‹ Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentiqueChapitre 11 sur 43 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

A Mmc DE VILLETTE, A NIORT*.

A Saint- Germain, ce 2 juillet 1670.

Le chevalier de Chaumont, qui a porté au Roi la nouvelle de la plus grande action qui se soit jamais faite sur la mer2, a repassé par ici, et m'a conté des merveilles de M. de Villette, de son fils et de nos neveux. Il m'a appris aussi que mon cousin a demandé son congé et qu'il l'aura le premier jour ; ainsi vous pouvez compter que vous le verrez bientôt. Je voudrois vous l'apprendre, et ce me seroit un très-grand plaisir d'être la première à vous annoncer une nouvelle qui vous sera très-agréable; du moins sachez-moi gré de mon intention, et comptez sur mon amitié comme sur la chose du monde qui vous est la plus assurée. Saint-Hermine doit porter une nouvelle au Roi. Mille amitiés à mes trois cousines et à Poignette aussi ; vous savez que la passion que j'ai pour elle ne finit point.

Le Roi revint à Versailles le 11 juillet. « L'ami de Quanlo, écrit M" de Sévigné, arriva un quart d'heure avant Quanto, el comme on causoit en famille, ou le vint avertir de l'arrivée; il courut avec un grand empressement el fut Longtemps avec elle. )) — Pendant toute la fin de celle année 167G, M,n de Hontespan semble faire montre de sa laveur; la cour est plus brillante que jamais, le règne moule à son apogée. Il semble que les passions du Roi s'imposent comme sa gloire, et que le scandale s'efface dans le brillant éclat qui rouvre tout. C'est alors que M"'" de Sévigné nous peint « celle triomphante beauté à faire admirer à tous les ambassadeurs». Elle la montre

1 Bfonmerqué cite cette lettre d'après les Mémoires de M11, d'Annaale dans la préface des Mémoires du marquis de I illritr.

- La victoire navale de Palcrme, remportée le '1 juin sur la flotte hispano-hollandaise par Duquesne et le marquis de Vivonne. }\. de Villette y était avec son ûls et deux de ses neveux de Saint-Hermine.

82 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.

au jeu du Roi, « la tête familièrement appuyée sur l'épaule de son ami, comme pour dire : Je suis mieux que jamais ! » Toutefois la satisfaction était peut-être trop affichée pour être bien réelle : les habiles croyaient voir des signes d'indifférence, des distractions, des attentions nouvelles; ils se demandaient si une nouvelle divinité n'allait pas paraître. Et de fait la faveur de Mme de Maintenon allait croissant, avec ce caractère d'amitié respectueuse et discrète qui en faisait quelque chose d'unique. « Mme de Maintenon est allée à Maintenon pour trois semaines. Le Roi lui a envoyé Le Notre pour ajuster cette belle et laide terre.... Sa faveur est extrême ; l'ami de Quanto en parle comme de sa première ou seconde amie. » (Sévigné, 21 et 26 août 1676.)

A M. D'AUBIGNE , A BELFORT.

Collection de S. M. le Roi de Hollande. — Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 141.

A Versailles, ce 7 septembre 1676.

Je ne devrois point vous écrire en l'humeur où je suis; vous avez assez de chagrins, et vous prenez assez de part aux miens pour que je ne dusse pas vous les montrer; cependant à qui me plaindrois-je plus à propos qu'à vous dans la perte commune que nous venons de faire? M. le maréchal d'Albret est mort1, et m'a écrit une heure avant d'expirer, d'un style qui marque l'estime et l'amitié qu'il avoit pour moi; c'est une perte irréparable, et qui me donne une tristesse mortelle. Il est mort comme un saint; mais que savons-nous s'il a eu assez de temps pour réparer tout le mal qu'il avoit fait2? Songeons à nous, mon cher frère : nous avançons en âge et devenons mal sains. Aplanissons par une bonne vie les horreurs de la mort, qui sont terribles à ceux qui ont mal vécu. L'état

1 11 mourut à Bordeaux le 3 septembre 1676.

- Il avait été de vie légère (voir plus haut, page 25).

de votre santé me fait trembler, et la paresse où je me trouve pour le service de Dieu me fait craindre que vous ne me ressembliez en cela comme en autre ebosc.

