LES ENFANTS
Une joie était venue, un enfant venait de naître, Lamartine écrivait la naissance de son fils à Rome, février 1821 , à M"* de Raigecourt : « Je viens de le mener baptiser à Saint-Pierre de Rome, c'est un beau début dans le monde, ce sera un beau souvenir. » Et la grand'mère dans la joie notait cet événement intime : « Son parrain a été un seigneur napolitain nommé le marquis Gagliati, et sa marraine,
la princesse Oginska, Polonaise... On dit que cet enfant me ressemble, alors je me le représente comme était son père. »
Ce bel enfant avait été tenu sur les fonts de baptême par de nobles mains, comme un enfant royal. Sa mère bienheureuse lui donna le nom d'Alphonse, le nom du poète bienaimi ; elle entreprit de le nourrir.
La joie des mères est de nourrir leur enfant, de sentir couler les gouttes blanches de leur lait, la sève et la vie sous sa bouche rose, de le couver sous leur amour, de sentir son cœur battre à leurs baisers, à leurs caresses, vivre et palpiter le petit être adoré, cclore cette fleur humaine sous la chaleur des regards maternels. Il y a des tendresses mystérieuses entre la mère et l'enfant, dont Raphaël a peint la grâce suave. Quand personne ne le voit encore, elle voit, de sa seconde vue maternelle, le progrès insensible de la jeune vie, et sans la voir, aussi, l'enfant sent sa mère.
Penchée sur lui, dans l'extase, pendant qu'il boit la vie au sein maternel, elle épie le premier rayon des yeux vagues encore, la première clarté de la petite âme, le premier regard vers elle et le ciel d'où il descend, le petit ange; les premiers sourires, les premières lueurs de l'aube enfantine. Elle contemple ses sommeils paisibles, son innocence angélique, et comme elle lève les yeux au ciel, dans l'allégresse du bonheur!
Malgré sa faiblesse, la mère voulut nourrir son enfant, elle s'y dévoua; mais peu de mois seulement, elle eut ce bonheur. Puis survinrent les douleurs du sein sous la succion déchirante des lèvres bien-aimées, les dépôts de lait, la fièvre. Il fallut se résigner, emprunter le lait d'une nourrice des Sabines à Turin, de la Savoie, à Aix, exiler le berceau de la chambre maternelle,
La jeune femme vint guérir à l'air salubre de la Savoie. Elle revenait mère, où elle était venue, jeune fille, d'où elle
était partie femme heureuse. Malgré le chagrin du renoncement à l'allaitement maternel, elle était dans la plénitude du bonheur. Elle habitait une charmante retraite, à l'ombre, sur une colline, au-dessus d'Aix. Tous les matins, les deux époux, côte à côte, sur deux petits chevaux, se promenaient, pacifiquement dans les sentiers des mont agnes, à la fraîcheur, à la lumière de l'aube. La femme, habituée de bonne heure à la vie d'amazone, comme les jeunes filles de l'aristocratie anglaise, était aussi habile écuyère que son mari. L'amour croissait dans ces promenades intimes, aux brises, aux rayons, aux parfums de la nature. Le poète écrivait à M. de Virieu ce mot d'enthousiasme : « Nous nous adorons. »
Puis l'on rentrait. On revenait embrasser l'enfant, qui déjà ressemblait à la charmante et noble mère du poète, et aussi au poète lui-même. On regardait sa jeune âme sourire dans ses yeux et sur ses lèvres, de ce suave regard de l'enfant au berceau qui ravit les mères.
Une page du père en deuil redit bien ses bonheurs, dans ses Mémoires politiques : « Toutes les fois que je veux me donner une fête rétrospective de l'esprit, je me transporte en pensée dans cette maison tranquille, entourée de terrasses couvertes de treilles, un dimanche matin, sous un ciel dété, ma femme et sa mère lisant leurs prières à l'ombre, chacune dans un livre différent, mais d'un même cœur; la nourrice assise sur l'herbe à leurs pieds et balançant d'un rythme monotone le berceau de l'enfant au branle de la cloche du village voisin qui sonnait les vêpres; et moi, un peu plus loin sur la pelouse, écrivant au crayon dans un album des strophes à demi-voix qui priaient, chantaient, pleuraient d'abord pour moi-même, et qui allaient bientôt après s'envoler pour rejoindre, comme des colombes attardées, leurs sœurs des premières Médilalions, où[se vidait le vase de mon cœur désormais heureux, mais toujours fidèle à ses fidèles souvenirs du tombeau. »
Le 14 mai 1822, à midi, une fille lui vint au monde dans la maison de son père, qu'on voit encore dans la rue Lamartine, à Mâcon. Pendant les cris de douleur de la mère, une joyeuse mélodie d'un orgue de barbarie, tourné par la main d'un enfant des montagnes, monta sous les fenêtres et sembla chanter la naissance de l'enfant du poète. La vie a ainsi de ces charmantes rencontres. Le hasard est un poète.
