LE MARIAGE
Ce livre a été une clef d'or. Il a ouvert les trois portes de la gloire, de la carrière diplomatique, de la chambre nuptiale.
Une lettre à son ami révèle le sentiment inspirateur de son mariage. Je te dirai le fin mot à toi seul : « C'est par religion que je veux absolument me marier, et que je m'y donne tant de peines. Il faut ordonner sévèrement son inutile existence selon les lois établies, divines ou humaines, et, d'après ma doctrine, les humaines sont divines; le temps s'écoule, les années se chassent, la vie s'en va, profitons du reste ; donnons-nous un but fixe pour l'emploi de cette seconde moitié, et que ce but soit le plus élevé possible, c'està-dire le désir de nous rendre agréable à Dieu, hors duquel rien n'est rien, ainsi que nous le voyons... » Dès sa jeunesse, la note religieuse est la dominante de sa vie. Il aborde le mariage comme un devoir sacré.
Il y a souvent dans le mariage une dissonance. Le cœur a eu de premiers rêves, de premiers frissons, jeune homme et jeune fille. D'autres figures ont charmé avant celles du mariage. On a cueilli et respiré les lilas avant les roses. Si la jeune fille arrive au mariage dans sa virginité, souvent le jeune ami ne l'a plus. L'idéal est d'entrer dans la chambre nuptiale, tous deux, avec le premier amour; mais l'idéal est-il de ce monde?
Graziella avait été son amour de printemps ; Julie, son amour d'été ; Marie- Anne Elisa allait être son amour d'automne.
La tendresse, c'est l'amour apaisé. Elle est aussi une poésie ; elle a la saveur et la douceur du fruit mûr. La passion est souvent un fruit fiévreux. Qui sait si la tendresse n'est pas meilleure! M"' de Staël a dit : « Le mariage est un égoïsme à deux. » On peut le dire souvent de l'amour. La tendresse est l'amour épuré, généreux, aimant, sans jalousie, l'amour fait de bonté, l'amour de l'âme qui ne s'aime pas, mais qui aime.
Le 20 mai, le fiancé écrivait de Genève à M. de Virieu : « Mon contrat est signé, nous sommes fiancés... J'aime ma femme à force de l'estimer et de l'admirer. Je suis content, absolument content d'elle... Je remercie Dieu... »
Le 25 mai, tout fut réglé, comme le prouve le contrat même passé par M^ Léger, notaire à Chambiry, à six heures du soir, à Pugnet, paroisse de Saint-Pierre de Lémenc, à Caramagne. Le comte Xavier de Vignet, sénateur de Savoie^ beau-frère du poète, était le fondé de pouvoir du père de Lamartine, de sa mère, de ses oncles et de ses tantes. La mère de la fiancée, M""^ Christina-Cordelia Birch était près de sa fille. Le contrat la dit née en terre française, dans la province du Languedoc, avant la division de la France en départements, ce qui fixe à peu près son âge; elle devait avoir l'âge du poète, être née en 1790, peut-être
avant, vingt-huit à vingt-neuf ans; du reste, la date de sa naissance resta toujours incertaine ; elle la cachait et n'en parlait jamais.
Sa mère donnait en dot à sa fille 10,000 livres sterling, 250,000 francs, placés dans les fonds publics d'Angleterre ; 5.000 francs sur les revenus de ce capital, divisés ainsi, 3,500 francs à M. de Lamartine, et 1,500 à sa fille pour son entretien particulier et ses menus plaisirs. Elle se réservait le reste des revenus pendant sa vie; et sa prudence maternelle, défiante de la largesse de son gendre et de la générosité de sa fille, plaçait une somme de 400,000 francs, en réservant qu'elle serait insaisissable, même après sa mort, par sa fille. Elle en devait toucher seulement les revenus, sans rien aliéner du capital. En prévision d'infortunes, elle assurait ainsi une fortune à sa fille.
Alphonse de Lamartine recevait de son père la terre et le château de Saint-Point, estimés ioo,coo francs, mais avec la charge pour son fils de donner à chacune de ses sœurs, M 'D*' de Coppens et de Vignet, la somme de 24,000 francs, soit en tout 48,000 francs. Et sa mère donnait, sur Saint- Point, sa propriété d'un sixième.
En outre, ses grands-parents, son oncle et les tantes de Lamartine donnaient la propriété de leur hôtel situé à Maçon, rue Solon, estimé 45,000 francs, en se réservant la jouissance; son grand-oncle, François-Louis de Lamartine, lui assurait 25,000 francs, ses tantes, chacune 10,000 francs, et avec intérêts à 5 pour 100, plus 1 5 ,000 francs à leur mort. Sa tante, Suzanne de Lamartine, lui donnait de suite 10,000 francs, plus 1 5,000 à sa mort. Enfin son oncle, l'abbé de Lamartine, lui léguait à sa mort 40,000 francs. Ces donations réunies assuraient 212,000 francs, une fortune égale, au moins, à celle de sa femme. On ne pouvait accuser le poète de faire un mariage d'argent.
