‹ Madame de LamartineChapitre 27 sur 35 · LES PENSÉES ET LES ŒUVRES 1S · texte numérisé non relu

LES PENSÉES ET LES ŒUVRES 1S

Les lettres se pressent dans leur cours. Retenue encore à Monceaux, elle me développe et m'éclaire la pensée politique de Lamartine sur l'Italie. Il l'avait dite dans Machiavel du Cours familier, d'un mot prophétique : « C'est assez d'une Prusse du Midi » ; dans Talleyrand ou l'état actuel de l'Europe, plein aussi de prophéties sur l'unité allemande.

« Je regrette beaucoup que M. de L... n'ait pas dit toute sa pensée. Sa pensée sur l'Italie n'est point les duchés ni François II. Il parle des uns avec la reconnaissance de quatre années de séjour à Florence, de l'autre par pitié pour un héroïsme inutile. Il voudrait l'Italie libre, républicaine, confédérée, selon le génie des peuples disposant d'eux-mêmes, self-gouernment, comme disent les Anglais, et l'ai-

MADAME DE LAMARTINE 28j

liance de France et Autriche, pour assurer l'indépendance de l'Italie. C'est pour cela qu'il veut lier l'Autriche à cette politique française et la rendre solidaire de la liberté de l'Italie.

« Il ne peut pas appeler libre Naples gouverné par des Piémontais, ni Florence, lié à ce peuple du Nord. On comprend que, faute de mieux, l'élite de l'aristocratie, à Florence ou à Naples, ait passé par les Fourches Caudines du Piémont, ne se sentant pas assez fort pour d'eux-mêmes faire autre chose, et ce n'est pas un condottiere qui puisse établir un gouvernement régulier républicain. Mais la France le pouvait après avoir chassé les Autrichiens, la France pouvait faire un cordon sanitaire, pour ainsi dire, et empêcher le Piémont d'entrer dans les différentes nationalités, car une nationalité, une, indivisible du nord au midi, est une tyrannie déguisée sous le masque de la liberté. Ces nations diverses ne peuvent pas s'amalgamer. On cite (comme fait M. de Circourt) que l'Alsace, l'Aquitaine et toutes les provinces qui forment la France d'aujourd'hui se sont amalgamées. Mais il n'y a rien d'analogue dans les situations, sans parler de conquêtes, de temps, de mille autres circonstances ; ils ne tiennent pas compte de l'élément moderne, le peuple. Autrefois il ne comptait pour rien, main- . tenant il doit compter pour tout. » Réflexion profonde !

« Mais en voilà assez de ma politique à moi... Vous pensez bien que l'Angleterre ne dirait pas non. Ce qu'elle veut, c'est l'Italie libre, indépendante, afin d'avoir accès et prépondérance dans tous les ports. Dans le projet de L..., la France aurait sa part de prépondérance. Maintenant elle est tout entière à l'Angletere, et la France ne pourra pas, sans faire la guerre, lui disputer son influence.

« Je suis si malade (car souffrante n'est pas le mot), que je ne puis tenir ma plume.

« Je voudrais vous remercier, mais je ne puis. Je sens,

mais je n'exprime pas. Si vous voulez dîner un jour de cette semaine, je choisirai ce jour pour envoyer chercher M"* de Cessiat, ce qui vous favoriserait le trajet par le jour et par la nuit... Pour la semaine prochaine, j'aurai un dîner de chevreuil envoyé par M. de Béer. Nous en profiterons pour inviter nos deux curés de Charnay et Prisse... »

Le chevreuil ne me tentait pas, j'avais horreur de la chasse et de la mort de ce charmant animal. Lamartine, ce brahmane si doux aux bêtes, n'y toucha pas. Elle, de race anglaise, ne craignait pas cette chair des forêts, cette saveur qui ravivait son sang appauvri.

« Croyez que je sens tout ce que vous avez fait pour moi, et pour lui. Merci ! Voilà un mot qui dit tout ou rien, selon le sentiment de celui qui le prononce et de celui qui l'accepte. Pour moi, les mots ne disent pas la moitié de ce qu'ils veulent dire.

« Nous voici au dernier jour de notre étape, et, avec ma santé, Dieu seul sait si elle se renouvellera... Combien je regrette que vous-même n'alliez pas où je vais. N'avoir plus ces communications presque journalières sera pour moi un grand regret.

« Bonsoir, et prenez le mot merci pour ce qu'il vaut dans ma bouche. »

Arrivée à Paris, elle me donne de ses nouvelles, toujours la souffrance, la toux déchirante, la bronchite aiguë, les visites au petit salon.

« De jour en jour, de semaine en semaine, j'attends des lettres de vous et rien ne vient. Je ne puis comprendre pourquoi vous me tenez rigueur de correspondance, me sachant malade, tourmentée, inquiète et contrariée.

« Si je pouvais mécontenter du présent sans penser à tout ce qui reste encore à l'horizon, il y aurait de quoi contenter les plus difficiles. L'arrivée du courrier chaque jour est miraculeuse. Des quarante et cinquante lettres, toutes d'admi-

ration, de dévouement de toutes les classes. Des lettres qu'on ne pourrait pas inventer ni imaginer d'avance, chacune avec son offrande, selon ses moyens, grande ou petite ou moyenne, chacun se disant heureux de l'occasion. C'est attendrissant délire ces lettres de tous les matins. Mais tout cela ne guérit pas ma muqueuse. J'ai la fièvre tous les jours. Lorsqu'il faisait moins froid, on me mettait en voiture pour prendre l'air uneheure... Les jours moins mauvais, je peins une heure avant de sortir pour achever mes panneaux.

