‹ Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentiqueChapitre 9 sur 43 · FRAGMENT D'UN ENTRETIEN DE M™ DE MAINTENON · texte numérisé non relu

FRAGMENT D'UN ENTRETIEN DE M™ DE MAINTENON

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. VII, p. 527 (1717).

Croiriez-vous bien que ce qui a d'abord servi de fondement à cette étonnante fortune sans que j'y pensasse le moins du monde sont tous les services d'amie que Mme de Montespan remarqua que je rendois à Mme d'Heudicourt, qui étoit notre amie commune et chez qui elle me voyoit souvent; je faisois là les mêmes choses que chez M,ne de Montchevreuil ; jamais six heures ne me prenoient dans mon lit, et pendant que la maîtresse du logis ne se levoit qu'à midi, je donnois ordre à tout dans sa maison et mettois en train les tapissiers et ouvriers qui y étoient, leur aidant souvent quand je voyois qu'ils en avoient besoin.

Je me souviens que quand elle se maria, je fus si occupée d'elle que je m'oubliai entièrement et me laissai voir à toute la cour, qui vint à ses noces, aussi négligée et aussi lasse qu'une servante : on me mit promptement dans une chambre pour m'habiller à mon tour; et quand je rentrai, Mme de Montespan ni personne ne me reconnut, tant on me trouva différente de ce que Ton venoit de me voir, et tout cela, selon ma coutume, pour faire plaisir à mes amies et point par intérêt, car je n'en attendois rien, et j'étois bien éloignée en ce temps-là de croire que Mme de Montespan seroit, après Dieu, la première cause

de la haute fortune que j'ai faite. Elle étoit alors encore fort sage et disoit même, en parlant de Mme de la Valliôre : « Si j'étois assez malheureuse pour que pareille chose u m'arrivât, je me cacherois pour le reste de ma vie » ; mais nous avons vu, comme vous savez, qu'elle a pensé bien autrement depuis ce temps-là.

Pour en revenir à ce que je vous disois, si Mme de Montespan ne m'avoit pas connue de ce caractère infatigable et de bonne foi, elle ne m'auroit pas choisie pour l'emploi que le Roi me confia sous le dernier secret. Une dame de votre connoissance l étoit de leur confidence, et pour rien du monde je n'aurois voulu y être comme elle y étoit. Ils ne la choisirent pourtant pas pour l'exécution de leurs desseins ; ils me vinrent chercher pour cela au moment que je ne pensois certainement à rien de pareil. Cette sorte d'honneur assez singulier m'a coûté des peines et des soins infinis ; j'étois montée à l'échelle à faire l'ouvrage des tapissiers et ouvriers, parce qu'il ne falloit pas qu'ils entrassent; je faisois tout moi-même, les nourrices ne mettant la main à rien, de peur d'être fatiguées et que leur lait ne fut pas bon ; j'allois souvent à pied de nourrice en nourrice, déguisée, portant sous mon bras du linge, de la viande, etc.; je passois quelquefois la nuit, entière chez un de ces enfans qui étoit malade, dans une petite maison hors de Paris; je rentrois chez moi le matin par une petite porte de derrière, et, après m'être habillée, je montois en carrosse par celle de devant pour m'en aller à l'hôtel d'Albret ou de Richelieu, afin que ma société ordinaire ne s'aperçût de rien et ne soupçonnât pas seulement que j'eusse un secret à garder; je maigrissois à vue d'œil, mais on n'en pouvoit deviner la cause. Voilà comme Dieu se sert de tout pour accomplir ses desseins, et comme il nous conduit insensiblement

1 C'est Mme d'Heudicourt.

54 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

sans que nous nous en apercevions jusqu'où il veut nous mener.

Il faut, nous l'avons dit, recueillir soigneusement les témoignages contemporains qui permettent de contrôler ou de compléter ces souvenirs. M*10 Scarron semble s'être adonnée plus que jamais à la société de ses amis pendant l'hiver 1671-72, afin peut-être de mieux dissimuler son secret. On voyait sa faveur croissante à la cour, mais on ignorait son véritable rôle. Mme de Sévigné, si empressée à tenir sa fille au courant de toutes les intrigues, de tous les « dessous de cartes », n'en savait pas plus que les autres ; mais elle écrivait à Mme de Grignan le 13 janvier 1672 : « Nous soupons tous les soirs avec Mme Scarron. Elle a l'esprit aimable et merveilleusement droit ; c'est un plaisir de l'entendre raisonner sur les horribles agitations d'un certain pays qu'elle connaît bien » ; — il s'agit évidemment de la cour; — « c'est une plaisante chose que de l'entendre causer de tout cela. Ces discours nous mènent quelquefois bien loin, de moralité en moralité, tantôt chrétienne et tantôt politique. » (Grands écrivains, t. II, p. 464.) Et le 26 février suivant (ibid., p. 514.) : « Mme Scarron, qui soupe ici tous les soirs, et dont la société est délicieuse... ».

Cependant peu après, au printemps de cette même année 1672, c'est elle certainement que désigne Mme de Sévigné, en parlant d'une amie qui accompagne Mme de Montespan dans un voyage dont les circonstances ne sont pas équivoques : <( L'amant de celle que vous avez nommée l'incomparable ne la trouva point à la première couchée, mais sur le chemin, dans une maison de Sanguin au-delà de celle que vous connoissez. Il y fut deux heures; on croit quil y vit ses enfans pour la première fois. La belle y est demeurée avec des gardes et une de ses amies; elle y sera trois ou quatre mois sans en partir » (t. III, p. 54). Louis XIV partait pour la campagne de Hollande; il laissait Mme de Montespan enceinte. Elle quitta la cour en même temps que lui, mais s'arrêta au Génitoy, château isolé près de Lagny qui appartenait à Sanguin, maître d'hôtel du Roi. Mme Scarron l'y accompagna avec les deux enfants, et c'est elle que désigne Mme de Sévigné comme Vamie. Ce fut là que naquit, le 20 juin, le troisième enfant, le comte

deYexin. Plus occupée que jamais à son retour par ce nouveau fardeau, Mme Scarron ne réussit plus à concilier ses fonctions avec une vie dégagée en apparence de tous soins. Mme de Coulanges écrivait à Mme de Sévigné le 26 décembre 1672 : « Pour Mme Scarron, c'est une chose étonnante que sa vie; aucun mortel sans exception n'a commerce aveG elle. J'ai reçu une de ses lettres ; mais je me garde bien de m'en vanter, de peur des questions infinies que cela attire » (t. NI, p. 176). Le 20 mars 1675, Mme de Coulanges écrivait encore : « Nous avons enfin retrouvé Mme Scarron, c'est-à-dire que nous savons où elle est; car, pour avoir commerce avec elle, cela n'est pas aisé )) (t. IN, p. 195). Le mystère devenait toutefois très transparent, et le Roi, décidé à reconnaître ses enfants, n'imposait évidemment plus le même secret. L'acte de reconnaissance fut enregistré au Parlement le 20 décembre 1675. Dès avant cette date, les amis de Mme Scarron la savaient installée dans un bel hôtel où on allait la voir, mais avec discrétion. Dans une lettre du 4 décembre, Mmc de Sévigné raconte à sa fille qu'elle a soupe chez Mme de Coulanges avec l'abbé Testu et Mme Scarron : « Nous trouvâmes plaisant de l'aller remener à minuit au fin fond du faubourg Saint-Germain, fort au-dehà de Mme de la Fayette, quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne : une belle et grande maison où l'on n'entre point; il y a un grand jardin, de beaux et grands appartenons. Elle a un carrosse, des gens et des chevaux; elle est habillée modestement et magnifiquement, comme une personne qui passe sa vie avec des personnes de qualité. Elle est aimable, belle, bonne et négligée ; on cause fort bien avec elle. Nous revînmes gaiement à la faveur des lanternes. » (T. NI, p. 298.) Et le 25 décembre : « Mmo de Coulanges et deux ou trois amies sont allées voir le Dégel (on sait qu'elle désignait ainsi M,ne Scarron) dans sa grande maison. On ne voit rien de plus : je compte y aller un de ces jours et je vous en manderai des nouvelles ».

On s'explique donc que dès 1672 elle ait pu faire profiter son frère d'une faveur dont celui-ci, pas plus que les autres, ne savait alors la principale source. Charles d'Aubigné, plus âgé qu'elle d'une année seulement, après avoir été page chez M. de Neuillant, son parent, puis enseigne en 1655 dans le régiment dil de Mazarin, et lieutenant en 1661, devint successivement capitaine de cavalerie, gouverneur d'Amersforl en Hollande (place prise en juin 1672), puis de Belfort,de Cognac,

36 LETTRES DE Mme DE MALNTENON.

du Berry, etc. La suite de la correspondance mettra en pleine lumière ce fâcheux personnage, qui avait beaucoup du caractère, des vices et de l'esprit de son père, et qui ne cessa d'être pour M,ne de Maintenon un sujet de trouble, d'inquiétude et de déboires. La curieuse lettre de la page 16 l'a déjà montré.

A M. D'AUBIGNÉ, GOUVERNEUR D'AMERSFORT

Collection de S. M. le Roi de Hollande. — Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 21.

A Paris, ce 27 septembre (1672).

Je sens plus que je n'avois fait encore la joie de votre établissement depuis que j'ai reçu votre lettre du 12 de ce mois. Je suis ravie de vous voir content, et bien loin de me reposer là-dessus, je vais être plus vive que jamais sur votre fortune. Rien n'encourage tant à faire plaisir que lorsque l'on a affaire à des gens qui le sentent; ne pensez donc qu'à vous bien acquitter de votre devoir à Àmersfort, et laissez-moi le soin de vos affaires d'ici. J'ai parlé à M. de Louvois sur votre compagnie : il m'a dit qu'il la falloit garder encore quelque temps, et qu'ensuite on verra ce qu'on en fera. J'ai remercié tous les gens dont vous vous louez, et j'ai une grande impatience de voir M. de Saint-Pouanges, pour savoir de vos nouvelles particulières. Je suis ravie de vous voir tenant table, et le prie-Dieu me ravit; vous avez raison de croire que j'aurois plaisir de vous y voir et d'être témoin de votre gravité. Réjouissez- vous, mon cher frère, mais songez à votre salut; il y faut venir, et les honnêtes gens doivent y penser par un motif plus noble que celui de la peur. Je vous recommande les catholiques, et je vous prie de n'être pas inhumain aux huguenots. Il faut attirer les gens par la douceur, Jésus-Christ nous en a montré l'exemple.

Adieu ; je parlerai à Dandelot ; mais vous êtes bien

éloignés pour vous rejoindre. Je me porte fort bien ; que je sache de vos nouvelles le plus souvent que vous pourrez, et de longues lettres. Je reçois tous les jours des complimens pour vous, de mes amis et de nos parens; je me contente d'y répondre.

Adieu, mon cher frère, je vous embrasse de tout mon cœur.

