‹ Madame de LamartineChapitre 28 sur 35 · M. E. DE L · texte numérisé non relu

M. E. DE L

Elle ne s'en tenait pas à cette lettre de sympathie, elle revenait à notre malheur, en se rapprochant de nous, par son retour à Monceaux.

« Vous savez, ami, que je suis plus en position de sympathie avec les douleurs qu'avec les joies de ce monde.

Aussi je pense davantage à vous tous que lorsque je vous savais heureux...

« Ainsi va la vie au rebours de tout ce qu'on désire, et Dieu sait, mes désirs ne sont pas exagérés. Ils se réduisent en tout et pour tout à un peu d'amitié pour moi et autour de moi. Tout le reste m'est indifférent. Mais je ne suis pas indifférente aux choses qui me font peine . »

« Jeudi soir.

« Il n'y a que vous pour écrire les choses qui consolent et relèvent. Merci des deux lettres auxquelles le cœur répond. »

Elle faisait en ce moment la lecture émouvante pour son cœur de mère de ce beau et triste Voyage en Orient : « Je suis aussi sous le charme de ces merveilleux récits qui me retransportent à des temps qui me sont toujours présents comme hier I Mais vous jugez avec quelles poignantes émotions j'en entends parler par une autre parole que ma parole intérieure!

« J'ai peu de temps, j'en passe chez Valentine le plus que je puis. J'aime mieux surtout être seule avec elle, pendant qu'on déjeune, dîne, promène, alors je suis utile et semble lui faire plaisir...

(( Dieu soit loué, elle est mieux aujourd'hui...

« Moi, je suis plus souffrante aujourd'hui. M. Perrusset m'a enjoint de me faire mettre en voiture pour une petite heure... M""^ de Cessiat m'a escortée. J'ai trouvé l'air bon et la vallée de Pierreclos charmante sous une brume bleuâtre transparente comme un voile sur les collines échelonnées et les grandissant, et me rappelant par moment les montagnes arrondies de la Grèce en pleine mer. La brume cacha;t la nudité de l'hiver, comme elle cachait l'aridité des sommets de l'Hellénie. Du reste, je trouve que M. de Lamartine ne rend pas toute la justice que je sens pour la

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Grèce. Plus elle est petite, plus elle est merveilleuse... »

L'artiste s'était laissée séduire par ce paysage, et l'avait peint avec un sentiment profond. Comme elle sentait bien la Grèce, son génie et sa grâce, dans ses proportions exquises comme le Parthénon, en ce trait de lumière : « Plus elle est petite, plus elle est merveilleuse. » Puis, après cette échappée dans la nature, quel charmant retour : « Mais me voici loin de la chambre de malade, j'y retourne, mais auparavant j'ai voulu vous dire un affectueux bonsoir. Venez, quand vous pourrez quelques heures vous absenter de votre cher foyer, j'en serai bien reconnaissante. »

Sa compagne de promenade, M™^ de Cessiat, la sœur aînée de Lamartine, fut frappée d'une congestion pulmonaire, à son retour à Mâcon. Elle succomba à cette attaque foudroyante. Ce fut une perte sensible pour ses enfants et ses amies. Le 7 octobre, elle leur dit adieu. C'était une femme d'une bonté souriante; sa mort fut un désastre pour sa famille. Le nid se ferma, et les oiseaux, rassemblés sous l'aile de la mère, se dispersèrent.

Sa lettre d'octobre est l'écho de cette douleur : « Je suis comme une âme en peine, je vais de l'une à l^autre, non pour les consoler, ce qui n'est pas possible, mais pour m'occuper de ce qu'elles peuvent avoir à demander, et pour parler avec elles au milieu de leurs larmes.

« Je vous fais le tableau de ce que vous-même avez fait et supporté, et je ne parle pas de ma propre peine; cependant elle est poignante. Je l'aimais, cette mère qu'elles ont bien le droit de pleurer. Je Tapprécie ce qu'elle valait: bonté, abnégation, tout pour les autres. Et cela avec cet aimable sourire qu'il semblait qu'elle faisait tout pour son propre plaisir. Et c'était vrai, elle trouvait son bonheur dans celui des autres, et compatissait tendrement à leurs peines.

« Ah 1 quelle perte! Chaque jour dévoilera sa profondeur... Je me délasserai dans votre amitié.

« J'apprends que vous ne partez pas encore ; tant mieux. Quoique vous ne quitterez votre propre maison de deuil que pour entrer dans des douleurs plus récentes encore. — M. E. DE L. »

L. Ulbach publia, dans l'Indépendance belge, une belle notice funèbre sur M""" de Cessiat, qu'il avait connue à Monceaux. Mais toutes les notices ne valaient pas l'élan si simple et si vrai de M™^ de Lamartine, et les versets de saint Mathieu écrits sur le mémento : « Bienheureux ceux qui sont doux! »

Elle m'appelait à elle, me félicitait d'une naissance tardive et inespérée dans notre famille, et me disait : « Venez nous relever de notre abattement par l'amitié. »

Dans une autre lettre, elle me disait son impression à une nouvelle promenade dans la vallée de Pierreclos, sous tout un autre aspect. « Le sérieux de l'hiver y avait du charme. Ce n'était plus l'idéal, mais un peu le réel. Les sommets enfoncés descendant en ombres jusqu'à leurs pieds, puis quelques rayons de soleil doré par plaques sur la fraîche verdure des prés arrosés par le ruisseau. Au fond, au bord de ce sentier que j'ai tant parcouru à cheval, passant à gué la petite rivière, pour remonter sur les coteaux.