« Adieu, si je vous écris tous ces égotismes, c'est pour vous donner des remords de me quitter ainsi. Bien des amitiés à ceux qui sont chez vous et à votre femme, dont le châle de fine laine blanche qu'elle m'a brodé fait ma parure lorsque je descends ; c'est si léger et si chaud que c'est tout ce qu'il y a de mieu.x pour moi. Remerciez-la. Adieu. — M. »

« Il est vrai que moi je rêve décors dans mes insomnies, mais de là à l'exécution, il y a loin, et si ma patience peut avoir le moindre mérite, c'est par le chagrin que j'éprouve de ne pouvoir avancer d'un pas, les affaires de la salle à manger du chalet...

« Voici donc ce que j'ai rêvé une nuit. C'est que le meilleur emblème de Michel-Ange serait un lion. N'est-ce pas : l'idée est bonne ? J'ai fait déclouer tout ce que j'avais fait à Saint-Point, et j'ai fait mettre une toile neuve. Vous voyez que j'ai du courage, mais chaque jour dément mon projet; je me dis : je serai peut-être mieux demain, et le lendemain, comme ces jours-ci, je recule considérablement.

a Quant aux affaires, je tâche, comme vous, de n'y guère penser. Après avoir dit tout ce que je crois devoir dire, je confie le tout â la Providence, et je tâche de retourner ma pensée, et voilà pourquoi je rêve aux lions...

« Vous savez qu'avant-hier il y a eu deux émeutes dans Paris. M. Renan a été sifflé et hué dans la salle des cours

et applaudi par la populace dans la rue. Sainte-Beuve a été apostrophé au Sénat, et le soir une ovation dans la rue.

« Mon Dieu ! quand, à force de mauvais journaux et de mauvais discours, on aura façonné ce peuple à n'avoir pas de religion, quel frein aura-t-il? Il me semble que l'exemple de 92 et 95 devrait leur servir d'épouvantail. Tous les honnêtes gens de tous les cultes ont peur!

(c Mais le gouvernement, dans ses vues personnelles, encourage tout cela. Ils en seront les victimes, s'ils arrivent au but où ils tendent. »

Elle aussi, avait des pressentiments prophétiques ; les Empires et les Républiques corrompent toujours le peuple pour l'asservir, et au jour de la Commune, la bête fauve se venge.

Presque chaque jour m'arrivaient des lettres. Elle me disait avec une fine malice :

« Écrivez Madame plus gros. Votre fine écriture ressemble trop à une jeune élégante pour ne pas être portée à M. de L... sans y regarder de plus près. J'ai eu un moment d'émotion lorsqu'il m'a envoyé la lettre tout ouverte. Heureusement il a ajouté : — Dites que je suis tout à fait de son avis. — J 'étais sauvée !... »

J'allais la revoir, et elle me témoignait sa joie de ce retour près d'elle. Elle avait travaillé tout bas, sans me le dire, elle avait achevé six panneaux pour le chalet de la Muette, et m'invitait à aller avec elle voir sa décoration de la salle à manger.

« Les Entretiens continuent à faire tapage, on retrouve dans les discours du Sénat et de la Chambre bon nombre de ses arguments et même de ses phrases ! Mais la politique fait tort à la littérature. Il y a une telle anxiété dans les esprits qu'on n'y pense pas trop.

« Puis viendra Pâques, la semaine sainte, les sermons, les églises, autre empêchement, mais je ne suis pas forcée

à aller aux offices. Je fais mon carême en souffrant depuis cinq mois. Ainsi je me tiens à peu près quitte.

« Adieu, ma main me refuse service. Et cependant j'ai des peintures à finir pour le chalet. Que Dieu me donne force !

« Amitié et à tous chez vous. »

Elle m'écrivit en juin :

« Notre soirée de mercredi s'est très bien passée. Le temps était beau. Listz a été admirable et disait lui-même qu'il était dans son meilleur moment. Beethoven, Schubert et la marche hongroise en grand brio ont été préférés par moi. Mais tout était excellent, je vous ai bien regretté,

« Nous avions beaucoup de jolies personnes, M"' H. de Lisle, votre admiration, quoique changée, bien encore ; une créole, M'"'' A..., qui par la nouveauté attirait tous les yeux; la cadette des Peyronnet, une véritable Hébé. Cette M"® A... est folle en imagination de M. de L..., et veut absolument acheter la maison de Fiorentino, au bois de Boulogne, qui touche à notre jardin, pour être assez près pour le voir constamment. Elle a offert à peu près le double de ce que vaut la maison, et ajoute encore tous les jours à son offre qui n'est pas acceptée encore. Nous faisons des vœux pour qu'elle ne le soit jamais ! Vous voyez, je suis franche ainsi que Valentine. »

Presque chaque jour une causerie écrite m'arrivait ; il semble que les lettres éclosent comme les fleurs sous le soleil d'été.

Elle dégageait de tout une leçon morale et tournait ses déceptions d'art en vertu.

« J'ai eu à dîner un très zélé partisan de Vuniié, qui était épouvanté de la cruauté employée pour subjuguer le royaume de Naples. Hélas! M. de L... a eu trop raison contre l'unité. Il n'en triomphe pas, il déplore. Ricasoli sera plus dur encore que Cavour. C'est le coinpelk intrarc pris au rebours...

« Ici, on parle encore et toujours de l'Italie, et je voudrais que vous eussiez l'occasion de lire la réponse de Cernuschi à Cavour. Elle avait été écrite avant la mort. Elle explique bien l'Italie comme mon mari, et parle comme lui en tout. L'autre jour, il s'est trouvé en société de trois diplomates français qui, eux aussi, parlèrent comme lui et lui firent compliment sur la justesse de ses vues. Ils trouvent l'unité aussi impossible qu'inique de la part de l'ambition du Piémont, qui opprime en conquérant avec un hypocrite prétexte d'affranchir...

« Je comprends bien la politique qui veut contenir Naples par des étrangers, mais ce n'est pas une mesure conciliatrice. J'ai vu une Piémontaise et une Napolitaine également indignées et s'apitoyant sur la population.

