RU SAINT-PÈRE, FAUBOURG SAINT-GERMAIN, A PARIS
Collection de S. M. le Roi de Hollande.
Ce mardi 11 juillet (1G79).
Je suis au désespoir de vous fâcher toujours; mais qu'est-ce qui vous parlera franchement que moi ? M. Pellet m'a conté un procédé que vous avez eu avec lui qui n'est ni juste ni honnête: quand des parties1 sont arrêtées, il n'est plus question de rabattre et il n'y a qu'à payer ; les marchands de Paris ne craignent point les violences, et se font payer des plus grands seigneurs. On n'a pas toujours une aussi grosse somme que celle que vous lu1 devez, mais on entre en payement par ce qu'on peut, et quand ils trouvent de la bonne foi, ils ne sont que trop faciles à prêter. Les vilains procédés se content par les maisons et font un grand tort à la réputation. Finissez celui-là, je vous en conjure, et sans emportement, car il vous feroit plus de tort qu'à M. Pellet.
On a quitté le deuil, et si Mme d'Àubigné veut venir faire une visite à la cour, il ne tiendra qu'à elle; mais je lui conseille d'attendre que Mmc la duchesse de Richelieu y soit, qui ne reviendra que vendredi. J'ai bien envie d'aller souper dans l'entresol; je ne crois pourtant pas que ce soit sitôt; au reste, je suis tout à fait rebutée de Maintenon, par le monde qui s'adonne à y venir. Ne perdez pas une occasion de dire que quand il y a une personne de plus que je n'ai compté, je suis au désespoir, et que vous ne voudriez pas vous jouer à me surprendre. Je ne me soucie pas de passer pour bizarre, pourvu que l'on n'y vienne point.
Adieu. Mes complimens à Mme votre femme; on dit
1 C'est- à dire <!<'> compte
100 LETTRES DE M*e DE MAINTENON
qu'elle se porte fort bien; je n'en suis pas de même depuis mon retour deMaintenon; je ne suis pas sans maux de tête.
A M. D'AUBIGNÉ, A PARIS
Collection de S. M. le Roi de Hollande.
A sept heures du soir, août (1679).
Je ferai ce que je pourrai pour ce que vous désirez de moi, et si j'y réussis, j'en aurai plus de joie que vous, sans même compter l'intérêt que j'y trouverai; mais pourquoi mettez-vous un écriteau sur votre maison avant d'en avoir trouvé une? Il me semble que nous devrions nous tenir où nous sommes, jusqu'à ce que nous eussions trouvé quelque chose d'admirable ; et pour cela il faudrait le chercher à loisir. Une maison vers l'hôtel de Longueville * nous seroit commode ; je vis l'autre soir un écriteau à la porte qui est tout devant. Ce n'étoit que portion de maison, mais en voyant de plus près, et la louant un peu cher, on l'auroit peut-être entière. Si cette occasion-là manque, il s'en trouvera quelque autre, pourvu que l'on ne se presse pas. Après tout, faites comme vous l'entendrez ; outre la complaisance que j'aurois pour vous, j'y suis si peu que vous devez ne guère penser à moi. Je n'ai pu aller à Paris; mais je vous l'avois dit. J'ai eu mille embarras quiseroient trop longs à vous dire. M. du Maine se porte bien ; M,le de Nantes a la fièvre ; vous voyez les deux autres qui ne sont pas en bon état. Sachez, je vous prie, qui a fait faire les plumes de mon lit, afin que je sache à qui je les dois. Je suis bien fâchée de n'avoir pu
1 Cet hôtel était situé rue Saint-Thomas du Louvre. Il avait été célèbre sous la Fronde. La Montespan et Mme de Maintenon y logeaient quand elles venaient à Taris. D'Aubigné et sa femme y habitèrent. On l'appelait aussi hôtel du Maine.
mener Mme d'Àubigné au camp; je n'ai pas eu un moment pour y aller voir M, de Noailles, qui m'en avoit conviée. M1110 de Breuillac m'a dit qu'elle avoit voulu y amener ma belle-sœur ; elle auroit bien fait d'y venir, et tout ce qu'elle fera avec Mme de Breuillac sera bien : c'est une très honnête femme et qui a de l'esprit ; il n'importe pas tant aux: jeunes personnes d'aller avec des gens d'un bon air pour le monde que d'être vues avec des prudes1 ; c'est là le principal. Je fus ravie de la trouver au cours avec Mme de la Porte. Nous partons de demain en huit jours pour Fontainebleau; si Mme d'Aubigné veut venir la semaine qui vient, elle le peut.
Adieu, mon ami.
La correspondance de Mme de Maintenon n'offre guère pendant l'année 1679 que des lettres à son frère d'Aubigné sur les affaires de son ménage. Il y a toutefois une lettre à l'abbé Gobelin, que Lavallée emprunte à ce qu'il appelle les Manuscrits des dames de Sainl-Ctjr, et qu'il date de mars 1679, dans laquelle se trouvent ces mots : « Vous savez si j'ai besoin que l'on prie Dieu pour moi : je vous le demande encore, et de prier et faire prier pour le Roi. qui est sur le bord d'un grand précipice ». Si cette lettre est en effet de ce temps, les paroles de M"1 de Maintenon peuvent faire allusion aux nouvelles amours du Roi avec Mmc de Font anges, qui venaient renverser les espérances d'amendement qu'on avait pu fonder sur sa froideur croissante envers Mmo de Montespan. On sait quel fut réclaf soudain de cette passion et quel en fui le déclin rapide. M"1' de Montespan, définitivement délaissée, régla dûment ses comptes : elle obtint la surintendance de la maison de la Reine; c'était officiellement un premier rang à la cour, où ses enfants (''(aient traités en princes. Quant à M,ue de Maintenon, elle allait Noir, au milieu de ces orages, sa faveur consacrée par nue place suprême, ambitionnée (les femmes du plus haut rang. Le Dauphin, celui qu'on appelait Monseigneur, épousait