Je presse M. de Louvois, et on me promet toujours; tout viendra avec le temps, et nous serons assez bien icibas; il faut penser h l'éternité. J'ai été trois semaines à Maintenon, vous ne le reconnoîtrez pas; j'y a vois M. de Barrillon, M110 de Montgeron, Mme de Montchevreuil et M,,e de la Harteloire. H. de Guise m'y vint voir et le Roi m'y envoya M. Lenôtre, et Mme de Montespan m'y faisoit tous les jours quelque présent. Je m'y suis baignée, donl je me trouve très bien. Écrivez-moi quelquefois et prenez patience. Vous mourez de langueur pour venir dans le monde, et moi je n'aspire qu'à en sortir. Voilà comme chacun a des peines dans son état; il fout les offrir à Dieu et le prier de nous conduire, il sait mieux que nous ce qui nous est bon.

Adieu, mon cher frère, j'espère que vous passerez l'hiver avec nous, et qu'un peu de plaisir vous remettra mieux que les remèdes que l'on vous ordonne.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. ï. p. 1*29.

(20 décembre 16761).

J'arrivai hier de Maintenon, où j'ai passé huit jours dans une douceur et un repos d'esprit qui me t'ait trouver ceci pis que jamais, ei si je suivois autant mes inclinations que j'ai toujours fait, il n'y a pas de moment dans la journée que je ne demandasse à me retirer. Il est impos-

1 la copie <l<i Versailles donne ta seule date de 1675. Celle que donne Lavallée : ^0 décembre 1076, esl rendue plus vraisemblable par le contexte.

84 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

sible que je soutienne longtemps la vie que je mène; je prends trop sur moi pour que le corps ou l'esprit n'y succombe pas, et peut-être tous les deux; il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu, et quand il en ordonnera. Je lui offre souvent mes souffrances bien ou mal fondées, et si sa volonté m'étoit connue, je la suivrois dans ce qu'il y a de plus opposé à mon humeur.

Quand vous pourrez venir ici, je serai fort aise de vous voir, et vous le pourrez commodément avec mille gens de votre connoissance qui y viennent, comme M. Viette, Des Rolines, et cent autres qui ne vous contraindroient pas et qui retournent le même jour. J'ai trois places à donner1 à des prêtres, qui véritablement ne sont pas trop bonnes, mais qui sont assez briguées : il y a deux canonicats, et l'autre est pour être vicaire. Je voudrois de tout mon cœur avoir là des gens de bien, qui trouveront un peuple très bien disposé. M. l'abbé Testu, Mme de Montespan et moi avons autrefois mis à Saint-Nicolas du Chardonnet un jeune ecclésiastique, nommé Mongras, qui est gentilhomme et dont on m'a dit beaucoup de bien. Si vous vouliez vous informer de lui et de quelques autres, je serois fort en repos de les prendre de votre main. M. l'archidiacre de Chartres, qui fait merveilles dans tout le diocèse, m'en a écrit, et je lui ai répondu que je vous consulterois là-dessus; pensez-y, s'il vous plaît, et me conservez une amitié dont je voudrois jouir un peu plus souvent que je ne fais.

1 Dans sa terre de Maint cnon.

A M. D'AÏÏBIGNÉ.

Collection de S. M. le Roi de Hollande.

A Maintenon, ce 8 mai (1077).

Je suis bien surprise de ce que vous ne m'écrivez point votre arrivée à Cognac1, et comment vous vous trouvez de ce nouvel établissement; je vous en avois prié, et j'y prends assez d'intérêt pour mériter d'en être instruite. Mandez-moi aussi, je vous prie, ce que c'est que l'aventure de Miue de 2. Je l'apprends par tant d'endroits que

je ne puis presque plus en douter, et j'en attends la confîrnialion par vous; si cela est vrai, je suis bien trompée à celle femme-là. Sa vertu m'avoit donné beaucoup d'amitié pour elle, et vous en pouvez juger par les soins que j'en prenois; apaisez tout le plus que vous pourrez; c'est toujours le parti le plus honnête et le plus sage ; mais je ne veux point la voir. Je ne l'affecterois pas si je passois par Niort de peur de la scandaliser; il ne faut pas aussi alTecter de la faire trouver à Cognac, et il vaut mieux que vous preniez cette peine pour celles qui le méritent mieux. Si vous voyez Mme de Miossens, faites-lui, je vous prie, mes complimens, et à M110 Martel aussi. Voilà une lettre pour votre maire.