« Et savez-vous ce que m'a répondu un homme partisan de l'unification : « La France aussi a été bouleversée en 93, « elle n'en est sortie que plus grande. » J'ai répondu que, puisqu'il m'accordait que cela pourrait ressembler à 93, je ne demandais plus rien de concession, si ce n'est que la France s'est bouleversée elle-même, et que Naples est bouleversé par des étrangers. J'espère que le bouleversement, comme il l'appelle, n'ira pas jusqu'aux massacres. Mais le sang-froid avec lequel on passe sur les massacres de tout un peuple pour l'accomplissement d'un système abstrait m'indigne...

« Je n'admets pas toute votre réponse à l'occasion de Platon. Je trouve parfaitement comme vous que le prêtre est absolument tenu d'appliquer à lui-même la doctrine qu'il prêche, et plus que tout autre ; moi je n'incrimine pas la doctrine avec l'homme. Voyez comme on fait peser sur la religion les fautes de quelques-uns de ses prêtres, aussi on inculpe très injustement l'Église pour les fautes de quelquesuns de ses membres. Je ne sais qui, mais un auteur peu suspect de partialité, a dit que si l'on comparait le même nom-

bre d'hommes de quelque association, métier, agglomération, avec le même nombre d'ecclésiastiques, on verrait qu'en masse ils sont très supérieurs aux autres. Ils sont hommes, et ce que l'humanité régit souffre des passions des hommes, de leurs vices, de leur ambition, même pour le bien à leurs yeux, qui les rend persécuteurs, mais le dogme reste et les hommes passent.

« Le christianisme est loin de prétendre invenler; le Christ, au contraire, a été l'accomplissement de l'attente des nations, le Messie attendu, symbolisé par toutes les incarnations de l'Inde, par tous les sacrifices offerts par toutes les nations du globe et qui ont tous cessé à l'avènement de Jésus-Christ... »

Et elle continue avec une puissance de dialectique religieuse vraiment surprenante dans une femme :

« Que la Trinité puisse sauver l'humanité sans l'action du Verbe, je ne le conçois pas, et Platon ne le concevait pas non plus ; car il a dit « qu'il fallait qu'un Dieu vînt ensei- « gner comment on doit se comporter à l'égard des dieux. »

« Et certes si la religion du Christ qu'il a fait porter à toutes les nations, avait été dès le début abandonnée à l'interprétation individuelle, elle n'aurait pas subsisté six mois. Que les consciences éclairées cherchent, étudient, choisissent à leurs risques et périls, c'est leur affaire. On ne doit pas les juger, encore moins les condamner. De très grands esprits ont été de bien des côtés en sûreté de conscience. La conscience doit être libre, car elle l'est de fait et de droit. Mais qu'on enseigne à la partie de la nature humaine qui ne peut pas discerner, étudier et chercher, à mépriser l'Église qui est dépositaire de l'Évangile prêché aux pauvres, ce n'est pas bien. Oiez-leur ce frein et cet enseignement et on verra à ses dépens jusqu'où on ira. Robespierre aussi voulait un Être suprême au-dessus de la déesse Raison.

« A propos de lui, si vous avez lu la première édition des

Girondins, il y a eu bien des choses modifiées par M. de L. dans les éditions subséquentes et des atténuations des conversations de l'abbé Lambert, mais surtout de G. Duval, qui vécut jusqu'à quatre-vingt-dix ans. — Il avait vingt ans à la Terreur et était secrétaire d'un des gouvernants, peut-être de Danton. Ses souvenirs de jeunesse et ses enthousiasmes de l'idéal de liberté qu'on poursuivait à travers la plus atroce tyrannie de l'échafaud, lui faisaient oublier le mal réel et influençaient L., à son insu, à représenter ces hommes comme on les lui dépeignait. Il a modifié depuis, pas assez assurément, car toutes les fois qu'il écrivait cette phrase, R. n'osait pas refuser ce sang, qu'en conclure .> II avait trop d'esprit pour être dupe, donc il était lâche, et cette phrase arrive plus d'une fois tout à côté d'un courage dont on le gratifie. Chamborant n'a fait que demander quelques suppressions insignifiantes sur la reine. Certes, elle a assez expié pour qu'on oublie les fautes de sa jeunesse, de son éducation et du milieu où elle vivait. Alph, a lu et consenti.

« Adieu, adieu, je ne dirai jamais assez merci, merci. « Vous êtes trop sévère. Il s'agit de la République de Platon, non pas de tout Platon, également de Fénelon. Personne n'a plus admiré ses lettres et traités, mais Salente a toujours choqué son bon sens. Et si vous avez relu dernièrement la République de Platon, vous devez être de son avis. Et d'ailleurs, ce qui a été tant admiré par saint Augustin et tous les catholiques, ou pour mieux dire les chrétiens (n'est pas précisément ce qu'on y trouve de plus beau), c'est que son génie investigateur l'a amené à la prévision prophétique du Messie!

(c J'ai lu, il y a deux ans, trois gros volumes de Platon. De très beaux aperçus pour le temps du paganisme, très supérieurs. Souvent des argumentations pour et contre, sans conclusion. On espère toujours, on n'arrive pas. Au milieu de choses élevées, divines, des sophismes qui étaient de

son temps ; mais peut-être voulait-il les réfuter comme Pascal, à qui le temps a manqué et dont les fragments, publiés comme des axiomes, n'étaient que des arguments à réfuter plus tard.

« Quant à Jean-Jacques — Lamartine lui avait consacré plusieurs numéros du Cours familier, et, à propos de ses utopies, avait parlé de celles de Platon et de Fénelon, — comment lui savoir gré de l'allaitement des enfants, lui qui jetait les siens à un allaitement problématique sans s'informer même de leur destin ? Je vous assure qu'en Angleterre, on n'avait pas besoin de J.-J. pour apprendre aux mères à nourrir leurs enfants. Et moi en France, je suis persuadée que ce n'était que la haute classe qui négligeait ce devoir, et cela par le système des médecins qui trouvaient les femmes trop mondaines et trop faibles de santé pour former une génération saine. La nature parle trop haut dans la mère, pour que toutes n'aient pas le désir de donner leur lait à leur enfant.

