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xv.ii INTRODUCTION.
Dix autres contemporains déposent de même. Le chevalier de Méré, un des beaux esprits hôtes de Scarron, admire en sa jeune femme la sévérité et le dévouement conjugal. Sorbière, encore un témoin de ces années-là, déclare que « la beauté, la jeunesse et l'esprit galant de cette dame n'ont fait aucun tort à sa vertu ». Segrais, autre ami de la maison, atteste « qu'au bout de trois mois elle avait corrigé son mari de bien des choses », qu'il n'avait plus pour elle que des témoignages de respect, même qu'il la consultait sur ses ouvrages et se trouvait fort bien de ses corrections. Gilles Boileau, frère aine de Despréaux, fit contre elle quelque épigramme ; mais il la remplaça bientôt, sur les reproches qu'il en avait reçus, par un madrigal obligeant. Un des jeunes galants qui lui rendaient hommage affirmait qu'il manquerait ta la reine plutôt qu'à cette personne-là.
Mariée en mai 1652, à seize ans et demi, elle était veuve en 1660, à Yingt-cinq ans et sans fortune : allait-elle savoir éviter les périls et les travers de son temps? Nous avons sur tout ce qu'elle fut alors deux excellents témoins, son directeur l'abbé Gobelin et Mme de Sévigné. Quelle caution pour elle, à le bien prendre, que la correspondance de Mme de Sévigné! Celle-là n'est pas suspecte. Sans peur parce qu'elle est sans reproche, sans scrupule parce qu'elle est sans fiel, sans compromis ni sous-entendus ni réticences, comme elle ne se prive de rien ! Comme elle cueille et grossit sa gerbe sans penser à mal, et rien que pour divertir sa fille ! Y a-t-il une réalité, une rencontre, un soupçon, une apparence qui lui échappe et qu'elle ne redise? Comme elle drape ceux et celles qui le méritent! Comme elle distille la Montespan ! Comme elle n'excepte pas de sa chronique fidèle ses meilleures amies, Mme de Coulanges, Mme de Lafayette, la Rochefoucauld ! A quoi bon s'en taire puisque aussi bien elle goûte si fort en eux, au su de tous, l'honnête et l'aimable? Aussi que de bons jugements tout francs et sans appel! A qui fera-t-on croire qu'elle aurait épargné, par exception, dans ces lettres écrites au jour le jour, la jeune veuve déjà si remarquée? Ou bien pourquoi se serait-elle trompée sur elle? — Or précisément
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elle en a jugé comme a l'ait Louis XIV. Elle a goûté, ce que Saint-Simon n'a pu connaître, le charme de cet esprit lors de sa première ou de sa pleine floraison. Pendant un temps elle la voit tous les jours, la recherche et l'observe : « Nous soupons tous les soirs avec Mme Scarron, dit-elle. Elle a l'esprit aimable et merveilleusement droit. C'est un plaisir de l'entendre raisonner.... Sa société est délicieuse. » Pour que Mme de Se vigne parle ainsi, il faut bien qu'elle reconnaisse en elle une honnête femme que son passage dans le pays des précieuses, que son commerce avec Mlle de Scudéry, avec Mme de la Fayette, Mme de Coulanges, l'abbé Testu, avec la Place-Royale et le Marais, avec les hôtels d'Albret et de Richelieu, n'ont pas fait dévier de sa rectitude naturelle, mais qui a seulement affiné au contact de ce monde élégant, soit ce goût de l'esprit et de ce qu'on appelait alors la raillerie, dont on retrouve les traces dans ses lettres, soit ces habitudes de sobre et fine élégance et de distinction suprême qui étonnaient et troublaient son humble confesseur. Mme de Sévigné, qui s'y connaît, nous a dit l'attrait de sa parole et de son esprit; l'abbé Gobelin va nous dire avec une inconsciente perfection, en croyant ne s'y pas connaître, le charme extérieur de toute sa personne : « Vous n'avez que des étoffes communes, lui écrivait-il; mais je ne sais ce qu'il y a : je vois tomber avec vous, quand vous vous mettez à genoux, une quantité d'étoffe à mes pieds qui a si bonne grâce que je trouve quelque chose de trop bien. » Joli crayon, à désespérer le peintre le plus délicat !
En 1669 un grand changement s'est introduit dans son existence : elle est devenue la gouvernante des enfants de Mme de Montespan et du Roi. Nul doute, quelles que soient l'influence des temps et celle des idées — obstacles dont savent triompher
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les forts, — qu'elle n'eût mieux agi si elle eût refusé, par un sentiment de dignité intime, d'élever les enfants issus d'un double adultère. L'histoire n'eût probablement rien connu d'elle; mais elle se fût honorée devant sa conscience et devant Dieu. N'est-il pas vrai cependant que la conscience est diversement éclairée selon les divers degrés delà moralité publique? Nous estimons étrange la distinction par laquelle Mme Scarron répondit à l'offre qui lui était faite : « Si les enfants sont au Roi, je le veux bien; mais il faut qu'il me l'ordonne ». La vérité est que l'Église seule blâmait nettement alors ces scandales de la royauté; Mme Colbert et Mme de la Sablière avaient accepté d'élever les enfants du Roi et de Mme de la Vallière, ce qui ne valait pas beaucoup mieux, et l'opinion n'y avait nullement trouvé scandale. Mme Scarron était d'ailleurs redevable à la Montespan de quelques services personnels. Son peu de fortune exigeait qu'elle se fit une condition. Il n'y aurait guère à la blâmer de s'être laissé engager, puis d'avoir recherché l'occasion de se faire distinguer du Roi de manière à mériter l'augmentation d'une récompense tout d'abord promise, et destinée à mettre un terme à ses embarras et à ses inquiétudes d'avenir.
Cette phase de sa vie, fort décisive, a duré plus de dix années, depuis 1669, alors qu'elle devient gouvernante des premiers enfants du Roi et de Mme de Montespan, jusqu'au 8 janvier 1680, qu'elle est nommée dame d'alour de la dauphine, et se voit affranchie de la maîtresse délaissée. A l'observer attentivement pendant cette période, comme on pourra le faire ici même en lisant ses lettres et notre récit, quelle diplomatie rusée ! diront les uns, quelle ferme et correcte conduite! pouvons-nous dire. — Nous ajouterons, si l'on veut: quel jeu fortement serré ! — Sachons-lui d'abord beaucoup de gré du dévouement sincère qu'elle a montré pour ces jeunes enfants. Elle a fait preuve d'une tendresse maternelle quand elle a aimé pour lui-même le duc du Maine, souffreteux et infirme, qui lui a témoigné en retour pendant toute sa vie une affection profonde et respectueuse. Le malheur était qu'il fallait se soumettre à la mère, dont le brillant esprit ne
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modérait pas l'humeur dédaigneuse et changeante, et qui poussait sans réserve, à travers les abus et les scandales, l'excès de ses insolents triomphes. Elle préparait d'ailleurs assez sûrement sa ruine, par ses inégalités, pour qu'on n'eût pas besoin d'y travailler sourdement. On a cité bien à faux, pour démontrer chez la gouvernante une prétendue ténacité d'intrigue, ce mot à son frère : « Quoique Ton crût être défait de nous, vous croirez bien, vous qui nous connoissez, que Ton ne s'en défait pas si aisément » ; on n'a pas compris que c'est de Mme de Montespan et non pas d'elle-même qu'elle parle de la sorte et avec vérité1. 11 y avait pour elle un intérêt direct et tout simple à durer ; il y avait cette récompense à obtenir, un présent de cent mille livres pour lequel elle avait la parole du Roi. Il fallait se faire accepter jusque-là; après cela elle quitterait la cour, elle chercherait un établissement tranquille selon le bien qu'elle aurait ; elle édifiait déjà tout un plan de vie intérieure. Le terme arrive, le Roi remet la somme; mais il la double un mois après ; là-dessus, Maintenon est acheté, le Roi en donne le titre, janvier 1675.... Il est clair qu'une situation nouvelle s'annonce et déjà se dessine.
