‹ Madame de LamartineChapitre 26 sur 35 · LES DONS · texte numérisé non relu

LES DONS

Les foyers ont leur saison d'automne. Sous les rafales domestiques, leur parure tombe comme les feuilles des arbres. Depuis longtemps M"® de Lamartine avait vu disparaître des choses précieuses et regardait avec tristesse leur place vide.

Du coin du feu où je relis ses lettres, je regarde un vieux bahut en chêne, de la Renaissance. Après la mort de mes deux grands amis, à la vente des meubles de Monceaux, j'ai recueilli ce cher débris. Il ornait autrefois la salle à manger. Aujourd'hui il est devenu un reliquaire. Là, reposent des lettres de Lamartine, de sa femme, des manuscrits de poésies donnés par le poète, toutes ses œuvres, une bibliothèque intime. Le bel exemplaire illustré du Lac, offert au poète, est là aussi. Tout ce trésor est bien gardé. Par un hasard heureux, sur un panneau intérieur, une vieille fresque d'un artiste inconnu représente un chien retenu par une chaîne avec cette devise : le plus fidèle.

Ce meuble a un prix d'art, M"^ de Lamartine l'a enrichi de sculptures. Sur la face supérieure se détachent trois statuettes, trois femmes debout adossées à des niches ; la sculpture, la peinture et la musique. Entre elles deux petits génies encadrés sous des portiques, aux fines colonnes torses, aux frontons triangulaires à l'arcade cintrée. C'est l'œuvre de l'artiste du foyer, de la femme du poète. La Sculpture, la tète penchée vers la terre, les bras pendants, le ciseau et le marteau aux mains, se tient dans le repos. La Peinture, la figure encadrée d'épais bandeaux, le pinceau à la main, lève

la lète et rêve. Au milieu, la Musique à la robe flottante, le voile agité par la brise mélodieuse, enlace une harpe, et de sa main tire des accords, la tête aux étoiles. A côté d'elle, un génie enfant, au rire joyeux, bat la mesure, tandis que l'autre petit génie, le pied levé, frappe de son marteau sur le ciîeau sculpteur d'une statue invisible.

Au milieu du corps supérieur du meuble, la belle photographie d'Adam Salomon, couronnée d'un buis bénit, la figure héroïque de Lamartine, au retour de l'Hôtel de "Ville. Et au-dessus, le buste athénien de Brian, la tête du génie, passé dans son antiquité, selon le beau mot de Bossuet, transfiguré dans la paix sereine de l'autre vie.

Les Trois Grâces de l'art, plus modernes qu'antiques moins mu>es que vierges, rappellent l'artiste à ce moment de sa vie. Elle se reposait comme la sculpture, elle avait achevé son oeuvre, sa pendule de marbre, semée de douze enfants images des heures, son gracieux bénitier de Saint-Germain l'Auxerrois. Comme la Peinture, elle rêvaitaux deux oeuvres finales de sa vie, la décoration du cabinet de Saint-Point et de la salle à manger du chalet. Les deux charmants génies n'étaient-ce pas ses enfants, un souvenir de la mère? Et la femme à la grande harpe de David, la tête au ciel, ne rappelait-elle pas la Poésie religieuse de Lamartine ?

Elle m'écrivait le 23 février ses pensées sur la politique italienne, et sa vie d'intérieur.

« Vous avez donc deviné que j'étais au lit comm e l'année passée et que j'avais besoin d'un signe de vie, de la vie de l'amitié, pour accepter moins tristement mes pensées qui ne sont pas gaies !

« Vous dites bien des choses que je dis tout haut et d'autres que je dis tout bas. Mais il y a des choses à redresser aussi. Je n'ai pas entendu L. une seule fois prêcher pour le grand-duc. On l'a sans doutesupposé parce qu'on le connaissait généreux pour les tombés, et qu'on connaît son an-

cienne amitié d'homme à homme avec lui. Mais là n'est pas la question dominante pour le moment.

« Une Italie centrale indépendante, oui, c'est à désirer par mille raisons. Si vous entendiez Montanelli comme je l'ai entendu deux fois, éloquent de patriotisme et déroulant les dangers de la suprématie piémontaise pour l'Italie, vous le croiriez plus que moi naturellement. Moi j'étais moitié Italienne par un long séjour dans toutes les parties de l'Italie qui pourraient se confédérer, mais jamais s'unir au Piémont, ainsi j'étais moins suspecte que vous ne le pensiez. Que ne pouvez-vous voir Montanelli ?