1 C'est-à-dire avec des femmes sévères sur les mœurs.
une princesse de Bavière : « Nous saurons bientôt, écrit Mme de Sévigné (13 décembre 1679), ceux qui sont nommés pour Mme la Dauphine.il y en a qui disent que Mme de Maintenon sera placée d'une manière à surprendre. Ce ne sera pas à cause deQuanto, car c'est la plus belle haine de nos jours. Elle n'a vraiment besoin de personne que de son bon esprit. » Mme de Maintenon fut en effet nommée dame d'atour de la Dauphine (8 janvier 1680). Toute relation de dépendance, même tout rapport nécessaire disparaissait entre elle et Mmede Montespan. Voyons, par un extrait d'un de ses entretiens ultérieurs avec les daines de Saint-Cyr, comment Mmo de Maintenon, à distance, expliquait et jugeait son propre rôle dans la lutte où elle venait de triompher à sa manière. Vers 1700, dans une instruction « aux demoiselles de la classe bleue » (Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, IV, 779), elle s'exprimait ainsi :
... Il y a du plaisir à vivre avec ses amis et à s'entretenir avec eux, comme l'on dit, à cœur ouvert et sans contrainte. Il y a cependant une maxime d'un auteur païen, dit-elle tout bas à la maîtresse, que je trouve bien dure : c'est d'agir avec ses amis comme si l'on étoit assuré qu'ils deviendront un jour nos ennemis. Je me contenterois, ce me semble, de ne leur rien laisser voir de mauvais en moi; je tâcherois de n'avoir jamais tort en leur présence, aussi bien qu'en celle des personnes que j'aimerois le moins, parce qu'il peut en effet arriver mille choses dans la vie qui nous séparent, que souvent d'amis on devient ennemis, et qu'alors on est au désespoir de s'être trop fié à eux et de leur avoir parlé sans réserve. M,ue de Montespan et moi, par exemple, ajouta-t-elle, continuant de parler bas à la maîtresse, nous avons été les plus grandes amies du monde ; elle me goûtoit fort, et moi, simple comme j'étois, je donnois dans cette amitié. C'étoit une femme de beaucoup d'esprit et pleine de charme ; elle me parloit avec une grande confiance et
me disoit tout ce qu'elle pensoit. Nous voilà cependant brouillées sans que nous ayons eu dessein de rompre. Il n'y a pas eu assurément de ma faute de mon côté, et si cependant quelqu'un a sujet de se plaindre, c'est elle; car elle peut dire avec vérité : C'est moi qui suis cause de son élévation; c'est moi qui l'ai fait connoître et goûter au Roi : puis elle devient la favorite, et je suis chassée. — D'un autre côté, ai-je tort d'avoir accepté l'amitié du Roi, aux conditions que je l'ai acceptée? Ai-je tort de lui avoir donné de bons conseils et d'avoir tâché, autant que je l'ai pu, de rompre ses commerces? Mais revenons à ce que j'ai voulu dire d'abord. Si, en aimant Mme de Montespan comme je l'aimois, j'étois entrée d'une mauvaise manière dans ses intrigues ; si je lui avois donné de mauvais conseils, ou selon Dieu ou selon le monde ; si, au lieu de la porter tant que je pouvois à rompre ses liens, je lui avois enseigné le moyen de se conserver l'amitié du Roi, n'auroit-elle pas à présent entre les mains de quoi me perdre, si elle vouloit se venger? Et ne pourroit-elle pas dire au Roi : Celte personne, que vous estimez tant, me disoit cependant telle ou telle chose ; elle me portoit à cela, elle me conseilloit de faire ainsi, etc.? — N'ai-je pas raison de dire qu'il ne faut rien laisser voir, môme à nos amis, dont ils se puissent prévaloir dans la suite contre nous s'ils venoient à changer? Tôt ou tard les choses se savent, H il est bien fâcheux d'avoir à rougir dans un temps de ce que l'on aura dil ou fait dans un autre. Je disois, il y a bien des années, à M. de Barrillon : qu'il n'y avoit rien do si habile que de n'avoir point tort, et de se conduire toujours et avec toutes sortes de personnes d'une manière irréprochable; il trouva que j'avois raison, et qu'on effet il n'y a rien de si habile que d'être par sa bonne conduite à l'abri de toutes sortes de reproches. Je me souviens qu'un jour le Roi m'envoya parler à Mme de Fontanges; elle étoit en fureur sur dos méconlentemens
104 LETTRES DE Mme DE MINTENON.
qu'elle avoit reçus; le Roi craignoit un éclat, et m'avoit envoyée vers elle pour la calmer ; j'y fus deux heures, et j'employai ce temps à lui persuader de quitter le Roi, et à essayer de la convaincre que cela seroit beau et louable. Je me souviens qu'elle me répondit avec vivacité : Mais, madame, vous me parlez de me défaire d'une passion comme de quitter une chemise! — Mais, pour en revenir à mon personnage, vous m'avouerez que je ne devois pas en rougir, et que je n'avois pas à craindre que l'on sût ce que je lui avois dit. Vous ne sauriez trop prêcher cette même conduite à vos demoiselles : qu'elles ne donnent jamais que de bons conseils, qu'elles agissent en toutes les affaires les plus secrètes et les plus intéressantes qu'elles pourront avoir comme si elles avoient cent mille témoins, ou qu'elles les dussent avoir dans la suite; car encore une fois il n'y a rien qui ne se découvre enfin, et il est toujours plus chrétien, plus vertueux, plus sûr, et plus honorable de n'avoir jamais fait qu'un beau personnage ; et quand même il arriveroit que Ton ignorcroit éternellement quelle a été la sagesse de notre conduite, je trouve que l'on doit compter pour beaucoup le bon témoignage que nous rend intérieurement notre conscience.