« C'est un peu la vie. Lumière radieuse, ombres profondes et un peu gris dans l'ensemble... »

Puis un mot de ma lettre l'avait touchée au cœur, avait réveillé l'amour maternel en deuil : « J'ai senti tressaillir deux fois mes entrailles de la plénitude du bonheur maternel. Dieu ne m'a pas jugée digne de jouir longtemps de ce bonheur, mais jamais rien ne le remplacera... Je vois toujours mes anges tels qu'ils m'ont laissée, orba madré, au ciel comme sur la terre, avec leur tendresse infinie, leurs caresses innocentes, leurs paroles gravées au fond du cœur, comme s'ils étaient présents... »

Elle allait partir, c'était un jour de novembre, le mois des

tristesses. J'étais venu à la gare au rendez-vous d'adieux. La halte fut courte, agitée par la fièvre du départ. Nous échangeâmes quelques paroles attendries, et un serrement de main. .Ni elle, malgré sa maladie, ni moi, malgré ma tristesse, ne pressentions un dernier adieu.

Elle m'écrivit, aussitôt son arrivée, son regret du départ précipité.

Dans ces jours gris d'hiver, elle ne pouvait reprendre ses chères peintures: « Je ne peins pas du tout, on ne voit pas en plein midi, et je n'ai le cœur à rien, comme on dit...

« On me dit beaucoup de bien de Socrate et Platon, les derniers entretiens de Lamartine.

« J'aurais voulu distinguer au moins davantage le Platon philosophe du Platon politique, qui est faux en tout point. Son temps n'était pas celui des organisations politiques. Il n'y avait point de peuple, selon notre interprétation vraie du mot, mais il y avait toujours la nature. Platon pouvait le sentir au moins, mais il fallait dire les circonstances atténuantes...

'( Je suis de votre avis, Dargaud est en progrès. C'est très intéressant, mais il n'y a pas assez sur Jane Gray ! Aujourd'hui Préault et lui dînent en intimité. Hier, j'ai eu mon cousin, le frère de Rcsmordu, qui était en Imérétie. Il a épousé une charmante Circassienne, très jolie, avec les plus beaux yeux du monde, naïve, naturelle, parlant les langues, comme les Polonaises. Ce soir- là, il y avait, par hasard, des personnes de to us les pays imaginables. C'était très curieux, mais fatigant pour moi. Chacun ne connaissait que nous. Il fallait être tout à tous. « Adieu, mille amitiés à tous. »

Elle vivait dans l'inquiétude sur les Enlreliens. « Si je pouvais seulement causer avec lui sur ce qu'il écrit, je le convaincrais souvent de l'inconvénient de mots qui lui sont

échappés. Il en est de même pour son portrait (i). Il a fait l'été passé un dessin pour la gravure, et voici venir une belle gravure aussi peu ressemblante et aussi prosaïque que toutes les autres. Je lui ai reproché de ne m'avoir pas consultée, disant : Vous pouvez penser que je ne m'entends pas en littérature, qui n'est pas mon métier, comme iu dis, mais tu conviens que j'ai du goût en peinture, et que je suis même un peu du métier, pourquoi m'exclure, quand, par une petite observation de moi, j'aurais mis le doigt sur le défaut, ainsi que je le fais maintenant que c'est trop tard : je vous aurais épargné des dépenses fâcheuses en éclairant l'artiste par la connaissance que j'ai de vos traits et de votre physionomie. »

Elle mêlait ainsi les lu et les vous.

Puis elle me donnait un charmant remède pour une enfant malade, en me contant un souvenir d'enfance:

« Quel dommage que ce ne soit pas la saison des fraises. C'est parfait pour la coqueluche, j'étais fort petite lorsque je l'ai eue. Je grimpais partout, jusque sur les cheminées, pour surmonter l'étouffement et je me jetais en avant, à la grande terreur de ma mère et de ma bonne. On mettait des fraises sur tous les endroits où je pouvais les prendre, afin de me tenter d'en manger petit à petit toute la journée. »

L'année finit par ce frais souvenir d'enfance. Passé heureux où ses lèvres ne goûtaient que des fraises, où son âme ignorait l'amertume des larmes!

(i) Lamartine avait demandé à Chenavard de lui faire son portrait. Chenavard refusa. « Je n'ai pas osé, il aurait fallu êjre Van Dyck ou Velasquez. » Le grand artiste qui a fait le César de l'épopée picturale destinée au Panthéon, aurait pu oser, 11 était digne de peindre Lamartine. Il l'avait pénétré. Il me disait ; Je sentais près de lui une grande âme héroïque. »

LES DERNIÈRES LETTRES i863

Dans la ville natale de Lamartine, sur une place de Mâcon, s'élève une grande église romane, d'une beauté austère ; sa façade nue, aux murailles pleines, traversée d'arcades sans jour, aux cintres étroits, semble la dérober aux regards vulgaires et la fermer aux profanes. Elle se cache sous son épais voile de pierre. Ses sobres sculptures n'attirent pas les yeux. Ses portails bas attendent sur leurs tympans inachevés les figures saintes. Seule, une rosace s'épanouit comme un sourire sur un grave visage. Elle n'a pas l'éclat, la richesse, la magnificence, les larges ogives, les immenses rosaces aux verrières flamboyantes de l'église gothique. Elle prie plus au dedans qu'au dehors. Pourtant de ses clochers aux arcades élégantes, deux flèches, d'un essor plein de grâce, s'élancent au ciel.

