LE VOYAGE EN ITALIE
Il n'y a rien de plus charmant que le premier voyage à deux, à l'aurore du bonheur. Toutes les espérances chantent en chœur, comme les oiseaux aux rayons de l'aube. Le bonheur se lève sur la vie comme le soleil. C'est un enchantement. Tout brille, tout embaume, tout enivre. Les illusions voltigent, à l'image des papillons sur les fleurs. L'âme
est pleine de fraîcheur et de jeunesse. Le rêve est devenu une réalité.
Le voyage en Italie est la fête des Jeunes mariés. C'est le paradis delà nature et de l'art; le poète et sa femme, impatients de s'y envoler, quittèrent vite Genève et son beau lac. L'Italie les attirait. C"est la Sirène antique. Ils avaient tous deux charmé leur première jeunesse en Italie. Ils désiraient la revoir dans leur vie nouvelle, non plus seuls, mais le bras appuyé sur le bras, cœur à cœur, dans l'allégresse de l'amour, dans leur jeunesse mûre, où les émotions ont moins de flamme, mais plus de douceur, la jeune femme les yeux sur le beau poète par elle consolé de ses tristesses. Le charmant voyage se faisait à petites journées, selon le bon usage d'autrefois, où l'on s'arrêtait à tous les beaux lieux pour les admirer à l'aise. On ignorait les trains rapides delà vie, et l'on se reposait tous les soirs.
Des devoirs diplomatiques appelaient le poète à Naples. Mais il ne se hâtait pas, il s'attardait en route avec sa jeune femme. Ils allaient en avant dans leur voiture ; puis j^me pirch les accompagnait dans une autre voiture de voyage, au confort anglais. Les Anglais ont l'art du voyage, ils emportent avec eux leur bien-être natal.
On fit une halte d'amitié à Turin, dans l'hospitalité de l'ami préféré, M. de Virieu.
On avait hâte d'arriver à Florence, la ville enchantée. Florence les ravit. C'est la cité de la renaissance. M^^de Lamariine, si artiste, y goûta les chefs-d'œuvre des arts, et les fit admirer au poète. Les jours se passèrent en promenades aux Caséines, en visites d'enthousiasme aux mor.uments, au palais Pitti, à la Tribune, aux merveilleux palais gothiques, aux églises, à Santa-Maria del Fiore, où l'on pria ensemble. On fut en pèlerinage à San-Lorenzo, au grand tom.beau des Médicis, au Penseroso de Michel-Ange, ce héros mélancolique, la tète penchée sur son bras accoudé,
cachant sous sa visière baissée toutes les tristesses des temps modernes. Le poète dut rêver longtemps devant ce frère aîné de sa poésie.
Rien ne manqua au charme du voyage. On eut presque une aventure de brigands dans les gorges de l'Ombrie. On arriva sain et sauf, sans se douter du péril, malgré le bruit répandu de l'assassinat de Lamartine par une vengeance de femme.
Une grande dame toscane, d'une splendide beauté, après des journées passées à Paris, au chevet du poète malade, à lui donner les breuvages guérisseurs et lui lire les romans de Walter Scott, l'avait attendu à Florence. Lamartine, conduit par le marquis de C..., alla lui rendre visite et lui fit l'aveu de son mariage. Accès de colère de la belle Italienne, scènes de jalousie comme dans un roman. Elle jura de se venger, le menaça de ne pas le laisser arriver vivant à Rome. Cette amie passionnée ne commit pas le crime, manqua heureusement à son serment de vengeance, resta fidèle à son serment d'amitié et continua d'aimer le poète jusqu'à sa mort.
Les voyageurs arrivèrent à Rome, le jour même de la grande nouvelle, la révolution de Naples. Lamartine laissa sa femme, fatiguée des signes précurseurs d'espérance maternelle, avec sa mère, se reposer un peu, et courut à son poste, à son devoir, près du ministre de France, le duc de Narbonne. Le voyage si heureux jusque-là, enchanté par le séjour à Florence, fut attristé par cette brusque séparation. Il dit adieu à M"* de Lamartine le 13 juillet et partit la nuit.