A M. D'AUBIGNE, A PARIS1.
Collection de S. M. le Roi de Hollande.
A Versailles, ce samedi au soir (ci5 septembre 1079).
J'avois résolu d'aller voir aujourd'hui Mme d'Aubigné, mais ce ne sera pas la dernière fois que je serai trompée dans mes mesures. Mme de Montespan a voulu aller à
1 Cette lettre si curieuse était déjà connue au dix-huitième siècle ; Voltaire en parle à l'article Économie de son Dictionnaire philosophique, et en cite un fragment.
Noisy par le beau temps qu'il a fait; je pars demain au matin pour aller au Val; c'est une petite maison qui est dans le parc de Saint-Germain, où l'on met MIle de Tours à cause- de sa maladie. Je la mènerai et y coucherai pour l'établir, et je serai lundi de bonne heure pour recevoir la cour à Saint-Germain. Je vais mander à Maintenon de m'envoyer Noëlle au plus tôt; c'est une fille que Mme de Maintenon1 a élevée, qui me sert fort bien, est de grand travail, et que je ne fais que vous prêter, afin que vous tâtiez d'une servante qui fait fort bien la cuisine, qui frotte à merveille et qui nettoyé mieux la vaisselle que qui que ce soit. Vous n'en dépenserez que la nourriture; et si une femme vous accommode, vous aurez le temps d'en chercher une de connoissance. Je serois d'avis que la Vallée ou Aimée allassent au marché ; car Noëlle est dépensière. 11 fout se servir des gens selon leurs talens, et compter qu'il n'y en a point de parfaits. Je vous ferai venir un aquais; vous avez bien raison d'en demander un grand; les petits ne sont bons à rien. Si celui qui viendra ne vous accommode pas, il faut le renvoyer, et ne se pas lasser jusqu'à ce que vous en ayez un bon; et pour cela il faut faire serrer leurs haillons2, afin de leur remettre sur le corps, el qu'il ne vous en coûte rien.
Vous avez très-bien fait, et vous ne pouviez trop tôt vous défaire de vos chevaux; ce qu'ils vous auroient coûté à nourrir vous en redonnera à Pâques pour les promenades et nos voyages de Maintenon; ma belle-sœur ne sortira guère cet hiver, et quatre chevaux vous suffiront. Mais pour en revenir aux laquais, j'en ai deux très-inutiles que je vous prêterai toutes les fois que vous en aurez besoin, tantôt pour huit jours, tantôt pour un mois; ils ont vos livrées que j'ai prises exprès pour ces accom-
1 Femme du marquis de Maintenon qui avait vendu sa terre à Mme Scarron.
2 C'est-à-dire les vêtements ayant déjà servi.
106 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.
modemens-là; ils ne vous coûteront qu'à nourrir, et il est de l'habileté de se servir ainsi les uns des autres et profiter des temps. Votre femme est malade et hors d'état de se montrer ; il lui faut bon feu dans sa chambre, de la bougie, de la gelée i et peu de train ; l'été elle n'aura rien de tout cela, et il lui faudra des chevaux et des laquais. Je vous dis tout ce qui me vient à la tête non pas pour que vous vous en contraigniez, mais pour que vous en preniez ce qui vous en paroîtra bon; dans ce même esprit, je vous envoie un projet de dépense, tel que je le ferois si j'étois hors de la cour, et sur lequel on peut encore ménager. Il faut nous servir de tout et faire envisager à vos gens que, s'ils vous servent bien, je le compterai comme s'ils étoient à moi. Je trouve que c'est trop de passer cinq cents écus pour une maison; songez que c'est pour vous tout seul, et que je n'y coucherai pas dix fois dans une année ; qu'il ne faut que très-peu de logement et seulement deux remises de carrosse, s'il se peut, sans qu'il y en ait sous la porte. Tout le quartier de Richelieu, tout celui du Palais-Royal et du Louvre, tout celui de Saint-Ilonoré sont bien longs2, et pour du temps ne vous pressez point : vous serez où vous êtes tant qu'il vous plaira. Je ne réponds point à vos complimens, et je serai récompensée de tout si vous vivez un peu réglé et guéri. Je suis ravie que vous ayez été dîner avec M. de Vaujour. M. d'Heudicourt compte aussi beaucoup sur vous; ne vous piquez point d'honneur de leur en rendre, et mettez toutes les vilenies sur moi.
Dépense par jour pour douze personnes (monsieur et madame, o femmes, 4 laquais, 2 cochers, 1 valet de chambre) :
1 Quelque gelée de viande ou autre.
2 Sont bien grands.
Quinze livres de viande à cinq sous par livre. 5 1. 15 s.