Dès que les enfants du Roi furent reconnus, et que la déclaration royale fut enregistrée au Parlement (20 décembre 1675), la mission confiée à Mme Scarron cessa d'être secrète, et elle parut ouvertement à la cour comme faisant partie de la maison de Mme de Montespan. Quelle attitude observat-elle dans cette situation d'entière dépendance ? Quels mérites montra-t-elle dans l'exercice de ses fonctions, et quels furent ses rapports avec son étrange protectrice ? Comment s'accommoda-t-elle de la vie de cour ? s'en plaignit-elle sincèrement ? quelles perspectives d'avenir accepta-t-elle ? Lorsqu'elle eut la faveur croissante du Roi, de quelle nature fut cette faveur ? Quand commença l'éloignement entre elle et Mme de Montespan, puis la lutte ouverte?

Nous avons, pour répondre à ces questions, sa très précieuse correspondance avec l'abbé Gobelin, son confesseur depuis 166G; ses lettres au marquis de Villette, son parent, et à d'Àubigné, son frère; les témoignages de Mme de Sévigné, écho contemporain et fidèle, et les propres récits de la vieillesse de Mrae de Main tenon. Que la correspondance avec l'abbé Gobelin soit sincère, il n'y a pas lieu d'en douter : on y apporte de part et d'autre religion et confiance. L'abbé Gobelin parait avoir été un bon et saint prêtre, un peu faible, suffisamment accommodant (il se chargeait des charités de Mme de Montespan), et assez pénétra ut pour reconnaître et subir la supériorité d'esprit de celle qu'il devait diriger. M,D0 Scarron n'avait pas de raisons pour craindre son influence ou douter de son secret. Les preuves delà candeur de l'abbé Gobelin ne manquent pas. 11 deviendra nécessairement plus tard le confident du mariage .avec Louis XIV; nous le verrons tomber alors dans une confusion telle, que sa pénitente devra le rappeler à la sévérité de

58 LETTRES DE Mmc DE MAIINTENON.

ses fonctions, et le quitter enfin en lui conservant son affection et son respect. — L'abbé Gobelin, en mourant, légua ces lettres aux dames de Saint-Cyr; Languet de Gergy en fit faire en 1740 des copies en vue des Mémoires qu'il préparait. C'est d'après ces copies, qui font partie des papiers conservés au grand séminaire de Versailles, que nous donnons les pièces qui suivent.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 26.

Mars 1674.

Vous avez tant pris part à mes maux qu'il est bien juste que je vous dise que je me porte mieux, et que j'espère ne pas retomber, pourvu que j'aie toujours de certains soins de ma santé que ma délicatesse m'oblige de prendre, et qui me font autant de peine que mon mal même. Je ne sais point combien je serai à la cour: j'y suis venue avec des dispositions soumises qui durent encore, et je suis résolue, puisque vous l'avez voulu, de me laisser conduire comme un enfant, de tâcher d'acquérir une profonde indifférence pour tous les lieux et pour les genres de vie auxquels on me destinera, de me détacher de tout ce qui trouble mon repos, et de chercher Dieu dans tout ce que je ferai. Ce n'est pas que je sois bien propre à une dévotion toute intérieure et toute de contemplation ; les actions m'y auroient peut-être mieux conduite ; mais vous vous souviendrez, s'il vous plaît, que vous voulez que je demeure à la cour, et que je la quitterai dès que vous me le conseillerez. Écrivez-moi avec liberté; vos lettres me seront rendues sûrement.

Je vous supplie d'avoir la bonté de faire relier un de vos livres pour la messe1 avec du chagrin et des fer-

1 11 s'agit d'un petit volume de l'abbé Gobelin : Brève Intelligence de l'ordre des cérémonies de la messe.

moirs d'or tout unis, et de me l'envoyer dès que vous l'aurez. J'ai fait votre cour sur le soin que vous avez de nos enfans1, et sur le dessein que vous avez imaginé pour les fables d'Ésope; vous êtes fort bien avec eux; je crois aussi qu'ils mettent sur votre compte la douceur qu'ils me trouvent présentement. Dieu veuille qu'elle ne soit que sur le sien, et qu'en effet la déférence que j'ai pour vous et l'envie de trouver du repos ne soient pas les motifs qui me fassent agir.

Le P. Bourdaloue fait ici des merveilles. Notre duchesse 2 et moi nous nous voyons tous les jours. Ne m'oubliez jamais dans vos prières.

A M. DE VILLETTE, A NIORT s.

Lavallée, Correspondance générale, t. I, p. 180.

A Saint-Germain, ce 3 avril (1674)

Je ne vous ai pas mandé tout le chagrin que j'ai eu de ce qui s'est passé sur vos intérêts dans le temps quej'étois invisible4, parce que je hais tout ce qui est inutile.

1 La copie de Versailles met ici entre parenthèses : « les enfans du Roi ».

8 La duchesse de Richelieu.

3 Philippe le Valois, marquis de Villette, était fils de cette Mmc de Villettc qui avait été si secourante à la jeune Françoise d'Aubigné. Né en 1652, il servit d'abord dans l'armée, et, depuis 1672, dans la marine, où il se distingua. Il avait été élevé dans la religion réformée, qui était celle de ses parents. Ses Mémoires, fort intéressants pour les campagnes maritimes auxquelles il prit part, ont été publiés par Monmerqué dans la collection de la Société de l'histoire de France. Lavallée donne cette lettre d'après les Manuscrits de Mlle d'Aumale que possédait la Bibliothèque du Louvre, brûlée en 1871. Monmerqué cite la plus grande partie de la lettre, d'aprèa la même source, dans sa préface aux Mémoires de Villette, page vi.

4 C'est-à-dire lorsqu'elle élevait eu secret les enfants du Roi. Nous avons dit (pie la déclaration royale qui mettait, fin à ce secret était du

40 LETTRES DE Mmc DE MAIKTENON.

«l'ai parlé à M. de Seignelay i et lui ai demandé fort instamment de vous donner du moins tous les agrémens que vous pourriez désirer pour adoucir le chagrin où vous êtes. 11 m'a donné sa parole positive de vous accorder tout ce qui dépendra de lui et de songer à vos neveux de Saint-Hermine: prenez donc patience, et espérez qu'une autre année vous sera plus heureuse ; mais comptez que rien ne peut vous être si bon en ce pays-ci que de vous attacher à votre métier, comme si vous vouliez être un matelot. Il ne faut point être si actif, et ce qui paroîtroit propre à réussir pourroit très-bien nuire auprès de gens qui veulent que l'on sache se tenir en repos, et qui appréhendent plus que toutes choses les gens inquiets et intrigans.

Adieu, mon cher cousin ; je suis très-fâchée de pouvoir si peu, et étant très contente pour moi, je vois avec bien de la douleur que je suis peu utile à mes proches, dont vous êtes assurément ce que j'aime le mieux.

A M. L'ABBE GOBEL1N

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 50.

Ce lundi au soir, juillet (1674).

11 y a longtemps que j'ai envie de vous écrire ; mais les jours se passent dans un esclavage qui empêche de faire ce qu'on voudroit; je suis toujours assez triste, et les

20 décembre 1675. Cette lettre-ci ne peut donc pas être de 1675, comme l'a cru Lavallée. D'après les indications de Monmerqué, la copie ne donnait pas de millésime. On sait que les autographes n'en indiquent que très rarement.

1 Fils aîné de Colbert et né en 1651, il était déjà chargé, sous la direction de son père, du département de la marine. Voir sur son intéressant caractère P. Clément, Lettres de Colbert, III, Introduction.

choses prennent un air qui ne me convient pas. Je n'ai pas assez cle pouvoir sur moi pour n'en point souffrir, et c'est quelque progrès que j'ai fait d'avoir ôté l'impatience et de n'avoir plus que la douleur. Je fais mon possible pour me consoler avec Dieu, et je suis dans une situation plus douce que je n'avois espéré. Je fis hier mes dévotions, n'ayant pu les faire le jour de la Visitation ; je me confessai à un homme qui ne m'entendoit point, et qui m'assura que je ne lui disois pas un péché : je suis sûre que vous en auriez jugé autrement.

Voilà le compte que je vous dois de mes affaires spirituelles, passons aux temporelles. J'ai une extrême envie d'acheter une terre, et je n'y puis parvenir. M. de Montchevreuil est à Paris, et je l'ai prié d'y travailler, et de s'instruire de ce qui est à vendre. Je vous prie de le voir et de joindre toute l'amitié que vous avez pour moi pour me servir en cette occasion ; car il n'y en aura jamais une plus importante pour mon repos.

Si vous voyez Mme de Richelieu, excitez-la à presser les gens à qui j'ai affaire à songer un peu à mon établissement1.

Le Ragois, votre neveu2, me défend de lui faire réponse, et il me fait grand plaisir, car je n'en aurois jamais eu la hardiesse. J'ai lu sa lettre avec le plus grand plaisir du monde; je serois bien aise qu'il m'en écrivît une que je pusse montrer, car j'ai une grande passion pour que son mérite soit connu ici. Il faut que ce soit un simple remerciement de ce que je lui ai fait voir mes princes et Versailles ; qu'il loue tout ce qu'il a vu et

1 Le Roi et Mmc de Montespan lui avaient promis un présent de 100 000 livres.

- 11 s'agit de l'abbé Claude Le Ragois. Mm6 de Maintenon le fit nommer précepteur du duc du Maine ; il composa {tour l'éducation du jeune prince Yinstruction sur Vkistoirc de France et sur l'histoire romaine, ouvrage qui, longtemps en vogue dans les maisons d'éducation, eut un grand nombre d'éditions.

42 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

qu'il dise quelque chose sur l'éducation, et tout cela simplement et sérieusement. Je connois le goût de ce pays, c'est pourquoi je prends la liberté de vous dire ce qu'il faut. Je vous prie de me faire faire des copies de tout ce que vous et M. votre neveu avez écrit sur l'histoire de France, et qu'il fasse quelque chose d'aussi succinct sur l'histoire romaine ; mais que vos copies soient de cette belle écriture dont vous usez quelquefois. Écrivez-moi amplement par M. l'aumônier.

A M. L'ABBE GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 56.

1er août 1G74.

Je suis bien persuadée que je ne pouvois mettre mes affaires en meilleures mains que dans les vôtres, et qu'étant mon ami autant que vous l'êtes, et aussi bien informé de l'intérêt que j'ai d'acheter une terre, vous ne perdriez pas de temps pour m'en faire trouver une. Quelque soin que vous y preniez, je n'en aurai pas sitôt; on a de la peine à trouver ce qu'on cherche, et les gens de qui je dépends ne me paroissent guère pressés de m'établir. Cependant il faut s'éclaircir de la manière dont ils sont pour moi, en leur proposant quelque chose de présent et de solide.