Dès qu'on a franchi le seuil, on est saisi, sous cette haute nef, d'une impression de grandeur, de piété et de recueillement. Cette église a une âme, l'âme de l'apôtre de charité, du frère de saint Vincent de Paul, qui l'a élevée. L'artiste, le maîlre [des pierres vives, selon le mot du moyen âge, fidèle au style religieux de l'art roman, l'a empreinte d'antiquité. Quoique neuve, elle paraît ancienne. Sous les bas côtés du chœur et de la nef, dans la pénombre du clairobscur, se groupent des chapelles mystérieuses, où, par les vitraux, des fenêtres étroites, un demi-jour coloré se glisse dans les ombres. L'église romane se souvient des ténèbres des catacombes, des cryptes souterraines, des terreurs de Tan mil, et n'a pas l'adoration radieuse de l'église gothique, delà nef aérienne.

Les chapelles sont tournées vers le maître-autel, comme les saints vers Dieu. Une galerie, aux arcades géminées, circule autour de la nef. Sur des piliers puissants, aux riches chapiteaux, s'appuient la nef et la voûte aux arceaux croisés. Puis, dans le haut de l'église, par les cintres étroits aux vitraux ensoleillés, rayonne le jour du ciel.

Cette église me rappelle M'^^ de Lamartine. Elle avait l'âme grande, sévère, recueillie, pleine de sainteté intérieure. Elle, aussi, voilait son âme aux curiosités banales, et la tenait fermée. Elle n'avait pas achevé ses oeuvres ; elle était vêtue de simplicité, mais son cœur rayonnait au dedans comme la rose mystique, et, comme la flèche ailée, sa prière s'élançait à Dieu.

Elle cachait ses pensées, ses sentiments, ses souvenirs, ses vertus, à l'image des chapelles mystérieuses, dans le clair-obscur du cœur, plein aussi de belles et saintes figures, sœurs des fresques de l'église. Elle entourait Dieu de ses adorations, comme les chapelles le maître-autel. Sa vie s'appuyait sur les colonnes de la foi. Ses pensées, liées aux pensées du poète, se déroulaient comme les arcades unies de la galerie. Tandis que le génie déployait au jour ses magnificences, ses rosaces, ses arcs-en-ciel de poésie, ses volées de prières à Dieu, la femme priait dans l'ombre, en silence, et son âme montait en haut, dans la lumière des divines espérances.

Elle était à ses heures du soir, aux vêpres fde sa vie. Depuis longtemps, devant les lumières, les espérances éteintes, le chant d'allégresse, le Magnificat du bonheur, avait fait silence. La fête était finie.

Elle était à ce moment, où le lugubre is Profundis exhale à voix basse, aux accords sourds de l'orgue, le murmure des lamentations humaines, après la fête évanouie, aux lueurs de la lampe du chœur qui brille toujours comme l'immortelle espérance. Elle aussi, dans l'intimité de ses lettres, au

soir de sa vie, soupirait, le regret du bonheur perdu, aux accords attendris de l'amitié, des tristesses et des prières.

Les lettres se pressaient, mais trop intimes pour être redites. La vie avait pris la monotonie douloureuse de la souffrance ; du foyer elle intervenait avec sa douceur conciliatrice. Elle me disait le courage et la peine de son mari : « Il écrit tous les matins avec une abstraction de ses propres chagrins qui est vraiment admirable, mais le reste de la journée se passe tout à ses préoccupations et ses calculs du réel et du probable qui me désolent...

« Rien de nouveau dans notre vie. Je souffre du froid et de l'humidité. Je ne sors que pour les devoirs de carême et encore pas tous les jours... » — « On en est aux privations d'intérieur, d'hospitalité, des dîners intimes d'amis. —

L'absence de ces petits dîners est fàcheuse'pour L ,

c'est sa seule récréation, mais il est trop triste, il n'en veut pas. Certes, ce n'est pas pour moi que je le regrette... »

Elle était dans la fièvre du travail de la grande édition qui pesait sur elle : « Je ne saurais vous dire tout ce ,que j'ai à faire matériellement dans ma journée et combien je suis excédée de fatigue, quand vient le soirl L'éditeur me vient. Je livre trois volumes ce matin pour alimenter cette machine à vapeur... »

Elle se réjouissait du succès des Entreliens sur les Misérables : « Ici cela a été un événement... Les d'Esgrigny sont très occupés de la réception d'Albert de Broglie. On ne peut pas avoir de billets, tant il y a de demandes. Je pense que vous n'avez pas été dans le cas de lire un article qu'il a écrit. Il est dans le Correspondant. Cela vaut la peine d'être lu. Je fais mes réserves parce que sa catholicité va plus loin que la mienne. Mais j'y trouve des choses qui me conviennent et qui éclairent la situation...

Et, s'élevant d'un malheur d'une famille amie aux pensées éternelles qui l'occupaient de plus en plus, elle me disait

avec son accent de tristesse : « Hélas, quel monde que celui où nous sommes. Oh ! n'ébranlons pas la foi de ceux qui se fient à Dieu et à l'immortalité, comme le fait M. Littré. Oh ! que de discussions se passent sur lui, sur la Pologne, sur l'empoisonnement du Polonais W. Sa famille vient souvent ici. Elle nous a raconté que deux nièces avaient subi l'influence du poison en dînant ce jour-là chez lui... La crainte d'une guerre préoccupe excessivement Paris...