« J'ai lu l'Emile, lisez, pour cet enfant de la nature, les pages sur son mariage, si vous ne riez pas de l'absurdité, vous fermerez le livre d'ennui de l'inconséquence. C'est un peu comme le démocrate Michelet, qui écrit pour ceux qui ont au moins 15,000 livres de rentes.

« Ici on dit comme vous qu'il n'a jamais été si fort, si éloquent. On n'a pas l'air de regretter sa critique plus accentuée. Ils disent tous que la nouvelle génération n'a rien lu de J.-J. que ses Confessions, et que c'est une lecture bien malsaine.

« Amitiés. »

On était en juin. Elle m'entretenait tour à tour de philosophie, de poésie, de politique avec sa raison sévère : « Je ne vous tourmenterai plus pour le moment du poème.

€ Ceux qui préconisent l'unité italienne sont les séides du gouvernement. Ils veulent l'unité pour exonérer Tempe-

reur d'avoir été dupe de Cavour. Ce sont les impérialistes qui parlent ainsi. Atteler Naples aux canons du Piémont, c'est un lèse-nationalité, lèse-humanité. Rien ne peut être plus antipathique que les deux nations, les deux natures. Voyez la différence. Naples a ouvert ses bras à Garibaldi venant seul, Italien comme eux, voulant leur apporter liberté et indépendance. Et il faut à V. E. quatre-vingt mille hommes pour conquérir Naples ! Je ne vois pas dans nos amis d'autre opinion que la mienne là-dessus. Pelletan est pour la fédération, et j'entends beaucoup dire que l'accouplement de Naples avec le Piémont est monstrueux. L'empereur veut qu'on vante l'unité parce qu'il n'a pu l'empêcher, il veut qu'on dise que c'est sa volonté, et c'est à peine s'il ose dire la vérité, parce qu'il sait très bien que c'est contre les intérêts delà France autant que contre l'indépendance de l'Italie. Les plus avancés espèrent que l'unité actuelle n'est qu'un pas pour déposséder le pape et ensuite la subdiviser en républiques. Mais c'est dangereux de créer ou laisser créer une monarchie forte pour avoir à la renverser pour arriver aux républiques. C'était bien simple de se fédérer, dès qu'ils ont été délivrés des Autrichiens.

« Nous venons d'avoir une visite très intéressante, et encore la conversation était aussi instructive qu'agréable. C'est l'ambassadeur de Belgique, qui a vécu trente ans dans les cours d'Allemagne et qui nous a tout expliqué et commenté pendant trois heures de non pas tête à tête, mais à trois têtes. Il est un peu inquiétant en parlant des projets formidables de la Prusse pour l'unité de l'Allemagne, et même pour y joindre l'Alsace et libérer le cours du Rhin. Une guerre générale semble malheureusement dans l'air, cela peut se retarder, mais pas se conjurer^ je le crains, et si la Russie s'en mêle, comme un pas vers l'Orient, la France sera complètement subalternisée, et entre deux murailles.

Alors il faudra les franchir avec des milliers d'hommes et des millions d'argent.

« Adieu, au revoir. »

Ses amies étaient parties de Paris, elle avait hâte de partir elle-même, de retourner à son cher Saint-Point. Juillet, le beau mois ensoleillé, la tentait. Mais les affaires retenaient Lamartine. Elle me disait la mort de Cavour, et la jugeait : « Cavour est à regretter, mais il est mort à temps pour sa gloire. Il était dans une impasse dont il ne savait comment se tirer. Maintenant à chaque embarras on dira : S'il était là ! »

Pendant son absence, une belle fête animait et charmait Mâcon, un immense festival de musique. La musique, cet art d'union, avait ravi la ville et la foule venue des campagnes, de ses fanfares d'accord et d'allégresse.

Ces fêtes populaires, ces fédérations de chanteurs et de musiciens, accourus des villes et des campagnes lointaines, n'étaient pas seulement des symphonies de musique, mais des symphonies d'âmes; elles étaient une musique d'alliance, et réalisaient, un moment dans un monde de haines, selon le mot du moyen âge, la grande Amitié.

Il y avait dans cette armée musicale passant dans les rues de la ville, sous les arcs de verdure, avec ses bannières pacifiques, ses groupes de voix et d'instruments obéissant au Dieu invisible de la musique, chantant, jouant, à leur tour, aux forces unies, au faibles soutenus par les forts, un esprit d'harmonie, de justice et d'union qui enchantait, épanouissait, attendrissait les foules, un souffle d'amour qui entraînait les âmes enivrées dans la patrie idéale de la fraternité humaine, un présage sonore de l'accord à venir !

A mon récit elle répondit : « Je suis enchantée, nous sommes enchantés du succès de Mâcon. Alph. disait : « Je suis plus patriote que je ne croyais. Si je n'étais pas si tourmenté d'affaires, je ferais une ode! »

« Nous vousavons suivi, toute la journée du dimanche^

de nos vœux, de nos paroles. Il me semble que j'y étais

Cl je passais de là à votre fenêtre ouverte le lendemain,

comme vous me l'avez si bien décrite avec les impressions

de l'aurore. » En attendant son retour à St. -P., elle allait

au chalet. « J'y vais, M. de L. et V. vont dans le bois de

Boulogne se promener. Je reste, espérant me reposer, car

j'ai encore une grande faiblesse. Et pas du tout. Il m'arrive

du monde qu'il me faut recevoir. C'est devenu un motif de

curiosité, chacun veut l'avoir vu. Le jardin est plein de

fleurs, comme une soie émaillée de mille couleurs... Il y a

trois bananiers sur le gazon, en fleurs et en fruits. C'est

tropical par le soleil qu'il fait. Ces plantes luxuriantes,

lorsque leur fruit est mûr, tombent et meurent, laissant un

rejeton au pied.