J'ai toujours ici Mlm> de Montespan8 et M. du Maine; je

1 D'Aubigné venait, grâce à la protection <le sa sœur, d'échanger sou gouvernement de Belfort pour celui de Cognac, plus avantageux.

- h- nom esl illisible sur le manuscrit.

5 Pendant que le Roi était à l'armée, Mma de Montespan avail cherché un asile à Maintenon . elle y accoucha le i mai (ou le (.) février : on avait quelque peu dissimulé cette naissance) d'un sixième enfant, Mu< de Blois. Un peut s'étonner <le ce rapprochement. Peutêtre M"10 <le Montespan tenait-elle à s'entourer <le ses enfants afin de s'en faire \i\\ appui auprès du Roi, dont les infidélités, pour Mma de Soubise, pour M de Ludrcs, avaient décidément menacé son empire. On peut croire d'ailleurs que M"- de Maintenon était mieux disposée envers M"" <le Montespan triste et délaissée qu'envers Mm,<le Montespan triomphante.

8G LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

m'en vais au premier jour quérir Mlle de Tours, et toute cette bonne compagnie y sera jusqu'à ce que nous partions pour Baréges, qui sera au commencement de juin.

A M. D'AUBIGNÉ

Collection de S. M. le Roi de Hollande.

Ce 27 mai (1677).

Le Roi arrive lundi à Versailles, et nous y allons dimanche. Quoique l'on crut être défait de nous, vous croirez bien, vous qui nous connoissez, que l'on ne s'en défait pas si aisément1. Faites tenir mes lettres. Rien n'est si pitoyable que l'aventure de M. de Courpeteau. Quand nous aurons vu le Roi, je vous manderai le jour que M. le duc du Maine partira et celui à peu près que je vous verrai.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifia?ites, t. I. p. 145.

A Baréges (30 juillet 1677) 2.

Nous avons reçu votre solide et agréable livre; je crois que vous êtes l'homme du monde qui avez fait les plus

1 11 faut bien comprendre que. par ce nous, Mme de Maintenon entend ironiquement Mme de Montespan. Quelques critiques s'y sont trompés, et ont cru qu'elle parlait d'elle-même. La grossièreté de l'expression comprise ainsi serait aussi peu dans son style que dans son caractère.- Le Roi revenait lassé de ses infidélités passagères, et préparé par les récentes lettres de Mmc de Montespan à rentrer dans les fers de son impérieuse maîtresse, qui relevait de couches plus belle que jamais. Ici encore il faut entendre Mme de Sévigné : «Ali! ma fille, quel triomphe à Versailles! quel orgueil redoublé ! quel solide établissement! quelle duchesse de Valentinois ! quel ragoût, même par les distractions et par l'absence! quelle reprise de possession!... » (11 juin 1617.)

2 Mme de Maintenon était partie le 8 juin pour conduire de nouveau le duc du Maine aux eaux de Baréges.

jolis présens à M. le duc du Maine; Dieu veuille qu'il profite du dernier et qu'il n'aille pas à la messe par grandeur et par coutume, qui sont les raisons qui les y font mener tous les jours si régulièrement. J'ai bien de l'impatience d'apprendre que vous fassiez votre voyage heureusement; car il est long pour un homme comme vous, et, quelque éloignée que soit la fin de mes projets, je ne puis m'empécher de vous regarder avec un grand intérêt.

Quand j'ai été mal à la cour, on me conseilloit de ne m'en point séparer en cet état-là, et à cette heure que j'y suis bien, je ne sais par où me prendre pour m'arracher des gens qui me retiennent avec douceur et amitié. Ces chaînes-là sont pour moi plus difficiles à rompre que si on l'exigeoit par violence. Mes affaires sont dans un état très-incommode, et il ne me paroît pas que l'on songe à les accommoder. Toutes ces considérations m'agitent; mais elles ne me font point changer, et il m'est impossible de sacrifier pour toute ma vie ma liberté, ma santé et mon salut. Je vous parle sincèrement; cependant il n'en est pas temps présentement.

Je crois que M. Le Ragois vous mande des nouvelles de notre prince; pour moi, je veux vous en dire des siennes. 1*1 us je le vois, plus je suis satisfaite du présent que vous nous avez fait : c'est le plus honnête el le meilleur homme du monde. Je ne crois rien de meilleur pour cet enfant que de l'avoir auprès de lui, et il esl impossible qu'il ne profite pas de ses bonnes et droites maximes; je ne l'avois jamais tant vu que je l'ai fait dansée voyage, el je l'en estime beaucoup plus.