« Hélas! j'ai un bien triste bulletin à vous donner. M. de L. est au plus fort d^un fort accès de rhumatisme aigu 1

« Il faut lire tout haut pour endormir les douleurs, et c'est une difficulté pour moi, à cause de ma toux et ma membrane muqueuse de la gorge. Mais, Dieu merci, j'y suffis depuis six jours, et je l'endors chaque nuit sans trop veiller... »

La vaillante femme, la plus faible soutenant les plus foris, me disait : « C'est ce Dieu dont on ne veut plus qui me soutient et me console. Voltaire a bien dit : « Il faudrait l'inventer. Certes, pour mon compte, il m'est indispensable à moi et à la grande masse des esprits simples et faibles. Que les forts s'en passent, s'ils le veulent, cela ne me regarde pas; et ce n'est pas parce qu'il nous épargne que je l'adore, car les épreuves douloureuses ne, nous manquent pas. Mais puisque la douleur est paiioul dans cette vallée de larmes, que les forts n'y échappent pas plus que les faibles d'esprit, quelle consolation de penser que toute douleur est comptée, appréciée par l'Etre-Dieu et profitera pour l'avenir... »

C'était la logique passionnée de la femme qui cherchait dans les angoisses de son âme et les agonies de sa vie, un refuge en Dieu. Aussi ses lettres se pressaient ardentes en ces heures suprêmes, à la veille de la mort.

Elle était entre deux tourments : « Vous jugez dans quel

état Je suis, entre Alph., au premier, et Val., au second, tous les deux malades à voir et revoir toutes les heures... »

« Adieu, je me joins à votre conclusion de grand cœur, aimons-nous; aimons ceux qui ne pensent pas comme nous^ mais sans adopter leurs principes. Je serais au désespoir de penser que tout, vertu, vie, affection, tout vient des organes du cerveau, et que la puissance d'un de ces organes sur d'autres détermine les plus saintes affections et les plus profonds dévouements. Le libre arbitre, la liberté sainte, que devient-elle ? Et en quoi cela est-il un progrès? Et la difficulté est-elle moindre ? Qui a donné ces propriétés à la matière ? Quelle science peut démontrer cela? Le fini voulant se passer de l'infini, qu'il rencontre à chaque pas, me semble absurde, et la matière devenant esprit n'est pas dans mon esprit. Les mots ne sont rien, on peut si facilement les interpréter de différentes façons.

. « Mais le sentiment inné du genre humain se révolte à cette dégradation, qui ne laisse ni espoir ni consolation dans les maux dont nous sommes environnés. Pour moi, vivre sans Dieu, ce n'est pas vivre. Et le suicide serait le seul refuge. »

"Voilà l'éloquence de la vérité. Ainsi une femme, dans une lettre intime, acculait, dans sa simplicité, la philosophie vide de Littré au néant. Claude Bernard saluait ces sublimités de Fignorance, mais ici ce n'était pas l'ignorance, c'était le divin instinct de l'âme, le Verbe de saint Jean, cette lumière qui illumine tout homme venant en ce monde.

« Merci de vos bonnes nouvelles. J'étais inquiète, vous savez combien je m'intéresse à mes amis.

« Le même courrier m'apportait une lettre d'un homme d'esprit, un' protestant, qui jugeait précisément la polémique dont jvous parlez tout en faveur de l'évêque, finissant par dire : « Heureuse, une religion qui a un tel avocat, protes- « tants et catholiques doivent se réjouir d'avoir un tel défen-

« seur de la foi commune! » Songez donc au danger qu'il y a dans les doctrines qui, sans nier positivement Dieu, n'admettent qu'une sorte de cause première sans Providence, sans dépendance de la créature à son Créateur, par conséquent être ainsi sans prière, sans consolation, sans base même pour la vertu ou le vice, également indifférent à ce Dieu sourd-muet! Et cette immortalité, s'ils l'admettent, quelle serait-elle? La vertu se récompenserait elle-même sans arbitre. Et le crime, qui le ferait expier? Sera-ce une métempsycose? Ce n'est pas la peine de progresser depuis des milliers d'années pour arriver à ce néant pire que le néant. Cela ne vaut pas mieux que le panthéisme.

« Ou il y a Dieu, ou il n'y en a pas. S'il y a Dieu, il est de toute nécessité logique, parfait en bonté, en justice, en toutes les beautés et toutes les grandeurs? Donc, il n'est pas nul, sans providence, sans action sur sa création, sans puissance suprême sur toute chose, sans justice suprême pour récompense ou faire expier.

