LA RENCONTRE 1S
Il y a près de Chambéry, à Pugnet, un château caché dans un nid d'arbres, au milieu d'un grand jardin. Il se dresse sur le piédestal d'une belle terrasse ; c'est le château de Caramagne. Il rappelle les villas italiennes. Le paysage est magnifique ; on domine la ville de Chambéry, le château des ducs de Savoie, la promenade, la vallée, la rivière descendant au lac du Bourget, les premières eaux du lac. Puis la vue monte avec les montagnes et s'arrête sur le flanc d'une colline, à la modeste maison des Charmettes. C'est un horizon de poésie.
Dans l'été de 1819, était venue là, d'Angleterre, M"^ Marianne-Élisa Birch, avec sa mère. Selon la mode de son pays, la jeune Anglaise aimait les voyages et visitait tous
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les beaux lieux de l'Europe. Quoique attaché à son home, le peuple anglais a la passion de courir le monde ; son grand poète, lord Byron, est un poète voyageur. Fidèle au génie de sa race, M"^ Birch avait les goûts de vie poétique ; comme Diana Vernon, elle aimait la vie à cheval par les libreschemins.
Le 4 septembre, à Milly, dans son journal, la mère du poète parle de sa fille future avec ce sentiment religieux toujours présent dans toutes les émotions de sa vie :
« Je murmurais, je me désespérais de voir mon fils, sans occupation et sans but, errer d'un pays à l'autre pour user son temps et son feu en vaines inutilités ou en rêveries malsaines, et voilà que la Providence nous présente tout à coup par la main une étrangère qu'on dit accomplie et qui peut fixer son âme dans une vie honnête et faire son bonheur ; quant au mien, je n'en parle pas, il y a bien longtemps que mon bonheur est dans le sien et dans celui de mes filles.
« "Voici ce qu'on me mande de Chambéry sur cette jeune Anglaise, très connue de Césarine (Césarine était la sœur du poète, la plus belle par sa beauté italienne). Sans être une beauté, don souvent plus dangereux qu'utile à celle qui la possède, elle a de l'agrément, de la grâce, une taille admirable, des cheveux superbes, une éducation remarquable, beaucoup de talents et un esprit supérieur; elle est d'une bonne famille d'Angleterre, très bien apparentée; sans être riche, sa mère, qui est veuve, a une fortune aisée ; elle est fille unique; son père était colonel des milices en Angleterre pendant les menaces d'invasion par Bor.aparte. On recevait très bien les émigrés français dans cette maison, à Londres; on y accueillit particulièrement bien une grande dame émigrée de Savoie, nommée la marquise de la Pierre, qu'on m'a fait remarquer chez le gouverneur de Savoie, au mariage de Césarine. C'est une personne qui a dû être ex-
trêmement belle. Elle a passé tout le temps de l'exil des rois de Sardaigne en Angleterre jusqu'en 1818; elle a plusieurs filles nées ou élevées à Londres; ces jeunes personnes ont vécu, depuis leur enfance, comme des sœurs, avec la jeune Anglaise, leur amie. A leur retour en Savoie, elles l'ont engagée à venir avec elles recevoir à son tour l'hospitalité; elles étaient naturellement fières de lui montrer leur patrie, leur château, leur considération dans leur province et dans ]eur domaine qu'on leur a, en partie, restitué. C'est le rendez-vous de la société distinguée et lettrée de cette jolie ville. On y dessine, on y peint, on y fait de la musique, on y monte à cheval; c'est un petit canton d'Angleterre en Savoie. Césarine y va quelquefois, et son beau-frère, Louis de Vignet, ami d'Alphonse, très souvent; il fait des vers et on les lit*à ces demoiselles; il leur a lu aussi quelques-uns des vers d'Alphonse qui ont paru bien à cette société ; on l'a interrogé sur son ami dont il a fait un éloge exagéré en le comparant à un jeune poète anglais, dont je ne sais pas bien le nom, mais qui écrit des poèmes fantastiques et mystérieux, d'une grande vogue en ce moment. » Elle voulait parler de lord Byron. M. de Vignet avait raison déjuger son ami, le lord Byron français.