Mme la duchesse de Richelieu et Mme de Montespan traitent présentement d'un mariage pour moi qui pourtant ne s'achèvera pas; c'est un duc assez malhonnête homme et fort gueux1, et ce seroit une source de déplaisirs

1 Les Mémoires des dames de Sainl-Cyr disent, en effet (p. 19), qu' « on voulut la marier au vieux duc de Yillars; peut-être la pensée en étoit-elle venue à Mmc de Montespan pour s'en défaire plus honnêtement; elle refusa ce mariage »

et d'embarras qu'il seroit imprudent de s'attirer; j'en ai déjà assez dans une condition singulière et enviée de tout le monde, sans en aller chercher dans un état qui fait le malheur des trois quarts du genre humain. Cependant je n'ai point rompu la négociation, car je seroisbien aise que Mme de Richelieu voie la froideur et l'indifférence de Mme de Montespan sur tout ce qui regarde mes affaires essentielles.

[Je vous ai envoyé de l'argent1 par Mme de Coulangesr pour payer le premier quartier de la pension de Toscan, et pour avancer quelque chose à Mme Loiselle; il en faudra faire des mémoires différens, car c'est Mme de Montespan qui paye pour le petit garçon, et ce sera moi qui aurai soin de cette pauvre femme.]

M. le duc du Maine est toujours malade ; mais je n'y vois point encore de péril. Je ne laisse pas d'être affligée,, et c'est toujours terrible de voir souffrir ce que l'on aime. Je sens avec beaucoup de douleur que je n'aime pas moins cet enfant ici que j'aimois l'autre2, et cette foiblesse me met en si mauvaise humeur, que j'en ai pleuré lant que la messe a duré; rien n'est si sot que d'aimer avec cet excès un enfant qui n'est pas à moi, dont je ne disposerai jamais, et qui ne me donnera dans la suite que des déplaisirs qui me tueront et qui déplairont aux gens à qui il est. En vérité, il y a bien du mauvais sens à demeurer dans un état si désagréable ; il faut être bien esclave de l'usage pour n'oser innover une conduite qui me mettroit en repos. Voilà trop parler de moi, et pour en finir le discours, trouvez bon que je vous dise que je ne comprends pas le scrupule où vous me paroissez être d'avoir fait deux voyages à Versailles. Si vous

1 Ce paragraphe, donné par Lavallée d'après les Manuscrits des Dames de Saint-C\jr, dit-il, ne se trouve pas dans la copie du recueil de Versailles intitulé Lettres édifiantes, que nous suivons.

a Le premier enfant de M,nc de Montespan, mort en 1072.

44 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

croyez que j'y puisse demeurer en conscience, il sera difficile que vous n'y veniez pas quelquefois; et ne rompant pas avec moi, il faudra bien me venir chercher où je suis. J'entends mieux le regret où vous êtes de me conduire si lentement à Dieu, et je mène une vie à donner peu de plaisir et à faire peu d'honneur à mon confesseur. Ce n'est pas que je fasse plus mal qu'à Paris, au contraire, je pense plus à mon salut; il est vrai que ce ne sont que des pensées inutiles, et que le même esprit d'extrémité qui me fait désirer de quitter la place où je suis, parce qu'on m'y trouble, me fait abandonner tout usage de piété, parce que je ne règle pas ma vie comme je le voudrois. Je n'ai point oublié de faire mes dévotions à la Magdelaine, j'en ai eu une assez grande envie; mais soit raison ou tentation, j'ai cru qu'il y avoit une manière d'hypocrisie à communier ici plus souvent que je ne faisois à Paris. Si vous voulez me donner une règle là- dessus, vous me ferez plaisir. Dites-moi aussi votre avis sur la médianoche1 ; je suis bien aise de la faire avec le Roi, si vous jugez qu'il n'y a point de mal, et s'il y en a, je n'hésiterai plus à ne m'y pas trouver.

Vous devriez vous faire un grand scrupule des louanges que vous me donnez et de celles qui me viennent de vous par M. Le Ragois. L'estime des gens d'aussi bon goût ne sauroit être indifférente et ne llatte que trop la vanité d'une personne pétrie de gloire et d'amour-propre. Je vous demande pardon de vous avoir fait lire si longtemps ; on a bien des choses à dire à un homme en qui on a toute sorte de confiance.

1 Repas de minuit (média nox, mezza notte). On appelait ainsi le repas en gras que l'on faisait immédiatement après un jour maigre. C'était ce qu'on appelle encore dans le peuple, surtout après la messe de minuit de la le te de Noël, le réveillon.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, 1. 1, p. 18.

(Août 1674.)

Les froideurs que l'on a pour moi ont augmenté depuis que vous êtes parti, et mes amis s'en sont aperçus et m'ont fait des compiimens sur ma disgrâce. J'en parlai hier au matin à Mme de Montespan, et je lui dis que je priois le Roi et elle de ne point regarder la mauvaise humeur où je leur paroissois comme une bouderie contre eux; que c'étoit quelque chose de plus sérieux, et que je voyois, à n'en pouvoir douter, que j'étois très mal avec elle et qu'elle m'avoit brouillée avec le Roi. Elle me dit sur cela de très mauvaises raisons, et nous eûmes une assez vive conversation, mais pourtant fort honnête de part et d'autre. Ensuite j'allai à la messe, et je revins dîner avec le Roi. On rendit compte de ce qui se passoit à M. de Louvois, et on me l'envoya le soir pour me faire entendre raison ; il me parut qu'il entendoit les miennes, et je les lui expliquai, avec peut-être trop de sincérité : vous savez qu'il ne m'est pas possible de parler autrement. Enfin, la conclusion fut que j'emploierois encore quelque temps à tâcher de me raccommoder de bonne foi. Je lui promis ce qu'il voulut, et Mme de Montespan et moi devons nous parler ce matin; ce sera de ma part avec beaucoup de douceur; cependant je demeure ferme dans le dessein de les quitter à la fin de l'année, et je m'en vais employer ce temps-là à prier Dieu qu'il me conduise à ce qui sera le meilleur pour mon salut. Faites-en de même, je vous en conjure. J'ai trop de marques de voire amitié pour douter de l'intérêt que vous prenez à ce qui se passe, je vous en rendrai compte avec sein. Mes complimens à M. Le Ragois ; il me semble que je l'ai reçu 1res-

Ai) LETTRES DE M™ DE MAINTENON.

mal la dernière fois qu'il vint ici ; vous savez le trouble où j'étois, et je vous prie que je n'en sois pas plus mal avec lui.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. il.

1er septembre 1G74.

Je souffre d'être depuis si longtemps sans commerce avec vous; mais quand je veux vous écrire, je ne trouve rien à vous dire que je ne vous aie écrit bien des fois. Je suis accablée de mélancolie; on tue ces pauvres enfans sans que je puisse l'empêcher; la tendresse que j'ai pour eux me rend insupportable à ceux à qui ils sont, et l'impossibilité que j'ai de cacher ce que je pense me fait haïr des gens avec qui je passe ma vie, et auxquels je voudrois ne pas déplaire, quand ils ne seroient pas ce qu'ils sont. Voici une période un peu longue, c'est que la matière ne s'épuise pas aisément, et vous n'en êtes pas quitte. Je me suis résolue quelquefois à ne pas tant mettre de vivacité à ce que je fais, et à laisser ces enfans à la conduite de leur mère; mais j'entre en scrupule d'offenser Dieu par cet abandonnement, et je recommence à prendre des soins qui augmentent mon amitié, et qui, en me renfermant avec eux, me fournissent mille occasions de douleur et de chagrin. Voilà l'état où je suis, qui est plein de trouble ; rien ne peut me mettre en repos que de me voir un établissement, et je n'y puis parvenir.

Voyez quelquefois M. Viette pour le presser, je vous en supplie, et priez Dieu qu'il me donne la force de le servir malgré l'abattement et l'agitation où je suis ; ce sont deux états fort différais qui partagent ma vie, et qui sont, comme vous savez mieux que moi, fort opposés à la paix

et à la vigilance qu'il faut pour le salut. Dieu soit loué de tout! je n'aurois peut-être jamais pensé à lui, si j'avois été plus satisfaite des hommes.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, 1. 1, p. 53.

A Versailles, ce 3 septembre (1674).

M. l'aumônier de M. le duc du Maine m'a dit que vous ne vouliez pas venir ici sans mon consentement ; je ne sais pourquoi vous apportez toujours ce retardement au plaisir que j'ai de vous voir, étant aussi persuadé que vous devez l'être qu'il n'y a point du temps à prendre pour vous avec moi; venez donc, sûr de me trouver prête à vous entretenir et à vous donner à dîner. En attendant, voyez, je vous conjure, la mère supérieure des Hospitalières, et tâchez d'obtenir d'elle de recevoir à la Roquette1 une demoiselle que j'y voudrois mettre pour quelque temps; c'est la sœur de M1Ie de la Harteloire2 qui est auprès de moi, et que je crois que vous connoissez; je l'avois donnée à Mme de Montespan, qui l'a ôtée pour me fâcher; je cherche à la placer, et, en attendant, je l'avois mise chez Mmc de Lencosme; mais elle s'en va en Touraine : ainsi il faut mettre cette fille ailleurs. C'est une créature sans façon ni pour le logement, ni pour la nour-

1 Sur l'emplacement actuel de la prison de la Roquette s'élevait, fondé en 1636, le couvent, des Hospitalières de la Charité Notre- Dame; il avait, remplacé l'ancien hôtel de Bel-Esbat, qui appartenait à Henri III.

- M,lc de la Harteloire était, une parente de Scarron, pauvre et de mauvaise santé. On verra souvent son nom revenir, carM^ de Maintenon ne cessa de s'en occuper avec beaucoup d'affection et do dévouement.

riture; et c'est assez pour vous le faire voir que de dire qu'elle est réduite à servir. La pension ne peut être considérable, et je ne leur laisserai1 que peu de temps. Je sais les difficultés raisonnables qu'elles ont de recevoir de grandes filles; mais celle-là ne verra que son frère ou sa sœur et ne sortira point du tout : j'espère dans leur amitié pour moi et à la déférence qu'elles ont pour vous. Adieu, monsieur, j'ai grande envie de vous entretenir.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 56.

Ce 13 septembre, à 10 heures du soir (1674).

Mnie de Montespan et moi nous avons eu aujourd'hui une conversation fort vive; et comme je suis la partie souffrante, j'ai beaucoup pleuré, et elle en a rendu compte au Roi, à sa mode. Je vous avoue que j'ai bien de la peine à demeurer dans un état où j'aurai tous les jours de ces aventures-là, et qu'il me seroit bien doux de me remettre en liberté. J'ai eu mille fois envie d'être religieuse, et la peur de m'en repentir m'a fait passer par-dessus des mouvemens que mille personnes auroient appelés vocation. Je meurs d'envie il y a sept mois de me retirer, et la même peur m'empêche de le faire; c'est une prudence bien timide, et qui me fait consumer ma vie dans d'étranges agitations. Songez-y devant Dieu, je vous en conjure, et considérez un peu mon repos. Je sais bien que je puis faire mon salut ici ; mais je crois que je le pourrai encore plus sûrement ailleurs. Je ne saurois comprendre que la volonté de Dieu soit que je souffre de Mme de Montespan. Elle est incapable d'amitié, et je ne

1 Pour : je ne la leur laisserai.

puis m'en passer; elle ne sauroit trouver en moi les oppositions qu'elle y trouve sans me haïr; elle me redonne au Roi comme il lui plaît, et m'en fait perdre l'estime ; je suis donc avec lui sur le pied d'une bizarre qu'il faut ménager1. Je n'ose parler au Roi directement, parce qu'elle ne me le pardonneroit jamais; et quand je lui parlerois, ce que je dois à Mme de Montespan ne me peut permettre de parler contre elle; ainsi, je ne puis jamais mettre aucun remède à ce que je souffre. Cependant la mort vient, et vous et moi aurons un grand regret à un tel oubli du temps passé.