A quelles conditions un tel succès a-t-ii été obtenu? Les lettres à l'abbé Gobelin le racontent en détail, et le témoignage de Mme de Sévigné le confirme. La gouvernante a subi bien des hauteurs, bien des colères et des caprices ; elle a été, comme elle dit, la « partie souffrante ». Mais comme on a remarqué autour d'elle et à son sujet le contraste des sentiments, de l'humeur, de l'attitude! Comme la cour a été de bonne heure attentive à ces agitations d'où allait sortir un éclat incomparable ! Comme Mme de Sévigné nous dépeint d'une part les alternatives de défaveur et de retour que vaut à la favorite la passion royale finissante, et comme elle pénètre et rend d'autre part ce qu'éprouve en silence Mmc de Maintenon, attentive, réservée, d'autant plus agissante en son cercle
1 On a de même noté ces paroles de Mme de Sévigné (7 juillet 1680) : « Croyoit-elle qu'on pût toujours ignorer le premier tome de sa vie »? Mais il faut lire ce qui suit : « et, à moins de l'avoir conté avec malice, quel mal cela lui eût-il fait? »
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discret, mais toujours agrandi! Comme on devine aux pieds de quelle patiente adversaire les flots tumultueux viendront se briser! « Je veux, ma bonne, vous faire voir un petit dessous de cartes qui vous surprendra. C'est que cette belle amitié de Mme de Montespan et de son amie est une véritable aversion depuis près de deux ans. C'est une aigreur, c'est une antipathie, c'est du blanc, c'est du noir. Vous demandez d'où vient cela? C'est que l'amie est d'un orgueil qui la rend révoltée contre les ordres de l'autre. Elle n'aime pas à obéir. Elle veut bien être au père, mais pas à la mère.... )) — Quand, à un retour du Roi, la Montespan rentre en grâce : ((Ah ! ma fille, écrit-elle, quel triomphe à Versailles ! quel orgueil redoublé ! quel solide établissement! quelle duchesse de Valentinois! quel ragoût, même par les distractions et par l'absence! quelle reprise de possession ! » Ce qui n'empêche pas que Mme de Sévigné soit fort peu étonnée quand elle entend dire, en janvier 1680, que Mme de Maintenon va être nommée dame d'atour de la dauphine : « On dit qu'elle sera placée d'une manière à surprendre.... Elle n'a besoin de personne que de son bon esprit. )) La Montespan, elle, s'est fait donner la surintendance de la maison de la reine, grande situation fort lucrative : elle s'est retirée du jeu, ou le jeu l'a quittée. Le Poi a conçu de bien autres desseins.
Il a été reconnaissant à Mme de Maintenon des soins qu'elle a prodigués à ses enfants. 11 a remarqué avec surprise cette tranquille et judicieuse action, cette pénétrante et irrésistible influence qu'elle exerçait autour d'elle, cette sollicitude toujours attentive aux soins essentiels et pratiques, cette sévérité affectueuse et tendre, cette solidité, qui faisaient d'elle, pour l'enfance et probablement pour tous les âges, une rare éducatrice, une sage et habile conseillère. Lorsque, la rencontrant chez Mme de Montespan, il commença de goûter le charme de cette conversation que Mme de Sévigné qualifiait de « délicieuse », il aperçut en même temps (c'est encore un mot de Mme de Sévigné) « tout un pays nouveau ».
Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.
INTRODUCTION. xxm
11 avait craint de trouver en elle une précieuse : ce fut la plus sensée des femmes qui s'offrit à lui. « Elle avait assez d'esprit, dit un bon juge, pour en avoir autant qu'il en fallait à Mrae de Montespan, et pour n'en avoir pas plus qu'il n'en fallait à Louis XIV1. » Pendant le voyage à Barèges, en 1675, où Mme de Maintenon conduisit le duc du Maine, une correspondance, sous le prétexte de nouvelles de santé, s'établit entre eux. Voilà bien ce qu'on souhaiterait de retrouver, puisqu'elle dut déployer dans ces lettres toutes les séductions de son excellent esprit.
Cela n'empêchait pas Louis XIV de s'oublier en de nouvelles et passagères amours, pour Mme de Soubise, pour Mme de Ludres, bientôt pour Mlle de Fontanges. C'est en parlant à l'abbé Gobelin de cette dernière chute du Roi et de nouvelles scènes avec la Montespan que Mme de Maintenon écrivait en mars 1679 : « Vous savez si j'ai besoin que l'on prie Dieu pour moi ; je vous le demande encore, et de prier et de faire prier pour le Roi, qui est sur le bord d'un grand précipice ». Ces mots font sans nul doute allusion au projet dès lors médité par elle d'employer son visible crédit à séparer définitivement le Roi de la Montespan et de ses autres maîtresses, à le rapprocher de la Reine, à le réconcilier avec une vie grave et digne. Si nous avons justement apprécié tout son caractère, elle n'était pas de celles qui pouvaient consentir jamais à devenir maîtresses royales. Il faut noter d'ailleurs quelle avait en 1680 quarante-cinq ans; elle était plus âgée que Marie-Thérèse et Louis XIV. Elle ne pouvait pas prévoir que la Reine allait être enlevée prochainement par la mort. Il ne lui restait donc qu'à remplir envers le Roi, aux côtés de la Reine, le rôle de confidente et de conseillère : « Les pouvoirs honnêtes peuvent être partagés sans
1 Ce bon juge est Saint-Marc Girardin. En une série d'articles publiés dans le Journal des Débats (octobre 1856) et qu'on voudrait voir réimprimer, il a traité de Mme de Maintenon à Saint-Cyr avec une rare délicatesse et un esprit infini. Nul sujet ne convenait mieux à un moraliste si spirituel et si sensé. Il faudrait tout citer, quelquefois peut-être pour se tenir, si l'on considère tous les actes de cette vie et non pas seulement le rôle d'éducatrice, un peu en deçà de l'extrême éloge.
xxiv INTRODUCTION.
souffrir de diminution l. )) Est-ce qu'une pareille tâche, qui en vérité s'offrait, n'était pas assez belle? Quoi d'étonnant si elle a formé ou seulement accepté de ses conseillers ecclésiastiques le projet de convertir Louis XIV? si elle a cru, comme on le lui affirmait, que c'était là une belle œuvre à tenter, une œuvre souhaitée par l'Eglise, voulue par la Providence, profitable au pays? « Ayez delà bonne gloire », disait-elle sans cesse. Hé bien ! n'y avait-il pas ici de quoi contenter une âme de quelque hauteur? N'était-ce rien que d'empêcher que la vieillesse de Louis XIV ressemblât à l'avance à ce que devait être la vieillesse de Louis XV? et qui pourra démontrer que ce résultat n'ait pas été obtenu précisément par elle? Quand la mort si imprévue de la Reine survint, en 1683, son œuvre était assez avancée pour qu'elle devînt en même temps l'amie et l'épouse.
Une fois mariée, voulut-elle par deux fois se faire déclarer reine, comme l'affirme Saint-Simon? Louvois ainsi que l'archevêque de Paris de Ilarlay, puis Fénelon et le duc de Beauvillier payèrent-ils de la disgrâce leur opposition à ce qu'ils considéraient comme une honte? Louvois se jeta-t-il aux pieds de Louis XIV, comme Sully aux pieds de Henri IV ? Il mourut peu après, non sans ce perpétuel soupçon d'empoisonnement; Saint-Simon peut-il insinuer avec quelque ombre de raison qu'un pareil crime, dont Louis XIV, il l'assure, était incapable, aurait eu Mme de Maintenon pour complice ou pour conseillère ? Pas une de ces accusations n'a pour elle quelque preuve ou quelque vraisemblance, et presque chacune forme contradiction avec quelque autre grief de Saint-Simon luimême. Comment Fénelon et le duc de Beauvillier, et Bossuet avec eux, auraient-ils ainsi lutté contre elle après avoir formé précisément avec elle, suivant Saint-Simon, une alliance
1 Saint-Marc Girardin.
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ténébreuse pour gouverner ensemble le Roi et le royaume? Ne sait-on pas que la vraie cause de la disgrâce de Fénelon et de Reauvillier fut le quiétisme? Nous avons le certificat de médecin attestant que Louvois a succombé à une angine de poitrine. Mme de Maintenon y fait allusion quand elle écrit très simplement : « On me trouvera le cœur tors comme à M. de Louvois ». Saint-Simon lui-même a surabondamment démontré combien ce ministre s'était rendu insupportable et avait préparé de ses propres mains sa ruine. Quant à M. de Harlay, c'était un mauvais prêtre qui faisait scandale et ne pouvait manquer d'être promptement sans influence. Nul indice dans les lettres ne laisse apercevoir une tentative de Mme de Maintenon, ni une espérance, ni une irritation particulière à certain moment contre les difficultés ou contre les hommes. Rien plus, une fois délivrée de Louvois et de Harlay, et quand elle a fait nommer à l'archevêché de Paris le futur cardinal de Noailles, qui lui est tout dévoué, pourquoi nulle trace de nouvelle tentative? Pourquoi prendre à tâche de faire disparaître toutes les preuves publiques du mariage ? Si elle souhaitait tant d'être reine, que n'en a-t-elle pris certains dehors, qui lui eussent été très probablement permis ? On sait quels honneurs Louis XIV lui prodigua au fameux camp de Compiègne; il voulut que Mignard lui mît, dans son portrait, le manteau d'hermine1. Mais bien au contraire elle ne prétendait aucun rang, et ses billets les plus intimes témoignent qu'elle s'effaçait derrière les personnes de hante naissance. Elle recommande à Mme de Caylus de ne pas la nommer au sujet d'une aumône à des gens de grande noblesse tombés dans la misère, car ce n'est pas à de telles personnes, assuret-elle, à recevoir d'elle quelque secours. N'est-il pas évident que le mystère de sa situation lui agréait? Avec la conscience tranquille, avec son état très régulier, avec la certitude que nul doute ne planerait dans le présent ni dans l'avenir sur la nature de ses liens avec le Roi, qui étaient fort connus, elle s'est
1 Mémoires de Languet de Gergy, publiés par Lavallée dans le volume intitulé la Famille d'Aubigné et V enfance de Mme de Maintenon (Pion, 1863, in-8°),p. 186.