Tous deux étaient dans la joie du succès des Méditations. Elles voyageaient aussi comme leur auteur et faisaient leur tour de France. Les éditions se succédaient, six en quatre mois ; elles donnaient encore peu d'argent. Mais il était tout à son bonheur intime. Il écrivait à sa vieille amie mater-
nelle, M"* de Raigecourt, le 13 juillet, à la veille de quitter Rome : « Je trouve ma femme la plus parfaite des femmes pour moi, c'est aussi vous dire que j'espère être pour elle un bon mari. »
Il revint de Naples chercher sa femme.
Sous rimpression de la révolution napolitaine, il écrivait le 29 juillet de Rome à M. de Genoude :
« Naples n'est plus Naples. Entendez-vous faire des motions au pied du sacré tombeau de Virgile ! Et voy3z-vous des chefs de carbonari dans le temple de Baïa etdi Pouzzoles. La liberté est belle, mais elle était mieux au Capitole que sur ces délicieux rivages dj C impanie où l'on ne s'attend à trouver que des délices, du repos et des ch ints. »
Ce n'était plus la Naples de leur première jeuneî^e. Mais la nature leur rendit l'illusion perdue dans Naples révolutionnaire. Ils trouvèrent un nid dans une délicieuîe villa, à Chiagia, près de la grotte du Pausilippe ; ouverte d'un côté sur les arbres de la ville et le golfe, de l'autre sur des jardins de figuiers et d'orangers entre la ville et le Pausilippe, en face de la mer bleue comme le ciel.
Ravi, le poète écrivait à M de Virieu. le 4 août : « Naples et le golfe et Biïaet le Paus-lippe sont incomparablement plus beaux qu'ils ne l'étaient dans nos souvenirs mêmes. »
Ils n'avaient que les jo es de la natu e, meilleures que celles du monde. Les salons de Nap es étaient fermés.
Lamartine écrivait à M. de Virieu le 18 août : « La révolution dort ici. Pas l'ombre de société; du reste, à l'œil, cela a l'air du salon de l'Europe, mais ce sont les rues qui font salon. Je passe ma vie à la fenêtre, à voir la mer, les montagnes, les arbres, les vaisseaux, la lune et le ciel, et les équipages sans nomore djs promeneurs de Ch'agia. »
Tous deux étaient en co.itemplation de ce paradis. Le secrétaire d'ambassade, accoudé près de sa femme, jouis-
sait de ses loisirs, dans le far nienle de ce beau spectacle. (( L'ambassadeur fait tout, disait-il, il va fréquemment aux iles. Nous allons souvent à la campagne, écrivait-il, le 16 septembre, à M"^ de Raigecourt, dans une île ravissante, à quelques lieues de Naples, à Ischia. J'y ai loué une petite maison pour l'automne. C'est une montagne de la Suisse jetée au milieu de Naples, et réunissant tous les avantages des deux climats. Ma femme en est aussi engouée que moi. . . Il ne faudrait jamais mourir sans avoir vu au moins Saint- Pierre de Rome et le golfe de Naples, »
Ischia! Il était là, en vue de Procida, Tîle de Graziella, où il avait eu son premier frisson d'amour, 'près de la fille du pêcheur. Ses souvenirs lui revenaient-ils au cœur? Peutêtre, mais apaisés.
Elle fut la première, et sa douce lueur
D'un jour pieux et tinJre éclaire encor mon cœur.