J'ai vu, sur le registre de Tétat-civil de Mâcon, l'acte de naissance de la fille, signé du père. Il porte ces noms : Marie-Louise-Julie, fille légitime de Lamartine, Alphonse- Marie-Louis, profession de secrétaire d'ambassade à Naples, et de Marie-Anne-Élisa Birch, son épouse, est née à Mâcon, le 14 mai 1822, à midi.
« Julia, ce fut le nom qu'un souvenir d'amour donna à notre fille, » a écrit Lamartine lui-même dans ses Mémoires, comme une chose toute simple et naturelle.
Pourtant ce nom de Julie ou de Julia, plus sonore et plus harmonieux aux oreilles du poète, semble étrange et surprend. Entre Julie, le nom de l'état civil et le nom (familier Julia, il y a bien une nuance destinée à adoucir à la mère cette dissonance d'un nom de souvenir d'amour dans le nom de sa fille. Un curieux délicat, d'une sensibilité féminine, de la race de Joubert, m'a écrit sur le choix de ce nom où le nom de la mère, Marie, était pourtant séparé par le nom du père, Louis, du nom de l'amante, Julie, des réflexions exquises, pénétrantes des mystères de la femme.
« Il y a là quelque chose de très particulier, de très hardi. Presque toutes les épouses bondiraient à la pensée de donner à leur enfant le nom de la première amante de leur mari. Cette extrême générosité de sentiments de M"* de Lamartine doit s'expliquer et se justifier. Elle était sans doute arrivée jusqu'à aimer elle-même et respecter celle que son mari avait aimée avant-de la connaître. Cette affection,
ce respect ne peuvent se comprendre que par une admirable pureté d'âme chez M"^ de Lamartine. Elle avait reçu évidemment de son mari des aveux qui étaient sincères, mais qui n'étaient pas et ne pouvaient pas être complets. Elle n'avait en conséquence conçu le premier amour de Lamartine que comme il le peint lui-même dans sa poésie, comme une passion du caractère le plus idéal, qui laissait à l'amante une pureté immaculée. C'était une erreur de la part de M"' de Lamartine, mais une de ces erreurs qui sont un suprême honneur pour celles qui la commettent. Cette acceptation héroïque de Julie, bien plus, cette généreuse admission auprès du berceau de son enfant, ce titre de marraine qu'elle lui accorde, ce sont de curieux et éclatants témoignages de l'admirable candeur de la mère et du prestige idéal dont Lamartine avait su entourer, aux yeux de sa jeune épouse, la période la plus ardente de sa vie passée. Certes, ramou»- de Lamartine pour Julie avait été un noble amour, d'une nature très élevée, mais il fallait à son tour une âme comme celle de M™^ de Lamartine pour que cet amour terrestre se transformât à ses yeux en passion si pure qu'il semblât tout naturel de permettre à l'héroïne d"entrer au foyer conjugal, d'y bénir un petit enfant, de lui donner son nom et de lui servir ainsi comme d'ange gardien pendant toute sa vie. Ce paradoxe de conduite peut d'autant plus surprendre que M"® de Lamartine était extrêmement pieuse. Peut-être aussi les jalousies possibles de l'épouse se taisaient-elles avec bonheur devant le souvenir des anciennes émotions delà jeune fille, lectrice passionnée des premières Médilalions? C'étaient ces chants d'amour, écrits pour une autre, qui lui avaient fait à elle-même aimer le poète, elle avait donc quelque raison d'être reconnaissante à Elvire de les avoir inspirés, puisque ces chants avaient allumé en ellemême le feu qu'elle avait su à son tour faire partager; associée comme elle l'était â un srand homme dont elle admirait
le génie plutôt qu'elle ne partageait les idées, au fond de ce ménage, il y avait une dissonance intime constam men sauvée par des efforts réciproques de douceur et de bonté... »
La dissonance entre les idées du poète et de l'épouse n'était pas née à cette époque. Puis en musique, les dissonances produisent souvent une harmonie. N'en est-il pas de même en mariage? Le choix du nom d'un enfant est la grave pensée du père et de la mère, il doit naître d'un accord de sentiments. Un nom pour les superstitions de famille, c'est le souvenir d'un ancêtre, d'un être aimé, un talisman, une étoile, l'augure d'une destinée. Le triple nom de la fille unissait le père, la mère et l'amante morte. Il y eut peut-être dans le cœur de la mère, à ce nom proposé, Julie, un frisson, puis une acceptation à ce nom charmant de Julia, une première résignation au passé. L'accord naquit sans doute de ce sentiment entremêlé. 11 y a tant de subtilités délicates dans une âme de femme.