xxvc INTRODUCTION.
appliquée simplement à se maintenir en une condition tout exceptionnelle, qui était Lien de nature à contenter une ambition non vulgaire, à satisfaire même certain raffinement d'amour-propre. Sa prudence y était intéressée : elle y a mis en outre sa « bonne gloire ». Elle a su ne pas compromettre par témérité vaine ce qu'elle avait acquis sans intrigue. Son personnage est d'une parfaite unité. « Bien des gens croient, dit-elle dans un Entretien avec les dames de Saint-Cyr1, que c'est par mon industrie et par un dessein prémédité que je me trouve à la place que j'occupe. Il n'y a pas même jusqu'à mes amis qui ne soient dans cette pensée. Ne vous ai-je pas raconté que le maréchal de Créquy s'enferma un jour avec l'abbé Testu en lui disant : « Ha ça, monsieur l'abbé, parlons, (( je vous prie, de cette femme-là. Il faut qu'elle ait un grand « esprit et un génie bien supérieur pour avoir imaginé au coin « de son feu et conduit comme elle l'a fait le dessein d'une « fortune aussi élevée que la sienne ! » L'abbé Testu, qui m'avoit connue dans tous les temps, et qui savoit que j'étois bien éloignée d'avoir pu faire un tel projet ni même aucun qui en approchât, voulut le lui persuader. Et le maréchal de Créquy me trouvoit encore en cela d'une habileté incomparable, d'avoir su cacher mes vues et mes desseins à tous mes amis, et il admiroit l'adresse avec laquelle je les abusois tous. — Oh ! non assurément, je ne me suis pas mise où je suis ! C'est Dieu tout seul; je ne l'aurois pu ni voulu. )>
Ce qui est vrai, c'est qu'elle a été reine effective autant et plus que beaucoup de celles qui en ont eu le titre avec les honneurs; mais elle l'a été discrètement et en des limites restreintes.
1 Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. VII. Recueil de quelques traits agréables et édifians des Entretiens de Mme de Maintenon avec les religieuses de Saint-Louis, p. 449.
INTRODUCTION. xxvn
Une première preuve en est qu'elle a détourné pour Saint-Cyr toute une part de son activité et de son temps. Saint-Cyr donne à sa manière la mesure intellectuelle, morale, religieuse, on pourrait dire politique aussi en un sens, de Mmo de Maintenon. C'est un miroir de sa physionomie. Elle y cherche, volontiers défiante du grand jour de Versailles, un abri et une retraite; mais en même temps elle y développe à l'aise certaines de ses meilleures aptitudes, et s'y exerce à quelques-unes des qualités qui la feront aussi régner ailleurs. Il est impossible de ne pas rendre hommage à cette œuvre, dont on aperçoit facilement aussi les causes de faiblesse.
Mme de Maintenon s'y est montrée admirable éducatrice. Incontestablement, elle a aimé l'enfance. On a vu ses soins tout maternels au petit duc du Maine; elle s'était occupée d'humbles maisons et d'enfants du commun avant d'avoir obtenu Saint-Cyr. Elle continua pendant toute sa vie à visiter les écoles de village. Quand la cour était à Fontainebleau, elle partait à huit heures du matin avec Mme de Dangeau et M,,e d'Aumale pour aller « prêcher », comme elle dit1, aux écoles d'Avon. Expliquer le catéchisme, le faire réciter, visiter les familles, gronder les maris, distribuer du linge et de l'argent, puis recommencer dans les hameaux voisins, toute sa journée bien souvent y passait. Et ce qui donne très bonne idée de l'enseignement qu'elle répandait ainsi, c'est que Malhurin Roch, le magister d'Avon, ne pouvait s'accoutumer à l'ignorance qu'il lui trouvait, ni elle au savoir dont il était très fier: « Il jette mes enfants, s'écrie-t-elle avec chagrin, dans une profonde théologie2! » Telle elle fut à Saint-Cyr, singulièrement habile dans l'art si difficile de manier les jeunes esprits, de les attirer à soi, de ne pas leur demander plus qu'ils ne peuvent porter, dans l'art d'assouplir les caractères, de les gagner par l'affection, et de leur inspirer aussi le respect. Le
1 Lettre à Mme de Dangeau, août 1708. Voir notre tome II, p. 174. - Lettre àMme du Pérou, septembre 1711. Voir notre tome II, p. 287.
xxvm INTRODUCTION.
nombre de ses écrits pour les élèves et les maîtresses est inouï : instructions, programmes de classes, mémoires spéciaux, Conversations, Entretiens, proverbes, lettres par centaines. Sa qualité première, le droit sens, y brille en mille traits. Aux maîtresses des classes elle répète sans cesse qu'elles n'obtiendront rien si elles ne se font pas aimer, et que le premier moyen et le plus sûr pour se faire aimer, c'est de se donner et de se dévouer. Elle redresse admirablement la première maîtresse des rouges (ce sont les plus petites), aux classes de laquelle elle vient d'assister. « Vous parlez à vos enfans avec une sécheresse, un chagrin, une brusquerie qui vous fermera tous les cœurs. Il faut qu'elles sentent que vous les aimez, que vous êtes fâchée de leurs fautes pour leur propre intérêt, et que vous êtes pleine d'espérance qu'elles se corrigeront. Il faut les prendre avec adresse, les encourager, les louer ; en un mot, il faut tout employer, excepté la rudesse, qui ne mène jamais personne à Dieu. Vous êtes trop d'une pièce, et vous seriez très-propre à vivre avec des saints ; mais il faut savoir vous plier à toutes sortes de personnages, et surtout à celui d'une bonne mère qui a une grande famille qu'elle aime également.... Vous embrassez trop de matières en expliquant l'Évangile : il en faut peu pour des enfans. Vous parlez trop, et je crois qu'il faudroit les faire parler davantage, pour voir s'ils entendent et s'ds comprennent. Vous dites qu'il falloit faire un divorce éternel avec le péché. Cela est vrai, et très bien dit ; mais je ne crois pas qu'il y ait trois filles dans votre classe qui sachent ce que c'est qu'un divorce1. )) Impossible de mieux penser et de mieux dire, et l'on pourroit citer cent lettres pareilles. « Toutes les fois que vous voudrez me donner des louanges sur ma capacité sur l'éducation des enfans, écrit-elle à Mme des Ursins, je les avalerai à longs traits, car e suis véritablement persuadée que j'en sais beaucoup làdessus2. » — Saint-Cyr est par elle toute une belle page de l'histoire de l'éducation.
Envers les maîtresses, qui sont des religieuses depuis que la
1 Voir notre tome I, p. 343-544.
* Voir notre tome II, p. 325-520.
INTRODUCTION. xxix
réforme de 1692 a fait de Saint-Cyr un couvent, Mmo de Maintenon met en œuvre ce talent de la direction spirituelle qui est si fort dans les habitudes de son temps, et qu'elle possède à un si haut degré. Elle entend que la piété soit pour l'éducation la base tout à fait principale, mais elle veut ce qu'elle appelle « la piété raisonnable ». Elle n'aime pas l'éducation des couvents d'alors1, et il paraît bien, par ce qu'on en sait, qu'elle en a d'assez bons motifs. Non pas que ces maisons, dont les principales étaient à la noblesse, fussent vraiment corrompues; mais il y avait de singulières alternatives de relâchement quelquefois coupable, de religiosité molle, et de culture mondaine, parfois littéraire et brillante. Telle cette abbaye de Maubuisson, près de Pontoise, trop libre avant la réforme de la mère Angélique, et devenue à la fin du siècle un centre de vifs esprits, alors que l'abbesse Hollandine, princesse de Hanovre, et Mme de Brinon, naguère directrice de Saint-Cyr, y correspondaient avec Pellisson, Leibniz et Bossuet. En tout cas, les religieuses qu'on formait dans ces maisons-là n'étaient pas du goût de Mme de Maintenon, car voici le portrait qu'elle en trace2 : (( Mme de Beuvron paroît une bonne fille : peu d'esprit, peu de piété, fort occupée de sa personne, excessivement propre, visionnaire sur sa santé, froide, sèche, difficile à aborder, enfin une vraie religieuse comme elles sont d'ordinaire, c'est-à-dire sans éducation, sans maxime, sans droiture, et sans dévotion solide )). Elle dit fort spirituellement ce qu'un tel régime peut enfanter de petitesse, de travers et d'aigreur : « Le premier citron qui fut confit le fut par un dévot5 ». Elle malmène avec une verve singulière les dévotions mesquines, la préciosité de ces dames qui ne veulent pas d'un confesseur à l'accent normand ou picard, et le ridicule de ces filles petites ou grandes qui passent sous silence, en ricanant, le sacrement du mariage, ou qui se scandalisent du mot culotte*.