Deux pièces de rôti 2 10
Pour du pain 1 10
Pour du vin 2 10
Pour du bois 2 »
Pour du fruit 1 10
Pour de la chandelle » 8
Pour de la bougie » 10
Voilà à peu près votre dépense, qui ne doit pas passer quinze livres par jour, l'un portant l'autre, la semaine 100 livres et le mois 500 livres. Vous voyez que j'augmente, car 100 livres par semaine, ce ne seroit que 400 livres par mois; mais, y joignant le blanchissage, les flambeaux de poix, le sel, le vinaigre, le verjus, les épices et de petits achats de bagatelles, cela ira bien là. Je compte 4 sous en vin pour vos 4 laquais et vos 2 cochers ; Mme de Montespan donne cela aux siens ; et si vous aviez du vin en cave, il ne vous en coûteroit pas trois. J'en mets 6 sols pour votre valet de chambre et 20 pour vous qui n'en buvez pas pour trois; mais j'ai mis tout au pis. Je mets une livre de chandelle par jour : c'en sont huit; une dans l'antichambre, une pour les femmes, une pour la cuisine, une pour l'écurie; je ne vois guère que ces quatre endroits où il en faille; cependant, connue les jours sont courts, j'en mets huit, et si Aimée est ménagère et sache serrer les bouts, cette épargne ira à une livre par semaine. Je mets pour 40 livres de bois que vous ne brûlerez que deux ou trois mois de Tannée; il ne faut que deux feux, et que le vôtre» soi! grand. Je mets dix sous en bougie; il y en a six à la livre qui durera trois jours. Je mets pour le fruit 50 sous; le sucre ne coûte qu'onze sous la livre, et il n'en faut pas un quarteron pour une compote; du reste, on fonde un plat de
108 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.
pommes et de poires qui passe la semaine en renouvelant quelques vieilles feuilles qui sont dessous, et cela n'ira pas à 20 sous par jour. Je mets deux pièces de rôti, dont on en épargne une le matin, quand monsieur dîne à la ville, et une le soir quand madame ne soupe pas; mais aussi j'ai oublié une volaille bouillie sur le potage. Tout cela bien considéré, vous verrez que nous entendons le ménage. Vous aurez le matin un bon potage avec une volaille : il faut se faire apporter dans un grand plat tout le bouilli, qui est admirable dans ce désordre-là. On peut fort bien, sans passer les 15 livres, avoir une entrée de saucisses un jour; d'une fraise de veau, un autre; de langues de mouton, et le soir le gigot ou l'épaule avec deux bons poulets. J'ai oublié le rôti du matin qui est un bon chapon, ou telle autre pièce que l'on veut, la pyramide éternelle et la compote.
Tout ce que je vous dis là posé, et que j'apprends à la cour, votre dépense de bouche ne doit pas passer 6000 livres par an. J'en mets 1000 pour habiller Mme d'Aubigné, et avec ce que je lui donne, elle en aura assurément de reste; elle a une année d'avance, et elle n'a rien acheté depuis qu'elle est mariée, au moins si je n'en suis point la dupe. Je mets ensuite 1000 livres pour les gages ou les habits des gens; 1000 livres pour le louage de la maison, ce qui n'ira pas là; 5000 livres pour vos habits et pour l'opéra1 et d'autres dépenses. Tout cela n'estil pas honnête? et le reste de votre revenu ne peut-il pas suffire à certains extraordinaires que l'on ne peut prévoir, comme l'achat de quelque cheval, l'entretien de deux carrosses, un meuble, le payement de quelque petite dette? Vous voyez que nous entrons en tout. Si de ce que je vous dis un mot peut vous être utile, je n'aurai pas de regret à ma peine, et du moins je vous aurai fait voir que je sais quelque chose sur le ménage. 1 Ce mot est biffé dans l'autographe, comme profane sans doute.
Le mémoire de M. Legois sera donné, et j'ai autant d'envie de lui faire plaisir que vous. J'attends M. Fagon, qui me dira des nouvelles de Mme votre femme. Accoutumez-la à la solitude et à s'amuser dans sa chambre; il ne vous conviendroit point qu'elle fût dans le monde, et le repos de votre vie dépend de bien enfourner ce commencement ici. La petite vérole n'était pas à désirer; mais il faut s'en servir pour qu'elle ne voie que très-peu de gens.
Je suis ravie que vous soyez content de M. de Mortemart; offrez-lui votre carrosse, s'il n'en a point, quand il sera en état de marcher ; c'est le seul service que vous lui puissiez rendre et il peut vous être bon. N'envoyez pas quérir celui que j'ai donné à Mrae d'Aubigné sans m'en avertir, car vous croyez bien que je trouverai moyen de rendre cette voiture-là utile. Ne vous éparpillez point dans cette grande maison ayant si peu de gens; si j'étois à votre place, je ferois faire la cuisine dans ce petit trou qui est auprès de cet endroit où il y a un lit jaune que, par parenthèse, je trouvois fort abandonné, mais je n'en dis rien, parce que vous arriviez et que le désordre est excusable. Comme j'espère que nous avons quelque temps à vivre ensemble, apprenez à Mme d'Aubigné et à ses femmes à me connoître; c'est-à-dire qu'en même temps que je prête (oui avec plaisir, je ne compte pas que rien soit gâté ni rompu, et que j'ai donné ordre à Nanon de faire un mémoire depuis le lit de velours jusqu'à la crémaillère.
