A M. DE VILLETTE, A MESSINE
Saint-Germain, ce 26 février 1676.
Il est vrai que j'ai senti une extrême joie d'apprendre par le Roi même que vous aviez fait des merveilles, et que j'ai connu en cette occasion la tendresse que j'ai pour vous depuis si longtemps. M. Seignelay m'a promis de faire souvenir Sa Majesté, dans toutes les occasions, de ce que vous venez de faire, et de vos neveux aussi2. M. le chevalier de Ghaumont n'en a oublié aucun ; je n'ai plus rien à désirer de vous pour fonder mes bons offices ; je ferai assurément de mon mieux, mais continuez à vous aider, car mon crédit est médiocre,, et ce que vous avez fait sera auprès du Roi et aura plus de succès que les offices de tout ce qu'il y a de dames en France.
J'ai écrit à Mme votre femme ; je crois qu'elle sera bien aise de ce que je lui mande et qu'elle pleurera bien de joie de ce que je lui dis de son fils : on en conte des choses étonnantes. J'ai montré la lettre à Mme de Montespan, qui m'a dit qu'elle parleroit au Roi.
Vous ne me dites plus rien sur les étoffes ; vos échantillons ont été à Rarèges et revinrent ici dans le temps que le Roi se trouva mal; ainsi on les jeta au feu sans y penser. Mme de Montespan vouloit des portières et moi cent aunes de damas vert ou cramoisi. Je crois pourtant le vert à meilleur marché.
1 Citée, comme la précédente lettre, dans la préface de Monmerqué aux Mémoires de Villette. (Voir la note à la lettre du 3 avril 1674.)
2 Les Saint-Hermine.
Adieu, mon cher cousin, j'attends mon frère, et on me fait espérer un mariage pour lui. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur; vous savez que les femmes aiment les braves.
A M. L'ABBÉ GOBELIN
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 133.
(Juin 1676.)
J'ai donné la chanoinie à M. Duplessis, dès que vous m'avez assuré que je le pouvois en conscience, et il est allé quérir la provision à Maintenon ; je lui ai fait une très-belle exhortation.
Ne doutez pas que je ne fusse ravie d'avoir l'honneur de vous voir ; mais ma discrétion m'empêche de vous en presser, et d'autant plus que, n'y venant que pour vous en retourner le même jour, je n'ai pas le temps d'en profiter. Je ne suis pas destinée au repos. J'aurois cru que, demeurant ici sans Mme de Montespan1, j'en aurois eu de reste; cependant j'ai presqu'autant d'embarras que quand elle y est. Nous aurons bientôt M. Le Ragois, qui nie sera un plaisir et un soulagement. Je désire plus ardemment que jamais d'être hors d'ici, et je me confirme de plus en plus dans l'opinion que je n'y puis servir Dieu ; niais je vous en parle moins, parce qu'on m'a dit que vous dites tout à l'abbé Testu.
Voici unirait de ma sincérité naturelle, el je crois que
1 M1"" de Montespan est aux eaux de Bourbon. Le Roi est parti le 15 avril pour l'armée. Kilo s'est mise en roule peu après, à petites journées, avec un train de quarante-six personnes, un rai rosse à si\ chevaux pour elle, un carrosse avec pareil attelage pour ses femmes, deux fourgons, six mulots, douze hommes ;'i cheval A Moulins elle s'est embarquée « sur un bateau peint et doré, avec mille chiffres, mille banderoles do France et de Navarre ». (Lettre de Mœe de Sévigné, 17 mai 1676.) De Bourbon (die revint, à Fonlevrault chez sa sœur l'abhesse, pour y attendre le retour du Hoi.
80 LETTRES DE Mmo DE MAINTENON.
vous vous en accommoderez mieux que d'un changement sur la confiance que j'avois en vous ; je vous conjure donc qu'il ne sache plus de mes nouvelles par vous; il s'y intéresse peu présentement, et il a en tout ce qui regarde la cour des vues bien différentes des miennes.
Je suis à merveille avec Mme de Montespan, et je me sers de ce temps-là pour lui faire entendre que je veux me retirer ; elle répond peu à ces propositions-là ; il faudra voir ce que nous ferons à son retour.
Demandez à Dieu, je vous en conjure, qu'il conduise et rectifie mes desseins pour sa gloire et pour mon salut.
A M. L'ABBÉ GOBELIN
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 138.
(Juin 1676.)
Vous traitez ce que je vous ai mandé trop solidement, et je ne vous soupçonne point du tout d'avoir révélé ma confession à l'abbé Testu ; mais comme il est fort curieux, j'ai cru qu'il tiroit de vous plus que je n'avois envie qu'il sût. Il m'est revenu qu'il avoit appris par vous le dessein que j'ai de sortir d'ici, que je ne lui avois jamais dit, et dont il ne savoit que des projets en l'air ; voilà tout ce que je puis vous dire ; ne vous en inquiétez pas davantage, je vous en supplie. Je ne changerai rien à ma confiance avec vous, et je vous prie seulement d'être sur vos gardes avec lui, qui est curieux, fin et adroit. Quand tout ce qu'on m'a dit là-dessus seroit vrai, il n'y auroit pas grand inconvénient, et vous croyez bien que je ne doute pas de ce que vous me dites. Je serai trèsaise de vous voir avec M. Le Ragois. Soyez persuadé, je vous en supplie, que rien ne peut diminuer l'estime que j'ai pour vous.