11 y eut accord. Le poète n'imposa pas ce nom, et peutêtre a-t-il donné la vraie raison dans la raison poétique des vers funèbres de Gethsémani :
Pour que son nom sonnât plus doux dans la maison, D'un nom mélodieux nous l'avions baptisée...
Il a dit : nous ; donc le père et la mère s'unirent dans le choix d'un nom qui a immortalisé la fille.
La mère le fit-elle dans une candide ignorance, dans une sublime innocence, la foi à l'amour idéal de Julie. Ignoraitelle l'heure terrestre de ce poétique amour, le baiser du Lac? Ne connaissait-elle pas, en 1822, la strophe du baiser ? Elle, qui avait tous les manuscrits sous sa garde, devait avoir lu les strophes cachées. Le baiser, sous les étoiles, n'est pas un péché. C'est l'ivresse idéale, il a de la terre et du ciel.
Puis, dans les Méditations, elle avait sa place, comme
Elvire, son nom à côté de Julia, ainsi que dans le nom d'alliance de sa fille.
11 ne faut pas l'oublier, M"'^ de Lamartine était alors en plein bonheur; il lui rendait plus facile sa tendresse magnanime, elle avait déjà la piété qui dispose au sacrifice. Dès lors, ce saint paradoxe de conduite doit d'autant moins surprendre, que M™® de Lamartine était plus pieuse. L'amour dans une femme religieuse a des indulgences infinies.
Son culte des premières Méditalions lui fit accepter le nom de cette poésie enchanteresse, qui avait inspiré et enivré son amour. Elle n'allait pas jusqu'à la reconnaissance à Elvire ; c'était trop pour sa nature si humaine encore dans sa piété. Mais Elvire était morte, elle n'avait pas de rivale, ce n'était plus qu'un souvenir immortel.
Elle en avait reçu l'aveu dans les Méditalions et devait le recevoir plus tard dans Raphaël, dans ces paroles en honneur de l'épouse : « Selon la promesse de Julie de m'envoyer d'en haut quelqu'un pour me consoler. Dieu m'a changé son don contre un autre, il ne me l'a pas retiré. Je reviens souvent, avec celle qui me rend mon espérance patiente et douce comme la félicité, visiter la vallée de Chambéry et le lac d'Aix. » Il est des lieux prédestinés. Il y devait rencontrer deux fois l'amour.
Sa miséricorde fut d'autant plus belle et plus sainte qu'elle n'ignorait rien et ne pouvait avoir d'illusions sur le premier amour. Mais elle fut facile, en ce moment, parce qu'elle était en plein bonheur, dans la félicité maternelle.
La maternité est une phase de transformation pour la femme. L'allégresse du bonheur maternel transfigure la moins belle, lui donne un charme nouveau qui ravit et attendrit. Son visage se colore de l'éclat de la vie, prend une beauté idéale. Ses yeux n'ont plus la flamme ardente de la passion, et reposent leurs regards mouillés sur le bel enfant.
Elle le nourrit, une seconde fois, au grand jour, sous la lumière caressante de ses regards. Elle veille, recueillie près du berceau, sur l'enfant endormi, elle suit ses sourires dans le sommeil, comme s'il voyait passer des anges dans ses rêves. L'époux est là, près d'elle, et aime davantage, d'un amour plus pur, sa j^une femme illuminée parle bonheur maternel. La joie de la jeune vie monte à son visage, ses yeux ont pris une âme. Un changement divin s'est accompli, la femme est devenue la mère.