Mme de Montespan trouve quelque raison à accorder à ces bons Pères qu'ils soient chargés de la fondation en cas que la maison de Saint-Joseph se détruise; mais elle ne veut pas se rendre sur ce qu'elle pourroit être transférée5.

1 Toute cette première moitié de la lettre est citée à peu près textuellement dans les Souvenirs deMmede Caylus. Remarquons à cette occasion son témoignage : « Je rapporterai quelques fragmens des lettres de l'abbé Gobelin. On y verra mieux que je ne pourrois l'exprimer et ce qu'elle eut à souffrir et quels étoient ses véritables sentimens. Il est vrai qu'il seroit à désirer que ces lettres fussent datées : mais les choses marquent assez le temps où elles ont été écrites. » Nous donnons ici, mais sans en garantir l'exactitude, en la contestant même quelquefois, les dates qui se trouvent dans les copies manuscrites de Versailles.

2 Mmo de Montespan faisait au couvent des Dames de Saint-Joseph la fondation d'une lampe pour la chapelle du Saint-Sacrement. Au milieu du scandale de sa faveur, elle ne laissait pas d'accomplir certaines œuvres de piété et de charité. Elle était la bienfaitrice de ce couvent de Saint-Joseph, situé au faubourg Saint-Germain, entre la rue de Grenelle et la rue Saint-Dominique, près de l'abbaye de Panthemont. Au cas où le couvent ne subsisterait pas, la fondation devait être transportée aux Jacobins de la rue Saint-Dominique.

50 LETTRES DE Mme DE MAINTENUS.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 64.

Ce 16 septembre 1074.

Quelque différentes que mes lettres vous paraissent, je puis vous assurer qu'il y a sept mois1 que je pense la même chose. Comme je vous parle toujours sincèrement, je ne vous dis point que c'est pour servir Dieu que je voudrois quitter le lieu où je suis : je crois que je puis faire mon salut ici et ailleurs; mais je ne vois rien qui nous défende de songer à notre repos et à nous tirer d'un état qui nous trouble à tout moment. Je me suis mal expliquée si vous avez compris que je pense à être religieuse, je suis trop vieille pour changer de condition, et selon le bien que j'aurai, je songerai à m'en établir une pleine de tranquillité.

Mme de Richelieu est présentement avec Mme de Montespan pour tâcher de la faire expliquer sur ce que je puis espérer. Si, par la mauvaise humeur où l'on est pour moi, on se«tient exactement aux cent mille francs, je ne crois pas devoir les mettre à une terre; nous verrons ce que nous ferons. Je me consomme de chagrin et de veilles, je sèche à vue d'œil, et j'ai des vapeurs très-mélancoliques. M. le duc du Maine se porte mieux, et les autres sont en parfaite santé.

Je vous donne le bonjour et je vous prie de croire que je suis aussi sensible que je le dois à toutes les bontés que vous avez pour moi ; elles font ainsi toute ma consolation, et je ne vous accuse plus de dureté.

Elle se considère comme faisant partie de la cour depuis la déclaration du 20 décembre 1675.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 60.

Samedi au soir (fin septembre 1674) '.

Il est vrai que j'ai été dans une extrême tristesse les premiers jours que j'ai été ici; il me semble que je le suis moins présentement; je passe les heures comme des momens quand je laisse aller mon imagination aux châteaux en Espagne, et je me fais des retraites plus ou moins sévères, selon l'état où sont mes affaires. Ne vous alarmez pourtant pas, il n'y en a aucune dont vous ne soyez, et je ne songe point du tout à vous échapper. J'avois dans la tête trois affaires, dont il y a déjà deux de faîtes; ce sont des avis que j'ai demandés et obtenus, et sur lesquels le Roi me donnera quelque somme2; je ne sais pas encore ce que ce sera. L'autre, c'est un mariage pour mon frère, qui est en assez bon chemin. Je deviens

1 La Saint-François, qui est du 4 octobre, est mentionnée comme prochaine dans cette lettre et la suivante. Lavallée place donc à tort cette lettre en juillet.

2 Mme Scarron obtint précisément vers ce temps, pour elle et pour son frère, plusieurs concessions avantageuses. Parmi les faveurs que le Roi distribuait aux personnes de sa cour étaient des privilèges sur certaines industries. Celui qui avait fait une invention n'obtenait le droit de l'exploiter que moyennant une redevance à la personne favorisée ou bien un partage de bénéfices. On trouve dans la Correspondance administrative de Louis XIV, publiée par M. Depping, un privilège à M"" ScaiTon pour la construction de fours et fourneaux : il est daté du 30 septembre 1074. La suite de sa vie montrera un désintéressement complet; jamais personne en crédit ne coûta moins à un roi. Mais, en ce moment, elle ne pensait qu'à quitter la situation qu'elle avait acceptée, à obtenir, par des avantages conformes aux mœurs du temps, le légitime salaire qui la mettrait à l'abri de la gêne et lui permettrait de vivre selon sa condition. Kilo n'avait pas à compter sur la générosité de Mmc de Montespan, qui obtenait cependant, elle, bien d'autres affaires. Cette maîtresse avait un vaisseau à elle, le Hardi, armé aux frais de L'État, qui faisait la course à son profit, et le reste.... Voir P. Clément, Lettres de Colbcrt, t. III, pièce n° 487.

52 LETTRES DE Mmc DE MAINTENUS.

la plus intéressée créature du monde, et je ne songe plus qu'à augmenter mon bien; ce n'est pas sans scrupule du côté de l'honnêteté, et j'ai de la peine à presser des gens de me faire des grâces, quand je pense que ce n'est que pour les quitter. Cependant je m'y trouve plus résolue que jamais, et rien ne me paroît si difficile que de demeurer dans l'état où je suis.

Mme de Montespan vous envoie mille francs par Mme la duchesse de Richelieu pour la fondation de la lampe; si vous en avez à meilleur marché, à la bonne heure. Je ferai mon possible pour aller à la Saint-François, à Paris, faire mes dévotions; c'est une coutume que j'ai depuis longtemps, et où je n'ai garde de manquer; il seroit à désirer que ce ne fût pas l'habitude qui m'y eût fait penser.

Nos princes sont en parfaite santé et cassent avec beaucoup de plaisir ce que vous leur avez envoyé1. La belle madame s'en est jouée tout un matin. M. l'aumônier est bien reconnaissant de peu de chose, je voudrois pouvoir faire plus de bien que je ne lui en fais, il est très-bon homme.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, 1. 1, p. 60.

(Fin septembre ou commencement d'octobre 1674.)

J'avois une grande impatience de vous apprendre que le Roi m'a encore donné cent mille francs, et qu'ainsi en voilà deux cents que j'ai à votre service. Je ne sais si vous êtes content de cet établissement : pour moi je le suis, et je changerois bien de sentimens si jamais je leur demande un sol. Il me semble que voilà du bien pour le

1 II s'agit évidemment de quelque jouet d'enfant.

nécessaire, et tout le reste n'est plus qu'une avidité qui n'a point de bornes. 11 ne faut point dire ce nouveau bienfait, j'ai des raisons pour le taire : Mmo de Richelieu et l'abbé ! le savent. Je suis résolue à acheter une terre auprès de Paris. J'attends des nouvelles de M. Viette pour en aller visiter, et je voudrois joindre ces petits voyageslà avec la Saint-François.

Je ne change point sur l'envie de me retirer; je suis inutile ici et pour moi et pour les autres; on nourrit trèsmal ces enfans; il faut renoncer à ce pays ici, où il faut agir et parler contre sa conscience; vous savez lequel des deux partis m'est le plus aisé. Recommandez tous mes desseins à Dieu et me croyez autant à vous que j'y suis.

A M. L'ABBE GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 75.

(Octobre 1674.)

L'affaire des Hospitalières a été très-bien conduite, et je vous en remercie de tout mon cœur ; vous serez averti quand on voudra y mettre cette fille.

Je donnerai le contrat 2, et il ne tiendra pas à moi que vous n'en ayez réponse dès demain ; mais la dissipation des dames de la cour est grande, et je ne pourrai presser celle à qui nous avons affaire. Le vilain endroit de la fondation sera le poids de la lampe : il n'y en eut jamais une si légère et je crois qu'il sera nécessaire de la remplir de sable pour empêcher que l'air ne l'agite3.

1 Elle veul parler probablement de l'abbé Testu, familier intime de l'hôtel de Richelieu.

- Pour la fondation de la lampe.

3 On voit que M,no de Montespan mettail de la parcimonie à ses fondations religieuses : c'est ce qui est relevé ici avec ironie,

54 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, 1. 1, p. 78.

(Novembre 1G74.)

Je ne sais si votre lettre vous a beaucoup coûté; mais j'espère qu'elle me sera utile; du moins je suis fort touchée présentement des réflexions qui y sont, elles m'ont paru solides et nouvelles. Je suis toujours dans la même situation et je tâche d'en faire le meilleur usage que je puis. Priez Dieu pour moi, je vous en conjure, et me conservez une amitié dont j'espère que je jouirai quelque jour plus tranquillement et plus utilement que je ne fais.

Il ne tiendra pas à moi que je n'aie Maintenon, je m'en repose sur M. Viette à qui j'ai donné pleins pouvoirs.

M. le duc du Maine a la fièvre double quarte, M. le comte de Vexin a un vomissement et un dévoiement, et Mllc de Nantes vient de retomber malade ; je me partage entre eux, et les sers comme une femme de chambre, parce que toutes les leurs sont sur les dents.

Mes complimens à M. Le Ragois; l'état où est le petit duc fait oublier tous les projets qu'on faisoit pour son éducation; il faut espérer qu'il ne sera pas toujours malade.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 69.

(Novembre 1G74.)

Il est vrai, monsieur, que l'épreuve que le médecin andois fait sur M. le duc du Maine1 m'a mise dans

1 Le duc du Maine avait eu, à l'âge de trois ans, des convulsions à la suite desquelles sa santé devint très débile; même une de ses Jambes se tourna, de façon qu'il ne pouvait marcher.

d'étranges agitations, et que je ne me remets pas des frayeurs que je crois que l'on peut avoir avec raison pour la suite des remèdes qu'il avale ; mais je puis vous assurer avec vérité qu'aucun état ne peut me rendre insensible h la* continuation de votre amitié, et que je vois avec beaucoup de joie que vous ne m'avez point oubliée, que vous vous souvenez de ce que je pense, et que vous y prenez intérêt. Je vous dirai là-dessus la même chose, qui est la douleur où je suis de ne pas profiter de la bonté particulière que vous avez pour moi ; j'aurois eu lieu d'espérer que, jointe à la charité que vous avez pour tous, vous m'auriez menée loin dans le chemin où il est important d'avancer, et dans lequel vous croyez bien que je fais peu de progrès. Je suis toujours dans le trouble où vous m'avez vue tant de fois, et vous verrez par les suites que je ne suis pas seule de mon opinion sur ce pays-ci. Priez Dieu pour moi, je vous en supplie, et me croyez votre très-humble servante.