« Une comparaison par exemple bien éloignée à la vérité, mais enfin, je suis catholique, n'est-ce pas? Eh bien, je ne voudrais pour rien au monde voir l'Angleterre dominée par l'Irlande! Et certes il y a moins d'incompatibilité entre un Irlandais et un Anglais qu'entre un Piémontais et un Italien. Avez-vous lu la brochure de L. Normanby sur la Toscane? «J'ai loué un piano, il est encore en bas dans la salle à manger, muet comme la tombe. Vivier est venu, il y a plus d'un mois, nous divertir excessivement... J'ai une dame de mes amies qui chante les barcarolles italiennes, et qui serait venue si je n'étais pas dans mon lit depuis huit jours, j'espère que ce ne sera pas long, mais je ne fais guère de progrès.

« L. est, vous le savez, d'impression et d'inspiration soudaine. M""® Récamier l'a occupé, et peut-être pour le public ce numéro a eu plus de succès parce qu'on était saturé de brochures éternellement sur le même sujet : Pape et congrès. « Le roman d'Ulbach est charmant. Je voudrais en avoir beaucoup d'aussi bien à lire pour me distraire dans mon lit. Vous voyez qu'il n'y a pas question de peinture, je ne peins sérieusement qu'à la campagne. Ici, il y a l'obscurité des brouillards, tant que j'étais debout, maintenant je suis malade et très contrariée de ne pouvoir faire un lot pour une

loterie très intéressante pour une famille de pauvres honteux très respectable. Ce sera mon premier travail, mais Dieu sait quand!

« Je ne suis pas sortie. J'ai sacrifié les Italiens. Ils ont bien joué du malrimonio. Quant à Eurydice, si on nous avait envoyé une loge, peut-être que ce serait moi qui en aurais profité, car M. de L. ne s'en serait pas tant soucié que des Italiens. Mon abnégation n'a pas été récompensée, car tous les amis et habitués croyaient que nous étions tous au théâtre, et j'ai vu M. et M'"^ de L... tout seuls. Il est assez aimable pour en conclure que nous sommes abandonnés, lorsqu'au contraire nos petites réunions sont plus agréables que jamais. J'en suis privée depuis quelques jours, mais l'écho m'en arrive d'en bas.

«^Mille choses affectueuses à tous et toutes en embrassant Madeleine. Adieu, adieu. »

J'admirais ce don d'intérêt en tous sens, qui rendait ses lettres si variées, ce mélange de bon sens, d'esprit, d'équité pour les livres et pour les religions, de bonté, d'amitié, de sacrifice personnel. Elle restait au foyer comme Cendrillon.

Un volume de poésies avait paru au printemps. Voici la lettre bonne et charmante qu'elle écrivit :

« The lasl not leasl in hove.

u Ce qui veut dire que si je suis la dernière à vous parler de votre volume, je suis peut-être celle qui l'a le mieux apprécié et le plus goûté et aimé.

« Je ne l'ai eu que le troisième jour, après M. de L., ce qui m'a d'abord un peu contristée. J'espérais un exemplaire pour moi, moi seule, au lieu d'avoir à l'emprunter, le volume de dessus la cheminée de M. de L., qui le gardait pour lui. Mais enfin lorsque je l'ai eu à lire je ne l'ai plus quitté, et j'en ai joui. Je fais mes réserves sur quelques lignes qui nz sont pas selon ma manière de conscience. Mais, cela

dit, j'ai des sympathies et des admirations à exprimer si j'en possédais la langue. Malheureusement je sens mille fois plus que je n'exprime et mieux que je ne saurais exprimer.

« J'ai retrouvé avec attendrissement le St.-P. que vous m'aviez donné en manuscrit, puis la belle promenade à travers les montagnes entre Milly et St.-P. Vos descriptions sont admirables, autant que les vers, de sentiment et d'inspiration.

« La symphonie 'pastorale est un chef-d'œuvre. Et là, par exemple, je me crois la plus compétente en appréciation. J'ai connu cette langue, j'ai éprouvé ces émotions, j'ai lu et accompagné un grand nombre de partitions de Beethoven. Ma jeunesse était à cette école par goût, elle me revient au cœur en vous lisant. Je veux montrer votre symphonie à quelques vrais amateurs, connaisseurs en musique.