Legois m'a dit que vous avez acheté du linge de table ; il faut le marquer et prendre garde qu'on ne le change au blanchissage. Il faut parler de foules ces choses-là devant Mme d'Aubigné : elle a un air d'emplâtre que je voudrois bien lui ôter.
Bonsoir, en voilà assez pour un jour. Je sei ois ravie si vous m'écriviez avec un pareil détail.
110 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.
A Mlle DE GUIGNONVILLE S A MAINTENON.
Imprimée dans les Mémoires de V Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse. 8° série, t. VII, p. 359.
Ce 9 novembre (1679).
Comme je suis fort sincère et que je n'aime point à fâcher que le moins qu'il m'est possible, je ne veux pas m'adresser à d'autres qu'à vous-même pour me plaindre de vous et pour vous dire que vous vous moquez de tout ce que je vous dis, et M. de Guignonville de même. Je lui ai mandé positivement de ne point faire travailler à la tour carrée que je n'en eusse fait le marché avec lui; à cela il me répond qu'on y travaille et que ce sera bientôt fait. Je vous mande de distribuer des tourbes avec M. le curé de Pierre, et vous lui en parlez quand tout est fait. Ces manières-là ne me sont pas propres, et je suis trop vieille pour n'être pas maîtresse chez moi. M. de Guignonville et vous êtes accoutumés à gouverner Mme de Maintenon2 comme un enfant. Ce n'est pas là mon humeur. Si vous ne voulez point de commissions de moi, je ne vous en donnerai plus, et je m'adresserai seulement à vous pour avoir de l'argent ; mais si vous voulez continuer à vous mêler de mes affaires grandes ou petites, il faut, s'il vous plaît, les faire exactement comme je les demande.
Au reste, vous savez combien vous me plaisez l'un et l'autre, et la joie de vous avoir aussi près de moi que vous y êtes. Je vous en ai donné des marques qui vous l'ont dû persuader, et si vous voulez me servir à ma mode, vous n'obligerez pas une ingrate.
Je mande à La Couture de distribuer ce qui reste de tourbes.
1 Sœur des deux de Guignonville qui surveillaient l'administration de la terre de Maintenon.
"• La précédente châtelaine.
A M. L'ABBÉ GOBELIN
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 178.
(8 janvier) 16801.
Je vous envoie le mémoire de mes aumônes réglées afin que vous jugiez si elles sont bien appliquées. J'ai fait Ml,e de Montchevreuil religieuse, et j'en ai encore une dont je paye la pension ; son père va se rétablir, mais il ne Test pas encore. Outre ce que j'écris, j'en fais quelques autres dans les occasions : voilà ce qui concerne les aumônes. Quanta mes habillemens, je vais les changer, et les prendre pareils à ceux de Mme de Richelieu. J'ai une indifférence là-dessus qui m'ôte tout scrupule ; j'ai été vêtue d'or quand j'ai passé mes journées avec le Roi et sa maîtresse ; je vais être à une princesse, je serai toujours en robe noire ; si j'étois hors de la cour, je scrois en touriére, et tous ces changemens ne me font nulle peine. Du reste, je fais trop de dépense, parce que je suis naturellement propre et peu portée à l'avarice.
Mes journées sont présentement assez réglées et fort olitaircs : je prie Dieu un moment en me levant ; je vais à deux messes les jours d'obligation et à une les jours ouvriers; je dis mon office tous les jours et quandje m'éveille la nuit, je dis un Laudate ou un Gloria Patrï. Je pense souvent à Dieu dans la journée, je lui offre mes actions; je le prie de m'ôter d'ici si je n'y fais pas mon salut, et du reste je ne connois poinl mes péchés. J'ai une morale et de bonnes inclinations qui font que je ne fais guère de mal ; j'ai un désir de plaire et d'être estimée qui me me1 sur mes gardes contre toutes mes passions; ainsi ce ne sont presque jamais des faits que je me puis
1 Languel «le Gergy indique celle date (p. 17 \ de ses Mémoires . Le texte qu'il donne ne diffère que for( peu de relui de Versailles.
112 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.
reprocher, mais des motifs très-humains, une grande liberté dans mes pensées et dans mes jugemens, et une contrainte dans mes paroles qui n'est fondée que sur la prudence humaine. Voilà à peu près mon état ; ordonnez les remèdes que vous croirez les plus propres Je ne puis vraisemblablement envisager une retraite; il faut travailler ici à mon salut ; contribuez-y, je vous supplie, autant que vous le pourrez, et comme c'est le plus essentiel de tous les services, comptez aussi sur la plus entière reconnoissance.
Uneanecdote qui se trouve dans la correspondance deBussy- Rabutin (à Mme de Montjeu, 25 mars 1680) fait juger en même temps des occupations très effectives d'une dame d'atour et de l'étonnement qu'excitait l'élévation de Mrae de Maintenon à des fonctions si enviées : « Je ne sais si on vous aura mandé le démêlé de la maréchale de Rochefort (qui étoit aussi dame d'atour de la Dauphine) et de Mme de Maintenon. En tout cas, le voici. La maréchale, qui coiffoil Mme la Dauphine, ayant été obligée de sortir parce qu'elle saignoit du nez, Mme de Maintenon acheva d'habiller la princesse. La maréchale, étant revenue, se plaignit qu'on avoit entrepris sur sa fonction, et, comme elle sembloit vouloir refaire ce que Mmc de Maintenon avoit déjà fait, Mme la Dauphine leur dit qu'elle ne savoit pas comme on en usoit en France, mais qu'en Bavière, quand elle étoit une fois habillée, on ne la déshabilloit que pour la coucher. On a réglé que la première des deux dames qui commenceroit Mme la Dauphine l'achèveroit : cela étant, ce sont deux charges égales.... Personne sans exception n'est mieux avec le Roi que Mmc de Maintenon. » Celle-ci racontait plus tard aux demoiselles de Saint-Cyr « qu'elle avoit appris de sa mère à bien peigner (elles étaient toutes deux habituées à se servir seules), et que ce petit talent avoit plu tout d'abord à la Dauphine, qui auroit été fâchée de ne l'avoir pas tous les matins pour cela ».