A M. D'AUBIGNÉ, A BELFORT

Collection de S. M. le Roi de Hollande.

A Saint-Germain, ce 10 novembre 1674.

Je ne sais si Des Rolines, qui est très-bien informé de tout ce que je fais, vous aura mandé que j'achète une terre ; mais il fie suit peut-être pas encore que c'est Maintenon, et que le marché en est fait à deux cent cinquante mille francs. Elle est à quatorze lieues de Paris, à dix de Versailles et à quatre de Chartres; elle est belle, noble, el vaut dix à onze mille livres de renies. Voilà une retraite qui sera votre pis-aller. Vos affaires ne vont pas si bien que les miennes : votre future épouse esl très-opiniâtre, et ne se rend ni à la persuasion de nos amis, ni à l'auto-

56 LETTRES DE Mme DE MÀINTENON.

rite de ses parens ; je ne me suis point encore rebutée, et peut-être en viendrons-nous à bout1.

M. de Louvois est toujours malade; mais le Roi a entendu parler de ce que vous demandez pour votre compagnie de cavalerie; je crois qu'il en ordonnera ce qui lui plaira, et que l'on ne vous refusera pas ce que l'on pourra vous accorder.

Adieu; j'ai bien envie de savoir votre guerre finie pour tenter de demander un congé pour vous2. J'espère que l'hiver ne se passera pas sans vous voir. Je me porte fort bien; mes princes sont toujours malades; le petit duc parle souvent de vous.

A M. LABBE GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 90.

Ce 7 janvier 1075.

Il y a bien longtemps que je n'ai reçu de vos nouvelles, et quoique Ton fasse ici une vie très-dissipée, je sens toujours avec chagrin la rareté de notre commerce; je meurs de peur d'en perdre tout le fruit que j'en espérois dans le temps que je puis l'avoir, et de vous perdre quand je me serai mise en état de vous voir plus souvent Voilà vous faire envisager votre mort assez franchement; mais je crois que vous n'en aurez pas peur.

Je ne puis vous dire de mes nouvelles sans tomber dans des redites continuelles; je suis toujours dans les

1 Ce mariage ne se fit. point. 11 en sera de même pour plusieurs autres négociations matrimoniales que Mmc de Maintenon commencera pour son frère, et que les bizarreries de d'Aubigné feront échouer. Nous ne pouvons donner toutes les lettres relatives à ces épisodes, assez peu intéressants.

2 II s'agit de la guerre en Alsace, dans laquelle d'Aubigné se conduisit assez habilement pour seconder les mouvements de Turenne.

mêmes sentimens et dans les mêmes résolutions. Il faut attendre le temps du voyage de Baréges, et le faire si le petit duc le fait. Il se porte mieux et le petit comte aussi; la princesse est malade, sans que toute la Faculté puisse dire si elle a la petite vérole ou si elle ne Ta pas. Tout le reste va son chemin : l'affaire de Maintenon est conclue, et on paye journellement les créanciers; j'ai grande envie d'y aller; mais les maux de ces enfans me retiennent. Je me recommande à vos prières.

A M. L'ABBE GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 93.

Ce 15 janvier 1675.

J'avois plus d'impatience de vous dire des nouvelles de Maintenon que vous n'en sauriez avoir d'en apprendre. J'y ai été trois jours qui, sans exagération, m'ont paru un moment. C'est une assez belle maison, un peu trop grande pour le train que j'y destine, dans une agréable situation, et qui a de fort beaux droits; enfin j'en suis très satisfaite et je voudrois y être. Il est vrai que le Roi m'a donné le nom de Maintenon.

Vos doreurs sont bien reconnoissans; leur présent ira dans mon château dont je suis présentement tout occupée. Je vous prie de songer à me prescrire quelque chose pour le carême; je me trouvois mieux de l'Avent que je n'ai fait depuis, et la fidélité que j'avois à ne pas manquer à ce que vous m'aviez ordonné me faisoit prier Dieu plusieurs fois par jour.

Je verrai assurément Mme de la Paillerie et fort aisément si elle vient le matin. Nos princes ne sont ni fort bien ni fort mal. Si vous venez ici, je serai fort aise de vous y

58 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.

voir. J'irai demain à Paris pour un moment, mais j'y retournerai dans peu de jours1.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 156.

1G75 (février).

Mme de Coulangesm'a dit que vous aviez pensé mourir; •et quoique je ne Taie sa qu'après que votre mal a été passé, je ne laisse pas d'en être affligée, et d'appréhender les sujets de vos maux qui deviennent, ce me semble, bien fréquens. Je suis fort intéressée à votre conservation, et j'envisage avec tant de plaisir de me retrouver dans quelque temps entre vos mains que je serois inconsolable si vous me manquiez.

Il se passe ici des choses terribles entre Mme de Montespan et moi; le Roi en fut hier témoin, et ces demêléslà, joints aux maux continuels de ces enfans, me mettent dans un état que je ne pourrai soutenir longtemps. Dieu soit loué de tout ! ne m'abandonnez pas, écrivez-moi cjuelquefois, je vous en conjure.

Mme de Caylus, dans ses Souvenirs, cite ces lignes en même temps que celles d'une lettre du 15 septembre 1674, relative à une autre scène semblable (Collection Michaud et Poujoulat, p. 457). Elle ajoute ce commentaire :

« C'est apparemment à cette lettre qu'il faut rapporter ce

1 La lettre précédente, du 7 janvier 1675, était encore signée : D'Aubigné, veuve Scarron. Cette lettre-ci et les suivantes sont généralement signées : Maintenon. 11 faut remarquer toutefois que le .simple paraphe bien connu de ceux qui ont vu ses lettres autographes lui sert très souvent à lui seul de signature, et que, même après 1675. elle signe encore parfois d'Aubigné ou F. d'Aubigné.

que j'ai ouï raconter à Mme de Maintenon : Qu'étant un jour avec Mmc de Montespan dans une crise la plus violente du inonde, le Roi les surprit en les voyant toutes deux fort échauffées : il demanda ce qu'il y avoit. Mrac de Maintenon prit la parole d'un grand sang-froid et dit au Roi : « Si votre Majesté (( veut passer dans cette autre chambre, j'aurai l'honneur de le « lui apprendre. » Le Roi y alla : Mme de Maintenon le suivit et Mme de Montespan demeura seule. Sa tranquillité en cette occasion paroît très-surprenante, et j'avoue que je ne la pourrois croire s'il m'étoit possible d'en douter.

(( Quand Mmc de Maintenon se vit tête à tête avec le Roi, elle ne dissimula rien ; elle peignit l'injustice et la dureté de Mme de Montespan d'une manière vive, et fit voir combien elle avoit lieu d'en appréhender les effets. Les choses qu'elle citoit n'étoient point inconnues du Roi, mais comme il aimoit encore Mmc de Montespan, il chercha à la justifier et, pour faire voir qu'elle n'avoit pas l'âme si dure, il dit à Mme de Maintenon : û Ne vous êtes-vous pas aperçue que ses beaux yeux se remplis- « sent de larmes lorsqu'on lui raconte quelque action généreuse (( et touchante? »

De son côté Mmc de Sévigné racontait h sa fille, quelques mois plus tard, ce qui avait transpiré de ces scènes violentes dans l'ancien cercle d'amis de Mmc Scarron : « Je veux, ma bonne, vous faire voir un petit dessous de cartes qui vous surprendra : c'est que cette belle amitié de Mme de Montespan et de son amie qui voyage l est une véritable aversion depuis près de deux ans. C'est une aigreur, c'est une antipathie, c'est du blanc, c'est du noir. Vous demandez d'où vient cela? C'est (pie l'amie est d'un orgueil qui la rend révoltée contre les ordres de l'autre. Elle n'aime pas obéir, elle veut bien être au père, mais pas à la mère.... Ce secret roule sous terre depuis plus de six mois ; il se répand un peu, je crois que vous en serez surprise. »

1 Mmu de Maintenon, à la date de cette lettre (7 août 1G75), conduisait le duc du Maine àBarèffes.

CO LETTRES DE Mmc DE MA1NTENON.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 00.

23 février 1675.

Ce n'est point moi qui ai chargé M. l'aumônier de vous convier à venir; mais je ne puis m'y opposer, et quoique je songe plus à votre commodité qu'à mon plaisir, ce seroit outrer la discrétion si j'exigeois de vous que vous n'y vinssiez pas. L'aumônier, qui vous aime et qui ne hait point à se faire voir dans le cabinet de Mme de Montespan, lui dit l'autre jour que vous aviez envie de venir, et que je vous empêchois; vous savez ce qui en est, mais il est vrai que je trouverois fort inutile de vous le demander, n'étant pas maîtresse ni du lieu ni d'une heure pour vous recevoir; il pourra fort bien arriver que vous ferez dix lieues pour nous voir tous un moment. Si après vous avoir montré les incommodités, vous voulez vous y exposer, je serai sûrement bien aise de vous voir.

Je voudrois bien obéir à ce que vous me prescrivez pour ce carême; je ne pourrai éviter d'y faire quelques transpositions, car je n'ai pas un moment le matin, et je ne puis qu'entendre la messe. Ce que vous me demandez sur mes habillemens n'est pas non plus trop facile : je ne porte point de couleur; mais je suis pleine d'or, et il faudroit que je me fisse faire des habits tout exprès. Mandez-moi si les trente sols par jour que vous m'ordonnez doivent être distribués ici ; car le curé prétend que mes obligations sont présentement à Maintenon.

J'ai fait mes dévotions aujourd'hui et j'ai entendu une belle déclamation du P. Mascaron1 : il divertit l'esprit et ne touche pas le cœur, et son éloquence même choque

1 Le P. Mascaron, de l'Oratoire, avait déjà osé, dans un sermon du carême de 1CG9, prêcher contre l'adultère en présence de Louis XIV, qui ne lui avait pas moins continué son estime. Il avait de grands

les gens de bon goût, parce qu'elle est hors de place. Il a parlé un peu trop fortement sur les conquêtes, et nous a dit qu'un héros étoit un voleur qui faisoit à la tête d'une armée ce que les larrons font tout seuls. Notre maître n'en a pas été content; mais jusqu'à cette heure, c'est un secret.

Rendez-moi le plaisir que j'ai à vous entretenir par m'écrire quand vous le pourrez.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 126.

(Mars) 1675.