« Je n'ai pas lu la brochure de l'évêque, mais je suis sûre qu'il doit être éloquent sur un tel sujet, je vais tâcher de trouver le temps de le lire. »

Et elle descendait des hauteurs religieuses aux affaires domestiques. Elle se donnait à l'art, dans ces mille détails d'une édition à composer, à corriger. « Je fais ce que je peux, je compte avec lui les pages, les matières pour former tel ou tel volume. Ce n'est pas facile... »

En vain je la conviais à l'espérance, au retour du printemps, elle me répondait, avec découragement, ces lignes si tristes :

« Oui, le printemps est beau, mais je ne suis pas en état d'en faire une jouissance. Quelquefois, lorsque je m'asseois solitairement dans le jardin du chalet, je me dis : il fait beau I mais mon cœur ajoute : hélas ! je ne puis pas en jouir. Rien nQ m'est rien. J'ai Ipassé par ces mêmes sensa-

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lions dans les plus terribles événements de ma vie, mais il y avait /ui, il ne souffre pas comme une mère. II faut vivre pour qu'il ne soit pas accablé de mon fardeau joint au sien. Maintenant je ne puis plus rien, et lui est plus bas que je ne l'ai jamais vu. Enfin il voit en noir, et Val. et moi, nous en sommes le reflet. Encore elle, elle peut le distraire, marcher avec lui, lorsqu'il est indispensable de marcher pour dégager un peu la tête. Mais, moi, je ne suis bonne à rien... »

Elle était à cette heure de poignante lassitude où on est à bout de la vie. Elle disait sur le mode triste son cantique de Siméon.

Je la vois, la noble femme désespérée, malade, épuisée, seule, assise dans le jardin, les yeux tristes, indifférente aux fleurs qu'elle aimait, morne figure au milieu de la fête du printemps. Elle dépérissait, sa poitrine se déchirait sous les accès de la toux sèche, aux chants joyeux des oiseaux. Pâle, amaigrie, au seuil de la mort dans la saison de la vie, les yeux sur l'horizon, elle rêvait au loin à la douleur de la terre, à la vision souriante de ses enfants dans le ciel. Et elle aussi était une vision, une apparition funèbre ; pauvre femme mourante qu'on ne voyait pas mourir 1

Elle était malade depuis si longtemps, de ce mal aux progrès insensibles, cachant sa marche mystérieuse comme la croissance invisible des plantes dans la nature. Les maladies de langueur, qui usent la vie sans crises violentes, se dérobent ainsi aux regards des cœurs les plus familiers, vivant tout près, absorbés eux-mêmes par leurs propres douleurs. On voit sans voir, alors surtout que la chère malade voile elle-même son mal et cache la pâleur mortelle de sa figure fiévreuse.

Elle m'écrivait en mai :

« Trop de fatigue m'a mise à bas, et je suis depuis deux jours avec grand mal de tête, mal de gorge, jusqu'à cracher

du sang, et des maux d'estomac terribles, courbature partout. Avant-hier Valentine est descendue, très bien, mais faible ; elle a pu prendre ma place de temps en temps, pendant que je me jetais sur mon lit.

« Mais je ne veux pas attendre pour vous dire que votre lettre à L. .. lui a fait le plus grand plaisir : vous avez si bien senti et si bien jugé, qu'il en a été touché.

« Je ne vous avais pas parlé du succès, parce qu'on peut penser qu'on dit ces choses à moi sans que ce soit bien sincère; mais le jour où L... a été à l'Académie, il a été reçu comme... tout ce que vous voudrez de flatteur. Et entre ceux qui préconisaient Fior, se trouvait Cousin, qui la mettait aux nues...

«Ce que l'on dit de la tolérance des opinions est tout à fait ma manière de voir; mais lorsque ce ne sont plus des opinions, mais de l'enseignement avec toute l'autorité du professorat, de la renommée du savant, et que cet enseignement ne s'adresse pas à des hommes faits, mais à de jeunes carabins trop enclins au matérialisme par leur métier, cela devient tout autre chose, et c'est très grave, et c'est le droit et le devoir de tous, laïques ou ecclésiastiques, d'éclairer la jeunesse parfaitemeut incapable de discerner la portion de vrai d'avec l'alliage du faux qui sape la base de toute obligation morale ; si on le fait avec trop de passion, c'est l'affaire du caractère de l'écrivain. L'évêque a prêché tout l'hiver à Orléans, dans la cathédrale, m'a raconté une personne qui y habite, sur ce qu'il a appelé Valhéisme pratique, sans nommer personne, mais bien la doctrine.

c< Hélas! cette terre n'est-elle pas une vallée de larmes?

a Qui n'a pas souffert dans son âme ou son corps, matériellement et moralement, et tous deux souvent? Qu'est-ce qui consolera les malheureux ?

tt Et ces professeurs eux-mêmes, si le malheur venait à

les accabler, leur plus grand triomphe sera un stoïcisme stérile qui n'a pour but que le néant !

« Au lieu de cette doctrine qui élève l'homme au delà de cette terre et lui apprend que chaque larme est comptée et recevra sa récompense... »

Elle aussi ne pensait plus à la terre où elle avait souffert, et s'élevait de plus en plus aux pensées religieuses, aux divines espérances. Puis son cœur se tournait vers son mari, malade aussi, et ajoutait : « M. deL..., outre les jambes, a la main droite prise. Cela n'annonce pas une prompte solution. Hélas ! »

Hélas ! sa main à elle ne devait plus reprendre la plume. Ce poème d'amitié allait finir, ce dialogue intime était près d'expirer. J'allais perdre pour jamais ces tendres et hautes confidences d'affection, de souvenirs, de poésie, d'art, de philosophie religieuse, de foi, d'espérance et de charité, où elle soutenait, élevait son ami, à l'exemple de ce fils, assis devant l'infini de la mer et du ciel, près de sainte Monique, sa mère, à la figure creusée de la pâleur fiévreuse de la mort et ravie dans l'extase en Dieu.