M"^ de Lamartine eut cette transfiguration dans sa joie maternelle. Sa figure refléta la grâce de ce charme nouveau.
Elle jouissait de ses deux enfants à Milly ; vingt-neuf ans après, elle m'écrivait cette fête de sa vie, au retour d'une visite à Milly, avec l'intensité d'une émotion de la veille : « Je ne puis regarder la cour sans y voir un chérubin de quinze mois qui, monté sur une chèvre, venait triomphalement à ma rencontre, aux applaudissements de toute la maison, beau, frais, fier, se tenant comme à cheval et souriant de bonheur, »
Elle i'élevait à l'anglaise, jambes nues, à l'air libre ; l'enfant était trop délicat pour cette hygiène virile.
En juin, M"* de Lamarti.-ie alla se reposer des fatigues de la maternité aux eaux de Plombières, dans ce joli et étroit vallon des Vosges, dans la contrée foresiière, aux sapins d'Erial, à la fraîche petite ville de Remiremont. Puis l'été à Londres, dans une maison de M"* Birch, voisine d'Hyde- Park, où sa fille aimait les promenades à cheval. Elle était tout heureuse de faire admirer ses deux beaux enfants, Alphonse et Julia, aux familles, ses parentes, les Churchill, les Crawford, les Woodford, les Bryant, les Craigie, dans la digne et affectueuse hospitalité anglaise. .
Mais Londres, même en été, est presque sans soleil, sans chaleur, sans joie ; il fallut quitter les brouillards de la Tamise. Le charmant petit enfant souffrait d'une fièvre lente
et Opiniâtre. On le conduisit à la campagne, à 2 lieues de Londres, à Richmond, le Tivoli de Londres. La mère était inquiète, tourmentée de pressentiments funèbres. L'air de la campagne ne guérissait pas l'enfant. Elle voyait sa figure pâlir, sa fleur de vie se plomber des teintes de la fièvre, lui si beau, si vivant, si joueur dans la cour de Milly. La vision de l'enfant heureux lui revenait au cœur, et elle comparait à son visage rose d'autrefois, sa pâle figure triste de maintenant. Elle avait peur.
On revint à Paris, en automne, sans espoir. Ils avaient choisi une maison, au milieu d'un joli jardin devant les Tuileries, un nid pour l'enfant malade. « Hélas ! il n'en jouira pas, écrivait le père â M. de Virieu, que Dieu t'épargne toutes nos peines ! » 11 finit avec l'année, il mourut à Paris, en décembre.
La mère désolée fut ramenée à Mâcon, elle y trouva la tendresse de la famille, ce fut sa première douleur. On sait le désespoir des mères à la mort de leur premier enfant ! Cette jeune mère avait eu un tel bonheur de sa naissance, en Italie, dans ce paradis du monde; elle avait tant espéré ! Elle lui avait donné le nom du poète, Alphonse! Une belle princesse italienne l'avait tenu au baptême, à Saint-Pierre de Rome, comme une fée de bonheur. Il semblait prédestiné. La mère avait couvert son front de baisers et d'espérances. Il avait grandi charmant, beau, plein de grâce, il reflétait de jour en jour la beauté et le charme de son père et de sa grand'mère. Sa mère suivait avec ravissement le progrès de sa jeune vie. Elle rêvait en lui le digne fils du poète. Elle jouissait à Milly de ses jeux avec sa sœur, de son innocence, de ses sourires, de l'épanouissement de cette belle fleur humaine. Comme elle me disait : a Je sentais la plénitude du bonheur maternel ». Puis, elle avait à peine joui, quelques mois, de cet enfant adoré, si plein de vie, elle l'avait conduit toute fière et tout heureuse à sa famille de
Londres, elle vit peu à peu sa charmante tête pâlir, s'altérer sous une fièvre mystérieuse. Elle était en pleine sécurité, elle devançait les âges, elle le voyait monter, grandir à côté de son père, s'élancer, jeune homme, à sa belle destinée, marcher fidèle à côté de sa mère, la soutenir et s'appuyer sur son bras, lui sourire, aimer, prier avec elle. Elle faisait déjà tous ses rêves de félicité maternelle, et tout à coup elle le voyait mourir, il était mort!