Votre lettre m'a fait un très grand plaisir. Je ne sais ce que je trouverai, mais il est certain que je cherche mon salut, en m'éloiguant d'un trouble qui y est fort opposé; si je me trompe, ce sera avec le conseil de gens de bien et de bon esprit, vous le savez. Demandez à Dieu, je vous supplie, qu'il conduise mon projet pour sa gloire et pour mon salut1. Je lui fais cette prière tous les jours, et ce qui me met l'esprit en repos, c'est que si quelqu'un de piété et de bon sens me conseilloit de demeurer où je suis, je le ferois malgré ce qui m'en coûteroit, et si de ce

succès comme prédicateur; il est cependant vrai que son éloquence offrait de choquantes hyperboles, des témérités bizarres, une enflure mystique, qui devaient fort peu plaire à Mmc de Maintenon.

1 M. Lavallée {Correspondance générale, I, 261) interprète ces mots : « Demandez à Dieu qu'il conduise mon projet pour sa gloire et pour mou salut » comme annonçant le dessein que M™0 de Maintenon formait dès lors pour la conversion du Roi; mais le sens tout entier de la lettre n'indique rien do semblable, et témoigne très simplement qu'elle était alors toute au désir de se retirer à Maintenon. 11 s'agil bien plutôt du Projet de conduite qui suit cette lettre, et qui, non daté, doit s'y rattacher. — L'auteur de la copie de Versailles l'a si bien compris ainsi, qu'il met en titre à cette lettre : « Sur son projet do quitter la cour ».

02 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

côté ici on me traitoit à ma mode, et tout comme je le pourrois désirer, je le quitterois encore si on le vouloit. Cette indifférence me fait espérer que Dieu me bénira, et ne m'abandonnera pas.

Projet de la conduite que je voudrois tenir si j'étois hors de la cour.

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 101.

Je voudrois me lever à sept heures en été, à huit heures en hiver ; rester une heure en prières avant que d'appeler mes femmes, ensuite m'habiller et voir pendant ce temps-là les marchands, ouvriers, ou les gens à qui on peut avoir affaire; et, après être habillée, aller à l'église, et n'en revenir que pour dîner.

Je compterois de sortir environ deux jours par semaine, soit pour mon plaisir, soit pour des visites nécessaires; souper chez quelques amies particulières ces jours-là et se retirer toujours à dix heures.

Garder la chambre deux fois la semaine ; donner ces jours-là à dîner et à souper à quelques amis ou amies particuliers; se retirer toujours à dix heures1, faire la prière avec mes domestiques, me déshabiller et me coucher à onze heures.

Je destinerois les trois autres jours de* la semaine : un pour visiter les pauvres de ma paroisse, l'autre pour aller à l'Hôtel-Dieu, et l'autre pour les prisonniers, et passer mes soirées à travailler ou à lire.

Ne voir jamais personne la veille ni le jour des communions ; ne manquer jamais aux dévotions particulières;

1 Les trois lignes qui précèdent ne sont pas dans la copie de Versailles, mais Languet de Gergy, qui a donné ce Projet de conduite, les cite.

être habillée modestement et ne porter jamais ni or, ni argent; donner la dixième partie de mon revenu aux pauvres.

Voilà comme je voudrois commencer, en attendant que le zèle m'en fit faire davantage ; je n'ai point parlé de la sanctification des dimanches et des fêtes, car je suppose que c'est une des premières obligations.

Voyez ce que vous trouvez à dire à ce plan; j'ai laissé une marge pour voir ce que vous voudrez ajouter ou retrancher; en attendant ce temps de repos et de calme, que je me figure si délicieux, je ne fais rien qui vaille, et m'abandonne à une paresse et à un découragement qui me fait craindre souvent que la dévotion que je projette ne soit par le même esprit d'arrangement que j'ai pour les meubles de Maintenon.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 81.

(Mars 1675.)

M. l'aumônier vient de me donner votre lettre, qui m'a fait un très grand plaisir; elle est pleine de dévotion et d'amitié : c'est ce que je voudrois présentement qui partageât ma vie, et je suis dans un milieu où l'on ne connoît ni l'un ni l'autre. Plût à Dieu que le soin de mon salut me donnât l'extrême impatience que j'ai de le quitter, et que ce ne fût pas le dégoût de la personne que vous savez. Cependant il faut se servir de tout et espérer que je ferai un bon usage de la vie que je projette. Vous êtes le maître du temps; mais j'attends leretour de Barèges. Ce n'est pas que je sache si j'irai ou mm, et je suis moins avertie que Ponta1 de ce que Ton veut faire à

1 Un des valets du duc du Maine.

04 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

ces messieurs; ils sont nourris aussi mal qu'ils peuvent l'être, et je ne puis les quitter trop tôt pour la décharge de ma conscience, car j'y agis toujours avec quelque dépit.

Je ferai tout mon possible pour aller à Paris avant la Notre-Dame, j'en passerai le jour à Chartres. Ne doutez pas que nous ne fassions ici tout ce qu'il faut pour vous mettre en repos; vous ne demanderez rien que de juste, et le Roi vous l'accordera sans peine ; instruisez-nous seulement de ce que nous avons à faire.

Adieu, monsieur, demandez à Dieu ce qui m'est nécessaire.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 104.

(Avril) 1675.

Je n'ai jamais eu tant d'envie de vous voir que dans cette affaire ici, mais nous faisons une vie qui m'ôte toute espérance de pouvoir vous donner un rendez-vous sûr, car Mme de Montespan sort depuis le matin jusqu'au soir, et n'a gardé la chambre qu'un seul jour que je n'en étois pas avertie. Cependant je vous verrai avant de partir pour Barèges, et je ne sais encore le jour ni de l'un ni de l'autre. Vous entendrez dire que je vis hier le Roi : ne craignez rien ; il me semble que je lui parlai en chrétienne et en véritable amie de Mme de Montespan.

Mmode Maintenon partit le 28 avril 1675 pour conduire le duc du Maine aux eaux de Barèges. On remarquera le ton libre et dégagé de la lettre qu'elle va adresser dès le début de ce voyage à l'abbé Gobelin, et en même temps l'impatience de nouvelles qui se cache sous cet air de plaisanterie. C'est que la

situation intime de la cour, fort changée, était devenue pour elle singulièrement intéressante. Au carême précédent, sous la pression du scrupule religieux, Louis XIV et Mmo de Montespan s'étaient séparés. Un humble prêtre d'une paroisse de Versailles avait osé refuser l'absolution à la favorite ; indignée, elle s'était plainte : il fallait chasser le prêtre et son curé, qui le soutenait. Mais alors elle s'était trouvée en présence d'une autorité qui ne pliait pas : Bossuct, précepteur du dauphin, avait couvert les deux prêtres de son approbation, et avait adjuré le Roi de remplir sincèrement le devoir pascal en renonçant au scandale de ses amours. Louis XIV, déjà ébranlé par le carême qu'avait prêché Bourdaloue, au cours duquel les sévères avertissements n'avaient pas été épargnés, promit une conversion complète : Mme de Montespan eut ordre de s'éloigner. Elle passa quelque temps à Paris. Bossuet allait la voir; il essuyait ses violences ou ses tentatives de corruption, ses menaces ou ses larmes. Cependant le Roi partait le 16 mai pour la campagne de Flandre : il avait revu Mme de Montespan, mais dans un cabinet vitré où toute la cour les pouvait considérer. On conçoit que Mme de Maintenon dût être avide de nouvelles, et qu'elle aimât mieux les recevoir d'un nouvelliste habile aux sous-entendus et homme d'esprit, comme l'abbé Testu, que du bon abbéGobelin.

A M. L'ABBE GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édi 'fiantes, 1. 1, p. 106.

A Bffantelan1, ce 8 mai (1075).

Nous avions marché jusques hier, sans chagrin, du moins de ma part; mais M. le duc eut un accès do fièvre, donl je crains les suites, quoiqu'il ait été aujourd'hui dans une 1res parfaite santé. Comme la mienne est un peu trop dépendante de la sienne, je me suis trouvée mal en même temps que lui ; mais je compte pour rien tout ce qui ne me (rouble point le cœur, et j'ai préseû-

1 Village de Touraine, près «le Loches.

tement des douleurs assez vives, dont je m'accommode mieux que des sécheresses d'une dame dont je souhaite que M. LeRagois soit content1. J'ai une grande impatience d'apprendre son entrée à Clagny pour y être précepteur des princes; et, outre l'intérêt particulier que je prendrai toujours à ce qui le regarde, je me trouve déjà l'avidité des provinciaux sur les nouvelles. 11 me semble qu'il y a mille ans que je n'ai ouï parler ni de la cour ni de Paris. Cependant je vous proteste avec la sincérité que vous me connoissez que je ne me suis pas ennuyée un moment. M. le duc du Maine est d'une très délicieuse compagnie ; il a besoin de soins continuels, et la tendresse que j'ai pour lui me les rend agréables. Je fais ce que vous m'avez ordonné pour mon salut. Enfin les jours me paroissent trop courts, et je n'ai encore écrit qu'à très peu de gens par n'en pas trouver le temps.

M. l'aumônier ne me voit pas souvent, parce qu'il est dans le second carrosse; mais il n'en est que meilleur, et j'ai beaucoup plus de plaisir à le voir triste ou gai selon la bonne ou mauvaise hôtellerie que je n'en aurois à approfondir ses chagrins. Il s'admire de ne pas succomber à la fatigue d'un voyage qu'il fait dans le fond d'un carrosse, marchant trois heures le matin et autant l'après-diner, et trouvant partout des repas préparés. J'entends la messe avant de partir, afin de lui faciliter le déjeuner, car il se pique d'avoir le sang chaud et l'estomac dévorant. Je ne sais ce que fait son estomac, mais je sais bien qu'il dévore. Il lui a pris tantôt un saignement de nez, pendant son oraison mentale, qui l'a bien effrayé. Jugez par la longueur de ma lettre si je suis de belle humeur.

Je vous prie de dire à M. l'abbé Testu2 de m'écrire

1 Le Ragois, devenu précepteur du duc du Maine, n'était pas du voyage de Barèges; il était resté à Clagny, où Mme de Montespan était revenue avant le départ du Roi.

2 L'abbé Testu, ce mondain si souvent cité dans les lettres de

promptement, car je ne veux pas commencer, et je meurs d'envie d'entrer en commerce avec lui. Dites-lui encore, s'il vous plaît, qu'il est menacé du second tome des quarante lettres de Mme d'Heudicourt. Bonsoir, monsieur.

A Poitiers, ce 12 mai (1675).

Je croyois vous envoyer ma lettre de Mantelan ; mais la poste se trouva partie, et M. le duc a eu deux accès de fièvre tierce, ce qui m'a donné beaucoup d'inquiétude; il a eu cette nuit le quatrième, c'est-à-dire il a marqué un moment, et rien de plus, et il est si bien que nous partons aujourd'hui pour gagner Pons, où nous ferons encore quelque séjour. Ne nous oubliez pas dans vos prières et écrivez-moi. Je ne reçois de nouvelles de qui que ce soit, et j'éprouve déjà l'abandon des absens; mais il faut se consoler de tout quand on a la clef des champs.