Puis cette mère, avec sa simplicité charmante, disait : « Il leur a promis de leur faire voir son ami, quand il passerait à Chambéry, en revenant de Suisse, où Alphonse était alors, vivant seul, dans une cabane de pécheur sur le bord d'un lac. »
L'imagination de la jeune Anglaise s'enflammait d'avance à ce poétique inconnu. Elle avait eu un grand-oncle, Birch, poète distingué, et dont le nom a eu l'honneur d'être gravé sur les murs de l'abbaye de Wetsminster, à côté du monument de Shakespeare, au milieu des noms glorieux de l'Angleterre. Elle tenait de race. Elle avait eu une instruction d'élite, elle savait l'anglais, le français, l'italien; elle prati-
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quait la peinture, la sculpture et la musique ; elle aimait les belles-lettres et les beaux-arts.
La musique ! c'est l'art enchanteur par excellence, il attire la jeune fille entre tous, par sa langue mystérieuse comme son cœur. Elle confie ses secrets au piano, son ami, elle peut tout lui dire, tout lui demander. La jeune Anglaise, entre tous les génies, préférait la musique de Beethoven. Sa passion profonde, ses adagios attendris, ses divins mystères répondaient si bien à son âme, à ses rêves, à son idéal. Ce mâle et intime génie était frère de sa nature passionnée et religieuse. Elle me disait plus tard, à ces souvenirs de sa jeunesse : « J'ai connu cette langue, j'ai éprouvé ces émotions, j'ai lu et accompagné un grand nombre de partitions de Beethoven. Ma jeunesse était à cette école par goût. Elle me revient au cœur... » Cette musique sévère et douce était sœur de son âme.
Ses voyages lui faisaient aimer la peinture et la sculpture. C'est un art moins naturel que la musique. 11 naît de la contemplation des musées, art de réflexion. Avant de peindre et de sculpter, la femme entend la musique, cet écho de son cœur.
Elle unissait en elle deux races qui se sont toujours aimées. Née en France, dans une des stations de son père et de sa mère, au midi, elle était de sang écossais. Elle me disait que son arrière-grand-père, Écossais, avait été témoin au dix-huitième siècle, vers 1750, des persécutions religieuses, de la disparition de nombreuses familles d'Edimbourg, devenues pauvres, tombées dans la misère, victimes de l'intolérance sectaire. Par la filiation mystérieuse du sang et de l'âme, elle avait sucé avec le lait la pitié.
Jeune fille, elle voyageait sans cesse, et sa vie errante en France, lui ouvrait les horizons de la nature et de la pensée. Sa sève vivace, soufl"reteuse en son enfance, en était trempée. Son esprit précoce avait creusé de bonne heure
les questions religieuses. Protestante, elle avait tourné contre le protestantisme son arme, le libre examen. Elle n'avait pas improvisé sa foi catholique, sa conversion. « J'ai lu, me disait-elle, de gros livres anglais, des apologistes, je n'ai pas agi à la légère. Les querelles des protestants m'ont décidée au catholicisme. J'ai examiné comme une pauvre jeune fille que j'étais. » Saint Vincent de Paul avait touché son cœur, Fénelon avait persuadé son âme, et saint Augustin l'avait pénétrée de la Grâce.
Aussi l'enchanteur religieux allait-il achever facilement la conversion par sa poésie.
Cette conversion révèle dans cette âme de jeune fille une virile précocité, un caractère. Une conversion est d'ordinaire une œuvre de l'âge mûr, des leçons et des épreuves de la vie, un fruit d'automne. Il faut être libre de la famille pour l'oser. Mais il est rare de voir une jeune fille, à l'âge de l'obéissance, s'affranchir de l'autorité de la famille, de l'enseignement, des leçons, de la foi bue avec le lait sur les genoux de la mère, rompre le charme austère de la lecture delà Bible, le soir, la légende des persécutions, des guerres religieuses, résister aux prières maternelles. Certes, il dut lui en coûter, elle dut verser en secret bien des larmes; mais elle eut la force de sacrifier toute cette paix, cette poésie de la famille à sa conscience, et comme Jeanne d'Arc, elle écouta ses voix.