« Et nous, hélas! notre tâche accomplie, ne laisserons pas de fruit ni des rejetons. Je sens cela vivement pour moi, car pour lui, ses œuvres sont les fruits de son âme. Peu importe la poussière, du reste... »

L'été lui inspirait une image. Les images étaient rares dans son style simple et chaste. Ici, elle avait coloré sa pensée des reflets de son art. La peinture qu'elle faisait en ce moment projetait des teintes sur son style. Elle était dans le feu de son ornementation de la salle à manger du chalet, et me parlait, sous une impression heureuse, des succès de son œuvre. « Un peintre d'histoire, que je ne connais pas, a été un jour avec un de nos amis, lorsque nous n'y étions pas. Il a dit : « M"»* de L. a le génie de l'ornementation. » J'espère que c'est un compliment! Je ne Is dis qu'à vous.

« Maintenant il faut que je soutienne ma réputation, car j'aurai cinq panneaux à faire ! Et la saison se passe, je ne puis commencer qu'à St-P. d'où l'automne nouà chassera. J 'ai peur de n'avoir pas la santé et le loisir de faire tout cela f

« Mais à chaque jour son mal suffit. Si je succombe avant d'avoir fini, disait-elle avec un pressentiment mélancolique qui devait être heureusement démenti, et avec une résignation religieuse, — j'espère bien que cela me sera parfaitement égal dans l'autre monde, et qu'il faut, dans celui-ci, faire tout ce qu'on peut. Et l'intention sera prise pour le fait par celui qui le juge. Oh! comme j'aime la pensée du jugement de Dieu plutôt que celui des hommes, » s'écriaitelle dans un élan de confiance en ce Dieu qui pardonne quand l'homme condamne. « Combien seront justifiés par les motifs et les intentions, les occasions et les tentations. Et l'esprit que Dieu a donné, plutôt que les connaissances que l'homme a acquises ou perverties sans s'en douter, là la vérité, ici les apparences.

« Adieu, je bavarde et, comme vous dites, je touche légèrement — trop légèrement — à des choses bien profondes, au-dessus de mes moyens, mais pas au-dessus de mon cœur.

« Au revoir, je voudrais que ce fût demain! — M. »

Elle me confiait tous ses arrangements domestiques et ses goûts de simplicité : « Un lit de mousseline blanche, c'est tout ce qu'il me faut. Mais cela ne m'est pas permis. M. de L. veut de l'étoffe... » Elle était heureuse d'un don de son mari, comme aux jours de son jeune bonheur. « Il vient de me faire un beau cadeau. Vous savez, ou peutêtre ne vous l'ai-je pas dit, que j'ai perdu ma montre, il y a trois mois. Elle m'a été volée en descendant d'un fiacre. Je n'en ai rien dit, gardé mon ennui secrètement. Mais il paraît qu'avant-hier, M. de L. l'a su par hasard, et il a été très aimablement me choisir une montre chez Leroi, qui est le meilleur horloger, dit-on.

« J'ai éprouvé comme vous une grande émotion en lisant la catastrophe de la fin du poème, c'est poignant. Oh! si on sentait ce poème comme nous. Quelle admiration ilexci-

terait. Jusqu'à présent les gens un peu scrupuleux n'ont pas voulu le lire, il est très inconnu, » Il s'agissait de la Chute d'un ange.

Un autre sujet, éveillé par certaines paroles de Lamartine, dans son cours familier sur Jean-Jacques, la préoccupait : « Quant au droit d'aînesse, je suis, non seulement de votre avis, mais je me suis fait fermer la bouche, lorsque j'en ai parlé. Mais ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il a cette idée politique. A St-P., l'année dernière, il en parlait avec M. Texier, qui était tout à fait de son opinion! Je grillai de répondre, mais la certitude de n'être pas écoutée, et la timidité devant ces deux autorités, m'a empêchée de me lancer.

a Je trouve que c'est non seulement contre nature, mais que par ce droit on crée des vices et on suppose des vertus qui devraient exister, et qui existeraient même sans cette injustice, dans l'aîné, l'orgueil et l'égoïsme, au lieu de la générosité et l'abnégation; dans les cadets, l'envie et la jalousie et jusqu'à la haine quelquefois, au lieu de l'amour fraternel et le soutien mutuel dans les liens de famille.

« Quant au mot liberté qu'il a pris abstractivement pour le besoin de son argument, cette liberté absolue ou indépendance absolue ne peut pas exister, la liberté de tous serait sacrifiée à la liberté individuelle, ce serait la force au lieu du droit. Je viens de recevoir à l'instant une longue lettre d'admiration sur cette distinction dans l'entretien. Du reste, il ne faut pas accuser les légitimistes des changements qui s'opèrent chez lui. Il n'y en a pas un seul dans notre salon et il n'en fréquente aucun. Il est même très aigre à leur endroit, et pour cause. Mais ce qui vous étonnera, c'est l'enthousiasme qu'ont excité ces deux numéros. Non, il n'y a pas d'influence, si ce n'est l'influence des contraires souvent exprimés devant lui, et, pour redresser des erreurs, il tombe dans l'excès.

« S'il y a une influence inaperçue de lui-même pour le droit d'aînesse, c'est l'Angleterre. Je ne sais pourquoi, mais là il n'a pas les mêmes inconvénients moraux de l'injustice. C'est passé dans les mœurs. Et il faut dire que chez le paysan français cela existe, aussi il n'y a pas de paysan qui ne fasse un aîné autant que la loi le permet ; le désir de transmettre sa chaumière, qu'elle ne soit pas vendue, qu'il reste quelque chose de lui enfin, est dans le cœur du cultivateur autant et plus que chez le riche qui en a assez pour tous. C'est aussi le sentiment qui fait préférer un garçon à une fille, chez la plupart, quand au contraire la fille est mille fois plus utile surtout dans la vieillesse, que le garçon, et donne bien moins de chagrin. C'est le nom transmis sur le même sol, c'est plus matériel que moral, mais cela existe, et, politiquement, cela pourrait avoir son utilité, si quelque chose d'injuste pouvait jamais être bon. Oh! la bonne maxime : Faire ce que doit, advienne que pourra.

