes de fortune, qu'il ne voyait pas les épreuves de santé de ceux qui l'entouraient. Le mal des affaires le dévorait, et pourtant, dans cet enfer, il trouvait des pages de fraîcheur pour le poème de Mistral. Son enthousiasme, jeune comme une admiration de vingt ans, saluait Mireille, ce poème épique de la Provence. Il écrivit, dans son Cours familier, un hymne au poète nouveau.

M"^ de Lamartine l'admirait, elle aussi. c< Avez-vous lu Mireille? Je pense qu'elle doit vous plaire. L'auteur est charmant, simple, modeste, ne s'en faisant pas accroire; enfin pas gâté. Que ses oliviers et ses mûriers le gardent ainsi, et qu'il ne se frotte pas trop à Paris. Il part heureusement pour Maillanne. Je regrette que vous ne le voyiez pas ici.

« Au revoir, amitié. »

J'arrivai trop tard, mais je la vis, elle, dans sa petite chambre, sa cellule de religieuse, toujours malade, atteinte au cœur de sa vie. Son lit était couvert comme une table, de feuilles d'impression, qu'elle lisait et corrigeait de sa main

amaigrie, pour l'imprimeur impatient. C'était un labeur difficile, délicat, pénible, de chaque jour, de chaque heure, où elle mettait toute son âme.

Sa chambre à Paris était étroite, simple, modeste comme elle. Un crucifix, suspendu au-dessus de son lit, se penchait sur elle comme un divin ami, et semblait la regarder, comme il regardait les malades sur les chemins de Judée. Ses yeux avaient une pitié muette pour la pieuse femme qui souffrait sur cette couche, et levait chaque jour vers lui ses mains et son cœur. Entre ce crucifix et cette femme, il y avait une sainte amitié.

Un lit, quelques meubles, une bibliothèque petite, chargée de livres de piété, c'était tout.

Je serrai sa main amaigrie aux veines saillantes d'un bleu pâle, les yeux attendris par cette noble figure, creusée des plis de la souffrance, au corps sans chair, comme une religieuse du moyen âge.

Nous causâmes avec tristesse, à plein cœur, elle d'une voix à tout moment entrecoupée par la toux sèche et aiguë ; il fallut lui dire adieu, j'allai en Bretagne, revoir la mer qu'elle aimait.

Lui, le génie infortuné, était à côté d'elle, dans une petite chambre, séparée par le palier de l'escalier. C'était une cellule aussi, bien simple, plus nue que celle de sa femme. II écrivait sur la table de bois noir qu'il avait dans son cabinet de la rue de l'Université. Bien des pages matinales étaient jetées à terre, près de ses levrettes couchées sur le tapis. Tout luxe absent de cette pauvre chambre dont n'eût pas voulu le moindre bourgeois qui l'accusait et ne souscrivait pas une obole de reconnaissance pour le grand homme qui avait sauvé sa fortune !

Il se leva, avec ce beau et bon sourire qu'il me donnait toujours, droit et noble, non courbé sous le poids du malheur, me serra la main, et me dit ce mot de détresse : « Mon

cher Alexandre, je n'ai plus que des toiles d'araignée dans ma caisse »,

En Bretagne, leurs lettres vinrent me visiter, surtout celles de M"* de Lamartine, elle aurait tant aimé y venir! C'était un rêve, fait souvent ensemble et déçu toujours. Je les aurais tant aimés, elle et lui à mon foyer. « La mer, votre mer me fait venir l'eau à la bouche. Que vous êtes heureux de respirer la brise ! »

« Nous partons lundi soir ou mardi matin pour Saint- Point. M. de Lamartine, voyant la saison tout à fait morte -et enterrée ici, va travailler là-bas. Ne vous inquiétez pas de la villa. Nous sommes encore loin de l'avoir. Il y a une trame abominable au conseil d'État pour faire avorter l'affaire.

« Les ennemis font tout ceci pour amener Lamartine dans un piège et le forcer à refuser lui-même la concession, mais il est sur ses gardes. Tout ce que la loi exige des affaires communales, il est prêt à le subir. Mais un mot, ou un pas hors de la légalité pour tous, il ne le subira pas.

« Ceux qui, dans le monde, entendent parler de la conduite du conseil d^État, ne veulent pas y croire et s'écrient contre l'iniquité du procédé.

r" « Ce matin, il y a un article de M. de Pêne, très aimable ■et très inattendu,

« Allons, en voici assez de lui et de moi. C'est d'un égoïime assommant, mais je crois que votre amitié le réclame.

« Mille amitiés à tous. — M. »

En ce beau mois d'août, si doux et si bleu en Bretagne, une lettre suivait bien vite l'autre.