Adieu, jusqu'à la fin d'octobre.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 119.

A Bagnères (7 septembre 1677).

M. l'abbé Testu m'a appris que vous étiez de retour de votre voyage ; il me semble que j'aurois dû l'apprendre par vous et savoir des nouvelles de votre santé, à laquelle je prends toujours le môme intérêt. Nous voici sur le point de repartir, si M. le duc du Maine ne nous donne pas de nouvelles frayeurs. Vous savez qu'il tomba malade à Amboise; il le fut encore ici, et dès qu'il eut commencé à se baigner à Barèges, la fièvre quarte le prit, dont il a eu quatorze accès ; cela joint au peu d'effet des bains et à l'ennui du lieu où j'étois ne me donnoit pas peu de chagrin. Nous sommes revenus ici, où nous l'avons baigné longtemps sans en voir de succès ; enfin ses douleurs ont fini et je l'ai vu considérablement fortifié. J'en ai senti la joie deux jours ; le troisième, la fièvre quarte le reprit, il n'en a eu que deux accès ; c'étoit hier le jour du troisième; et comme je goûtois le plaisir de le voir passer sans fièvre, nous nous aperçûmes que son mal se renouveloit. Me voici donc à envisager sa mort ; car s'il est dans l'état où on le croit, il est presque impossible de le sauver; pour comble de désespoir, c'est la plus jolie créature du monde, et qui surprend vingt fois le jour par son esprit. Ces agitations ne sont pas les seules que je souffre. On me tourmente du côté de la cour par des éclaircissemens continuels; notre duchesse l me persécute pour y demeurer ; je meurs d'envie d'en sortir ; mais je voudrois n'y être point brouillée. Cela est difficile à accommoder, et je passe ma vie dans de continuelles inquié-

1 La duchesse de Richelieu.

ludes, qui m'ôtent tous les plaisirs du monde, et la paix qu'il faudroit pour servir Dieu. Voilà à peu près l'état où je suis ; je lui demande très souvent qu'il me conduise à sa volonté, et je suis indifférente sur les événemens; je crois que notre duchesse vous entretiendra; je voudrois que vous puissiez tomber d'accord de quelque chose de positif.

Pour nouvelles du domestique, l'aumônier est fort mal avec moi. Ponta fait beaucoup de sottises, et Marotte est fort malade. Ma conscience est au même état que vous l'avez toujours connue ; mais je me sens de grandes envies de servir Dieu et de me préparer à bien mourir.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Le tir es édifiantes, 1. 1, p. loi.

A Versailles, 23 octobre 1677.

Vous m'avez fait un grand plaisir de me conserver ce que vous m'auriez donné le jour de Saint-François; je m'étois flattée que je n'y perdrois rien, et je suis ravie de. ne m'ètre pas trompée. Je ne l'ai pas été non plus sur la douleur (pic vous me témoignez de Mmc la maréchale d'Àlbret; j'avois bien cru que vous y seriez sensible, et quoiqifà mon grand regret je ne connoissc pas les liaisons que fait la charité, j'en ai une idée qui me persuade qu'elles ne sont guères moins tendres que les autres, mais qu'elles sont plus soumises à l'ordre de Dieu. J'ai bien du déplaisir de la mort de celte femme-là ; vous savez qu'elle avoit pour moi ce qu'elle éloil capable d'avoir de meilleur1; je l'avois vue à Cognac dans une parfaite santé et bien pleine de longs projets : Dieu lui

fasse miséricorde !

1 Voir plus haut, pa^e 25.

90 LETTRES DE Mmc DE MAINTENUE

Je serai ravie de vous voir, et il me semble que vous nous devez du moins une visite quand nous arrivons et une quand nous partons; ne perdez pas cette bonne coutume et venez de façon que vous arriviez de bonne heure, afin que j'aie le temps de causer avec vous. Je suis dans une assez grande langueur ; je me repose souvent, et je suis si peu dissipée en desseins et en visites que, me renfermant entre le Roi et Mme de Montespan et M. du Maine, j'ai du temps pour mon repos. Dieu connoît le fond de mon âme, et j'espère qu'il rompra mes chaînes, s'il est nécessaire pour mon salut ; je vous supplie de le demander pour moi et de croire que je ne change point sur l'estime et sur l'amitié que j'ai pour vous.