« Adieu et plaignez-moi des ennuis matériels et spirituels. — M. »

Enfin elle était de retour dans son cher asile de Saint- Point; elle lisait le beau livre de Louis de Ronchaud sur Phidias : « Je pense exactement comme vous sur Phidias, l'introduction est très belle... »

« Merci de votre bonne lettre, elle m'a fait grand plaisir pour M. de L. Vous savez qu'il est très sensible à la louange et assez insensible à la critique. Il écrit d'après son inspiration... »

Il publiait alors sa Critique de l'Histoire des Girondins, faite, par lui-même, la vérité du haut de sa conscience sereine, non plus entraînée par l'enthousiasme de la révolution et l'ivresse du succès. J'avais applaudi à cette magnanime sévérité.

Nadaud, notre charmeur accoutumé, ce rossignol d'automne, était venu à Lagrange, et, invité à la fête de Sainte-

Cécile, avait ravi la société chorale au banquet qu'il enchantait tous les ans par ses chansons. J'avais raconté la fête à M""' de Lamartine.

« Votre lettre est charmante! Il n'y a que vous pour dépeindre les choses de manière qu'on les voit, et on dirait volontiers qu'on les entend. J'ai ma part de la fête chorale. Je les vois manger, rire, se monter à ce degré d'enthousiasme qui est vraiment l'âme de tout. Oh! que vous avez raison! La froideur, l'étiquette des salons, tuent l'art en toute chose. Soi-même, on aurait volontiers cet enthousiasme. Il faut le réprimer, ne pas se faire remarquer, on a honte de sentir et d'exprimer.

<( Tout cela est vrai de toute vérité. J'ai été, une fois quand j'étais bien jeune, à une fête de cour, où les meilleurs acteurs jouaient leurs meilleurs rôles. Rien n'était si froid, si glacial. Personne n'osait applaudir, il fallait que le signal en vînt de plus haut. Oh! que je plaignais les pauvres acteurs! Je me plaignais moi-même de n'oser jouir de rien, de laisser tomber les paroles spirituelles qui demandaient au moins un battement de mains. J'en suis sortie avec une glace sur le cœur. Vive le parterre pour encourager les acteurs et faire vibrer la musique ! Enfin vous et bien d'autres ont joui de cette verve de jeunesse et d'enthousiasme, et Nadaud peut se dire qu'il n'a jamais été mieux compris. »

Elle me faisait ses adieux. Elle allait partir, et les amis et la famille, Monceaux allait devenir désert.

Elle reprit son travail à Paris, et m'écrivait ses critiques : « Il y a des choses qui m'arrêtent et me laissent en perplexité, par exemple, la pièce à Musset est mauvaise, L. a dit et imprimé qu'il la regrette. J'ai envie tout bonnement de la supprimer...

« Il faut le prendre tel qu'il est, le génie d'un côté, le laisser-aller et l'excessive générosité de l'autre. »

Puis elle passait à un autre labeur, son ornementation du chalet. On était en décembre, un mois sans jour, sans soleil, contraire à la peinture.

« Je voudrais faire les deux panneaux, et je n'ai ni lumière ni temps. J'ai pourtant composé le Ronsard, je crois qu'il sera bien.

« Mais Klopstock n'est pas commencé...

« Je trouve qu'il n'y a rien qui puisse faire douter s'il est fier de l'œuvre des Girondins; il a voulu, au contraire, le purifier des taches qu'on avait signalées pour le laisser resplendir, et montrer que le fond est le sien, sa pensée, sa volonté...

« Le volume de 1848, de Garnier-Pagès, a bien des erreurs dans bien des endroits. Il a voulu faire croire qu'il avait tout fait et déguise la vérité. Son seul défaut est une grande vanité. Il parait qu'il a été encensé en Allemagne, et cela lui a tourné la tête, qui n'est déjà pas si bonne que le cœur.

« Nous commentions tout doucement les vers de Laprade, pendant qu'il recevait le coup I Oh I combien il eût été mieux et plus politique à l'empereur de refuser cette vengeance à son ministre. Mais nous ne sommes pas dans des temps de grandeur et de générosité. Laprade devait s'y attendre. Mais, puisqu'il voulait dégonfler sa poitrine, il aurait mieux fait, lui aussi, de donner sa démission d'avance. Mais, au fait, il vaut mieux peut-être pour son avenir d'avoir été destitué. »

Elle revenait sur le succès de la Critique des Girondins. « Le lendemain du jour où l'Entretien a paru, il est arrivé au bureau vingt et une personnes pour prendre les Œuvres complètes, et, dans une moindre proportion, cela continue toujours. Rien ne peut vous donner une idée de l'enthousiasme produit par ce numéro. Un de mes amis, M. de Peyronnet, qui, comme vous savez, est très libéral, est arrivé

le matin, à neuf heures, dans un enthousiasme dont je ne le croyais pas capable. Ensuite l'autre parti (sauf quelques intimes de Berryer) exprime le même sentiment. On vient me dire que dans tel ou tel cercle on ne parle que de cela avec une approbation unanime et extrême. Hier, un homme peu flatteur, Didot, est venu du conseil de l'Hôtel-de-Ville, transporté de tout ce qu'on disait. Puis, le soir, Garnier- Pagès et les siens, même expression. Ils disent tous le mot consacré :

« Je ne trouve pas qu'il se soit dédit en rien. Il est évident qu'il s'était étendu sur Robespierre d'une manière qui vous avait fait peine à vous et à bien d'autres, »

Elle avait renoncé aux plaisirs de ce monde, même à ces belles fêtes de musique si bienfaisantes, à ces symphonies de Mozart et de Beethoven, à ces consolations enivrantes, à cet harmonieux Sursum corda. Sa vie austère l'exilait de tous les bonheurs.