Le grand silence allait venir. J'attendais en vain ces lettres où l'âme parlait seule, où, entre la pensée et la parole, l'art n'étendait pas de voile, où son style chaste dans sa pureté revêtait la robe de blancheur et de deuil, et rejetait les parures mondaines.

J'aimais ces lettres si pénétrantes par leur touchante sincérité, colorées du rayon intérieur de l'âme, vibrantes de l'accent intime de sa voix, où elle me disait ses impressions sur les choses et les hommes du temps, sur le génie adoré, ses souvenirs, sa vie, ses douleurs, ses tristesses, ses ascensions d'âme.

Je vivais de ses lettres, écrites au courant de la plume, au battement du cœur, dans sa faveur d'amitié et de foi ; lettres familières et éloquentes, tour â tour, où l'artiste se réveil-

lait devant un paysage, un tableau, une statue ; où la croyante défendait sa foi ; l'Anglaise, son pays ; la femme, le grand homme infortuné.

Lamartine m'écrivait en mai :

« Mon cher ami,

« Pris d'un violent rhumatisme avec fièvre tierce, je ne puis sortir ni agir. Ma femme est horriblement malade. Dieu est là-haut et les amis en bas. »

Puis, après le mot religieux, il ajoutait : « Voilà tout, et priez le Dieu des poètes, qui n'est pas Plutus, de penser à moi.

« Amitiés bien tendres tout autour de vous. — Lamartine. »

Près de la chambre où il souffrait, sa pauvre femme, agitée de fièvre, était étendue dans son lit. Sa noble tête en feu frissonnait, et ses mains pâles, aux longs doigts amaigris, s'étendaient surles draps blancs. Elle lesjoignait par moments, dans l'atiitude de la prière, les yeux au ciel. Près de la malade veillaient les fidèles serviteurs. Des femmes à la physionomie inquiète entraient dans la chambre, s'asseyaient près du lit et regardaient tristement, puis elles soldaient dans l'angoisse et l'appréhension d'un malheur.

Celui qu'elle désirait près d'elle n'était pas là. Il était captif de la souffrance, cloué à son lit, les membres déchirés comme Prométhée enchaîné. Tous deux étaient près et loin, à la fois, l'un de l'autre. Un palier étroit séparait à peine leurs chambres, mais par une fatalité cruelle, malades tous deux en même temps, ils ne pouvaient se rejoindre. Sans se voir ils s'entendaient seulement gémir, impuissants et désolés. Un drame douloureux se passait là, entre ces deux nobles victimes, aussi poignant que le désespoir de deux blessés sur un champ de bataille, couchés l'un près de l'autre, sans pouvoir se porter secours.

Au dehors, dans le petit jardin, le printemps faisait éclore

les lilas en fleurs, les chants d'oiseaux dans la fraîche oasis de verdure, tout renaissait.

Au dedans, tout souffrait, les deux chambres étaient des nids de douleurs, d'où les cris de souffrance répondaient aux voix joyeuses des oiseaux. C'était le duo éternel de la joie et du deuil, le contraste cruel de la nature et de l'agonie humaine.

M""^ de Lamartine allaita la mort. Elle regardait les lilas, la fête du printemps, le réveil de la vie, les yeux désolés. Hélas ! elle me l'avait bien dit, elle ne pourrait plus en jouir I

Depuis le 1 3 mai, le délire l'agita de safièvre, les jours et lesnuits. Quelles paroles s'échappaient dans son délire ? Des regrets du passé heureux, des appels à son mari absent; des élans vers ses enfants perdus, des soupirs d'espoir, des mains tendues vers les deux blondes têtes qu'elle allait revoir» vers répoux qu'elle allait quitter. Qui le sait! Le masque de feu de Térésipèle la brûlait, paralysait le cerveau et arrêtait l'essor de l'âme. Dans un éclair de lucidité, elle se dressa et voulut s'élancer hors de son lit, en criant : Alphonse m'appelle. » Le délire dura huit jours et huit nuits. La fièvre la dévorait, elle s'agitait dans une nuit de cauchemars et d'hallucinations, traversée de lueurs de rêves et d'es poirs. Puis vint le jour suprême, après vingt-quatre heures d'agonie.

Depuis longtemps, sa vie n'était qu'un lent martyre, son pauvre corps ne palpitait plus que de souffrance.

Dans ce combat solennel de la vie et de la mort, l'abbé Deguerry, le futur martyr de la Commune, vint lui apporter les divins secours.

f^nie Yalentine malade, et remise, quoique faible encore, put descendre au chevet des deux chers malades. Sa sœur, jy^mc (j^Q Pierreclos, veilla aussi sa tante. Les lettres de ces deux intimes témoins m'ont raconté cette affreuse agonie. « Je n'ai jamais quitté sa chambre et le pied de son lit pen-