Mme de Maintenon désirait depuis longtemps marier son frère. Au commencement de 1678 il fit sans la consulter un sot mariage. Sa femme, Geneviève Piètre, fille d'un médecin conseiller du Roi, âgée de quinze ans quand il en avait quarante-quatre, était une fort insignifiante personne, qu'il ne tarda pas à délaisser. Mme de Maintenon entreprit tout d'abord d'élever et de conduire cette jeune femme, pour le bien de son frère assurément, mais aussi sans doute pour satisfaire à ce besoin de direction qui chez elle était inné. Mais l'étoffe manquait chez l'élève : elle ne tarda pas à l'abandonner, sans cesser toutefois de se montrer bonne et serviable envers elle. On verra par l'instruction qui va suivre que Mme de Maintenon n'attendait pas de grands résultats de l'œuvre qu'elle entreprenait; mais la verdeur gauloise de ses bons avis est à observer comme reflet du temps et comme trait de caractère. — La copie de Versailles ne donne pas certaines phrases effacées probablement pour Saint-Cyr. Ces phrases, que nous mettons entre crochets, sont biffées à l'encre sur l'autographe conservé à la Haye; mais M. le général Mansfeld, qui a bien voulu vérifier et m'informer, assure que l'on peut retrouver sous ces ratures les mots que Lavallée dit avoir restitués à l'aide d'une copie intégrale de lui connue.

A M. D'AUBIGNÉ A PARIS1

Collection de S. M. le Roi de Hollande.— Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 159.

28 février (1678).

L'amitié que j'ai pour vous me fait souhaiter que vous ne vous soyez pas marié simplement pour être marié, et que vous tâchiez de foire de votre femme une personne raisonnable; sa jeunesse me donne courage d'y travailler, et si vous voulez bien ne pas détruire ce que je ferai de prés et de loin, j'espère que nous en ferons quelque chose.

11 me paroît que c'est une fille qu'on a gâtée comme fille unique [et comme bourgeoise, qui sont les gens qui élèvent le plus mal leurs enfans]. Pour commencer par le plus essentiel, elle a de la piété, et vous devez la confirmer dans les bonnes impressions qu'elle a là-dessus. Votre intérêt est conforme en cela à celui de Dieu, et, quoiqu'elle soit laide, elle trouvera à mal faire si vous lui ôtez ce qui peut la retenir.

Ne l'empêchez donc par aucune raison d'être réglée : qu'elle ne se lève point tard, qu'elle entende la messe tous les jours, qu'elle ne sorte jamais seule; mais qu'elle ne fasse point la grande dame. Mettez-la dans un milieu qui ne l'abaisse point, el qui aussi évite le ridicule où vous tomberez tous deux si vous le prenez sur un ton trop haut.

[Elle est d'une incivilité insupportable : c'est une suite infaillible de la basse naissance, et le séjour de Cognac l'achèvera, si vous ne] tenez la main à In rendre honnête, el à ne pas recevoir à boire d'un laquais, quand ce n'est pas le sien, sans le remercier. A l'égard (h^s femmes de qualité, vous savez bien qu'elle leur doil lout par toutes sortes de raisons.

Je l'ai fort priée de ne pas attirer la familiarité des

02 LETTRES DE Mmc DE MAÏNTENON.

hommes, car elle est très-dangereuse, surtout en province, où ils patinent et se mettent sur le lit d'une femme par grossièreté ; il faudroit éviter ces manières-là, et, si vous m'en croyez, vous la laisserez souvent auprès de Mme de Miossens, qui, pour l'amour de vous et de moi, en prendra soin.

Elle est déréglée en tout : elle déjeune à onze heures, elle ne peut dîner; il lui faut des confitures à collation, du beurre à déjeuner. [Enfin c'est l'image de la bourgeoisie, et ce qui s'appelle une caillette de Paris.]

Elle parle [comme à la halle]1, mais c'est le moindre inconvénient, car elle apprendra bien à parler françois. Elle me paroît attachée à sa personne [et ses sots pareils sont tous propres à la croire belle ; elle en est fort loin et je lui ai déjà dit: il faut lui persuader, afin qu'elle ne se donne aucun ridicule là-dessus]. Du reste, elle fait fort bien de s'ajuster; elle est d'un âge à se couvrir de vert et d'incarnat, etseroit très-mal, négligée; mais il ne faut pas qu'elle passe tous les matins deux ou trois heures au miroir.