Comme l'a dit un fin, un délicat, un pénétrant esprit, dans
une conférence à Versailles, sur la correspondance de Lamartine, M. Delerot, un éminent écrivain caché : « Cernariaf^e, tout de raison et d'amitié vraie, est encore une preuve de ce bon sens qui était une des qualités essentielles de l'homme qu'on a si souvent, parce qu'il était très grand poète, voulu absolument représenter dans ses actes comme un incurable rêveur de chimères. «
L'heure approchait. Le 5 juin 1820, on était au château de M""^ de la Pierre. Lamartine a dit dans ses Mémoires politiques que le mariage se fît à Chambéry, à Lecherenne, chez M"^ de la Pierre. M. Mugnier, conseiller à la cour de Chambéry, dans une brochure intitulée : le Mariage d'Alphonse de Lamartine^ dit qu'à cette époque, il n'y avait pas de mariage civil en Savoie. Qui croire? Le marié, qui doit en savoir quelque chose , dans cet événement de sa vie, l'affirme; M. Mugnier le conteste. Ne serait-il pas possible qu'on eût fait une exception en faveur d''un Français, né dans un pays où le mariage civil est obligatoire ?
Le 6 juin 1820, le mariage religieux fut célébré. La fiancée s'était préparée à cet acte sacré; elle avait passé dans la retraite les jours précédant son mariage. Elle s'était recueillie dans sa piété. A sept heures du matin, par un beau jour d'été, les fiancés étaient agenouillés dans la chapelle du château royal. Une union royale allait s'accomplir, l'union de deux grandes âmes, du génie et de la vertu.
Près d'eux se tenaient les témoins et la famille. Les deux mères n'y assistaient pas. M"^ Birch, la protestante sévère, était absente, elle avait refusé d'assister au mariage catholique. La mère du poète était absente aussi, chose étrange, elle était partie, le 2 juin, de Chambéry, avec sa fille Suzanne. Mais la sœur si belle, si ardente d'amitié pour son frère, M'"^ de Vignet, l'auteur de ce mariage, était à genoux près de son frère et priait pour lui. Les témoins du mariage
religieux, les seuls dont parle l'acte signé du curé, M. Favre, se tenaient près des deux fiancés.
A Tentour, la noble assistance : le comte d'Andezeno, gouverneur de Chambéry,qui donnait l'hospitalité religieuse dans la chapelle du château ; messire Noël Viallet de Montbel, président du Sénat; le comte Rodolphe de Maistre. Puis la comtesse d'Andezeno, M"* Olympe de Vignet, les amies de M"^ Birch, la marquise delà Pierre et ses quatre filles.
L'abbé Favre, curé de la paroisse du château, autorisé par l'archevêque de Chambéry, donna la bénédiction nuptiale. « La jeune femme, dit M"* de Lamartine dans son journal, était vêtue avec toute la convenance possible; elle avait une très belle robe de mousseline brodée et un voile de dentelle superbe, qui la couvrait presque entièrement; il est impossible d'avoir une contenance plus remplie de dignité, de modestie et de grâce, et l'air plus pénétré de piété. Je ne peux dire tout ce que j'éprouvais en voyant mon fils arrivé enfin en ce moment si important de sa vie. J'ai prié Dieu avec bien de l'ardeur, mais je me reproche toujours de ne l'avoir pas assez prié. Que peut réserver de prières, de reconnaissance et de joie dans son cœur une mère qui touche enfin pour son fils à un tel moment! Son œuvre sur la terre est finie le jour où elle a vu le bonheur assuré de tous ses enfants. »
Il semble, à ces accents, à ces détails de toilette décrits coniplaisamment, par la femme même pieuse, à ce portrait de sa belle-fille, que cette mère, dite absente pourtant, ait été témoin de la cérémonie. Son amour maternel avait le don de seconde vue; puis sa fille, Césarine, lui avait sans doute raconté la scène, la beauté noble de son fils, la pieus2 simplicité de sa belle-fille, la grâce sainte de ses enfants.
Mais la mère était là. Son journal le dit, m'a assuré
M""^ Valentine, elle était à cette fête de son cœur, près de son fils adoré.
Le lendemain, 7 juin, le mariage, selon le rite protestant, fut célébré à Genève, devant la mère intolérante qui n'avait pas voulu assister au mariage catholique de sa fille. Connaissait-elle le changement religieux de sa fille? Elle l'ignorait peut-être, sa fille n'avait pas osé encore lui faire l'aveu, et avait dû subir le mariage protestant pour éviter un chagrin à sa mère. Elle était devenue catholique avant son mariage, puisque l'acte religieux ne parle pas de dispense pour disparité de culte.
Un bruit s'était répandu à Chambéry. Depuis la mort de M. Birch, la mère de M'"' Birch, alliée aux plus nobles familles d'Angleterre, recevjit, dit-on, une pension considérable de Georges IV, l'ancien duc de Galles, en reconnaissance des services du mari, qui avait été son gentilhomme.
Le poète, dès le contrat, légua à sa femme 6000 francs de rente après sa mort, « pour donner, selon le style des notaires, des preuves de la satisfaction qu'il éprouve du présent mariage ». Dans ce mariage tout se passa noblement.