J'ai été témoin de désespoirs de mères, de révoltes contre Dieu. Certes le désespoir était permis à cette grande douleur. Sa foi et sa fille la sauvèrent. Elle reprit à la vie pour elle et pour lui. On retourna à Paris, dans la grande houle, reprendre l'existence agitée, mais active. Le poète se remit à la poésie, à un sujet en accord avec ses grandes pensées. « En ce moment, je fais un chant sur la mort de notre ami Socrate. Le Phédon m'y a fait repenser. » La mère en deuil eut le courage de s'associer au poème. Elle fit les recherches dans Platon, les extraits du Phédon.
En août 1B23, on retourna aux eaux d'Aix tenter une double guérison. Puis on monta à Saint-Point, en automne, où vint la bonne nouvelle de la vente de la Morl de Socrale, 6,000 francs, et 15,000 francs les Nouvelles Méditations. Il était en pleine vendange de poésie, il conseillait des sujets à un ami : « Songez à Homère, la bible des poètes. » Sa femme vivait de sa poésie et de sa fille. Mais des épreuves cruelles attristaient la noble famille. La mort de la sœur bien-aimée. M"* de Vignet, l'inquiétude sur sa sœur 1 angélique, M'"^ de Montherot, qui, elle aussi, devait bientôt mourir.
Un mot vrai sur lui-même : « Je ne suis ni romantique, comme vous l'entendez, ni classique, comme ils l'entendent-, je suis ce que je peux être. » Il venait de faire en juin, à Saint-Point, sa grande ode sur Bonaparte, la seule poésie
qui ait jugé ce terrible génie et dit la vérité, avant les apothéoses fatales de Déranger et de Victor Hugo.
Les Nouvelles Médiiaiions ont un autre caractère que les premières, une autre physionomie. Le souvenir d'amour n'y gémit plus seul; l'épouse le console et lui inspire les strophes heureuses d'Ischia, les vers de Consolation, ce cri d'effacement du passé :
Ce qui n'est plus pour l'homme a-t-il jamais été? Ce rêve de père :
Quand pourrai-je lavoir sur l'enfant qui repose S'incliner doucement dans le calme des nuits? Quand verrai-je ses fils, de leurs lèvres de rose, Se suspendre à son sein comme l'abeille au lis?
Elle lui inspire les strophes aimantes des Préludes:
Embrassons-nous, mon bien suprême.
Elle lui inspire même le Chant d'amour, ce cantique des cantiques, qui idéalise l'épouse sous le ciel inspirateur de Naples.
Ce génie au don magique croyait peut-être à la réalité de la beauté idéale née sous son électrique lumière sur cette terre, et destinée à être la réalité du ciel.
Écoutez ces strophes de suave tendresse baisant les pieds de la femme bien-aimée de leurs vagues de poésie, en jetant leur écume d'harmonie, et du sein du bonheur pressentant la mort avec une mélancolie souriante et sereine :
Regarde dans mon coeur ..
Là ta beauté fleurit pour des siècles sans nombre, Là ton doux souvenir brille à jamais à l'ombre
De ma fidélité, Comme une lampe d'or dont une vierge sainte
Protège avec la main, en traversant l'enceinte, La tremblante clarté.
Et quand la mort viendra d'une autre amour suivie Éteindre en souriant de notre double vie
L'un et l'autre flambeau, Qu'elle e'tende ma couche à côté de la tienne, Et que ta main fidèle embrasse encor la mienne
Dans le 1 t du tombeau.
Mais ce chant d'amour chantait-il pour l'épouse seule, au délicieux murmure des vagues et des souvenirs, sur ce rivage enchanté d'Ischia? Les belles visions des chères mortes i:e revenaient-elles, ne se mêlaient-elles pas dans le rêve du poète? Ne les aimait-il pas toutes ensemble ?
A la fin, dans le lamento du Crucifix, le souvenir de la nuit d'agonie revenait dans une poésie, à la beauté funèbre, comme la figure idéalisée par la mort.
O Lac, chant adorable du bonheur qui passe, et toi, Crucifix, chant divin de la douleur, se peut-il que les femmes vous aient oubliés !