« Il est bien doux de se croire aimée, m'écrivait-elle, qu'on se fasse illusion ou non. Mais il y a des personnes de qui l'illusion n'approche pas, ou bien une illusion en sens contraire, c'est mon fait... »

C'était vrai. Elle avait l'illusion pessimiste, elle se croyait moins aimée, elle s'attristait d'être malade, elle avait peur de lasser, d'être inutile, impuissante à secourir celui qu'elle aimait.

Il y a des âmes qui s'ignorent, elle était du nombre. Elle était la madone du foyer, la femme de bon secours. De son lit de souffrance, elle priait et combattait pour lui, comme ces femmes héroïques du xvi* siècle qui, couchées dans leurs litières, suivaient leurs maris à la bataille.

LES LETTRES d'aUTOMNE

Le premier jour de l'an, vint son salut d'amitié: a Vous connaissez mes vœux pour vous, je n'ai rien à renouveler de ce qui est permanent. » Puis elle me quittait pour des devoirs de famille, et disait ce mot de vertu qui était sa vie : « Enfin, commencer par un devoir, c'est toujours bien com- « mencer l'année. »

« Montherot, sa femme, ses enfants, je ne puis penser à autre chose, sauf à l'amitié. »

Trois mots charmants dans un simple billet du jour de l'an. Partout elle mettait son cœur.

Le 21 janvier, elle me donna une bonne nouvelle.

« Je ne vous écris qu'un mot pour vous faire partager la consolation que j'ai. Le succès du Cours familier, hier dimanche, dix mille ; ce matin lundi, dix mille ; mais c'est la manière dont cela est fait, qui en fait tout le mérite. Chaque offrande est accompagnée de lettres plus touchantes les unes que les autres d'admiration, de dévouement, le remerciant de leur donner l'occasion de lui rendre un léger service et de lui témoigner leurs sentiments de son héroïque persévérance, de sa conduite loyale, de son travail surhumain, enfin, enfin.

« Vous savez combien je m'alarme, et je suis ici prostrée sur un lit de douleur, prête à recevoir les impressions les plus tristes. Je ne forme pas d'espérances grandes, mais j'accepte, avec reconnaissance, les témoignages d'affection de tant d'inconnus. Vraiment tout le monde dit qu'il n'a jamais été plus populaire.

«Adieu, mille amitiés. — M. »

Le 23 janvier, sa lettre avait un accent d'irritation triste : « Je trouve que la France n'a pas fait grand'chose pour celui qui l'a sauvée de l'anarchie et qui n'a rien voulu accepter du gouvernement qui l'aurait enrichi à plaisir, Dieu sait! Il travaille, il offre son travail, voilà tout. Il a des amis, et beaucoup. Dieu merci. C'est ma seule consolation dans toutes les peines qui se succèdent jour après jour et qui finissent par m'abattre. »

Et le 27 janvier, une lettre d'angoisse :

« Oh ! le point noir. C'est plus qu'un point, c'est tout mon horizon obscurci !

« Nous faisons tout ce que nous pouvons pour détourner l'orage.

« On vient d'amener au pied de mon lit le plus beau chien qu'on puisse voir, Ayscha en noir, même race, venu du même pays. »

Elle aimait les chiens aussi, comme des amis du foyer (i).

Nous étions éloignés l'un de l'autre, elle était revenue à Monceaux, à Saint-Point, j'étais allé en Bretagne. Les lettres nous rapprochaient.

(i) Dans un article très bienveillant pour mes Souvenirs, mais inexact sur l'action de Lamartine aux journées de juin, M. de Pontmartin a rapporté un mot de M"" de Lamartine à Decaisne sur son mari : « Il n'aime que ses chiens. » Cette boutade féminine a-t-elle été vraiment dite ainsi, sans nuances, avec cet accent passionné f J'en doute. M"» de Lamartine, qui me disait ses plus secrètes pensées, ne m'a jamais rien dit, rien écrit de pareil. Sa vie et ses lettres, défense ardente de son mari, sont un démenti de celte parole. Et du reste, comme a dit Alphonse Karr dans un mordant et éloquent article. Une dette, public dans le Moniteur universel du 1 1 août 1886 : « Hélas ! peu d'hommes ont eu autant le droit d'aimer mieux les chiens que les hommes ; mais Lamartine n"aimait pas seulement les chiens, il aimait tout ce qui était bon, tout ce qui était beau, tout ce qui était grand, tout ce qui était nobe; il aimait la gloire, il aimait la justice, il aimait la liberté, il aimait la mort elle-même, si elle se présentait héroïque. •

« Mercredi, Saint-Point, 1862.

« J'étudie comme une leçon les charmants vers de M. Boussin pour les lire tout haut dans la chaumière, devant la famille assemblée. Je ne voulais laisser à personne ce plaisir, c'était ma chose. On a bien écouté et bien applaudi les diverses nuances de cette poésie philosophique et douce, badine avec une pointe d'ironie, charmante enfin...

«J'ai pris mal aux yeux. Maintenant encore des mouches noires me flottaient devant les yeux avec une telle semblance de vérité, que je ne pouvais m'empêcher d'étendre la main comme pour les rattraper, et le soir ces points noirs deviennent des points de feu en éclairs, plus pénibles encore. On me fit cesser toute occupation. <^uelle pénitence pour moi dont vous connaissez l'activité dévorante...

« Hélas! je sens que je ne suis plus bonne à rien dans ce monde, et que les jouissances d'autrefois, la mer, la promenade à pied ou à cheval ne sont plus pour moi... »

Elle s'était fatiguée à m'écrire, malgré la défense du médecin, mais elle ne pouvait se résigner au silence et recommençait.

« Dimanche.

« Oh! oui. Vous avez raison. Le mauvais temps m'a fait bien mal. « Dieu est le maître », comme disent les paysans, et ^ Ci vuol pâlie n:{a », comme disent les Italiens.