Il ne touchait pas un sol d'appointement. « Il faut vivre d'esprit », comme il disait gaiement à M. d^ Genoude. L'enthousiasme de la nature le soutient. Il écrit, le 30 septembre, de l'île d'Ischia, à Louis de Vignet : « Je passe mon temps à rêvasser dans les champs ou sur la mer avec Marianne. Nous rentrons, nous dînons, nous dormons. Quatre ânes frémissants d'une noble ardeur nous attendent dans la cour. M"^ Birchet son écuyer Monkey ouvrent la marche, Marianne et moi nous la fermons; et, dans ce grotesque équipage, le seul connu du pays, nous gravissons les sommets volcaniques, nous nous égarons dans les bois, nous culbutons dans les ravins. M"» Birch pleure, Monkey roule en silence, Marianne s'impatiente et moi je ris. La nuit tombe, nous redescendons harassés de fatigue, enchantés des découvertes vraiment ravissantes; nous lisons, nous faisons de la musique, nous écrivons, nous nous couchons
pour recommencer le lendemain. Ajoute à cela que dès que nous touchons l'île du bout des pieds, nous sommes guéris de tous nos maux. Il y a, en outre, soixante espèces d'eaux minérales que nous prenons par passe-temps.
« J'ai la plus belle retraite du pays. Un promontoire élevé de sept à huit cents pieds s'avance dans la mer comme Châtillon sur le lac, ses pieds sont couverts de bois jusqu'à l'eau, le sommet de vignes qui ombragent, de citronniers, de lauriers, de grenadiers et de myrtes. A la pointe s'élève notre casino entouré de colonnes rustiques, avjc une terrasse gothique pour toit. Il est habité par une vraie famille de patriarches. Là nous vivons, là nous contemplons de loin le sommet éclatant du Vésuve.
« Que n'y ètes-vous, Virieu, Vignet, couple charmant entre mille ! vous qui avez des yeux pour voir, un cœur pour sentir, une âme pour désirer la nature. Ici elle vous découvrirait ses trésors les plus secrets, ses beautés les plus ravissantes! Ici!... Mais laissons le pathos et revenons à l'ancienne prose. Si cependant tu aimais les vers, je pourrais t'en donner, car quand je ne sais plus que dire et que faire, j'en dis et j'en fais ; mais cela ne vaudrait pas le port... »
Quelle jeunesse ! quelle lettre enjouée et souriante ! quelle grâce et quelle belle humeur, comme il badine de ses vers! Et les lettres se suiventainsi délicieuses. Sa correspondance abonde de lettres charmantes, éloquentes, qu'on connaît à peine, où vit le vrai Lamartine.
C'est le tour de M. de Virieu, le 9 octobre, il lui conte d'Ischia :
« Je suis heureux dans mon modeste et paisible petit ménage. Je jouis à l'ombre des figuiers du beau soleil et de ma femme. Nous passons mollement nos jours à ne rien faire, à lire, à errer sous les bois, sur la mer. Nous nous aimons, nous ne connaissons pas l'ennui.
« J'ai des maux, des palpitations qui m'arrêtent, sans cela je chanterais la félicité de l'homme, mieux que je n'ai chanté son malheur. » Voici des stances toutes fraîches sur la nuit parle clair de lune, ici... C'était cette poésie d'extase et de bonheur des Nouvelles méaitalions. dont les strophes bleues, comme les eaux de la mer de Naples, glissent et soupirent. Il les écrivit pour sa femme, à côté d'elle, dans ce paradis du monde cù tout est bleu, même l'ombre. Qui ne se rappelle cette strophe de félicité et de mélancolie expirant à ses pieds!
Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde, Sur ces rives que i'œil se plaît à parcourir, Nous avons respiré cet air d'un autre monde, Elise!... et cependant on dit qu'il faut mourir!
Je regrette de n'avoir pas les lettres de l'épouse à ce moment. Ecrivait-elle un journal intime comme la mère du poète, eu des lettres sur ses impressions de femme heureuse? J'en doute, elle vivait et ne s'écoutait pas vivre. Elle écoutait la voix mélodieuse de celui qu'elle aimait, et vivait dans la langueur muette du bonheur.