1 Voir la très importante lettre du 24 mars 1715, p. 504 de notre tome II.
2 Mss. De Mouchy, t. I, p. 188.
3 Lavallée, Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 183.
4 H faut lire sa vive letlre du 9 juin 1713. alors qu'elle a soixantedix-huit ans. Voir notre tome II, p. 328.
xxx INTRODUCTION.
Les préceptes qu'elle donne, bien contraires à de telles puérilités, sont marqués au coin de la raison. Elle n'attend pas de ses religieuses les austérités vaines : elle leur propose au lieu de cela les devoirs sévères. « La charité et la condescendance, dit-elle, sont au-dessus de l'austérité1 ». À celles qui souhaitent de porter une ceinture de laine grossière et rude en manière de cilice, elle objecte que la gêne qu'elles en ressentiront les obsédera, et qu'elles en feront mal leur classe : les enfants en souffriront. A celles qui veulent se priver de sommeil, elle dit de demander à prendre dans le dortoir des demoiselles la place de quelque maîtresse qui aurait besoin de repos; delà sorte, « leur veille sera utile, et cela vaudra mieux que de travailler pour elles seules en veillant dans leurs cellules2 ». Point de piété aveugle ou nonraisonnée. « Si une fille qui sort du couvent dit que rien au monde ne doit faire perdre vêpres, on se moquera d'elle à bon droit. Quand elle dira et pratiquera de perdre vêpres pour tenir compagnie à son mari malade, tout le monde l'approuvera.... Quand elle dira qu'une femme fait mieux de bien élever ses enfans et d'instruire ses domestiques que de passer la matinée à l'église, on s'accommodera très bien de cette religion , qu'elle fera aimer et respect er 3. »
Ses lettres de direction purement religieuse sont empreintes de la même sagesse et dénotent en elle une vraie science psychologique et morale. Marcher dans la voie de la perfection sans inquiétude, sans empressement, sans impatience; ne pas prétendre à la parcourir tout entière et ne pas se décourager en chemin. (( Essayer de la joie qu'il y a dans l'accomplissement de tous les devoirs et dans le témoignage qu'on peut se rendre d'avoir tout fait pour Dieu4. »
Quant aux lecl lires sur lesquelles elle veut qu'on s'appuie dans le voyage spirituel, et qu'elle a pratiquées elle-même, ce sont les Confessions de saint Augustin, les lettres de sainte Thérèse (pour les maîtresses seules, non pour les élèves),
Lavallée, Lettres historiques et édifiantes, t. II. p. 208. * lbid., t. I, p. 128.
3 Voir notre tome II, p. 323.
4 Lavallée, Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 415.
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l'Imitation, le jésuite Rodriguez, fort en vogue alors, et surtout les livres de saint François de Sales, si toutefois Ton consent, dit-elle, à passer sur le mauvais style de l'auteur. Ajoutez les écrits de direction de Bossuet, qui circulaient dans les couvents, et ceux de Fénelon, cités sans cesse1.
L'arbre ainsi cultivé a produit de beaux fruits. La première période de Saint-Cyr, celle d'Esther etd'Athalie, marque, parle renouvellement de la poésie sacrée, par l'essor ravivé d'un Racine, par une sorte d'épanouissement virginal, une date rayonnante dans l'histoire des lettres françaises. Le charme se continue par toute la série de ces jeunes religieuses, de ces rares personnes aussi distinguées de cœur que d'intelligence, aux âmes aussi hautes que tendres. Telle Mme de Glapion, d'imagination vive, passionnée pour la musique, et dont la voix, dit Racine lorsqu'elle joue le rôle de Mardochée, va droit au cœur. Elle a été gravement malade du seul chagrin que lui a causé la maladie d'une des sœurs qu'elle soignait. Elle a connu la lutte, les découragements, les dégoûts ; elle a conquis l'apaisement, jusqu'à la quiétude, jusqu'à rentière confiance; mais il lui faut « un cœur dilaté, qui coure, qui vole dans la dévotion ». C'est une délicate; elle fera à Dieu des sacrifices que les autres ne comprendront pas 2. Mme de Maintenon, qui lui écrit de la sorte, en viendra à chercher ellemême quelque soulagement de ses ennuis dans la fraîcheur de cette âme ardente et pure. — Telle la séduisante Maisonfort, abstraite, subtile, un peu étourdie, intimement dé vole, la plus aimable sainte qui soit au monde3. Quand Bossuet emploie non seulement sa charité, mais sa science et son génie à combattre les erreurs et les scrupules qui ont enlacé cette conscience, il ne croit pas cette lutte indigne de lui. — Telle Mme de Yeilhau : chez elle, c'est l'ardeur vers la perfection, la soif du dévouement qu'il faut calmer.
1 Des lettres de Bossuet étaient entre les mains de l'abbessc de Gomerfontaine ; Mme de Maintenon lui en recommandait la lecture. Lettres et avis... Manuscrit des dames de Saint-Cyr.
3 Lavallée, Lettres historiques, t. 11, p. 182.
5 Voir notre tome I, p. 20*2 .
xxxii INTRODUCTION.
Elle veut les austérités, le mépris du corps, le désintéressement dans les grandes occasions, les actions généreuses et magnanimes. « Tout cela est bon en soi et très bon, lui écrit Mmo de Maintenon, mais doit être écrasé pour mettre à la place les vertus que Dieu vous présente à tout moment. »
Yoilà les beaux côtés de Saint-Cyr ; comment n'en pas apercevoir les défauts ? Le dessein déclaré de Mme de Maintenon a été de venir en aide à la pauvre noblesse, car elle connaissait le dénuement et les périls de cette classe dont elle était issue. Son ambition a-t-elle visé plus loin? Faut-il lui attribuer directement cette plirase du petit écrit intitulé Esprit de l'Institut : « Il y a dans cette œuvre, si elle est bien faite et avec l'esprit d'une vraie foi et d'un véritable amour de Dieu, de quoi renouveler dans tout le royaume la perfection du christianisme? » Si cette parole est d'elle ou inspirée par elle, quelle portée faut-il y attribuer? À-t-elle conçu vraiment le projet de réformer une classe de la nation, et par suite la nation elle-même? Il faut avouer que de si vastes pensées n'étaient guère dans les habitudes de son esprit. En tout cas elle n'a réussi à procurer ni cette grave transformation ni même un secours vraiment efficace à la petite noblesse ; sauf une aide toute charitable et tout actuelle, dont il faut assurément tenir compte, son œuvre est demeurée stérile. Elle n'avait pas, ce semble, la fermeté de regard, l'étendue d'esprit, l'expérience personnelle qui eussent été nécessaires pour accomplir une si grande tâche, d'ailleurs très complexe.
Le vrai secours que les filles de la petite noblesse pouvaient attendre, n'était-ce pas une éducation qui, tout en les armant d'une religion sensée, les préparât fortement aux nécessités pratiques, non pas à la vie de cour, qui n'était pas faite pour elles, mais à la vie dans les provinces, où le soin de petits domaines pouvait refaire leurs fortunes et leur offrir une carrière active, utile au pays et pleine de dignité? Saint-Cyr, à vraiment parler, n'a rien donné de pareil. Les préceptes et la direction de Mmo de Maintenon furent excellents dans le détail et pour la
1 Lavallée, Lettres historiques, t. I, p. 158.
INTRODUCTION. xxxin
manière d'enseigner, de faire la classe ; mais l'esprit même de son enseignement est demeuré trop étroit. Nulle liberté offerte aux intelligences, nul regard vers la vie réelle, sur la nature, sur la campagne* nulle imagination. Un seul horizon, la cour. Une seule personne citée sans cesse en exemple, Mme de Maintenon elle-même, comme si sa carrière n'avait pas été toute d'exception. Sans cesse on répète à ces jeunes filles qu'elles font partie d'une classe à part, et que leur état les distingue du reste de la nation. L'éducation n'est pour elles que négative et préventive : on ne leur fait apercevoir dans la vie que dégoûts et dangers, et il ne leur reste que le choix entre la cour ou les austérités du couvent.