« Ohl vous avez raison, il ne faut pas parler politique, il n'y a rien à gagner et tout à perdre pour la cordialité des rapports. Moi-même je n'en parle plus en famille, j'y trouve des dissidences d'opinions que je n'espère pas convaincre. Je comprends que chacun doit avoir raison. Ainsi soit-il.

« Le mot Garibaldi met tout le monde en feu. Moi, je pense qu'il fait sa partie, et qu'à sa place, je ne serais content du joug piémontais, et je suis bien aise qu'il tienne tête àV. E., pourvu qu'ils ne s'entendent pas. Mais cela ne

veut pas dire que je crois son succès ni possible ni désirable, ce serait une anarchie épouvantable et des bandits lancés sur le monde, eux qui ne reculent devant rien. Et puis, je suis trop catholique, comme vous le pensez, pour désirer que le pape soit persécuté, et nous voyons par expérience que dès qu'il est chassé de Rome, les Romains le redemandent à grands cris. Ce qui ne veut pas dire non plus que j'aime le gouvernement des cardinaux. Cependant il faut avouer que si ce gouvernement était aussi tyrannique qu'on le dit, il n'aurait pas admis librement, depuis tant d'années, à Rome tous ces réfugiés de toutes les parties de l'Italie, qui viennent fomenter des troubles et des insurrections. Et croyez-moi, ce sont d'autres que les Romains qui désirent renverser le pape. Et ceux qui disent que l'indépendance du pape n'importe à la religion sont des hypocrites. Ils ne veulent renverser le temporel que dans l'espoir de saper la catholicité. Ils font les bons apôtres, mais ils ne sont pas sincères. Là encore, Dieu est le maître.

« Il peut par de rudes épreuves soutenir au lieu d'ébranler. Mais nous, à courte vue, nous jugeons selon les probabilités humaines,

« Si je me permets de dire que G. vaut mieuxque V. E., on me jette la pierre. Aussi je me contente de le penser, sans le dire.

« G. voudrait l'indépendance de l'Italie tout comme moi. Ce n'est pas sa faute s'il n'a pas reçu le génie de l'organisation et surtout s'il n'a pour instruments que quelques rares aides de camp et des ramassis de volontaires de toutes sortes qui font peur aux honnêtes gens. C'est là son malheur. «

Puis revenant à ses corrections littéraires, elle me parlait de cette grande méditation : Job lu au désert et des quatre derniers vers, où Lamartine, de plus en plus solitaire, disait son vœu :

Mourir seul au désert dans la foi du Grand Seul.

Ce vers d'une grandeur biblique, si plein du sentiment de Jéhovah, le fameux grammairien ne l'avait pas compris. Aussi me disait-elle : « Je m'étonne que le grammairien n'ait pas senti la portée de cette expression. Chateaubriand lui-même, qui n'était pas suspect, a été très vivement attaqué pour avoir écrit : « Le grand solitaire des « mondes » .

« Je viens de lire un grand article qui attaque L. comme panthéiste, il est vrai qu'il ajoute que c'est sans le vouloir. Certes, personne n'est moins panthéiste que lui. » Elle avait raison, et le mot du Grand Seul le prouvait bien.

« M. de L. arrive et me dit : « Voici qu'une dépêche ié\é- « graphique annonce que Garibaldi est pris et blessé, que « la joie est universelle. » Je lui dis : Je ne partage pas cette joie. — Il me répond : « Ni moi non plus, » G. a été pris par un Pallavicini dans les montagnes de Calabre. Adieu. »

C'était la récompense de Victor-Emmanuel au héros qui lui avait donné un royaume.

« Ah! que je vous remercie de votre lettre! Votre description si poétique, vos rêveries si émues, vos sentiments, vos souvenirs, tout m'a été au cœur. Et j'ai lu à M"® de Danrémont la partie descriptive de la montagne, des vallées, des arbres, de l'horizon qu'elle a goûtée extrêmement. Elle est très artiste, et voit la nature poétiquement. Elle a compris et admiré. Moi, je vais au delà. » A son tour, elle me contait une fête populaire, la distribution des prix de son école d'enfants à Saint-Point. — « La nouvelle salle à manger a été décorée en théâtre, en festons, en guirlandes. C'était transformé par Jean, aidé de toute la jeunesse, qui était ivre de bonheur et d'agitation, courant de tous côtés, presque sans savoir pourquoi, pour user un excès de vie. ' '^

« Après la pièce pas mal jouée, il y a eu la distribution des récompenses. Chacune était récompensée en robes, les plus avancées avaient des livres en outre. Puis le festin l Plus de cinquante à table couverte de solides et de sucreries, gâteaux, etc. Là, mon rôle finissait, et je me suis jetée à moitié morte de fatigue dans mon lit, où je suis encore.

« Adieu. Écrivez-moi tant que vous pourrez, vos lettres me font du bien. »

Pendant ce temps une mort cruelle d'une jeune mère frappait notre famille, et nous rappelait en hâte à Lagrange. Une lettre émue de mon amie vint vite sympathiser à notre douleur.

a 1862. Septembre. Jeudi soir.

« Hélas! quel triste événement dans votre famille depuis que nous n'avons communiqué ensemble. Oh ! que j'ai été occupée de vous, de vous tous, chacun pour sa part... Puis le pauvre mari ! Oh ! que de désolation !

« Si vous saviez combien, dans cette longue réclusion, j'ai pensé à vous tous, suivant chacun dans les diverses phases de chaque jour. Quand on souffre, on songe à ceux qui souffrent, et quand on ne peut les soulager, on prie pour eux que Dieu se charge de toute consolation...

« Je suis si afîaiblie par ma dernière maladie que si je ne me fortifie ces jours tièdes, je ne pourrai supporter le froid de l'hiver. Ma campagne d'été est perdue...

a Adieu, bientôt à revoir, je l'espère.

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