dant les huit jours de sa maladie que pour aller à côté du lit de mon oncle, les soigner jours et nuits tous les deux. J'ai assisté seule à. ii heures du soir avec les femmes de chambre à son extrême-onction donnée par un prêtre de saint Augustin, et à sa terrible agonie qui a duré un jour et une nuit, comme M. d'Esgrigny qui m ia pas quittée non plus pendant ces heures affreuses... » M™' de Pierreclos m'écrivait: « C'est vous que j'appelais du fond de ma détres<;e, c'est vous que j'évoquais dans cette nuit d'agonie pour veiller avec moi cette Passion douloureuse... Pour vous-même, mon ami, je ne me suis pas senti la force de revenir vers ces scènes d horreur dont je voudrais effacer le souvenir de ma mémoire. Autant, malgré les déchirements de la séparation, il m'est doux de me reporter aux derniers moments de ma sainte mère adorée qui, aprèsavoir été l'ange consolateur de ma vie, avait enlevé à la mort tout son effroi, dont la fin n'a été qu'une assomption où Je l'ai vue porter au ciel par ses vertus, sa foi, sa piété, sa charité, autant cette mort sans lu3ur d'immortalité m'a replongée dans le gouffre du doute. Où était l'àme alors... » L'àme, elle était \k, au fond di cette prison en feu du corps, quand ainsi qu'elle me l'écrit plus loin de sa pauvre tante : « sa main froide et frémissanLe de l'agonie cherchait la mienne, m'attirait à elle. »

Pendant ces funèbres heures, la fête du petit jardin continuait, les sèves, les feuilles, les fleurs, les oiseaux parlaient d'amour, de bonheur, de résurrection, le printemps conviait à la vie cette femme qui allait mourir. Ce n'était pas une ironie, n'allait-elle pas à la vie aussi.

La mort allait être sa délivrance, là fin de la tourmente, le coup d'aile vers ses enfants adorés. Eut-elle ce pressentiment, cette vision de la vie immortelle à cette voix du printemps, ce beau prophète d'immortalité. Qui sait les mystères des mourants! Elle devait faire ce dernier sacrifice de

n'avoir pas la douceur de partir, les yeux sur les yeux, la main dans la main de celui qu'elle aimait.

Hélas ! moi aussi l'ami des jours sombres et de l'automne de sa vie, j'étais absent à sa mort, captif des inexorables servitudes. J'eus le regret, presque le remords, de n'être pas près d'elle, agenouillé dans les suprêmes prières et les suprêmes espérances.

Le 21 mai, elle s'en alla de ce monde, abreuvée de toutes les douleurs de la terre, après en avoir goûté les courtes félicités. Enfin son lit de travail et de souffrances devint son lit de repos et de paix. Elle reposa les mains en croix sur sa poitrine, son crucifix sur le sein, ce crucifix regardé tant de fois les yeux en larmes.

Aux lueurs des cierges, dans le clair-obscur de la chambre funèbre, sa noble tête, creusée par sa longue agonie, apparaissait dans le recueillement solennel et l'auguste sérénité de la mort. Le divin ami, le Christ, veillait au-dessus d'elle. Des amies venaient en silence contempler la sainte femme et s'agenouiller.

Le lendemain 22 mai, un cercueil sortit de sa chambre. Son âme envolée, elle devint vide comme un sanctuaire après la lampe éteinte.

Quand son corps passa devant la porte de la chambre de son mari, il né put se lever pour saluer le cercueil qui emportait la douce, la fidèle compagne de sa vie.

Un convoi d'amis attendait dans la cour. On avait choisi deux amis intimes pour accompagner la morte dans ce long voyage de Paris à Saint-Point; le noble M. d'Esgrigny, le fidèle Louis de Ronchaud, l'homme des missions douloureuses.

J'attendais à Mâcon. La bière voyagea la nuit, la nuit, l'amie des choses funèbres. La morte arriva à l'aube à la gare de Mâcon, à la place même où elle m'avait dit adieu, où 'espérais la revoir vivante. Elle revenait morte...

Je perdais à la fois une mère, une sœur vénérée, une amie, une intime providence.

J'avais devant moi les deux visages des compagnons du cercueil. Nous nous serrâmes la main en silence. M. d'Esgrigny, au deuil grave; Louisde Ronchaud, la figure altérée, pâlie par cette nuit funèbre.

Un groupe de famille et d'amis entourait la bière, tête nue, l'âme en deuil. Le char funéraire s'avança, le convoi intime et populaire se mit en marche pour le dernier voyage, il suivit le faubourg de la Barre entre une double haie d'hommes, de femmes, d'enfants, debout, d'une foule levée malgré l'heure matinale. Cette femme, à l'âme si grande, presque inconnue, aux vertus cachées, passait dans la ville sans bruit sous le nom plein de gloire de Lamartine.

C'était un jour d'azur voilé. Le printemps n'avait pas cet éclat blessant qui semble une indifférence de la nature à la douleur humaine. Il semblait s'harmoniser par ses nuages avec le deuil du convoi, et glisser discrètement une lueur d'espérance du haut du ciel, sur cette foule recueillie sous la tristesse.

Le cercueil e:ravit la longue route, suivi de voitures de deuil, et d'assistants â pied, descendus des villages. Devant l'avenue du château de Monceaux aux fenêtres fermées, près des deux pavillons de style anglais, élevés par l'artiste morte, à l'ombre des platanes, il s'arrêta pour recevoir les honneurs funèbres. Le curé de Prisse, entouré de villageois, l'attendait; ce noble prêtre, qui disait la messe à la chapelle de Monceaux, venait bénir la mère des pauvres du pays. Tête nue, il répandit l'eau bénite sur son cercueil, donna les prières à son âme.

Après la station pieuse, le cercueil traversa le village de Saint-Sorlin, sous la colline et la maison de Milly, si pleine de souvenirs, en vue du jardin où ses enfants avaient joué

si peu d'années, sous les regards de la mère, où son court bonheur maternel avait été fauché par la mort.