« Je ne puis pas me débarrasser de mon rhume et surtout de la toux, qui devient nerveuse je crois ; mais je travaille toujours, je viens de faire une page comme celles d'autrefois, plus riche d'abondance, pour une loterie d'une pauvre famille que M""^ d'Esgrigny tire de misère, et la page a été gagnée par un inconnu. Heureusement que je n'ai pas signé et que les vers de L. étaient anciens.

« Adieu, mille choses à tous les vôtres, qui sont miens par sympathie.

« J'ai mon cousin Georges (celui qui a onze enfants); il a passé la fête des vacances et nous quitte lundi. J'ai été heureuse di l'avoir, c'est mon frère de jeunesse. Je crois que vous le connaissez,

« Adieu, écrivez, écrivez, cela vous va bien.

« Profitez de vos beaux loisirs et de vos douces impressions de famille. Les heureux doivent chanter. »

Je la revis en traversant Paris pour me rendre à Londres, au grand festival de juin. Ah ! si j'avais eu là mon amie pour me guider, me conduire au Brilish Muséum, cette nécro-

pôle des marbres du Parthénon, à sa maison de famille, à son parc, à ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, elle qui avait gardé, comme elle le disait, son cœur plus jeune que son âge.

Rien de plus vrai. Elle gardait sa chaleur de jeunesse sous les neiges de l'âge mûr. La passion coulait en elle comme le sang. Ses lettres avaient des cris à peine contenus sous sa résignation. Dans ces âmes virginales et pures, la jeunesse subsiste malgré les épreuves. Elle avait gardé sa taille de jeune femme. La religion n'avait pas dompté la nature humaine, son âm.e n'avait pas perdu sa flamme. Sa figure avait ce contraste de jeunesse et de gravité, de la vie de l'âme dans le dépérissement du corps comme un présage d'immortalité.

« J'accepte l'augure d'une journée à Saint-Point et la promesse d'un poème comme vous les savez faire. Je suis persuadée que si vous vouliez, vous et tant d'autres, étudier des livres modernes comme le P. Gratry, vous pourriez toujours blâmer le gouvernement de l'Église en tant qu'administré par des hommes qui se trompent ailleurs que dans l'Église; mais que la doctrine ou plutôt le dogme de la rédemption vous apparaîtrait dans toute sa magnificence d'amour, expliquant tout, fortifiant les voies de la Providence.

« Mais qu'estrce qui m'amène donc à ces paroles, apparemment c'est que mes idées du dimanche m'y portent, mais aussi que j'ai tant admiré plusieurs et plusieurs pièces de votre volume et que quelques-unes touchaient, d'une manière qui m'était pénible, à ce qui m'était sacré. Vous savez que mon cœur et mon espiit sont tout à la tolérance. Je comprends pourquoi on ne croit pas, et je n'en accuse personne ».

Son cœur miséricordieux adoucissait la sévérité de sa foi. Sa charité tempérait le dogmi. Si elle croyait à l'enfer, elle le croyait vide. Le cœur de la femme avait pitié et brisait

les cercles des terreurs religieuses. J'admirais les libertés d'interprétations de sa large foi. Comme l'Alceste de Gluck, elle luttait contre les divinités infernales. Elle était de la religion du pardon. A l'image da Christ, elle répandait les grâces de la miséricorde sur ceux qui avaient beaucoup aimé.

Elle m'écrivait : « Je sais que Saint-Point est loin, que vous avez des amis à recevoir ; mais nous avions pensé que M. Pichat serait venu avec vous, au moins un jour ».

M""* de Lamartine appelait sans cesse les amis. Elle les conviait à lire leurs vers. Lamartine se plaisait à les entendre; il les écoutait avec une jeunesse, une bienveillance naturelle, non avec une banale complaisance. Il y prenait vraiment plaisir.

On ose tout quand on est jeune. Nous osions lire nos pauvres vers à ce poète d'inspiration. A cet âge, on ne doute de rien! Mais les hôtes de Saint- Point et de Monceaux avaient une telle grâce daccueill Un jour le grand poète hospitalier aux vers d'inconnus dit cette belle parole que son Jocelyn seul avait réalisée : « La vérité, c'est la grande muse ».