[Elle a été nourrie fort mesquinement ; cependant soit enfance, soit ignorance du prix de chaque chose,] soit qu'on lui ait donné une grande idée de nous, il me paroît qu'elle ne compte pour rien la dépense, et elle envoyé tous les matins me demander quelque chose, comme s'il étoit égal de lui donner un habit ou une douzaine. Je crois que vous feriez bien, en attendant qu'elle se rende capable, de lui donner une somme pour s'entretenir. Elle apprendroit à la ménager, et verroit que, quand elle auroit acheté une jupe trop chère, qu'elle manqueroit de souliers et de rubans. Il nous en arriveroit encore un autre bien : c'est que, quand l'envie vous prendroit et à moi de lui donner quelque chose, elle nous en sauroit

1 La copie de Saint-Cyr dit seulement : « Elle parle très mal ».

gré, ce qu'elle ne fera pas tant qu'elle ne connoîtrâ pas la dépense et l'état de nos affaires; au contraire, elle trouvera toujours que nous ne lui donnons pas assez. Si elle n'étoit habillée de neuf et en fonds de toutes choses, je vous conseillerois de lui donner mille francs par an ; mais, étant habillée pour six mois, je crois que ce seroit assez de huit cents francs, et vous et moi lui ferons toujours quelque petit présent. Vous ne sauriez croire combien de pareilles précautions évitent de querelles; elle a des habits qui ne seront pas de saison à Cognac ; il ne lui en faudra que de légers; je lui enverrai ce qu'elle me demandera, et je l'accoutumerai à me payer régulièrement ce que je ne voudrai pas lui donner, car je ne veux pas qu'elle me croie sa dupe.

Je suis fâchée qu'elle ait deux demoiselles : quand elles serviroient comme des servantes, ce qui n'arrive jamais, c'est un ridicule à cette petite femme d'avoir deux demoiselles. Il cât trop tard pour rien changer làdessus.

J'ai oublié de vous parler d'un homme qui a servi dix ans M. de Montchevrcuil ; il est très-fidèle, et propre à être voire maître d'hôtel; il est excellent officier et se mèleroit de tout, pourvu qu'il eût quelque petit garçon sous lui ; il a appris son métier chez feu Mme de Montausier et a servi M. de laBazinière.

[Si vous croyez pouvoir être heureux avec voire femme, songez à vous ménager et à ne vous en pas lasser; songez à ne pas la dégoûter par des grossièretés qui font leur effet; et empêchez-la aussi d'en avoir devant vous. Je vous conseillerois de ne pas coucher toujours ensemble ; vous avez deux chambres bien commodes pour cela à Cognac. Laissez dire tout le monde : rien n'est habile que de se rendre heureux, de quelque manière qu'on s'y prenne.]

Mme d'Aubignê nie pareil modeste : confirmez-la dans

94 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.

de si bonnes coutumes. Elle me parut embarrassée de voir prendre la chemise à M. du Maine; j'en fus ravie, et je vous prie de ne point souffrir qu'elle s'habille ou se déshabille devant des hommes [et de ne vous point montrer à elle devant vos valets].

Si elle est assez sage, et votre maison assez réglée pour que l'on pût faire la prière tous les soirs en public, comptez que l'on doit cet exemple à ses domestiques, que tout le monde le fait ici, et que Dieu vous bénira si vous le servez.

Mmc de Lalaigne n'a pas grand esprit ; mais c'est une très-bonne femme, et ses filles sont de même âge que ma belle-sœur ; vous devriez l'y laisser quelquefois avec une fille pour la servir. Ces petites absences vous fourniroient plus de plaisir à son retour, et elle verroit la manière de vivre des autres; elle n'apprendra rien quand elle ne verra que sa maison.

[Mme de Villette est une lendore1 qui ne lui apprendra pas à être habile; je voudrois que celle-là lui montrât à danser;] elle est très-agréable et très-raisonnable, et je ne comprends point que vous ne vous accommodiez pas de nos parens.

Ne souffrez pas, je vous prie, qu'elle voie souvent Mme de Fontmort; elle lui feroit tourner la tête, ne lui parleroit que de la cour, et la trouveront malheureuse de n'être pas dame du palais.