Quelle était la figure de la jeune convertie? La mère du poète a fait un portrait vrai de la jeune fille. J'ai un médaillon donné, après sa mort, par sa nièce. M""* Valentine, qui semble en accord avec ce portrait écrit, daté du moment. Sa figure ovale est encadrée dans ses beaux cheveux bruns bouclés et couronnée d'un triple nœud de cheveux, selon la mode de la Restauration. Les yeux pleins d'intelligence semblent regarder le jeune et beau poète dont les poésies l'ont ravie. Le front large, bien ouvert. Le nez long et fin
descend vers une bouche fermée et discrète. Toute la physionomie écoute plus qu'elle ne parle. Le cou a l'encolure du cygne, les épaules découvertes s'abaissent avec grâce; quoique arrêtée à mi-corps, la taille laisse deviner une courbe élégante. La robe blanche fait bouffer des plis à la naissance du bras Une sorte de draperie de tartan écossais entoure sa taille. Toute sa personne exhale un parfum de chasteté; elle a le charme de la distinction, de la dignité, de la noblesse. Elle inspire la sympathie et le respect; on voit, en ses regards purs, une jeune âme supérieure, une lumière et non la flamme qui allume la passion. Elle ne se livre pas, elle attend (i).
Enfin le poète désiré arriva dans ce salon de femmes avides de le connaître et de l'entendre. Au milieu de ses quatre amies, les filles de M""* de la Pierre, la jeune Anglaise était dans une attente passionnée. Il arrivait dans sa jeunesse mélancolique, l'étoile au front, sous l'auréole de la beauté, de la poésie et de l'amour. La jeune filh savait par les poésies déjà entendues le secret de sa vie. Elle savait qu'elle ne serait pas la première; mais l'amour, loin d'éloigner l'amour, l'attire et le fait naître.
Pour le revoir à ce moment, il existe un portrait charmant, fait par M"^ de Virieu, Peint à vingt-deux ans, on n'a qu'à y ajouter quelques années, et on a le beau jeune homme à cet été de 1819. Il aie profil presque grec, le nez n'a pas encore la courbe aquiline ; le visage a les belles boucles soyeuses de ces cheveux blonds, la fraîcheur, la jeunesse et cette fleur du teint comme le duvet d.s fruits. L'œil rayonne déjà du génie précoce. Il a la suave beauté.
Il y a des heures délicieuses dans la première rencontre. Quand la jeune fille vit apparaître le poète, beau comme sa
(1) M"» Valenline m'a dit que ce portrait est né après et non avant le mariage. Mais il est des natures virginales dont la fleur de jeune fille se prolonge dans la femme.
poésie, son idéal réalisé, qu'elle entendit sa belle voix sonore, le chant de l'a ne, tout son être vibra, l'homme acheva le charme, elle l'aima de suite de l'amour qui ne meurt pas.
La mère de Lamartine note cette rencontre. « Cela a été comme une rencontre de roman. La jeune Anglaise n'a pas caché sa passion pour les vers mélancoliques du jeune Français ; sa mère, qui fait tout ce que veut sa fille, a souri à cette inclination. Alphonse est devenu en peu de semaines le favori de la maison ; il a fait parler par Césarine à M™'' de la Pierre ; celle-ci a parlé à la mère de la jeune personne. Mais la difficulté qui me fait trembler, c'est que la jeune personne est protestante. Mais Césarine me rassure, elle brûle d'envie de marier son frère, elle me dit que l'amie de M"*^ de la Pierre, très pieuse, a puisé, dans leur intimité en Angleterre, le goût de la religion, et qu'elle se serait déjà faite catholique, sans la crainte d'affliger sa mère. )>
La famille de la Pierre avait quitté son château et était venue à Aix pour la saison des bains. Logé près d'elle, Lamartine y passait les soirées. Un vieillard, botaniste et musicien, avait loué des chambres à la famille. Au retour de ses promenades dans la montagne, il rentrait chargé de gerbes de fleurs, disait sa prière, et charmait sa veillée, en jouant de la flûte à sa fenêtre ouverte sur les prés de Tresserves.
Le jeune poète allait voir le vieillard, l'écoutait parler de 3 plantes et de Dieu, il s'était attiré son amitié.