Heureuses entre toutes, celles qui mériteront de rester dans la maison comme religieuses de Saint-Louis. Heureuses après celles-là, les demoiselles auxquelles s'ouvriront d'autres couvents qu'elles réformeront en y portant les habitudes de piété raisonnable contractées dans la maison mère. Combien leur sort ne sera-t-il pas préférable à celui des filles qu'un désir peu éclairé d'indépendance conduirait à rentrer chez leurs pauvres parents ! « Les femmes ne doivent chercher aucune liberté; elles sont faites pour l'obéissance. L'obéissance des gens du monde est bien plus difficile que celle des religieuses. Si vous y cherchez de la douceur, je vous dirai d'entrer dans un couvent ; car entre la tyrannie d'un mari et celle d'une supérieure il y a une différence infinie. On sait à peu près, en entrant en religion, ce qu'on exigera de vous; on voit les règles; on s'essaye pendant le noviciat. Il n'en est pas de même pour le mariage. Il n'y a point de noviciat qui y dispose, et il seroit difficile de prévoir jusqu'où un mari peut porter le commandement. Il s'en trouve très peu de bons ; sur cent je n'en ai jamais connu deux, et, quand je dirois un je n'exagérerois point. Il faut supporter d'eux bien des bizarreries et se soumettre à des choses presque impossibles. — Quand vous aurez passé par le mariage, vous verrez qu'il n'y a pas de quoi rire1. »
1 Voir encore sur les ennuis du mariage notre tome II, pages 10 et H. — Voir Lavallée, Conseils aux demoiselles, 1. 1, p. 52. Lettres sur Véducation (1854), p. 120.
xxxiv INTRODUCTION.
Celles des élèves de Saint-Cyr que Mme de Maintenon mariera seront trop souvent mal mariées, ou trop jeunes, ou avec des maris indignes, comme sa nièce Mme de Caylus1. On ne parlera pas assez à ces jeunes filles de la dignité des devoirs pratiques bien accomplis dans une vie simple au milieu des joies de la famille, ni des viriles occupations de la campagne à distance de la cour. On ne leur donnera pas les connaissances propres à relever les fortunes, à gérer les propriétés petites ou grandes, à réparer, pour le plus grand avantage de toute une classe et de la nation elle-même, ce que l'incurie, l'ignorance, la désertion de la terre et la vie de cour ont peu à peu détruit. Si Mme de Maintenon les entretient quelquefois de la vie qu'elles trouveront à leurs foyers, c'est pour rabaisser leur orgueil en leur montrant quelles occupations basses et grossières les attendent : « Vivre en ménagères au fond d'une campagne, veiller sur les domestiques, voir si le labourage se fait bien, s'ils ont soin des bestiaux, des dindons, des poules, donner leur attention à tous ces détails et souvent mettre la main à l'œuvre. Si quelqu'un, mes enfans, a besoin de faire provision de vertu, c'est assurément vous autres, puisque vous serez obligées à bien des choses pénibles.... Abaissez-vous; Dieu n'a permis ce grand déchet de la noblesse que pour l'humilier, et peut-être pour punir quelques-uns de vos ancêtres qui ont abusé de leur autorité et de leurs richesses2. » Voilà son langage ordinaire. Elle a trop de bon sens pour n'avoir point parlé quelquefois autrement, et d'anciennes élèves de Saint-Cyr étaient citées comme d'excellentes bonnes mères de famille ; mais c'est trop que ce qui vient d'être cité, et l'accent y paraît convaincu et personnel. Nous voilà loin des saines résolutions et de la fermeté de conduite qui auraient pu réformer la condition de la petite noblesse.
L'auteur du traité De l'éducation des filles, que Mme de Maintenon appela quelque temps à Saint-Cyr, ne l'entendait pas de la sorte.
Avec quelle largeur de vue Fénelon, dès les premières pages
1 Voir notre tome II, p. 58.
2 Lavallée, Conseils aux demoiselles, t. 1, p. 90.
INTRODUCTION, xxxv
de son petit livre, trace le vaste cercle qui appartient nécessairement à son sujet, et comme il y comprend tout de suite les principes généraux de toute éducation ! Celle des filles ne doit pas être moins attentivement suivie que celle des garçons, car elle n'importe pas moins aux plus sérieux intérêts des États. (( Les femmes ont des devoirs à remplir qui sont les fondemens de toute la vie humaine. Ce sont elles qui ruinent ou qui soutiennent les maisons, qui règlent tout le détail des choses domestiques, et qui par conséquent décident de ce qui touche le plus près à tout le genre humain. Par là elles ont la principale part aux bonnes ou aux mauvaises mœurs de presque tout le monde. Les hommes peuvent-ils espérer pour eux-mêmes quelque douceur dans la vie, si leur plus étroite société, qui est celle du mariage, se tourne en amertume? Les enfans, qui feront dans la suite tout le genre humain, que deviendront-ils si les mères les gâtent dès leurs premières années? — Les occupations des femmes ne sont guère moins importantes au public que celles des hommes; elles ont une maison à régler, un mari à rendre heureux, des enfans à bien élever.... Le monde n'est point un fantôme, c'est l'assemblage de toutes les familles.... »
Sur ces maximes générales, expression si ferme de la réalité vivante, comme Fénelon sait construire hardiment un programme d'éducation intelligent et flexible! Il veut aux femmes une instruction variée qui, après les éléments premiers et indispensables, admettra certaines connaissances pratiques concernant « l'économie, le labour, les fermes, les contrats, les questions de partages, les testaments et donations ». Il leur souhaite, avec la simplicité des mœurs et le goût du travail, la culture de l'intelligence, la lecture des livres profanes, celle de l'histoire de France, « qui a aussi, dit-il, ses beautés ». A l'appui de ses préceptes il n'apporte pas seulement les exemples de la cour et du temps présent, ou de l'histoire de l'Église et de l'histoire sainte : il fait de plus appel à l'antiquité classique, dont le ferme génie doit être invoqué, selon lui, dans toute l'œuvre de l'éducation. « Je voudrois même faire voir aux jeunes filles la noble simplicité qui paroît dans les statues et
INTRODUCTION
dans les autres figures qui nous restent des femmes grecques et romaines. Elles y verroient combien des cheveux noués négligemment par derrière, et des draperies pleines et flottant cà longs plis, sont agréables et majestueuses ».
Mme de Maintenon n'a certes pas cette claire intelligence et ces lumineuses perspectives. L'esprit et le programme de son enseignement sont autres, et plus étroits. Elle a bien pu convier Fénelon à Saint-Cyr, mais uniquement sans doute pour la direction spirituelle, non pour une sorte de collaboration en vue de l'instruction des jeunes filles. Probablement, consciente de ses rares aptitudes, elle n'entendait pas à un partage quant à la conduite des esprits. Elle eut fait sagement de s'inspirer des vues générales et des préceptes de Fénelon sur l'éducation, tandis qu'elle courut vers un danger qu'elle ne soupçonnait pas en se confiant dans sa spiritualité.
Elle a commencé de le connaître alors qu'il était admis, lui sixième, à de petits dîners hebdomadaires, dans Versailles, où se réunissaient avec elle le duc et la duchesse de Beauvillier, le duc et la duchesse de Chevreuse, « la clochette sur la table, dit Saint-Simon1, pour n'avoir point de valets autour d'eux et causer sans contrainte ». Comment, dans la conversation de ce (( sanctuaire », le jeune abbé n'aurait-il pas séduit et enchanté? Il devint le chef spirituel des deux familles, « le maître de leur cœur et de leur esprit et le directeur de leurs âmes. » Ce fut la duchesse de Beauvillier qui, en lui demandant des conseils pour élever ses huit filles, suscita la publication en 1687 du célèbre traité. Fénelon se faisait remarquer en même temps à l'institut des Nouvelles catholiques par l'éloquence pénétrante de ses sermons, par une égalité rare de talent et de vertu. Bossuet, dont l'autorité était dès lors établie, le tenait en grande estime, en un affectueux respect devenu bientôt réciproque. Aussi fut-il chargé, après la révocation de l'édit de Nantes, d'une de ces missions ecclésiastiques auxquelles on aurait dû se borner, et désigné comme précepteur du duc de Bourgogne en 1689.
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Mmede Haintenon. avait, elle aussi, subi le charme. Elle parait avoir songé précisément alors à choisir Fénelon pour directeur, puisque l'excellent abbé Gobelin, ébloui par l'éclat nouveau de sa pénitente, se confondait en respects maladroits, et ne promettait plus qu'inerte indulgence à qui prétendait demeurer en règle avec sa propre conscience. Elle venait d'éprouver Bourdaloue, qui s'était dérobé. On trouve en 1690 une longue lettre que Fénelon lui adresse sur ses défauts, et qui est probablement le résultat d'une pareille épreuve. Cette lettre contenait plus d'une vérité, plus d'un trait moral finement saisi et admirablement exprimé ; mais il s'y joignait l'indice d'un visible ascendant qu'il faudrait subir. On prétendait être seul directeur, on paraissait vouloir définir en quelle mesure il conviendrait de s'occuper des affaires. On dépassait évidemment certaines limites lorsqu'on écrivait : « Le Roi se conduit bien moins par des maximes suivies que par l'impression des gens qui l'environnent, et auxquels il confie son autorité. Le capital est de ne perdre aucune occasion pour l'obséder par des gens sûrs, pour lui faire accomplir ses devoirs, dont il n'a aucune idée. » Mme de Maintenon se tint pour avertie, et adopta ie pieux et médiocre Godet des Marais. Elle se savait gré peut-être de cette sorte d'humilité qui la faisait préférer à un grand esprit un obscur et saint prêtre; mais à cette humilité, bien évidemment, elle trouvait son compte. Ajoutons que, dans la situation délicate qu'elle occupait, son devoir était d'en agir ainsi. Ses rapports avec Fénelon ne furent pas interrompus; seulement elle avait compris qu'elle avait affaire à un esprit dominateur, et qui s'avancerait trop à l'égard du Roi. Elle commençait d'être en garde, pas assez toutefois pour se préserver du grave péril où Fénelon devait l'entraîner, celui du quiétisme.
