‹ Madame de LamartineChapitre 5 sur 35 · LES MEDITATIONS · texte numérisé non relu

LES MEDITATIONS

II est né enfin, ce petit livre, qui va enchanter le monde de son pieux amour et de sa suave tristesse ! Une jeune fille le lit dans la joie, elle en espère la gloire du poète bien-

aimé, et le bonheur pour elle. Grâce à l'amitié de M. de Genoude, un éditeur a osé la publication gratuite de ces poésies inconnues. Sorties des limbes du manuscrit, elles ont éclos en un petit volume mystérieux, sans le nom du poète. Cette nuit de Noël de poésie a découvert ses étoiles!

Inconnu la veille, le lendemain il est devenu célèbre. Ces poésies murmurées, depuis deux ans, dans les salons du faubourg Saint-Germain, par le jeune charmeur ont éclaté au grand jour. La foi de la fiancée a eu raison. Quel enthousiasme! Comme la France vibrait alors à la poésie! La jeunesse, les femmes, les hommes politiques, les vieillards, tous sont attendris; c'est un ravissement.

Dans une chambre, au fond d'un hôtel de la rue Saint- Florentin, un vieillard au fin regard de diplomate, accoudé sur son lit. Ta dévoré en une nuit. Ce blasé, ce sceptique, qui a épuisé tous les plaisirs, toutes les fêtes de la vie, rajeuni par cette poésie inconnue, a passé la nuit dans l'enthousiasme.

Ses yeux secs ont eu des larmes. Les Méditations ont touché le Prince de Talleyrand; et tout ému, il a écrit le matin, ce billet enthousiaste à son amie, la princesse P... :

a Je vous renvoie, Princesse, avant de m'endormir, le petit volume que vous m'avez prêté hier soir. Qu'il vous suffise de savoir que je n'ai pu dormir, et que j'ai lu jusqu'à quatre heures du matin, pour relire encore. Mon insomnie est un jugement. Je ne suis pas prophète, je ne puis pas vous dire ce que sentira le public, mais mon public à moi, c'est mon impression sous mes rideaux. Il y a là un homme, nous en reparlerons. »

C'était le médecin de Julie et du poète, le docteur Alain, qui avait reçu la confidence par un billet de la Princesse, et l'avait fait porter, dès le matin, à son jeune ami.

Les nobles amies du poète, M'"'' de Sainte-Aulaire, M°"^ la duchesse de Broglie, avaient enlevé d'assaut sa nomination à Naples. M. Pasquier, politique littéraire, avait voulu décorer la diplomatie par la poésie, et envoyait le poète au bord de ce golfe où il avait trouvé son premier amour et ses premiers chants.

Les Méditations furent un événement poétique, comme le Génie du Christianisme, au commencement du siècle. Elles venaient à leur heure. Il semblait que la France attendît une poésie nouvelle, un printemps de poésie après l'hiver de la poésie de l'Empire. Après la Terreur, les massacres, les guerres, les invasions, les âmes avaient soif de consolation, de jeunesse et d'amour. Elles vinrent boire à cette poésie de l'amour en deuil, de la douleur, de l'espérance, de la philosophie religieuse, de l'idéal. Cette poésie intime devint une poésie sociale. Elle répondait à l'âme mélancolique du temps. Le poète ne croyait chanter que son âme, il chanta l'âme de tous.

« Les Méditations ont un succès inouï et universel pour des vers en ce temps-ci, écrivait-il, le 23 mars, à M. de Virieu... Le roi en a fait des compliments superbes; tous les antipoètes, MM. de Talleyrand, Mole, Mounier, Pasquier, les lisent, les relisent, enfin on en parle au milieu de ce brouhaha révolutionnaire du moment. Je te dis cela pour te tranquilliser et te rendre la justice que tu as été bon prophète, mais tout cela ne me fait pas tant qu'une goutte de rosée sur le roc. Je ne me sens plus de ce monde que par la souffrance et l'amitié pour toi et peu d'autres. Nous nous retrouverons, mon cher ami, ici et ailleurs, mais plus certainement ailleurs. Je me prépare, comme toi, à comparaître, et je dirai : Seigneur, me voici, j'ai souffert, j'ai aimé, j'ai péché, j'étais un homme, c'est-à-dire peu de chose; j'ai désiré le bien, pardonnez-moi... »

On le voit, le poète ne se laissait pas enivrer par sa jeune

gloire, l'homme s'élevait au-dessus de ce vertige d'orgueil, son âme s'envolait à Dieu.

« Si je me rétablis, ajoutait-il, j'épouserai cette année M'ie Birch. C'est la femme forte, elle a été parfaite. Après toi, c'est ce que je regrette ici-bas ».

Elle était la plus heureuse de ce succès, avec la mère du poète. Sa nomination, le 24 mars, assurait le mariage. La première édition des Méditations était enlevée, la seconde suivait, et on lui avançait 1200 francs; on était plus modeste alors, on ne gagnait pas de fortune avec des romans putrides. Mais on avait l'honneur et les honneurs. L'abbé de Féletz saluait les Méditations dans les Débais, le grand journal qui faisait et consacrait alors les jeunes renommées. M. Siméon, ministre de l'intérieur, avait donné la magnifique collection des classiques français de Didot, et des classiques latins de Lemaire : « Je ne sais pas à quoi je suis redevable de cet engouement auquel j'étais si loin de m'attendre pour si peu de chose ».

Si peu de chose ! C'était tout un ciel de poésie ! Comment ne pas s'arrêter à le contempler! Je le relis dans le petit volume que lisait mon père avec le même ravissement attendri . La mort a passé, le poète s'est envolé de ma vie, mais ses poésies ne sont pas mortes. Elles ont gardé pour moi leur jeunesse. Si elles semblent pâlies et fanées pour notre jeunesse desséchée, elles ont toujours leur charme, et j'y découvre des mélodies nouvelles comme dans la musique de Mozart.

Qu'était-ce donc pour la jeune fille dans la fraîcheur et la ferveur de son amour, quand ce printemps de poésie vint éclore comme les lilas? Elle dévora le petit volume. Il y avait là un autre amour, une autre femme, qu'importe ! elle fut séduite. Elle lisait dans l'attente et l'impatience du dénouement heureux, toujours retardé par la défiance obstinée de sa mère, une tête anglaise 1 Elle lisait bercée par le Lac,

recueillie dans la Prière, convertie par la Foi, prosternée devant Dieu, attendrie par VAulomne, le doux adieu du poète malade à la vie. Elle aima cette poésie entre toutes. Pourquoi? Elle y trouva une espérance^ une pensée pour elle à cette strophe d'allusion à la jeune Anglaise, à la future providence de sa vie :

Peut-être l'avenir me gardait-il encore Un retour de bonheur dont l'espoir est perdu ! Peut-être dans la foule une âme que j'ignore Aurait compris mon âm- et m'aurait répondu!

Cette âme de guérison, c'était elle.

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