Les années 1680 et 1681 sont celles qui ont vu la faveur de Mme de Maintenon prendre un cours constant et régulier, fondé sur l'estime et le goût du Roi, et désormais à l'abri des orages
La liaison avec Mme de Fontanges prit fin après un dernier éclat : la belle reçut le titre de duchesse (avril 1680) pour s'en aller bientôt après, malade, épuisée, la mort dans le cœur et sur le visage, à l'abbaye de Cbelles, où elle mourut en 1681. La Paiatine dit crûment qu'elle avait été empoisonnée par Mme de Montespan; et les curieuses recherches de M. Pierre Clément (Mme de Montespan et Louis XIV, in-8, 1868) montrent que cette accusation n'est pas dénuée de tout fondement : Mrae de Montespan, désespérée, aurait eu recours pendant les années précédentes à la Voisin pour en obtenir des philtres, qu'elle aurait fait prendre à sa rivale et peut-être même au Roi, afin de ranimer son amour. Le procès de la Voisin en janvier 1680 dévoila ces mystères. Louis XIV, avec modération et sang-froid, ordonna à Colbert et à La Reynie, lieutenant criminel, d'étouffer un tel scandale, qui eût rejailli sur sa cour et sur lui-même; mais le charme que si souvent Faîtière favorite avait su ranimer par son seul esprit et sa seule beauté fut, on peut le croire, définitivement rompu. Est-ce sous le coup de ces impressions pénibles que le Roi, quittant Saint- Germain le 18 mai, « comme il montoit en carrosse avec la Reine, eut de grosses paroles pour Mme de Montespan sur des senteurs dont elle est toujours chargée et qui font mal à Sa Majesté »? (Bussy, Correspondance, t. V, p. 116.)
Tout cela ramenait naturellement le Roi vers ce commerce d'amitié rempli de sécurité et de douceur que lui offrait Mme de Maintenon. Personne mieux que Mmc de Sévigné, écho fidèle de tous les bruits de la cour et de la ville, qui avait bien connu Ml,,e de Maintenon et la jugeait avec son ingénieuse perspicacité, ne peut faire comprendre cette faveur unique, « la plus souhaitable du monde ». Elle écrit le 17 juillet 1680 . « Mm" de Coulanges est toujours surprise de la sorte de faveur de M"a de Maintenon. Enfin nul autre ami n'a tant de soins el d'attention qu'il en a pour elle. Elle me mande ce que j'ai dil bien dos fois : elle lui fait connoître un pays nouveau qui lui étoil inconnu, qui est le commerce de l'amitié et de la conversation, sans contrainte et sans chicane; ilenparoît charmé. » El encore : « Les courtisans appellent tout bas Mme de Maintenon M" de Maintenant.... Elle passe tous les soirs depuis huit heures jusqu'à dix heures avec Sa Majesté. M. de Cljamarande la mène et la ramène à la face de l'univers. » (18 septembre 1680.)
114 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.
A M. D'AUBIGNÉ
Collection de S. M. le Roi de Hollande.
A Fontainebleau, ce 6 juillet (1680).
Vous me faites un extrême plaisir de me prêter votre petit carrosse ; mais vous ne me mandez point quand vous partez pour Cognac ; nous serons peut-être revenus pour lous le rendre. Je crois comme vous que par là vous sauvez la vie de mes chevaux. S'il n'y a point de coffre à cette calèche, il faut y en faire faire sans façon, et qui puisse seulement fermer, et porter ma toilette.
M. Colbert est parti; je le verrai à Saint-Germain.
Je mande à Viette de vous payer neuf cent quaranteneuf livres; vous n'êtes pas en état d'attendre. Vous seriez trop riche et trop heureux si vous pouviez quitter le jeu et vivre en tout régulièrement; quand les malheurs vous donneroient cette pensée, vous ne feriez que ce que tout le monde fait; nous nous piquons d'un sentiment contraire par vanité; mais il n'importe comment nous allions à Dieu.
Je vous défie de recevoir le meuble qui est chez vous d'aussi bon cœur que je vous le donne, mais je suis ravie que vous le receviez avec plaisir.
Je vous remercie de Champagne, et de la complaisance que vous avez de me donner vos laquais, quand ils sont en état de vous servir, ayant la peine de les faire ; je ne sais comment faire pour son habit, désirant qu'il ne soit habillé de neuf qu'en même temps que les autres. Faites comme pour vous.
Il faut donner la lettre de Mlle Martel à Beuvron ou l'envoyer à Vibrais ; je suis si paresseuse que je serois fâchée qu'elle fût perdue après avoir eu la peine de l'écrire.
Ne parlez de ma faveur ni en bien ni en mal, et du
reste ne vous fâchez point; on est enragé contre moi, et, comme vous dites, on se prend à tout pour me nuire ; si on n'y réussit pas, nous nous en moquerons, et si on y parvient, nous le souffrirons avec courage1.