La première moitié du dix-septième siècle français brille d'un bel essor religieux, qu'un ferme esprit de charité a contenu dans les limites d'une activité saine et bienfaisante. Si Pierre de Bertille établit les Carmélites pour la seule contemplation, il fonde aussi la congrégation de l'Oratoire pour la prédication et renseignement. César de Bus voue ses prêtres de la
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doctrine chrétienne à l'instruction des enfants du peuple. Saint François de Sales et Mme de Chantai créent Tordre de la Visitation, bientôt répandu en France, en Italie, en Allemagne et jusqu'en Pologne. Marie de Médicis amène les Frères de Saint- Jean de Dieu, hospitaliers et chirurgiens. Saint Vincent de Paul et Simone Gaugain instituent les Sœurs grises, les Religieuses de Notre-Dame de la Charité, les Religieuses de Sainte- Marthe. La mère Angélique réforme Port-Royal, et les Petites Écoles font contrepoids à la prédominance des Jésuites dans renseignement. Encore en 1680, l'humble de la Salle fonde la congrégation non ecclésiastique des Frères des écoles chrétiennes, dont la première école s'ouvre en 1688 à Paris, sur la paroisse Saint-Sulpice. Cette ferveur, qui sait admettre la haute spiritualité sans se départir de l'action vivifiante1, imprime à la littérature d'alors le caractère de gravité et de limpide éclat, de sérénité et de franchise, de richesse et d'énergie qui la rend incomparable. Il n'en est plus ainsi pendant la fin du siècle, qui est assombrie par les troubles aveugles, par les excès humiliants de la surexcitation religieuse. Ce qui subsistait de réelle et sérieuse piété ne servait plus alors, au milieu de la confusion, que d'appât vers les abus mystiques destinés à dégénérer en hontes et en scandales. Le jansénisme allait aboutir aux Convulsionnaires, les Quakers au fanatisme égalitaire, les Piétistes et les Sociniens à l'unitarisme. Si ce n'est pas encore le temps de Swedenborg, qui entraînera saint Martin, c'est celui d'Antoinette Bourignon la visionnaire, celui du prêtre espagnol Molinos, de Mme Guyon et de Mme de la Maisonfort.
Le 3 septembre 1687, dans l'église de la Minerve à Rome, en présence des cardinaux, des prélats et des juges de l'Inquisition, des princes et du peuple, Michel Molinos faisait l'abjuration des erreurs signalées dans ses livres, et obtenait à ce prix de n'être condamné qu'à la prison perpétuelle, sans être livré au bras séculier, qui l'eût voué au bûcher. Il avait eu jusque-là de nombreux partisans, jusque dans le plus haut
1 On connaît le mot de Mme de Miramion à ses filles : « Nous avons l'éternité pour contempler; la vie n'est pas trop longue pour le ira va il ».
INTRODUCTION. xxxix
clergé romain, dans les rangs élevés de la société laïque et parmi le peuple. Mais ce même peuple, au jour de sa condamnation, criait qu'on l'envoyât au feu ou au Tibre, et ses amis, devenus suspects, étaient poursuivis. L'accusation de mauvaises mœurs soulevée contre Molinos paraît n'avoir jamais été démontrée; mais il est certain que son langage, grossi de l'enflure espagnole, sur l'anéantissement, la contemplation passive, l'oraison de quiétude, la solitude spirituelle, le silence amoureux, la mort à soi-même, la passivité physique, portait avec soi des germes dangereux pour les âmes. Un très pieux prêtre de ses amis publiait à profusion la Croix mystique, pure prédication d'une sorte de nihilisme : Via rectissima trames nihili. Nihil sum. Desiderare nihil, peter e nihil, quœrere nihil, velle nihil. Suffisait-il d'ajouter nisi Deum pour corriger les tentations mauvaises de cette abdication entière!
C'étaient des esprits perdus par de telles prédications, cette ardente et éloquente Mme Guyon, et sa cousine Mmc de la Maisonfort. Elles s'étaient introduites à Saint-Cyr, où Fénelon et Mme de Maintenon les avaient accueillies avec une grande faveur. Mme Guyon venait visiter sa parente, et là, comme partout où elle passait, elle séduisait par son exaltation sincère, par sa prédication douce et persuasive. Quelques-uns la tenaient déjà pour suspecte de partager les opinions de Molinos, et son mysticisme s'égarait à de bizarres excès. Dans ses moments d'extase, elle sentait la grâce l'emplir au point qu'il fallait lui délacer son corset, qui deux fois se rompit ; et les effluves se communiquaient, assurait-elle, aux personnes voisines, sans même qu'elles eussent invoqué ou mérité ce bienfait. Il suffisait de s'oublier soi-même et de ne pas s'inquiéter du corps, dont les taches mêmes disparaissaient dans le bain céleste.
Imagine-t-on quelles impressions de telles folies, soutenues par l'autorité et la vertu de ceux qui les publiaient ou les approuvaient, pouvaient laisser dans l'esprit de jeunes filles séparées du monde, vouées à toutes les recherches de l'éducation morale et religieuse?
Et comment se put-il faire qu'une noble imagination comme celle de Fénelon et un ferme esprit comme celui de Mmede Main-
xl INTRODUCTION.
tenon s'égarassent si étrangement? A celle-ci toutefois un pareil épisode fait, ce semble, quelque honneur, en ce sens qu'il la montre sincère, très sensible au prestige religieux et moral, non pas sèche, froide, inflexible, comme on l'a souvent représentée. Sa solidité allait se retrouver bientôt et la rendre à elle-même.
Mme Guyon et Mmo de la Maisonfort avaient répandu la confusion dans Saint-Cyr. On n'y entendait plus parler que de pur amour, de mort à soi-même, d'anéantissement du sens personnel et de la volonté, d'indifférence à tous les actes dès qu'ils étaient commandés par la grâce. Les sœurs converses elles-mêmes désertaient leur ouvrage. Avertie par l'évêque de Chartres, Godet des Marais, dans le diocèse duquel était la maison royale, Mmo de Maintenon revint vite à elle. Tremblant du mal qu'elle avait laissé grandir, et de ce qu'en penserait le Roi, elle comprit qu'il fallait couper court. Une sorte de conseil fut convoqué. Bossuet, Bourdaloue, M. Tronson, de Saint-Sulpice, MM. Brisacier et Tiberge, des Missions étrangères, M. de Noailles, le futur archevêque de Paris et cardinal, et Godet des Marais se réunirent aux fameuses conférences d'Issy, en juin 1694, avec Fénelon lui-même, qui se sentait mis en cause, mais n'entendait pas abandonner celles qui s'étaient confiées en lui. On était résolu cependant à lui offrir une issue qui lui permît de se dégager. On lui fit donner Cambrai, non certes pour l'éloigner et le réduire au silence par une sorte de châtiment, comme le dit Saint- Simon, puisqu'au contraire ce siège était des plus hauts et lui donnait une autorité plus grande. Il accepta, et voulut être sacré par Bossuet (10 juillet 1695) ; mais il n'en commença pas moins cette polémique que le génie des deux principaux adversaires et l'importance des questions engagées allaient singulièrement élever et élargir. Derrière les excès plus ou moins étranges d'une spiritualité vaine se cachait l'éternelle lutte entre la grâce et la liberté, entre l'action de la volonté intelligente et l'abdication morale. Le même problème qui avait agité tant de fois les hommes s'offrait de nouveau : la discussion n'en avait jamais été remise à de plus grands esprits.