Un soir d'automne 1860, un messager de Monceaux apporta un petit paquet à Lagrange ; c'était un entretien du Cours familier, enwoyé par la main délicate de M"^ de Lamartine, heureuse de donner cette belle surprise à la jeune femme de son ami ! Grande fut son émotion en lisant l'entretien. Après un long éloge de leur ami Laprade, Lamartine avait donné de nombreuses pages d'éloges et d'amitié au jeune poète. Il avait idéalisé le poète et son livre. Ce prodigue da bonté avait répandu ses largesses à pleines mains : manibus lilia pleiiis; il lui avait joué le mime tour de bonté qu'aux petits bergers dans la montagne, raconté dans le poème. Ainsi que sa femme à ses poésies, il avait fait un beau cadre de fleurs et de fruits à ces vers inconnus. Son

cœur donnait l'hospitalité littéraire aux noms ignorés comme aux noms glorieux. Ce grand poète rayonnait à la fois sur les grands et sur les petits, comme le soleil sur les arbres et sur les herbes. Il justifiait le vers du poème :

Il aime les petits, car il a le cœur grand.

Il avait fait plus, il avait fait Thonneur à ces humbles vers de les citer. Il avait pris plaisir à en corriger quelques-uns, n'était-ce pas charmant ! Puis le généreux poète avait donné cinq vers de lui inspirés par la petite aventure des bergers, des vers pleins de grâce rustique, dignes de Jocelyn, comme éclos du jeune poète; un faux d'amitié. En citant les vers sur la légende, il avait écarté les vers d'enthousiasme et le culte des paysans :

Le mort sera vivant dans toutes les mémoires, Sous le nimbe doré des épis de mais.

On mettra son image au faîte des armoires, On le priera, le soir, comme un saint du pays.

La prédiction s'est réalisée, son image orne les armoires des chaumières du pays, et les vieilles femmes et les enfants prient le soir devant lui.

La jeune femme remercia M""® de Lamartine avec effusion, de son exquise pensée. M'^^de Lamartine lui répondit :

« Chère madame,

« Votre billet m'a touchée aux larmes. Si vous étiez venue, nous nous serions attendries ensemble. J'ai obéi en ne montrant pas textuellement ce que vous m'écrivez, mais croyez que l'expression perd en passant par un autre organe. Mais il en est toujours resté assez pour pénétrer M. de L. de sympathie et de reconnaissance. Je garde le reste pour moi, en attendant que je puisse vous embrasser.

« M. E. DE Lamartine. »

Comment redire ces souvenirs, sans larmes aussi, sans bénir ces deux grands coeurs qui me faisaient de tels dons d'amitié.

Je n'ai pu revoir le grand cabinet de Lamartine, illustré par une chère artiste, sans être attendri. J'avais eu la confidence de la cheminée peinte, par M™^ de Lamartine, au génie bien-aimé. Elle se cachait dans son haut et petit atelier de Paris pour peindre en secret. Enfin, un jour, elle découvrit la belle surprise. Il fut ravi.

C'était tout un foyer idéal, les figures des poètes immortels que leur frère aimait, peintes sur fond d'or, dans le nimbe de la gloire ; le vieil Homère, le grand aveugle, les yeux ouverts vers le ciel ; Dante, au visage sévère, sous sa cape brune, éclairé des reflets rouges de l'enfer; Shakespeare, dans son justaucorps de satin noir ; puis, sur les côtés de la cheminée, Pétrarque, au costume violet ; l'Arioste dans sa riche parure ; Sapho avec sa lyre immortelle, dans sa grâce passionnée ; Vittoria Colonna, la chaste muse de la Renaissance, toutes ces tètes ceintes du laurier, puis au bas, les deux poètes, sans couronnes, des temps modernes, Corneille et Racine.

L'artiste avait peint avec amour, elle avait caressé de son pinceau toutes ces figures des génies ; elle avait mis là tout son art, toute sa conscience, tout son cœur pour toucher et charmer son mari. Elle avait donné toute son imagination et toute son âme. Puis, dans un coin, sous les feuilles, elle avait caché une branche de fleurettes exquises, sa timide et suave pensée, l'intime parfum de son amour.

Lamartine le sentit et admira cette fresque du foyer, ces poètes transfigurés dans la sérénité des Immortels.

Maestri et duci di color che sanno.

Elle avait mis au bas ses initiales presque invisibles. Ce cabinet aux murs presque nus avait maintenant sa décora-

tion. Un crucifix lui donnait un caractère religieux. Cette peinture sereine était pourtant éclose du sein des larmes. M™* de Lamartine l'avait faite en pleine souffrance. Un génie y manquait qu'elle aurait voulu placer à côté de ses frères immortels.