« Vous avez en effet été si longtemps sans me donner signe de vie, que j'ai compris combien votre chère Bretagne était absorbante pour le cœur, et que vos occupations laissaient à l'esprit tout aussi peu d'espace à donner à vos amis.

Du reste, je savais de vos nouvelles, et je les savais bonnes, meilleures qu'à présent, puisque votre entorse vous tient lorsque vous devriez être à respirer vos bois et votre mer. »

Et elle me donnait avec sa bonté soigneuse des conseils et des remèdes. Elle avait l'habitude des malades, et faisait •delà médecine populaire à Saint-Point et à Monceaux.

« Je m'étonne que vous n'eussiez pas les conditions de la paix, je m'attendais à un cri. Je n'en dis pas davantage, vous avez M. Boussin avec qui vous en causez davantage.

« La chaleur ici est presque insupportable, parcequ'il n'y a pas une feuille qui bouge, point de votre délicieuse brise de mer ! oh ! que je vous envie !

« J'en suis réduite à prendre des bains chauds dans une baignoire, c'est affreux. M. de L... ne veut pas même que j'aille à la rivière. Il faut s'enfermer chez soi et fermer les volets. Il est privé de ses longues promenades. On ne 'peut sortir que tard, et dîner à huit heures du soir, sans le mérite des petit soupers d'autrefois. Le meilleur moment, c'est le soir, assis dans le petit jardin, avec quelques hommes d'esprit jusqu'à dix heures et demie. Encore commencent-ils à devenir rares, on se disperse. Nous disons tous les jours : il n'y a plus personne, et tous les soirs il en vient encore. Nous ne sommes pas encore en possession du cottage au Bois. La bureaucratie n'en finit pas. Nous y allons quelquefois nous asseoir au jardin...

« Les pauvres d'Esgrigny me font mal. L'enfant va de plus en plus mal. Le père ne s'est pas déshabillé depuis sept semaines. Il est presque aussi changé que l'enfant, passant ainsi toutes les nuits. Et pourtant on dirait qu'il y a encore un peu d'espoir. Quel martyre !

« Adieu. Mille choses autour de vous. Ne vous attardez pas trop. Nous serons des voisins sans voisinage depuis le 20 août. Ce sera triste pour L... qui est déjà assez triste, Dieu sait.

« Il dit: Vive la paix quand même. La plus mauvaise paix vaut mieux que la plus grande guerre. Ainsi soit-il. Mais...

Au retour de Bretagne, j'accourus près d'elle, à Saint- Point. Elle revoyait Jocelyn pour la grande édition, suffisait à tousses devoirs, correction d'épreuves, hospitalité.

« Adieu, je suis toute ennuyée et troublée de cette affaire, arrivant sans que j'en aie été prévenue. » Puis avec un soupir vers les belles années, disait : « hélas ! où est le temps où il me faisait copier tout Jocelyn, et toutes ses autres poésies... »

« Je voulais vous écrire, ami, pour commenter une lettre que je vous ai écrite à laquelle je suis sûre vous n'avez rien compris. Mais vous l'avez gardée pourvous seul, et les cendres en auront fait bonne justice.

« J'étais trop remuée en relisant le Voyage en Orient. Toutes les fibres de mon cœur ont tellement vibré et si douloureusement, que je ne savais plus ce que je disais... Il y a des moments où je suis bien nerveuse et fébrile. Excusezmoi et croyez que je ne pouvais vous donner une plus grande preuve d'affection qu'en ouvrant ainsi, mal à propos, pourtant, un cœur trop jeune pour mon âge et qui le sera jusqu'à la fin.

« Adieu et au revoir. »

« Je commence une tâche bien autrement difficile que celle du Voyage en Orient, et j'ai recours à vous. Jamais je ne m'en tirerai si vous ne venez à mon aide. C'est un service très grand à rendre à M. de Lamartine. Il a promis dans son premier prospectus de corriger tout ce qui avait été mal interprété. S'il n'accomplit pas cette promesse, il perdra tout crédit de sa parole. Et vous savez qu'il lui est physiquement et moralement impossible qu'il le fasse. Il faut que ses amis lui viennent en aide. Je ferai tout ce qui dépendra de moi. J'ai donc recours à vous 1 »

Elle voulait, à tout prix, en dépit de l'histoire de la Bible, .vêtir Eve. Le nu lui portait sur les nerfs, malgré son sentiment d'artiste. Elle savait bien pourtant distinguer la chasteté des statues nues de Phidias, et la sensualité des statuettes vêtues de Pradier. Daïdha sans robe est pure, et Lakmi, chargée de parures orientales, est lascive. La nudité de Daïdha la blesse, elle invente tout un voile de cheveux, de feuilles et de fleurs. Ses lettres se suivent pressées, rapides, fiévreuses. De sa hachette, elle abat des rameaux entiers dans cette forêt de cèdres. Je demande en vain grâce. Des exubérances de style abondantes dans ces vers touffus sont tranchées par sa plume d'acier.

a Mon Dieu! m'écrit-elle, que vous devez être ennuyé de ce beau mais terrible poème ! »

Ennuyé, oh! non, mais troublé. J'admirais la puissance, la fécondité, la nouveauté de cette poésie indienne, si différente de Jocelyn, cette création magnifique, cet avatar oriental, ces vers géants comme les cèdres. Ce n'était plus la poésie de grâce de Jocelyn, mais la poésie de force de la Bible.