INTRODUCTION. xr.i
On ne saurait s'y tromper finalement. Lorsqu'on lit la vie de Mme Guyon rédigée par elle-même et ses lettres, ou bien les écrits de Fénelon prenant la défense de son amie, on est tenté de prendre en sympathie le détachement apparent de l'une et ce qui peut sembler, chez son éloquent témoin, générosité pure. Mais il n'y a au fond qu'un certain manque de droit sens et de simplicité vraie. Quand, par exemple, on demande à Mme Guyon, suivant une procédure conforme à l'esprit du temps, de reconnaître par sa signature la vérité des dogmes que ses paroles et ses livres ont paru contredire, et quand on la laisse d'ailleurs ajouter la déclaration entière qu'elle n'a pas cru ni voulu les blesser, pourquoi se refuse-t-elle à signer, en disant que, si elle eût mis une fois en doute ces vérités-là, elle serait digne de mille morts? C'était indirectement soutenir, contre des hommes tels que Bossuet et M. Tronson, que nulle équivoque ne pouvait naître de ses folles maximes, en quoi elle avait grand tort. Fénelon, lui aussi, s'écriait que, s'il pouvait être seulement soupçonné d'avoir pu donner lieu, en accueillant les écrits de Mme Guyon, à quelque interprétation de ce genre, ce n'était pas la censure qu'il méritait, mais le dernier supplice. Il eût été plus digne de lui de considérer d'un regard ferme le grand problème engagé dans ces tristes débats, et de travailler à conjurer, avec une pitié charitable, la religiosité malsaine d'une pauvre visionnaire, de celle qui voulait être la femme de l'Apocalypse et l'épouse du Cantique des cantiques. Bossuet, malgré certaine âpreté dans les formes à l'égard de Fénelon, a le beau rôle quand il se montre à l'égard de Mme de la Maisonfort un si patient directeur, quand il conseille à Mme Guyon la retraite et le silence, quand il tient tête sans fléchir, au nom de la liberté morale, à un adversaire dont il sait le talent et la vertu. Mme de Maintenon elle-même est dans le vrai quand, revenue de son éblouissement, elle écrit de Fénelon : « Dieu veut humilier ce grand esprit, qui a peut-être trop compté sur ses propres lumières » ; et M. Tronson non plus n'a pas tort quand il insinue respectueusement dans une lettre à l'archevêque de Cambrai que toute son activité consacrée aux seules affaires de son diocèse et à l'éducation
xtn INTRODUCTION.
du duc de Bourgogne produirait assez de merveilles sans qu'il eût à souhaiter de l'employer ailleurs.
L'attention du Roi n'avait pas encore été éveillée sur les agitations du quiétisme quand, au commencement de 1697, la publication des Maximes des Saints par Fénelon ranima le trouble dans Saint-Cyr. Louis XIV ne cacha pas son mécontentement. Le 10 mai, trois lettres de cachet transportaient en des couvents éloignés Mme de la Maisonfort et deux de ses compagnes, et, le 1er août, Fénelon recevait l'ordre de quitter la cour et de regagner son diocèse. Ce n'était que le commencement de sa disgrâce, et la querelle, au lieu de s'apaiser, s'envenimait. Bossuet publiait en 1698 sa Relation sur le quiétisme ; en juin de cette même année, ceux qui avaient été placés par l'influence de Fénelon auprès du duc de Bourgogne et de ses frères étaient éloignés, et l'archevêque se voyait enfin, le 12 mars 1699, privé de son titre et de sa pension de précepteur des enfants de France. Peu s'en fallut que Mme de Maintenon elle-même, malgré son rapide retour, ne se crût menacée ; Languet de Gergy assure dans ses Mémoires qu'elle lui avoua n'avoir jamais ressenti une si vive frayeur. Elle en fut malade, et il fallut que le Roi finît par lui dire : « Hé ! bien, madame, vous verrons-nous mourir pour cette affaire- Là? )) On peut calculer son émotion par sa prompte rupture avec le petit troupeau qui jadis lui était si cher. Dès le mois de mai 1698 elle écrivait à l'archevêque de Paris, son perpétuel confident en toute cette querelle : « Je vois chaque jour de plus en plus combien j'ai été trompée par ces gens-Là, à qui je donnois ma confiance sans avoir la leur; car, s'ils agissoient simplement, pourquoi ne me mettoient-ils pas de tous leurs mystères? S'ils craignoient de me les révéler, n'estce pas une preuve qu'ils avoient un dessein formé, et qu'ils se servoient de mon amitié et de mon crédit pour établir cette nouveauté à la cour? » — « Ces gens-là », c'étaient le duc de Beauvillier et le duc de Chevreuse, les deux duchesses filles de Colbort, ceux dont l'honnêteté et l'excellent renom lui avaient été jadis un solide appui. On a beau se rappeler qu'en somme elle avait raison contre le quiétisme avec Bossuet et Louis XIV,
INTRODUCTION. xnn
on trouve ses paroles bien dures et sa rupture bien sèche. a Aisément engouée, elle l'étoit à l'excès; aussi facilement déprise, elle se dégoûtoit de même *. »
Le fameux épisode du camp de Compiègne, du 30 août 1698, où elle reçut du Roi, en présence de toute la cour, ces hommages qui suffoquèrent tant Saint-Simon, fut une réconciliation véritable : toute l'ancienne faveur était reconquise, et les agitations causées par le quiétisme étaient oubliées.
Quant à Saint-Cyr, la discipline intérieure une fois rétablie, il va se fermer définitivement à toutes les influences étrangères, sauf pourtant que Mme de Maintenon y fera constamment savoir les principales nouvelles de la cour, et surtout, par une pensée de patriotisme que partageaient ces jeunes femmes ou ces enfants, filles ou sœurs d'officiers au service, les nouvelles concernant nos armées en campagne. Tant qu'elle vécut, son esprit judicieux lutta pour maintenir son œuvre dans le chemin de la droite raison. Elle gronde les religieuses qui, par excès de scrupule, persistent à ne pas nommer le mariage dans la liste des sacrements. Aux interdictions à perpétuité de tout livre nouveau, elle répond que cependant il se pourrait faire que l'avenir apportât quelques bons ouvrages. Mais elle seule, et c'était le grand mal, animait et conduisait Saint-Cyr. Après elle, il demeure comme pétrifié. On y copie et recopie tous les écrits de la fondatrice. Ses Conversations et ses Proverbes sont réputés contenir toute la science du monde. La plupart des demoiselles deviennent religieuses, non pas dans les ordres sévères ou hospitaliers : elles méconnaissent la grande voie ouverte par saint Vincent de Paul, elles n'abordent point les austérités du Carmel. Presque toutes se vouent, dans les couvents de règle mitigée, à l'éducation, sans rien changer aux méthodes ni à l'esprit qui les ont formées ellesmêmes. Rientôt leur uniforme perfection d'emprunt, dont on ne sait plus que faire, devient gênante, et l'on fonde pour elles une maison de chanoinesses. Horace Walpole raconte que, lorsqu'il visita Saint-Cyr vers 1756, on lui montra dans l'église, au
1 Saint-Simon, t. XII, 10*2.
xliv INTRODUCTION.
milieu du chœur, le tombeau de la fondatrice, et dans les salles plus de vingt de ses portraits. Les jeunes filles récitèrent les chœurs d'Esther et à'Athalie, puis les Proverbes et les Conversations de Mme de Maintenon. Aux archives on lui montra les lettres de M^de Maintenon. Rien n'était changé dans la maison royale. Pas un livre nouveau ; on y faisait des ouvrages à l'aiguille sur les patrons démodés du dix-septième siècle ; on y chantait la seule musique de Lulli; on y dansait le passe-pied et la forlane en habit troussé, comme au temps de Louis XIV. Trentecinq ans plus tard, en 1791, le chevalier de Roufflers n'en croyait pas non plus ses yeux. « Jamais chose n'a été plus semblable à elle-même, dit-il. Les meubles de Mmc de Maintenon sont encore dans sa chambre, ses livres dans sa bibliothèque, ses écrits dans les archives, son esprit dans toute la maison. Ces pauvres enfants ont fait devant nous leurs touchants exercices avec un ordre, une décence, une régularité qui me faisaient penser en même temps à la pureté angélique et à la discipline prussienne! »
Mme de Maintenon n'aurait-elle pas été reine effective sur un autre théâtre encore que Saint-Cyr, et par une influence plus ou moins directe sur les affaires générales? Saint-Simon se contredit souvent à ce sujet, affirmant tantôt qu'elle se mêlait de tout, et que son crédit occulte pesait sur la France, tantôt au contraire qu'elle vivait dans une solitude où quelques délations seules venaient, non l'instruire, mais la tromper et la duper. En somme, ses adversaires et Saint-Simon croient qu'elle a beaucoup agi, et que son action a été désastreuse *. C'est, croyons-nous, une erreur, et Voltaire en a bien mieux jugé quand il assure à plusieurs reprises que sa règle était, quant aux questions de gouvernement, de politique et de guerre, de ne pas contredire le Roi et d'en croire ses avis.
1 Saint-Simon, t. XII, p. 100, etc.
INTRODUCTION. xlv
On doit songer d'abord qu'elle avait bien assez à faire de soutenir sans le compromettre le rôle laborieux qu'une fortune singulière lui avait destiné. Il faut lire dans ses lettres le terrible récit de ses journées à Versailles, où tout le manège intérieur de la cour pesait à vrai dire sur elle, où son appartement était le rendez-vous tyrannique des désœuvrements, des compétitions, des sollicitations ambitieuses, où sa chambre servait souvent de cabinet de travail au Roi et à ses ministres.