Elle fut heureuse de l'émotion et de l'admiration de son mari. Il est des moments où les choses muettes semblent parler, les portraits vivre et s'associer aux fêtes des vivants. Julia en robe blanche, debout dans le jardin, des fleurs dans son tablier, semblait les porter en souriant à sa mère, comme autrefois, tandis que la grand'mère, jeune et pleine de grâce, paraissait bénir ses enfants, et que le crucifix de chêne priait pour eux sur sa croix, la tète au ciel.

A la fin de l'année 1860, vers l'automne, comme un fruit mûr, vint un petit livre. Il sortit sans bruit d'une librairie catholique, voilé sous l'anonyme, revêtu d'une couverture grise comme une robe de sœur de charité. Il portait seulement des initiales : M E D L. C'était l'œuvre d'une femme, d'une mère et d'une sainte : M""^ de Lamartine. Elle en fit don aux enfants de Saint-Point.

L'humble livre apparaissait escorté des approbations de hauts personnages, d'évèques éminents et du conseil royal de l'instruction publique, dans ce temps heureux où l'État ne proscrivait pas des écoles l'idée de Dieu, n'ôtait pas aux lèvres des enfants le lait de l'âme.

La première partie de ce livre, parue en 1843, venait d'être augmentée d'une seconde partie. Au livre ancien, s'était joint un livre nouveau, inspiré par l'âge nouveau des enfants de l'école de Saint-Point. Les petites filles de 1843 avaient grandi; devenues jeunes filles, elles avaient atteint seize ans, l'âge de la transformation, des premiers troubles, des sèves de la Jeunesse et du printemps, l'âge des parfums et des désirs.

A ces imaginations écloses le premier livre ne suffisait

plus. Leur mère adoptive le sentait. Elle les suivait d'un cœur attentif et inquiet. Elle consacrait son âme à ce nouvel enseignement, et tentait d'y attirer la jeunesse. Ce livre bienfaisant aux enfants l'était aussi aux hommes ; il versait le lait et le vin de l'Évangile.

Comment, dans ses dernières années douloureuses, en proie à la fièvre des épreuves domestiques de la fortune et de la maladie, écrasée de labeurs dévorants, put-elle oublier ses peines, s'affranchir de ses douleurs? C'est qu'elle aimait ses enfants des campagnes ; la mère en deuil avait reporté sur ces jeunes cœurs son amour maternel trompé. C'est qu'elle avait la vaillance de la bonté, l'héroïsme de la charité, le don du sursum corda, comme Lamartine, et selon la belle parole du P. Monsabré : la compassion sans rivages.

Le matin, après sa prière, elle se recueillait dans ce saint devoir, elle dérobait quelques moments, afin d'écrire, chaque jour, quelques pages pour les jeunes filles du village. Les yeux et le cœur sur ses enfants, elle demandait à Dieu, la grâce de lui accorder l'onclion qui fait pénétrer les paroles jusque dans le cœur. Elle faisait la prière de Jocelyn :

...Je demande D'élever mon esprit à la simplicité De ces esprits d'enfants, aube de vérité! De mettre assez de jour pour eux dans mes paroles Et de me révél r ces claires paraboles Où le maître, abaissé jusqu'au sens des humains, Faisait toucher le ciel aux plus petites mains.

Elle révélait à ses enfants des campagnes le Dieu des simples et des champs, le Jésus populaire, le divin ami des enfants, le guérisseur des malades, des blessés, descendu du ciel.

Elle aussi, faisait toucher le ciel dans ces pages d'onction maternelle. Elle attendrissait ces âmes de jeunes filles par son accent de tendresse et d'humilité.

28o MADAME DE LAMARTINE

« Prions ensemble, afin que vous ayez le goût des choses de Dieu, et que moi j"aie la grâce de la persuasion, et qu'ayant cherché à vous instruire, je ne sois pas rejetée de Dieu comme indigne de parler de ces profonds mystères. »

Ainsi parlait cette voix pénétrée de la sainteté de sa mission. Cette âme élevée aimait à descendre, à se pencher vers les petits enfants. Elle avait le don de fixer ces têies légères, de les charmer à ses leçons entremêlées de belles histoires, à ses fêtes rustiques, à ses distributions de prix,

à ses b anquets d'enfants dans la grand'salle de Saint- Point.