Mme de Sévigné, avait été de la société des hôtels de Richelieu et d'Albret, et depuis lors fort lié avec Mme de Maintenon, qui conserva toujours pour lui de l'amitié. Saint-Simon, qui ne l'a connu qu'âgé, le dit «fort honnête homme, plein d'esprit, de lettres, autrefois trèsgalant, singulier et vif à l'excès, ayant passé sa vie jusqu'à la dernière vieillesse dans le grand monde... Ne L'avoit pas qui vouloit». Saint-Simon assure encore que l'amitié continua toujours entre lui et M""' de Maintenon: « Ils s'écrivirent toute leur vit4 : il avoit un vrai crédit auprès d'elle. » On n'a rien retrouvé de cette correspondance, qui serait si curieuse. Croire que Mme de Maintenon et l'abbé Testu se seraient écrit « toute leur vie », comme dit Saint-Simon. serait un pou difficile. Ce qui est vrai, c'est qu'ils se sont écrit à diverses époques; nous en retrouverons les preuves.

68 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 117.

(Au Petit-Niort1, 20 mai) 1675.

J'ai dîné aujourd'hui à Pons et je suis venue coucher ici. Nous coucherons demain à Blaye. M. et Mme la maréchale d'Àlbret nous ont reçus avec tous les honneurs et l'amitié que M. le duc et moi pouvions espérer. Enfin les présens nous traitent fort bien ; mais il n'en est pas de même des absens. Et vous aussi, vous m'avez abandonnée; je ne reçois de lettres que d'un seul homme2, et si on continue, on me persuadera qu'il ne faut faire fonds que sur des gens dont l'amitié est plus vive que vous ne voulez. Ne me fâchez donc pas plus longtemps, car les montagnards ne sont peut-être pas difficiles et s'accommoderoient encore de ma décrépitude. Vous jugerez bien à mon style que notre prince est en parfaite santé; je n'entends point parler des autres ni de Mme de Montespan. Dieu soit loué de tout ! Je me prépare à faire mes dévotions à Bordeaux, si je puis trouver un confesseur qui m'entende. Je me persuade tous les jours de plus en plus que la solitude est nécessaire pour servir Dieu, et que la dissipation est très dangereuse. Je croyois que j'aurois ici du temps de reste, et je ne trouve pas une heure par jour. Nanon a été malade, mais elle est guérie; Marotte et La Coulure le sont très-souvent ; M. Du Vasché a la fièvre quarte, et l'aumônier croit qu'il l'aura bientôt. Je suis la seule ici qui ne me plains point, la liberté et le repos d'esprit me tiennent lieu de tout ; il n'y a que votre oubli qui me touche, Je vous prie de m'écrirc

1 Village entre Jansac et Blaye.

2 On ne saurait douter que Mme de Maintenon ne désigne ici le Roi. Pendant tout ce voyage il s'établit entre eux un commerce de lettres dont l'occasion et le prétexte étaient ce qui concernait le duc du Maine. Malheureusement rien n'est resté d'une telle correspondance.

quelquefois, et de croire que j'ai pour vous tous les sentimens que je dois avoir.

A M. D'AUBIGNE.

Collection de S. M. le Roi de Hollande. — Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, 1. 1, p. 115.

A Bazas, ce 28 mai (1675).

Je crois que le fidèle Des Rolines vous aura déjà mandé de mes nouvelles, et que, pour vous en faire savoir, il s'en sera informé à tous ceux qui peuvent lui en apprendre; mais, après avoir écrit aux plus pressés, je veux vous en dire moi-môme et vous demander des vôtres ; je ne crois pas que nous en puissions recevoir de bien fraîches, et c'est en cette occasion qu'il faudra dire : « 11 vaut mieux tard que jamais ». Venons à notre voyage. Il se passe très heureusement, excepté trois accès de fièvre tierce que notre prince a eus. Je n'ai pas senli un mouvement de chagrin. Je me repose plus qu'en aucun lieu du monde; nous avons un très beau temps, toutes nos commodités, et, s'il ne nous arrive rien de nouveau, ce voyage ici ne paroîtra pas si fatigant que d'aller de Paris à Versailles. On nous reçoit partout comme le Roi ; mais il faut avouer que la Guienne se distingue, et que l'on ne peut rien ajouter aux démonstrations de joie qu'ils nous donnent. M"10 la maréchale d'Albret me paroîl fort aise de nous voir. On nous avoil pensé étouffer à Poitiers, à force de caresses. M. le duc de Saint-Simon ' nous traita magnifiquement à Blaye, et lesjuratsde Bordeaux nous y vinrent amener un bateau magnifique; il en périt un de notre train dans le moment

1 C'est, le père de l'auteur des Mémoires. Il était gouverneur 3e Blave.

70 LETTRES DE Mrac DE MAINTENON.

que nous nous embarquâmes, et l'aumônier trouva une grande imprudence de ne pas profiter de cet exemple. Nous voguâmes très-heureusement avec quarante rameurs, et, à la vue de la ville, il se détacha des vaisseaux pour nous venir saluer, les uns pleins de violons, et les autres de trompettes; mais quand nous fumes plus près, rien effectivement ne peut être plus beau : tout le canon du Château-Trompette, celui des vaisseaux qui étoicnt au port, mêlés avec les trompettes et les violons qui nous suivoient, et les cris de Vive le Roi! d'une infinité de peuple qui étoit sur le bord de l'eau. M. le maréchal d'Àlbret, qui étoit venu au-devant de nous jusqu'à Pons, conduisoit notre prince, qui fut reçu par M. de Montégu et tous les jurats, qui le haranguèrent. Nous montâmes ensuite en carrosse avec une centaine d'autres qui nous suivoient; nous fumes plus d'une heure à aller du port â la maison1....

1 « La suite de cette lettre est perdue.» (Note des dames de Saint- Cyr.) — Pellisson, qui avait suivi le Roi eu Flandre, confirme ces détails dans une lettre datée du camp de Latines, 3 juin, et nous fournit en même temps une nouvelle preuve de la correspondance qui s'était établie entre Louis XIV et Mme de Maintenon : « Le Roi nous dit hier au soir au petit coucher, avec plaisir, le grand accueil qui avoit été fait à Bordeaux à M. le duc du Maine, et la joie que le peuple témoigna de le voir.... C'est Mmc de Maintenon qui lui en a écrit une lettre de huit ou dix pages; elle marque qu'en son absence le petit prince répondit de son chef aux harangues, et qu'au retour, l'ayant trouvé fort échauffé de la foule, qui avoit été auprès de lui, elle lui demanda s'il n'aimeroit pas mieux n'être point fils du Roi que d'avoir toute cette fatigue; à quoi il répondit que non, et. qu'il aimoit mieux être fils du Roi. » Lettres de Pellisson, t. II, p. 277.

A M. D'AUBIGNÉ, A BELFORT

Collection de S. M. le Roi de Hollande. — Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 1^3.

A Barègcs, ce 8 juillet 1675.

Je vous ai écrit une grande lettre sur la route de Bordeaux ici, et je ne doute point que vous ne l'ayez reçue, car je l'ai adressée à M. Viette, que je tiens infaillible comme îe pape. Nous sommes ici depuis le 20 juin, et nous ne faisons pas grand'chosc. Le petit duc a la fièvre quarte, peu considérable à la vérité, mais c'est toujours un trouble dans ses bains qui nous embarrasse. Nous n'en voyons encore aucun fruit. Il faut prendre patience, vous sur votre roche et moi dans les Pyrénées; nous nous rejoindrons encore s'il plaît à Dieu; songez à lui, afin d'être toujours prêt à mourir, et du reste tenons-nous gaillards.

Je n'écris point à M. de Louvois sans le foire souvenir de vous, et il me répond qu'il fera ce que je demande. 11 faut vous marier cet hiver, et le pis-aller est Maintenon, où nous ne mourrons pas de faim. Vous voyez que je prends courage dans un lieu plus affreux que je ne puis vous le dire; pour comble de malheurs, nous y gelons. La compagnie y est mauvaise, el, avec (oui cela je nu4 porte l'ori bien, parce que j'y ai moins de peine el de chagrin qu'ailleurs.

Vous ne sauriez faire trop de liaison avec Vauban; un hou office de cet homme-là est plus utile que «le Ions les courtisans1. Toutesnos femmes sont toujours malades; ce sont des badaudes de Paris qui ont trouvé le monde grand dès qu'elles ont été à Étampes.

Adieu, mon cher frère, vous savez si je vous aime.

1 D'Àubigné étail gouverneur de BelforUdonl Vauban réparait alors les fortifications.

Nulle part on ne voit Mme de Maintenon faire allusion à ce qui se passait alors à la cour. Comme on ne trouve point de lettres d'elle à l'abbé Gobelin depuis le mois de mai jusqu'à la fin de l'année 1675, on peut croire qu'il supprima celles qui lui furent écrites; peut-être étaient-elles trop vives. En revanche, les lettres de M,ne de Sévigné, par une suite de traits brillants et vifs sous un voile bien transparent, donnent toutes les péripéties du drame qui ramenait Mmc de Montespan sur la scène. Louis XIV, comme pour marquer expressément que la séparation n'était pas une disgrâce, avait, au milieu des soucis de la guerre, multiplié les ordres pour l'achèvement du château de Clagny à Versailles, luxueuse retraite de la divinité; les courtisans avaient compris qu'ils seraient bienvenus à y faire leur cour; et la Reine elle-même croyait plaire au Roi en témoignant des égards à celle qui n'en avait jamais eu pour elle : « Il y a des dames, écrit Mme de Sévigné le 14 juin, qui ont été à Clagny; elles trouvèrent la belle si occupée de son ouvrage et des enchantemens qu'on fait pour elle que, pour moi, je me représente Didon qui fait bâtir Carthage »; et le 5 juillet : (( Vous ne sauriez vous représenter le triomphe où elle est au milieu de ses ouvriers, qui sont au nombre de douze cents : le palais d'Apollidon et les jardins d'Armide en sont une légère description. La femme de son ami solide lui fait des visites et toute la famiile tour à tour. » En vain Bossuet, dans une suite de lettres énergiques, rappelait-il Louis XIV à ses promesses, à ses devoirs de chrétien et de roi. 11 était trop tard : une correspondance secrète s'échangeait entre Louis XIV et Mme de Montespan, et les prudents jugeaient que si elle était assez habile pour commencer un nouveau règne à l'abri des scrupules de conscience, elle fonderait une puissance durable : « Vous jugez très bien de Quanlova, écrit Mme de Sévigné ; 'si elle peut ne point reprendre ses vieilles brisées, elle poussera son autorité et sa grandeur au dehà des nues; mais il faudroit qu'elle se mît en état d'être aimée toute l'année sans scrupule. » (Lettre du 28 juin.) — « Que l'autorité et la considération seront poussées loin si la conduite du retour est habile! Cela est plaisant que tous les intérêts de Quanto et toute sa politique s'accordent avec le christianisme, et que le conseil de ses amis ne soit que la même chose avec celui de M. de Condom. » (Lettre du 3 juillet.) — Mais Mme de Montespan n'eut point cette prudente habileté; il était réservé à une

autre de concilier le goût du Roi avec le respect du christianisme. — Mme de Caylus, de sa plume légère, dira comment finit l'aventure. Les gens prudents qui espéraient encore tout concilier avaient entouré Mme de Montespan d'un cercle de personnes graves pour la première entrevue du retour. « Le Roi vint chez Mmc de Montespan, comme il avoit été décidé; mais, insensiblement, il la tira dans une fenêtre; ils se parlèrent bas assez longtemps, pleurèrent, et se dirent tout ce qu'on a accoutumé de dire en pareil cas. Us firent ensuite une profonde révérence à ces vénérables matrones, passèrent dans une autre chambre, et il en advint Mme la duchesse d'Orléans et ensuite M. le comte de Toulouse.... Je ne puis me refuser de dire ici une pensée qui me vient dans l'esprit : il me semble qu'on voit encore dans la physionomie et dans toute la personne de Mme la duchesse d'Orléans des traces de ce combat de l'amour et du jubilé1. »

A M. D'AUBIGNÉ, A BELFORT

Collection de S. M. le Roi de Hollande.