Sachant l'amour de la jeune miss contrarié par sa mère, les obstacles religieux, les difficultés des deux jeunes gens à se voir seul à seul, le vieillard, désireux du mariage destiné à sauver une âme, se fit le complice de leur amour. Quand la terrible mère sortait seule et laissait sa fille â la maison, il jouait un air de flûte. Le jeune homme, averti par la mélodie secrète, accoudé à sa fenêtre ouverte, descendait de sa chambre et accourait près de la jeune fille; on causait, on
s'entendait pour vaincre la mère, et chaque jour, le musicien, par ce stratagème mélodieux, favorisait l'amour pour favoriser la conversion de la jeune protestante à la vraie religion. Que dites-vous de cette anecdote romanesque contée par le poète lui-même dans Fior d'Aliia, de c^tte flûte pieuse appelant les amants au rendez-vous !
Le 29 août, le poète heureux écrivait à M"* de Canonge : « La jeune personne est très agréable. Il y a des penchants communs, une conformité de goûts, de sympathies, tout ce qui peut rendre heureux un couple qui s'unit. »
Puis le bon vent avait changé, une brise aigre soufflait. Aussi, le 21 septembre, écrivait-il à son ami, M. de Virieu : a Je n'espère plus devant le refus obstiné de la mère protestante. La jeune personne est toujours admirable, mais cela ne servira qu'à la rendre persécutée et malheureuse... »
Revenu découragé à Miliy, il écrivait, le 8 octobre, à sa confidente, M"* de Canonge : « N'épousez que si vous aimez, car, à part l'amour, la liberté vaut mieux que tout; mais de l'amour en a-t-on deux fois ? ou du moins le second n'est-il pas une ombre du premier? »
Cette halte pénible, dans ses désirs et ses tentatives du mariage, le rejeta dans la méditation. Aussi, le 20 octobre, dans sa retraite de Milly, écrivit-il à M. de Virieu, cette ode amère à lord Byron, V Homme, cette grande poésie de philosophie religieuse, pleine de vers sublimes comme les Proverbes de Salomon.
La mère alarmée suit les incidents du mariage désiré. « Tout est rompu, écrit-elle le 9 novembre, Alphonse est de retour, la mère de la jeune Anglaise vient d'amener sa fille à Turin pour l'éloigner de celui qu'elle paraît aimer; cependant les jeunes gens s'écrivent quelquefois. J'ai bien de la tristesse... »
On est rentré à Mâcon pour l'hiver. Le poète médite pour conjurer les heures d'ennui et de tristesse. Il écrit à M. de
Virieu le 8 décembre : « Ce qu'il y a de plus parfait encore, c'est de penser, mais de penser avec résignation et en Dieu, pour me servir d'une expression mystique, de se contempler en lui, de le voir dans tout, et de se reposer sur lui de nous-même. Mais, pour cela, il faudrait, outre l'enthousiasme, une ferme vertu, et nous n'en avons point. 11 y a un peu de cet état de l'âme dans la Prière.
On le voit, la poésie naît toujours de sa vie, de son état d'âme, jamais d'une fantaisie, d'un caprice d'imagination. Il tente de faire prier dans la même langue que lui sa fiancée éloignée. Il lui prêche sa religion, le suprême accord de leurs âmes. Ce mariage qu'on a dit manquer de poésie en est p'ein. L'entrée en scène du poète, l'enthousiasme de la jeune fille, leur séparation douloureuse, leurs lettres, la volonté des deux fiancés en dépit de leurs parents réciproques, cet amour né de la poésie, jeune chez la jeune fille, recueilli chez le jeune homme, cette poursuite d'une conversion par ce beau et poétique prêcheur.
Certes, la jeune fille était vaincue d'avance. L'amour la convertit après la vérité. Puis la religion catholique l'attirait par sa poésie, son culte et ses fêtes ; le protestantisme est trop abstrait, trop sévère, trop raisonneur pour la femme. Le protestantisme, c'est l'hiver de la religion, le catholicisme, c'est l'été, c'est le soleil, c'est l'amour. Et dans la religion, les femmes ont besoin d'aimer encore.