Je serai bien aise de voir Mme d'Aubigné pour une nuit ou deux; il faudroit qu'elle pût s'accommoder du lit de MIlc de la Harteloire, que l'on feroit le plus propre que l'on pourroit. Il faut qu'elle vienne mercredi au soir ou jeudi ; car dans les premiers jours je ne pourrai quitter Mme la Dauphine, parce que je serai seule ; les autres dames vont à Paris.
Adieu, mon cher frère, songeons à l'état où nous étions pour nous trouver heureux de celui où nous sommes.
A M. L'ABBE GOBELIN
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes.
Décembre 1080.
Je m'ennuie tout-à-fait de n'avoir aucun commerce avec vous, et quoique l'aumônier me dise souvent de vos nouvelles, je voudrois vous voir, ou du moins en savoir par vous-même. Je vous prie de me mander si vous êtes hors d'état de me venir faire une visite avant Noël, car si cela est, j'irai à Paris; et si vous vouliez bien me faire relier un Nouveau Testament, vous me feriez plaisir ; je voudrois pouvoir le porter dans ma poche, et si vous jugiez à propos de le mettre en plusieurs tomes, ils seroient, ce me semble, plus commodes. Il les faut relier de chagrin avec des fermoirs d'acier, et anelmitation de Jésus-Christ, de même Y Introduction à la vie dévote, et votre livre pour la messe. Ce sera là toute ma
1 Ce passage est cité, avec quelques variantes, dans Languet de Gergy, p. 147.
116 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.
bibliothèque, ce qui ne tiendra pas grande place ; il les faut tous en chagrin avec les mêmes fermoirs. Je vous demande pardon de tant de commissions, mais l'envie que j'ai de bien faire vous consolera de la peine que vous aurez. Je me porte fort bien ; je suis contente et trop pour mon salut, car je ne sais quelle est ma croix. Je me recommande à vos prières, et vous demande la continuation de votre amitié.
Le premier emploi que Mme de Maintenon voulut faire du loisir et de la sécurité d'une faveur désormais établie fut de travailler à la conversion de toute sa famille, encore protestante. Quant aux moyens qu'elle employa, il ne s'agit pas de justifier ce qui ne peut ni ne doit l'être,' il vaut mieux comprendre quelles opinions, quels préjugés régnants dominèrent un esprit qui se montrait si juste en d'autres circonstances. Les lettres qu'on va lire sont à cet égard de bien curieux témoignages, auxquels il faut joindre, comme non moins important, celui de Mme de Caylus,fort intéressée en cette affaire. Voici ce qu'elle raconte dans les Souvenirs. M. de Villette, étant venu à la cour avec son fils après sa brillante campagne de Sicile, rencontra une faveur qu'il aurait pu pousser fort loin s'il eût voulu se faire catholique. Gomme il résistait à toutes les offres, Mme de Maintenon prit, de concert avec Seignelay, le parti de l'envoyer en un voyage de long cours, pendant lequel le fils abjura sans beaucoup de résistance, quitta la marine, et fut mis à l'académie, là où se formaient les jeunes officiers. Quant à la sœur, Mîle de Mursay, — qui fut Mme de Gaylus, — on profita des mêmes circonstances. Mme de Maintenon, ne voulant pas commettre Mme de Villette avec son mari, se lit livrer l'enfant par une des tantes. Mlla de Mursay arriva à Paris en même temps que ses cousins et cousines, le jeune de Saint-Hermine, Mlles de Saint-Hermine et de Caumont, que leurs parents n'osèrent pas refuser. Quant à la conclusion, Mllc de Mursay, elle, ne fut pas lente à se consoler : « Nous arrivâmes ensemble à Paris, où Mme de Main-
tenon vint aussitôt me chercher, et m'emmena seule à Saint- Germain. Je pleurai d'abord beaucoup; mais je trouvai le lendemain la messe du Roi si belle que je consentis à me faire catholique, à condition que je Tentendrois tous les jours, et qu'on me garantiroit du fouet. C'est là toute la controverse qu'on employa et la seule abjuration que je fis. » Les autres, plus âgés, firent une résistance un peu plus longue, « et qui fût infiniment glorieuse au calvinisme » ; mais finalement ils cédèrent : on les verra tous, M. de Villette avec eux, s'empresser en convertis zélés autour de Mme de Maintenon, et ne lui reprocher que de ne les point faire assez largement profiter de sa faveur.
A M. D'AUBIGNÉ
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 196.
(Décembre 1680.)
Vous vous passeriez bien de donner le fait aux dévotes en faisant le portrait de Mme d'Aubigné1; on ne peutavoir trop de soin de soi quand d'ailleurs on fait son devoir. Ne soyez jamais en peine de ma santé, quoi que vous entendiez dire. Si j'étois malade un peu considérablement, vous le sauriez par moi ou de ma part. 11 y a longtemps que le petit de Mursay est catholique; M. de Saint- Hermine est arrivé aujourd'hui, qui, je crois, me donnera plus de peine. J'aurai dans peu de jours Mlles de Saint- Hermine, de Caumont et de Mursay. J'espère que je n'en manquerai pas une. Mais j'aime Minette2, que j'ai vue à Cognac, et si vous pouvez me l'envoyer, vous me ferez un extrême plaisir. Il n'y a plus d'autre moyen que la violence, car on sera bienaffligé dans la famille de la conversion de Mursay. 11 faudroit donc que vous obtinssiez
1 C'est-à-dire : Vous feriez mieux de ne pas médire de votre femme....
1 Demoiselle de Saint-Hermine, et future comtesse de Maillv.
118 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.