M. et Mme de Saint-Eugène me paroissent des gens à qui vous pouvez la donner quelquefois ; mais quand vous la laisserez avec des femmes raisonnables, recommandezleur de la traiter comme leur fille, car si vous ajoutez ce qu'elle a déjà, que l'on la respecte par la considération que l'on a pour vous et pour moi, vous en ferez une très-

1 Mmo de Sévigné dit aussi : « Il (le jeune marquis de Grignan) a été un peu lendore sur son départ de cotte garnison », c'est-à-dire qu'il s'est fait prier, qu'il a été engourdi ou bien a fait l'engourdi.

impertinente femme, et qui ne sera pas supportable parmi les honnêtes gens.

Surtout ne la voyez point trop, de peur de vous en lasser; accoutumez-la à se passer de plaisir et à savoir demeurer dans sa chambre à lire de bons livres et à travailler.

Vous trouverez peut-être bizarre qu'une femme qui n'a jamais été mariée1 vous donne tant d'avis et tant d'enseignemens sur le mariage ; mais j'ose vous dire que la confiance que l'on a toujours eue en moi et mou expérience par tout ce que j'ai vu m'ont fait voir que l'on se rend souvent malheureux par des bagatelles qui, revenant tous les jours, font à la fin des grandes aversions. J'ai une envie extrême que vous soyez heureux, et il n'y a rien que je ne fisse pour y contribuer.

À l'égard de la dépense, réglez-la et comptez, mon cher frère, que ce n'est que notre vanité qui nous rend nécessiteux. Si vous ne vouliez qu'un bon lit, qu'autant à manger qu'il nous en faut, qu'être habillé selon votre condition, qu'un équipage pour ne pas aller à pied, vous et tous tant que nous sommes aurions assez de bien. L'état où vous avez été doit vous faire goûter celui où vous êtes, et doit aussi vous mettre à couvert de la vanité dont je vous parle, car vous attirez déjà a>sez l'envie [de tout ce qui vous a vu misérable] sans ajouter des dépenses et des airs de grandeur qui vous ont attiré mille ridicules; vous n'avez jamais été plus moqué que par les gens à qui vous donniez des repas magnifiques.

Je vous aiderai en tout quand vous ne mangerez que voire revenu, et voire famille me sera comme la mienne: niais elle nu1 deviendra étrangère dès que je vous verrai prendre un ion qui vous ruinera el qui vous ridiculisera. J'aime encore mieux dépenser mon argent que de vous

1 Curieux retour sur son mariage avec Scarron.

96 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

le voir dépenser mal à propos. Chacun a ses fantaisies, et je ne suis pas plus avare que vous ; mais j'aurois cinquante mille livres de rente que je ne le prendrois pas sur le ton de grande dame, et que je n'aurois pas de valet de chambre comme Mme de Goulanges, ni de lit galonné d'or; le plaisir qu'elle en a ne vaut pas les railleries qu'elle en essuie. M. le chancelier1 son oncle n'en voudroit pas avoir un pareil, et il est admiré pour sa modération.

Si vous revenez à Paris cet hiver, je prendrai une. maison avec vous et je vous donnerai toutes les aides possibles.

Voyez bien clair dans votre dépense et sachez qui paye les bardes qu'elle a prises de tous les côtés. Mme de Lancosme en a bien fait aussi, et en use sur tout bien obligeamment.

Souvenez-vous encore de ne jamais parler ni en bien ni en mal de votre femme ; car on joue toujours un mauvais personnage là-dessus.

[Ne lui parlez jamais ni de vos bonnes fortunes, ni de votre bravoure ; on n'est point sur ses gardes avec une oison comme elle, on aime à lui en faire accroire, et cependant ou elle le redit, ou il lui en échappe quelque chose qui est d'un grand ridicule; elle ne fut l'autre jour qu'un moment avec nous, et elle nous rapporta que vous iriez combattre les Anglois d'une façon risible.]

Vous ne craignez que moi en ces occasions-là; cepenpendant les autres s'en moquent davantage, et quand vous ne songez qu'à m'éviter et à vous cacher de moi, vous tombez en des mains assurément plus dangereuses. Enfin tout ceci est fondé sur l'envie que j'ai que vous soyez heureux et estimé, que vous passiez votre vie doucement, et que vous répariez autant que vous le pourrez

1 Michel Le Tellier.

les injustices que l'on vous a faites ; du reste, si l'intérêt que j'y prends vous importune, comptez que je ne m'en mêlerai qu'autant et si peu que vous le voudrez; j'en jugerai par la connoissance que vous me donnerez du dedans de votre famille; mais ne vous contraignez pas, car je serai contente de tout, pourvu que vous le soyez.

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