11 gravit la montagne du Bois-clair, au joli nom, éclairé du soleil levant. Que de fois nous avions fait halte sur ce faîte, pour adm-rer ensemble le splcndide et religieux horizon des Alpes, le mont Blanc, dressé comme un autel. A chaque pas, à chaque tournant de la route, je retrouvais une impression, un souvenir, une contemplation, une pensée, une mélancolie partagés avec elle.

Le cercueil descendait dans la vallée de Saint-Point, suivi du convoi grossi le long de la route. Il parvint ainsi au Bourg Vilain, un hameau de la vallée pastorale. Là, on fit une seconde halte.

Le cercueil entra dans la pauvre église des humbles et des petits que cette femme aimait. 11 reposa là, sur les dalles froides comme la mort, aux lueurs des cierges, aux prières d'une messe à voix basse, recueillie, en accord avec les âmes.

Le convoi remplissait l'église.

Il reprit sa marche après cette station au chemin funèbre. Tous à pied, tous unis, marchant du môme pas, tous en accord de tristesse et de piété unanime dans ce pèlerinage en deuil.

Alors les impressions devinrent plus intimes. Ce convoi lugubre défilant dans la vallée en fête, au rythme lent des funérailles, cette bière noire s'avançant sous le ciel bleu, les bois reverdis, au murmure des eaux vives, aux chants des oiseaux, sous les regards des grands bœufs indifférents aux douleurs humaines, cette nature sans pitié, ce printemps faisant tout renaître, excepté ce cadavre couché au cercueil, cette mort passant au sein de la vie; tout serrait le cœur.

Quand le cercueil arriva au chemin escarpé de Saint- Point, ce chemin creux bordé de charmes et de chênes aux troncs noueux, j'entrai plus avant dans le passé, plus avant

dans les souvenirs. Je suivais incliné, dans un recueillement triste, les yeux et le cœur sur la bière, la perçant de mes regards, cherchant à revoir la tête auguste endormie dans la mort.

Des couronnes de fleurs voilaient le drap noir, images fraîches et fragiles de la légère et courte mémoire humaine.

L'âme avait quitté ce cadavre captif. Volait-elle au dessus de nous comme ces oiseaux s'échappant des buissons au bruit de nos pas, et s'envolant dans l'azur? Son cœur ne tressaillait-il pas au glas de la cloche de l'église où elle avait prié et qui priait pour elle, aux rayons caressant son cercueil, à l'émotion pieuse de la foule, aux regards naïfs des enfants de l'école populaire, qui ne croyaient pas à sa mort ; aux prières attendries, aux larmes de l'ami la pleurant à l'écart.

La cour du château était pleine de paysans, de femmes, d'hommes, de vieillards, d'enfants groupés sur la pelouse, les yeux fixés sur le cercueil, debout, les mains jointes, dans la ferveur de la prière, comme le jeune homme et la jeune fille de V Angélus de Millet, le grand artiste des paysans.

Le cercueil reposa devant le porche gothique, â l'ombre du château, et s'embauma du parfum des glycines plantées par elle; c'était lencens des fleurs mêlé aux regrets, cet encens des cœurs, comme si la nature, par cette sympathie mystérieuse des choses, voulait aimer aussi la femme qui l'avait tant aimée.

Son foyer fêtait le retour de sa maîtresse morte! Une foule en deuil remplissait le parc. A cette femme qui avait secouru les misères en se cachant sous un faux nom, dans ses visites aux pauvres de Paris, avait ouvert un asile â ses jeunes filles abandonnées, sauvé leur corps et leur âme, à cette grande sœur de Charité, cette foule faisait des funérailles populaires. On pouvait redire le mot de Lamartine,

aux funérailles de sa sœur : « C'était l'apothéose de la bonté. »

Après cette troisième station devant son foyer, on porta le corps à l'église par la petite allée qu'elle et moi suivions ensemble, quand nous allions prier pour celui qu'elle aimait. Une haie vivante de petites filles, aux cierges allumés, suivait le cercueil. Il passa sous l'étroite porte du parc, au seuil du cimetière, puis entra sous la vieille église romane du village, aux colonnes trapues, aux voûtes basses comme une crypte souterraine. On eût dit un tombeau. On plaça le cercueil devant le chœur, sous les regards de sainte Geneviève filant son fuseau, en priant, et sainte Elisabeth de Hongrie à la corbeille de fleurs, la reine et la bergère, peintes par elle, pour orner la pauvre église nue comme retable de Bethléem.

La messe funéraire fut dite avec la touchante simplicité des campagnes. Abîmé dans mes pensées, je murmurais en moi-même une oraison intérieure de souvenirs, de regrets et de prières, les yeux fermés, pour mieux revoir en dedans la sainte figure.

On sortit de l'église en suivant le cercueil. On défila à pas lents et l'ont fit cercle autour, dans le cimetière. Les hommes debout, les femmes à genoux, attendaient dans l'angoisse la descente du corps au caveau, le dernier adieu. Entre les nuages une soudaine édaircie du soleil apparut. Du ciel un rayon jaillit sur le cercueil et pénétra jusqu'au fond du caveau ouvert, caressa les morts déjà ensevelis comme un baiser de Dieu.

C'était solennel et poignant! Ce cercueil rejoignant des cercueils, la mère morte descendant vers sa fille morte et al ant se coucher près de son enfant. En vain le rayon d'immortalité illumina la scène funèbre, le cœur me faillit au bord de ce gouffre du tombeau.

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