La femme du poète avait ainsi sa place dans les Nouvelles Méditations; elle fut heureuse des poésies faites pour elle, Elvire n'y était plus seule. Élise y était entrée.
Atteinte par les souffrances de sa double maternité, elle alla aux eaux. Malgré les belles courses à Lucerne, au lac des Quatre-Cantons, au lac héroïque de Guillaume Tell, à cette immortelle nature, la malade ne put continuer ces eaux injernales ; une crise alarmante survint, une grave secousse qui lit craindre pendant deux jours un fatal dénouement Les lettres de Lamartine à M. de Virieu disent ses inquiétudes et ses tristesses, puis un désir passionné de la malade, la nomination de son mari à Florence. Quant à lui, il était brisé, l homme le plus dévoré de spleen qui soit dans les trois Royaumes- Unis... « Tristis est anima mea usque ad mortem », et tous deux rentraient en juillet, à Màcon, dans
l'attente d'une perte cruelle, la mort d'une sœur adorable, d'une jeune sainte!
« Mon cher et pauvre ami, écrivait il à M, de Virieu, 12 août 1824, ma sœur a fini hier, comme un ange, sans agonie et sans douleur, son angélique vie. »
11 fit partir pour Saint-Point toute la famille en deuil. « Ma mère s'y refait et s'y console dans sa sainteté, et nous jouissons de la voir si sublime et si forte contre ses souvenirs, autant qu'elle l'a été contre les scènes de désolation... »
Et sa mère disait dans son mémorial : « Alphonse était seul auprès de nous, il cachait ses larmes et l'émotion de sa voix, elle lui parlait quelquefois et lui tendait les mains, elle bénissait son enfant absent de l'appartement. « Ah ! qu'on « l'élève, disait-elle, dans la foi qui me rend tant de sépa- « rations possibles à accepter. » C'était ordinairement moi qui priais tout haut dans la chambre. Son frère, à genoux, près de la porte, écoutait et priait aussi. Oh ! quel touchant spectacle ! »
« Je ne puis exprimer l'effet que me faisait son sourire quand ses yeux rencontraient les miens ; il éclairait tout à coup cette figure jadis si ravissante, maintenant si détruite, quand l'âme ne la transfigurait pas. »
La mort n'absorbe pas la vie, on renaît aux choses humaines.
Il revint à la poésie, M"« de Lamartine l'aida dans Child- Harold, ce poème à la mémoire du grand poète de son pays. Elle avait fait les recherches, traduit les pièces justificatives. Elle s'était plu à ce travail poétique. Le poème était plein d'éloquence lyrique. On y pressentait l'orateur futur. L'adieu à l'Italie allait causer un duel. Le salut à Homère, la mort de lord Byron, devinrent vite célèbres.
La mère du poète nota dans son journal ses impressions caintives, « Il y a des passages qui me font de la peine ; je crains qu'il n'ait un enthousiasme dangereux pour les idées
modernes de philosophie et de révolution... Je lui fais de bien fermes représentations sur le danger de ces idées, mais V esprit souffle où il veut, comme dit l'Ecriture sainte. Une fois qu'une mère a mis au monde un fils et qu'elle lui a inculqué sa propre foi, que peut elle? que mettre toujours sa faible main entre le flambeau de cette foi el le vent du siècle qui veut l'éteindre ! »
Les mères ont de sûrs pressentiments, et elle ajoutait ces belles réflexions : « Quant à moi, obéir et croire me semblent la seule sagesse de mon Etat; on dit que c'est moins poétique, mais je trouve autant de poésie dans la soumission que dans la révolte. Les anges fidèles sont-ils donc moins poétiques que les anges élevés contre Dieu? »
Le poème lancé, Lamartine alla à Aix avec M™" de Lamartine. « Fichue santé, de tous côtés, ennuis, tristesse, désappointement surtout et de tout, excepté de ma femme qui est toujours une perfection accomplie. »
Son ami, M. de Montmorency, ministre des affaires étrangères, réalisa en juillet l'ardent désir de M"^ de Lamartine, la nomination du poète com.me secrétaire d'ambassade à Florence. Quant à lui, il n'avait que le goût de loisir, d'ombre et de solitude à Saint- Point, la belle vie poétique.
Il allait la trouver à Florence. L'imagination de sa femme avait senti juste. Elle allait réaliser son beau rêve. « Ce que femme veut, poète le veut ! »