d'elle de m'écrire qu'elle veut être catholique. Vous m'enverrez cette lettre-là ; je vous envoyerai une lettre de cachet avec laquelle vous prendriez Minette chez vous jusqu'à ce que vous trouvassiez une occasion de la faire partir, ce qui se trouve assez aisément, outre que vous, M. de Xaintes, M. de Marillac, M. de Tours, et enfin je trouveroifc des amis sur toute la route, et si l'on me l'erivoyoit à Richelieu, je ne serois pas en peine du reste. Travaillez à cette affaire: j'ai inclination pour cette petite fille, et vous m'obligerez en faisant une bonne œuvre. Quant aux autres conversions, vous n'en pouvez trop faire ; mais ne corrompez pas les mœurs en prêchant la doctrine. Adieu, mon cher frère, mille amitiés à cette pauvre dévote, je suis fâchée de la continuation de ses maux. Vous ne me dites rien de Mme de Miossens1.
[A Mme DE VILLETTE2.
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, 1. 1, p. 201.
A Saint-Germain, ce 23 décembre 1080.
Quoique je sois bien persuadée, madame, que vous me donnez votre fille de bon cœur et que vous avez une grande joie de la conversion de mon neveu, je ne laisse pas de croire que vous avez besoin de consolation, et c'est pour y contribuer que je vous écris.
M. de Mursay fit hier ses dévotions, et le curé de
1 Mlle de Martel, sœur de Mme d'Heudicourt, avait épousé M. de Miossens, frère du maréchal d'Albret.
2 En tête de cette lettre il y a cette note des dames de Saint-Cyr : « Mme de Maintenon avoit pris le temps de l'absence de M. de Villette pour faire enlever ses enfans à l'insu même de leur mère qui étoit catholique, dans le dessein de les faire instruire dans la religion catholique ».
Versailles qui l'a instruit et confessé en est fort content, voilà le plus essentiel; du reste, je ne vois rien que de bon en lui et je ne lui ai encore découvert aucun défaut que de parler un peu trop. Je ne suis pas bien résolue encore sur ce que je ferai de lui ; il me paroît qu'il a envie de quitter la marine, et bien des gens me le conseillent; quoi qu'il en soit, ne vous mettez pas en peine, j'en aurai les mêmes soins que s'il étoit mon fils. Je lui fais apprendre à danser et il faudra le faire monter à cbeval si nous le mettons sur terre. Le Roi a mille bontés pour lui et j'espère qu'il lui donnera une pension. J'ai parlé pour faire MM. de la Roche-Allart1 enseignes; puisque les huguenots ne peuvent rien espérer, il fout demander pour les catl oliques. M. de Saint-Hermine écoute et répond fort honnêtement à tout ce que je lui dis sur la religion ; mais jusqu'à cette heure il ne me donne nulle espérance. Je le menai samedi avec moi à Paris, où j'allois voir Mme de Fontmore et mes nièces2; je les trouvai toutes enlaidies, dont je suis bien fâchée, mais je ne reconnus en façon du monde M110 de Saint-Hermine. M110 de Caumont est très maigrie et voire fille jaune comme la cire. Je l'amenai avec moi; elle pleura un moment, quand elle se vit seule dans mon carrosse; ensuite elle fut quelque temps sans rien dire, et après cela elle se mit à chanter. Elle a dit à son frère qu'elle avoit pleuré, en songeant que son père lui dit en partant que, si elle changeoit de religion et venoit à la cour sans lui, il ne la verroit jamais. Elle s'attendrit dès que Ton vous nomme ; du reste, elle est accoutumée à moi, et quand je l'assure qu'elle m'aimera, elle me répond qu'elle m'aime déjà. J'ai passé le jour d'aujourd'hui à la
1 Neveux de M,no de VillcUc.
- Elle ;i]>|u'lle nièces les ûlles de ses cousins germains
120 LETTRES DE M»e DE MAÎNTENON.
faire lire et à lui apprendre à travailler à la tapisserie ; elle a un maître à danser qui me répond qu'elle dansera fort bien; elle trouve ma table meilleure que celle de Mme de Fontmore. J'ai mandé à mes nièces de venir ici le plus tôt qu'elles pourront, car leur visage ne reviendra pas tant qu'elles mourront de faim. Mme de Fontmort étoit très incommodée le jour que je la vis. Que je vous plains, ma chère cousine, dans l'agitation où vous êtes entre un mari et vos en fans ! C'est avoir le cœur déchiré par les endroits les plus tendres; je le suis si fort pour ce que j'aime que je comprends mieux qu'une autre votre douleur ; consolez-vous en Dieu et en mon amitié. Je ne doute pas que l'enlèvement de votre fille ne fasse du bruit; je l'ai voulu ainsi pour vous tromper la première, ne craignant rien plus que de vous commettre avec M. votre mari. La petite de Mursay en souffre, car elle n'a pas une chemise, et nous sommes dans des fêtes qui retarderont beaucoup toutes les choses dont elle a besoin.
M. de Seignelay m'a dit aujourd'hui que M. de Villette seroit ici au mois de février; j'espère que la tendresse qu'il a eue toujours pour moi l'empêchera de s'emporter, et qu'il démêlera bien au milieu de sa colère que tout ce que je fais est une marque de l'amitié que j'ai pour mes proches. Je ne me console point d'avoir manqué Minette. Adieu, j'ai la main lasse et il est tard.