Et elle écrivait, en secret, sans le dire à personne, aux heures les plus douloureuses de sa vie, cette touchante explication familière des devoirs du Dimanche. C'était un entretien simple et élevé tour à tour ; cette voix de femme entrait dans ces jeunes esprits avec la douceur de la lumière. Elle les éclairait comme l'aube. Elle demandait à ces jeunes filles leurs pensées à leur réveil. Elle leur disait, en souriant, leurs petits secrets : la robe plus fraîche, le bonnet plus joli, le repos du travail des champs, la promenade; puis leurs distractions à la messe, l'envie d'être la plus belle et la mieux parée. Puis, après s'être unie à leurs plaisirs du dimanche, elle leur parlait de leurs devoirs. Sa voix à la grave douceur les conviait â la piété. Sa foi les intéressait au spectacle sacré, leur animait les scènes du saint poème de la messe, l'appel suppliant du Kyrie, l'hymne d'allégresse du Gloria, le sermon sur la montagne, l'évangile consolateur des pauvres gens, les béatitudes promises à ceux qui souffrent et à ceux qui pleurent, le cri de foi du Credo, le chant solennel de la Préface, la joie des fidèles en extase devant le mystère qui va s'accomplir, à VElévO' tion. Elles les recueillait au Memenlo des vivants et des morts, au souvenir de leurs mères et de leurs pères, des

courageux laboureurs, des vieillards morts à la peine du sillon, et couchés dans le cimetière à l'ombre de l'église. Elle éclairait, attendrissait tous les actes du divin sacrifice, exaltait dans son émouvant récit, la charité, la vie de Jésus immolé pour tous.

Le dimanche à la campagne est une triple fête, la fête du repos, de la prière et du plaisir. L'âme s'y épanouit au son des cloches, aux brises, aux senteurs des bois, aux harmonies pastorales. Le pieux petit livre les faisait chanter. Il amenait les jeunes filles à l'église, comme à une fête et non à un ennui. Elles allaient à sa voix, aux vêpres; elles entendaient les psaumes du Beatus vir, du Juste d'Israël, image de leur grand-père, de leur Juste de famille. La sainte femme les faisait vibrer au magnifique psaume lyrique de la sortie d'Egypte, qui fait tressaillir toute la terre à la venue de Dieu. Elle les recueillait dans les hymnes du soir. Puis elle les laissait courir à la danse, en les prévenant des retours périlleux de la nuit.

Sa tâche accomplie, sa moisson faite, son cœur répandu à ses enfants de village, elle faisait un retour douloureux sur elle-même. Elle portait sur l'autel sa gerbe de bonnes œuvres. Elle se sentait près de sa fin, et écrivait sous ce titre ; Élévalion du cœur à Dieu dans la maladie, des paroles de résignation, d'acceptation de la souffrance â ces jeunes filles des champs destinées peut-être âsouffrircomme elle : « Mon Dieu, tout ce que vous ordonnez ou permettez est pour notre bien, faites que cette maladie me profite pour la vie éternelle. »

La grâce, elle la cherchait et la trouvait dans ses œuvres. Sa piété faite de raison et d'action, nourrie de la moelle de Bossuet et du miel de Fénelon, était une piété moderne. Elle ne s'égarait pas dans les transports mystiques du moyen âge; elle regardait le ciel les pieds sur la terre. Elle n'avait pas les visions et les extases d'une sainte

Thérèse; mais elle avait son bon sens et son courage. Elle eût pu dire la fière et vaillante parole de la sainte à de grands seigneurs espagnols qui la menaçaient : « Hormis le péché, je n'ai peur de rien! »

Elle n'avait peur que du bruit autour du bien qu'elle faisait. Aussi étendait-elle un voile sur ses œuvres de charité. Elle avait pris le pseudonyme de M"""^ Dumont pour cacher son vrai nom aux jeunes filles de son asile de Paris. Dieu seul était son témoin.

Je n'appris que longtemps après sa mort l'existence de sa dernière œuvre, par le don d'un ami, Élie Margollé, le religieux officier de marine, un pieux admirateur de ce petit livre répandu par lui dans les écoles libres de Toulon. Je le lis souvent comme un bréviaire intime, et je tâche, à ses douces prières maternelles, d'y reprendre mon âme d'enfant.

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