« Vous m'avez bien manqué depuis mon retour à Monceaux. J'avais trop bien pris l'habitude de ces petites correspondances journalières, où, après le sérieux de la littérature, un peu de poésie s'en mêlait, une promenade pittoresque racontée, une sensation décrite, une pensée exprimée. Enfin tout cela m'a manqué, sans compter les dîners de famille une ou deux fois par semaine. Et je ne savais plus à qui dire que les montagnes de notre Maçonnais, profilées comme celles de la Grèce, me reportaient à de longs souver nirs. Vous voilà de retour. Mais, avant tout, il faut soigne- Fanny et vous reposer vous-même, après cela viendront les droits de l'amitié.

« Je vais ce matin à Mâcon si je ne suis pas trop oppressée de ma toux éternelle.

« Je suis profondément triste de nos affaires. Il faut bien du courage !

« Venez diner. Cela fera du bien à M. de L... de causer et à moi d'écouter.

« Je travaille, tout bêtement dans mon lit. Je lis et je relis, j'ai toujours des scrupules, je fais à mesure de petites notes pour vous ! »

Et après une attention charmante de bonté, elle abordait les questions palpitantes de la politique.

«Je vois que vous ne comprenez pas le côté très libéral de la politique de L... En y réfléchissant, vous le pénétrerez. La seule alliance libérale est celle de l'Angleterre. Celle-ci fera partie, comme à présent, avec la France. Celle de l'Allemagne est pour garantir la liberté et l'indépendance de l'Italie, qui sans cela n'aura jamais ni liberté ni indépendance, menacée qu'elle sera toujours par l'Allemagne, L'Allemagne, une fois liée avec la France, devient la frontière invFolable de l'Italie, qui, se sentant à l'abri de toute attaque, pourra peu à peu secouer le joug du Piémont.»

Elle me conviait chaque jour à sa table, il y avait des amis, Edmond Texier, l'aimable et amusant causeur, et l'intime et fidèle Louis de Ronchaud, qui s'effaçait toujours. M. Vavin, Louis Ulbach, y avaient passé aussi.

Elle, toujours éprouvée dans son corps et son âme, suffisait à toutes les tâches. Le terrible poème l'agitait toujours. « Bonsoir, et comment dirai-je toutes les excuses que j'ai à vous faire du travail que je vous donne. Songez qu'il n'y a que vous qui soyez capable de le faire, et â qui seul je le confierais.

« Mille amitiés. — M. E. de L... »

Un jour de novembre, elle vint à Lagrange seule, entra au salon, serra la main de M™' C..., et lui remit un objet caché.

D'une main impatiente, on ôta l'enveloppe. Une coupe de Sèvres, revêtue d'émail bleu, ravit les yeux. Au milieu de la coupe, sur la blancheur mate, brillait un bouquet de deux pavots, les fleurs du sommeil et de l'oubli. L'artiste semblait y avoir peint l'image de deux âmes dont l'amitié avait endormi et charmé sa douleur.

Une couronne de liserons enroulait, au bord intérieur du couvercle, ses calices bleus, violets et roses, ses feuilles et ses lianes pleines de grâce, enlacées comme les pensées de l'artiste aux cœurs des amis. C'était l'œuvre de M"* de Lamartine. Son pinceau avait caressé des teintes les plus douces ces corolles charmantes, images de sa fraîche et belle amitié. Elle avait mis là son âme, la rosée du cœur dans cette coupe de la reconnaissance.

Sa bonté multipliait les surprises et les dons. La veille du premier jour de l'an, elle m'adressa de Monceaux un cadeau avec ce mot charmant.

« Madeleine a sans doute reçu de belles étrennes, mais si elle n'a pas un petit coffret venant de Londres, peut-être voudra-t-elle l'accepter pour sa poupée, et pour que la France et l'Angleterre ne soient pas jalouses du regard qu'elle y jettera, j'y ai mis un médaillon de Fourvières que j'en ai rapporté moi-même après l'avoir fait bénir. Unissons ainsi nos deux pays jusque dans les cœurs des enfants.

« Bonsoir et à demain. — M. »

C'était bien finir et bien commencer l'année.

Page 1