A Brion, entre la Villodieu-d'Aulnay et Saint-Léger de Mesle.

Ce 10 octobre (1675).

Je crois que la date de nia lettre vous sera connue ; on y parle fort poitevin, et ce seul mérite-là me fait trouver tout ce que je vois de fort bonne compagnie. La joie où je suis depuis quelque temps y peut contribuer : M. le duc du Maine marche, et, quoique ce nesoil pas bien vigoureusement, il y a lieu d'espérer qu'il marchera comme nous. Vous ne savez pas toute la tendresse que j'ai pour Jui .; mais vous en connoissez assez pour ne pas douter que cet heureux: succès de mon voyage ne me lasse un grand

1 II s'agit de M"" de Blois, plus lard duchesse d'Orléans, femme du Bôgent. Quelques circonstances sont ici inexactes. M,n de Caylus parle par tradition. Ce u'esl point un jubilé qui fut l'occasion de la séparation; niais qu'importe pour l'intime vérité de ce spirituel récit !

74 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

plaisir. Les nouvelles qui me viennent de la cour me font espérer que j'y passerai mon temps agréablement, et qu'on trouvera bon que je m'y conserve plus que je n'ai fait par le passé. J'y suis fort résolue, et de me servir de tout le crédit que j'y aurai pour vous tirer d'où vous êtes. Je me prépare aussi à m'occuper de Maintenon, qui est, je crois, à moi présentement sans que l'on ne puisse plus me l'ôter; le décret doit être fait ce mois-ci.

Adieu, mon cher frère, il ne me reste plus qu'à vous marier; et il faut y travailler cet hiver. Je vous aime avec une extrême tendresse. Réjouissez-vous, pensez à votre salut; c'est tout ce qu'il y a d'utile et d'agréable.

A M. DE VILLETTE

Lavallée, Correspondance générale, t. 1, p. 291, d'après les Manuscrits de M"0 d Anmale.

Ce jour de la Saint-Martin (Il novembre) 1675.

J'ai reçu toutes les lettres que vous m'avez écrites depuis que je suis de retour ici1; je ferai tout ce que vous désirez de moi ; je corrigerai le placetde M. de la Roche- Allart et je le donnerai à M. de Louvois. Je ne vous dis rien sur la députation qu'on vous propose ; si vous m'en donnez le temps, je consulterai des gens habiles en pareille matière, et je vous manderai leur avis dès que je serai h Paris. Je crains bien que M. de Caumont n'ait point de réponse de M. de Créqui; il partoit quand on lui porta sa lettre. J'ai envoyé le placet du petit de Launé à M. de Saint-Pouanges, et je lui ai écrit pour le présenter à M. de Louvois. Je vous rendrai compte du succès, que j'espère qui sera bon. J'ai trouvé le tombeau de Savary d'Aubi-

1 Mme de Maintenon est sur la route pour revenir à Paris.

gné dans l'église de Chinon, comme il est dit dans la vie de mon grand-père; et on me fait espérer que je trouverai de grands éclaircissemens sur ma maison dans le trésor d'une autre église du môme lieu1. On a trouvé dans celui de Richelieu un titre de trois cents ans d'un Jac- Cjuelin d'Aubigné, et on m'assure que l'on y en trouvera d'autres. Un gentilhomme de M. de Richelieu, curieux de généalogies, prétend avoir la nôtre et pouvoir faire la filiation jusqu'à nous ; cela seroit bien opposé à la fable de notre maison. J'ai trouvé aussi dans un livre d'armoiries mes armes où le lion est hermine, comme mon grandpère dit qu'on fait aux de la Jousselinière ; mais il a mis

1 La noblesse de la famille d'Aubigné ne remontait pas bien liant. Le père d'Agrippa, Jean d'Aubigné, est qualifié dans son contrat de mariage de noble liommc et sage, licencié en droit et juge des ville, terres et seigneuries de Pons en Saintonge. Le père de Jean était peur-être un bourgeois de Loudun. Jean épousa Catherine de l'Estang, dame de La Lande; il semble prouvé qu'elle était fille d'un bourgeois de Clois. D'autre part, il y avait une très ancienne famille des d'Aubigny ou d'Aubigné d'Anjou à laquelle les d'Aubigné de Saintonge eussent voulu se rattacher. C'étaient les tombeaux de cette faini ilo que Mmo de Maintenon retrouvait. Plus tard, ces d'Aubigné d'Anjou parurent en scène pour revendiquer eux-mêmes une parenté devenue très profitable (voir la lettre à d'Aubigné, 22 mai 1082). Un abbé d'Aubigné, qui sortait du séminaire de Saint- Sulpice, dont Saint-Simon fera par conséquent un portrait peu flatteur tout en reconnaissant sa vertu et sa piété, et sou frère le marquis se présentèrent à MM"' de Maintenon comme ses cousins. Elle 1rs accueillit. L'abbé devint évêque de Noyon, puis archevêque de Rouen. D'autres grâces, mais modérées, se répandirent sur le frère cl un neveu. En 1688 cependant, Charles d'Aubigné, le propre frère do }l""' de Maintenon, nommé chevalier de l'ordre, dut témoigner de seize quartiers de noblesse. On produisit alors une pièce fabriquée anciennement, et tendant, à démontrer la parenté des deux familles. Mais d'Hozier ne s'y trompa pas, et, déclara celte pièce k vilainement fausse ». Ou ne poussa pas l'affaire plus loin, et d'Aubigné n'en Cul pas moins chevalier de l'ordre : Saint-Simon s'en indigna. Au demeurant, les d'Aubigné de Saintonge, qui oui Agrippa el Mme de Maintenon, n'ouï guère besoin, pour leur illustration devant la postérité, de la parenté avec les d'Aubigny d'Anjou. Voir le curieux travail de M. Bordier dans la France protestante : articles Aubigné et Mai*tknon, colonnes 460 et 547.

70 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.

(VAubigni, soit qu'il ne sache pas le nom, ou que ce soit une autre maison, à quoi il n'y a guère d'apparence, puisque c'est les mômes armes; quant aux autres titres que j'ai trouvés, il y a partout d'Aubigné. Vous voyez que l'engouement de ma maison me dure encore. Celui de Mme de Villette me dure pareillement, et je me sens une tendresse pour elle dont je lui donnerai toutes les marques qui me seront possibles. Dites à Mme de LaPannerie que j'ai reçu ses lettres, et que je ferai ce qu'elle désire dès que je serai à Paris, car je ne passe point à Tours. Faites mille complimens pour moi à M. et à Mme de Fonmort et à mes cousines et nièces. Je ne puis écrire à personne, il est minuit, et je donne ma lettre à un gentilhomme qui part pour Poitiers à la pointe du jour. Nous serons à Paris le 20 de ce mois.

Adieu, mon enfant, j'embrasse le petit ange.

Mmc de Maintenon ramenait de Barèges le duc du Maine sinon guéri (il resta boiteux toute sa vie), du moins en état de marcher. On pouvait attribuer en grande partie ce résultat à ses bons soins. Mme de Sévigné raconte ainsi le retour à Versailles: « Rien ne fut plus agréable que la surprise qu'on fit au Roi. 11 n'attendoit M. du Maine que le lendemain. Il le vit entrer dans sa chambre, et mené seulement par la main de Mme de Maintenon. Ce fut un transport de joie. M. de Louvois alla voir en arrivant cette gouvernante ; elle soupa chez Mme de Richelieu, les uns lui baisant la main, les autres la robe, et elle se moquant d'eux tous, si elle n'est bien changée; mais on dit qu'elle l'est. )) (10 novembre 1675.)

Ce récita son prix; mais comment Mmc de Sévigné peut-elle raconter le 10 novembre un retour à Versailles annoncé par Mme de Maintenon le 11 et effectué très probablement, selon son témoignage, seulement le 20 du même mois? Il faut bien conjecturer que, dans l'édition des Grands Ecrivains, tome IV, page 254, comme dans les éditions précédentes, le paragraphe

de la lettre de Mme de Sévigné qui concerne ce retour est déplacé, par quelque négligence de copiste qui a fait foi pour tous les éditeurs. Et cette conjecture devient, peu s'en faut, certitude, si l'on remarque que, dans la lettre du 1er décembre suivant, datée des Rochers, Mme de Sévigné annonce une certaine nouvelle que lui envoie Mm3 de Lavardin, et qu'elle ne donne pas. L'éditeur remarque cette lacune sans pouvoir l'expliquer; voilà l'explication : c'est la nouvelle de ce retour.

A Mme DE VILLETTE.

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. II, p. 406 *.

A Saint-Germain, ce 24 février 1070.

Il faut vous faire compliment sur les merveilles que M. de Yillette a faites. J'en reçus la première nouvelle par le Roi, qui m'a fait l'honneur de me dire que mon cousin s'étoit signalé2; ce témoignage-là n'est pas à dédaigner, aussi me fit-il un sensible plaisir. Je n'oserois vous dire que votre fils étoit sur le tillac, essuyant le feu de quarante mille coups de canon et criant au major, qui nous Ta dit: « Voilà les coquins qui fuient! » Je ne doute point que ce récit ne vous coûte quelques larmes, mais elles seront de joie; pour moi, j'en ai une bien grande qu'il se soit fait nommer, et j'espère que le Roi s'en souviendra en temps el en lieu.

Les Saint-Hermine ont aussi très bien fait ; j 'en écris à Mme de Lalaigne5,

1 Monmerqué cite cette lettre et la suivante dans sa préface aux Mémoires du marquis de Yillette d'après les Mémoires de .)/"' tVAumale,

1 Le 8 janvier 1070, dans un combat maritime appelé tantôl de Messine, tantôl d'Alieur ou des îles Lipari, les Français avaient été vainqueurs des Hollandais commandés par Ruyter. Le marquis de Villette, qui commandait le vaisseau VAssuré, avait près de lui son (ils, le jeune de Mursay. qui n'avait que douze ans el servait en qualité de volontaire. (Voir les Mémoires du marquis de Villette avec la Notice de Monmerqué.)

5 Leur mère.

78 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

Adieu, ma chère cousine, conservez-moi votre amitié, dont je voudrois bien pouvoir jouir.

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