Veut-on bien se représenter quelle était, au moins dans les premiers temps, la tâche formidable de cette reine anonyme, âgée de cinquante ans, chargée de charmer et de contenir à chaque jour, à chaque heure, ce Roi plus jeune qu'elle, et si prêt hier encore à retourner à ses maîtresses, si peu maître naguère contre le plaisir et contre le caprice, si impatient de frein? Il faut qu'elle établisse, sans trouver nulle part aucun secours ou appui qu'en elle-même, une domination continue ne pouvant durer que par l'inépuisable attrait intellectuel et moral. Il faut qu'elle réussisse à éteindre les appétits grossiers, qu'elle mette fin à tout écart passager ou durable. Il faut en même temps qu'elle gouverne cette cour, qu'elle en découvre les pièges et sache y parer. Elle a obtenu ces étonnants succès, au prix de quelle vigilance infatigable sur elle-même plus encore que sur le Roi, au prix de quelle incroyable patience envers les volontés impérieuses, l'humeur changeante, le prodigieux égoisme de chaque instant, à la condition parfois de quel formidable ennui et de quelle oppression indicible et intime elle et Saint-Simon l'ont admirablement dépeint : « Il n'y a point de milieu dans mon état : il faut en être enivrée ou accablée. — Je meurs de tristesse dans une fortune qu'on auroit peine à s'imaginer. — Je me trouve dans un état à en avoir, comme on dit, jusqu'à la gorge. — Je n'y puis plus tenir; je voudrois être morte! — Ne croyez pas que je puisse mettre des paravents devantma grande fenêtre. On n'arrange pas sa chambre comme on veut quand le Roi y vient tous les jours ; il faut périr en symétrie. — Je rame en vérité pour amuser M,nc la duchesse de Rourgogne1. » — « Je l'ai
1 Voir notre tome II, p. 22, 51, 68, etc.
XLvi INTRODUCTION.
vue, dit Saint-Simon, aller à Fontainebleau qu'il y avoit à parier qu'elle n'y arriveroit pas en vie, avec une grosse fièvre et un mal de tête insupportable : il ouvroit toutes les fenêtres et ses rideaux, ne lui épargnoit ni ne lui cachoit aucune bougie, et, s'il devoit y avoir musique, avoit les musiciens et les instrumens dans sa même chambre *. »
A-t-elle mal usé d'une faveur qu'elle payait de ce prix? Il serait absolument injuste de lui reprocher ou de lui compter pour rien ce qu'elle conquit d'influence personnelle sur Louis XIV. Il n'a pas tenu à elle que le Roi ne revînt à une religion plus intelligente et mieux comprise, moins étroite et moins dure. Elle s'en plaint. Elle voit nettement qu'une forme toute sèche risque fort de stériliser le fond. Elle sait mesurer cet orgueil surhumain, qui offre en expiation à son profit le châtiment et les peines infligées par lui-même aux autres hommes. Cette vue sans illusion et cet ennui sans bornes seront les conditions du bien qu'elle saura obtenir, et qu'il ne faut pas méconnaître. Encore une fois, si Louis XIV, loin d'ajouter aux malheurs qui accablèrent la fin de son règne le scandale d'une vieillesse dissolue, a au contraire opposé contre l'infortune et les douleurs privées la fermeté d'une âme redevenue forte et la dignité qui commande le respect, si un grand honneur en est résulté en même temps pour le pays et pour lui-même, il n'est pas permis d'affirmer que Mme de Maintenon n'y ait pas été pour beaucoup.
Elle a eu pour alliés, pour instigateurs peut-être, plusieurs membres du haut clergé de France, cela est fort probable. Ses adversaires lui en font un crime, et parlent de ligue ténébreuse pour subjuguer et asservir le Roi. Qu'y a-l-il là cependant d'inavouable ? Oui, un Bossuet, un Fénelon, voyant grandir son influence sur un tout-puissant dont les excès pouvaient être si redoutables, lui ont de bonne foi répété qu'un grand rôle s'offrait à elle, et qu'elle ne devait pas s'y soustraire. Bossuet croyait à cette mission lorsque, après une lutte si longue et si patiente contre les pires écarts de Louis XIV, il parve-
1 Parallèle des trois rois, p. 8li.
INTRODUCTION. xlvit
nait à faire reléguer la Montespan. Fénelon y croyait lorsqu'il lui écrivait ainsi : « Je prie Dieu d'élargir votre cœur comme la mer, et de vous donner, par le renoncement à tout vousmême, une étendue sans bornes et une souplesse infinie pour tous ses desseins ». Est-ce que la droite raison et le ferme courage ne commandaient pas de les écouter? Elle résolut de s'employer à un double but, d'abord et avant tout à la conversion du Roi, puis à une sorte de direction sur le choix des évêques, pour mettre fin par un bon recrutement de l'épiscopat à beaucoup de relâchement et d'abus dans l'église de France. Le haut clergé, à côté de quelques personnages illustrés par leurs talents et leurs vertus, comptait beaucoup de prélats indignes : un cardinal de Bonzi, archevêque de Toulouse, fin diplomate, mais de mœurs corrompues ; un cardinal de Furstemberg, archevêque de Strasbourg : sa nièce, qui tenait sa maison, vendait aux plus offrants les dignités de l'Église. Il était de tradition que la famille de Clermont-Tonnerre eût toujours en même temps trois pairs ecclésiastiques, quels que fussent l'âge et le caractère. L'archevêché de Lyon appartenait héréditairement à la famille de Villeroy : c'était l'apanage de quelque cadet. L'archevêque de Paris, de Harlay de Chanvalon, se montrait le pire de tous, et allait cacher à Conflans sa vie dépravée. Mme de Maintenon avait-elle tort de s'indigner d'un tel épiscopat, et de vouloir profiter de son crédit pour obtenir des nominations meilleures? Elle parvint à faire donner pour successeur à de Harlay l'évêque de Châlons, futur cardinal de Noailles, prêtre d'une grande vertu, et que sa naissance mettait en possession d'une sérieuse autorité. Elle se ligua avec lui, on peut le dire et sa correspondance le montre, afin d'être bien informée et d'agir de concert. On ne voit pas qu'il y ait lieu de lui reprocher les nominations qu'elle obtint : c'était Fénelon, c'était l'évêque de Meaux, M. de Bissy ; l'évêque de Châlons, frère du cardinal de Noailles ; l'évêque d'Auxerre, M. de Caylus; l'évêque de Noyon, puis archevêque de Rouen d'Aubigné, tous prêtres honnêtes et respectés. Il est vrai que, sauf les Noailles, ce ne sont pas là des grands seigneurs, et c'est précisément ce qui met Saint-Simon hors de lui. Il s'indigne
XLViii INTRODUCTION.
surtout de ce que, presque tous, ils appartiennent à la réforme de M. Olier, à ce clergé grave et modeste des Sulpiciens et des Lazaristes qui rompait ouvertement avec les traditions de la haute noblesse ecclésiastique, et se mêlait au peuple qu'il allait évangéliser et secourir dans les quartiers les plus pauvres de Paris. Les successeurs de M. Olier, les curés de Saint- Sulpice comme M. de la Chétardie et son successeur Languet de Gergy, ce qu'on appelait les Prêtres de la mission, c'est-àdire la milice de Saint-Yincent-de-Paul, voilà en quels hommes Mme de Maintenon met sa confiance. Bien qu'elle ne nomme nulle part M. Vincent, elle appellera souvent à Saint-Cyr ses Filles de la charité ; elle a rencontré dans ce monde charitable et elle a admiré une Mmc de Miramion. Mais Saint-Simon ne lui pardonnera pas d'avoir préféré aux prélats de grande naissance et à leurs vices « la crasse ignorance des Sulpiciens, comme il dit, leur platitude suprême,... les barbes sales de Saint-Sulpice, et ces cagots abrutis de barbichets des Missions, qui ont la cure de Versailles i ! »
Faut-il, avec Saint-Simon2, faire peser principalement sur elle la responsabilité de la révocation de redit de Nantes? Ce serait par elle surtout, assistée de Louvois et du père de la Chaise, que, dans un profond secret et à l'insu de tous, cette trame aurait été construite. Elle n'aimait pourtant ni le père de la Chaise ni surtout Louvois, Saint-Simon nous l'a assez dit. Outre qu'on ne donne nulle preuve, la correspondance ne montre absolument rien qui vienne à l'appui. Ce qui apparaît dans les lettres, c'est qu'avant et après la révocation elle blâme et déplore les violences, c'est qu'avant 1685 elle partage l'erreur générale représentant les huguenots comme tout prêts à