Lui, aussi, était heureux par sa femme, et le disait à tous ses amis, le 25 novembre, à M"^ de Canonge : « J'ai trouvé en femme L^ perfection que vous avez trouvée en homme. » 11 éciivait, le 29, à M. de "Virieu, à côté de sa femme, son vresîe de NepJes : c Je re>pire la vie, le soleil, l'amour, le génie, le repos, la rêverie, les parfums de l'âme et des sens. Je t'invoque tcus les matins, quand, ouvrant mon balcon, je vois cette m.er étincelante se dérouler sans bruit sous les orangers du Pausilippe, sillonnée par des barques sans nombre dont les deux petites voiles latines ressemblent aux ailes blanches des hirondelles de mer ; à mes pieds les gazons de la villa Réale, semés de roses, verdissent déjà comme dans nos plus beaux temps; à ma gauche, les mon-
tagnes de Castellamare et de Sorrente nagent dans une vapeur si légère qu'elles ont l'air d'être prêtes à se dissiper elles-mêmes au moindre souffle; plus près, le Vésuve, sillonné du côté de Portici par une lave qui coule toujours, élève ses torrents de fumée que le soleil levant teint de rose et qu'un léger vent du nord fait pencher comme une colonne embrasée sur la mer.
« Oui, je t'invoque alors! je voudrais que tout ce qui a des yeux pour voir et une âme pour sentir fût présent à cette éternelle fête de la nature, j^
Et à lui, encore et toujours, il conseille le mariage, « une femme toute faite et faite pour ton goût. Sacrifie tout à cela. L'ambition, la cupidité ne valent pas les soucis qu'ils coûtent. Une bonne femme supplée à tout...
« Des vers, je n'en fais plus, je n'en peux plus faire, et j'en voudrais faire et j'en sens la plénitude, mais je fais des dépêches et tout mon feu s'en va. Oh ! qui me portera sur les bords de la mer de Naples, sous l'oranger de Sorrente, sous le laurier du Pausilippe ! Qui m'y laissera rêver à loisir, recevoir et rendre sans travail les immenses impressions du génie!.. Mais non. Les années de verve s'enfuient, je sens l'évaporation insensible de l'esprit poétique, je le pleure, je l'invoque, je viens même de lui faire mes adieux dans une odula du style d'Horace. » Des adieux de poète comme des adieux à la femme adorée! De sa poésie il parlait avec un pressentiment de gloire, dans cette strophe délicieuse :
Mais toi, lyre mélodieuse.
Surnageant sur les flots amers, Des cygnes la troupe envieuse Suivra ta trace harmonieuse Sur l'abîme croulant des mers.
« Je suis toujours de plus en plus heureux de celle que la Providence me ménageait dans sa bonté. Je tâche de la
rendre contente et heureuse aussi. Je me dépouille du plus d'égoïsme possible, car les longs et bons attachements se nourrissent de mutuels sacrifices, mais ils les payent bien. »
Et avec cette raison politique qu'il a en pleine poésie : a J'ai vu pour la première fois et de bien près jouer la diplomatie européenne. C'est une mauvaise machine. Je n'en aurais pas peur si j'étais peuple, mais beaucoup si j'étais roi. »
Il quitta Naples sur le conseil des médecins, et revint à Rome, à la via Ruberrina, repasser le matin à Saird-Pierre et le soir causailler chei la duchesse de Devonshire, toujours dans le profond contentement de sa femme. II avait raison, elle était l'idéal de l'épouse! Ah! elle savait aimer!
« Je bénis Dieu, je suis heureux... Tant une bonne, tendre, aimable et adorable femme peut sur ma vie. »
Le 20 janvier 1 82 1 , en sortant de Naples, il eut un éclair d'inspiration. L'âme de Virgile, sans doute, flottante sur ce rivage, lui avait soufflé, inspiré un poème immense comme la nature, intéressant comme le cœur humain, élevé comme le ciel. Il avait conçu son épopée des Visions, dont il ne put écrire plus tard que des fragments : Les Chevaliers, Jocelyn, La Chute d'un An^e. Les Pécheurs, Le Poème perdu.