‹ Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentiqueChapitre 3 sur 43 · XII · texte numérisé non relu

XII

2 Parallèle des trois premiers rois bourbons, p. 222; Mémoires, XII, 107, etc.

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céder, et le parti entier comme près de s'éteindre. Le comte Ezéchiel Spanheim, ce chargé d'affaires de l'électeur de Brandebourg qui écrivit en 1690 une Relation si curieuse1, apporteici un témoignage particulièrement autorisé, puisqu'il s'est beaucoup occupé de l'affaire de 1685, et qu'il a été fort actif à diriger le mouvement du Refuge vers les États de son maître Frédéric- Guillaume. « Je devrois ajouter quelques réflexions, dit-il (page 24), sur la part funeste qu'on attribue à Mme de Maintenon dans la malheureuse et cruelle persécution suscitée aux gens de la Religion en France, ce qui a paru d'autant plus étrange qu'elle, et. toute sa famille, étoit née et élevée dans la même religion, que son grand-père y a signalé son zèle, sa plume et son courage, que presque toute sa parenté s'y trouvoit encore, et n'a pas été à l'abri de ces mêmes persécutions. On n'en sauroit rien dire ni deviner aucune cause, sinon qu'elle a tout sacrifié au penchant du Roi et à la résolution qu'il en avoit prise de longue main, qu'elle a voulu s'en faire un mérite particulier auprès de lui, qu'elle a pu même se flatter quelque temps qu'on viendroit à bout de ce grand dessein sans y employer des moyens aussi extraordinaires et aussi violents, qu'elle n'a pas eu ou le pouvoir ou la volonté de les détourner, et que la bigoterie enfin est venue au secours de la prévention, et d'ailleurs de son entière résignation aux volontés et à l'engagement du Roi. )) C'est ce même témoin étranger qui, en des Portraits écrits à la même date (page 421), avec des signes d'abréviation souvent difficiles à lire, s'exprime de la sorte : « Si on connoissoit Mme de Maintenon en particulier, on conviendroit qu'il n'y a point de dame plus vertueuse et qui ait plus d'esprit sans chercher à le faire valoir. » Il ajoute : « Extrêmement avare (ou peut-être, dit le soigneux éditeur qui a déchiffré de son mieux le manuscrit, « de bonne extraction »). Beaucoup d'esprit. Dévote. Aimée et considérée du Roi. Honnête femme. » Ces appréciations de Spanheim, qui d'ailleurs recueille les bruits et n'allègue aucune preuve, ne paraissent pas éloignées de la vérité. Il est très vraisemblable que le pen-

1 Elle a été publiée à nouveau en 1882, avec beaucoup de soin, pour la Société de l'histoire de France, par M. Ch. Schefer (1 vol.in-8°).

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chant à plaire à Louis XIV, à être du même avis, et un sentiment de dévotion cette fois assurément mal entendue, ont dicté la conduite de Mme de Maintenon en 1685. On ne trouve dans ses lettres aucune idée suivie contre les protestants. Cette même personne qui avait fait enlever sa nièce pour la convertir, qui pressait les Villette et les Saint-Hermine, ses parents, de mériter par leur conversion les bonnes grâces du Roi, — il faut l'en blâmer — prêchait à son frère d'Aubigné la tolérance envers les calvinistes dans son gouvernement, puis applaudissait, après 4685, à la destruction de l'hérésie et même aux tueries des Camisards en Languedoc, cela tout en déplorant les excès en général, et sans rien apercevoir des grandes conséquences que de si graves fautes politiques auraient pour l'avenir. Elle n'avait pas assez d'influence sur les affaires, surtout dans cette première période, pour préparer et faire résoudre secrètement une entreprise comme celle de la révocation. Voltaire a cent fois raison quand il écrit à Formey (17 janvier 1755) : « Pourquoi dites-vous que Mrae de Maintenon eut beaucoup de part à la révocation de l'édit de Nantes? Elle n'y eut aucune part : c'est un fait certain. Elle n'osait jamais contredire Louis XIV. »

Mais plus tard, en 1697 probablement, on lui soumet un mémoire « touchant la manière la plus convenable de travailler à la conversion des huguenots », et dans sa « Réponse1 », elle déclare qu'il serait dangereux de rappeler les protestants, d'abolir les édits publiés depuis 1685. Tout ce qu'on peut faire, à son avis, c'est de tenir à l'égard de ceux qui sont restés dans le royaume une conduite à la fois ferme et très prudente, en évitant les rigueurs.

Si la date de 1697, que porte cette réponse dans le manuscrit des Lettres édifiantes à Versailles, est exacte, il est clair que la pièce communiquée à Mme de Maintenon a dû être soit le mémoire composé et présenté par les représentants du Refuge lors des négociations de Ryswick, soit celui que les protestants de l'intérieur rédigèrent et tirent sans doute parvenir au Roi2, soit plutôt un mémoire écrit a la suite de ces di-

1 Voir notre tome I, page 293.

2 Tous deux sont conservés dans la collection des actes diploma-

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verses propositions. On sait avec quelle énergie Louis XIV avait refusé de se laisser imposer des conditions à ce sujet dans le traité de Ryswick; mais il est possible qu'après la paix conclue on ait voulu en France aviser à de nouvelles mesures. Vauban avait jadis proposé le rétablissement pur et simple de l'édit de Nantes: mais il y avait au moins dix années de cela, puisque Louvois lui adresse à ce sujet une dure réponse à la date du 13 octobre 1686, et l'écrit de Mme de Main tenon répond évidemment à d'autres propositions que celles que contenait son mémoire : la situation était d'ailleurs maintenant tout autre.

On devine aisément, même avant de les avoir lus, les arguments que Mme de Maintenon fait valoir. Elle sépare nettement la question religieuse, comme nous dirions aujourd'hui, de la question purement politique. Sur le premier point elle ferait des concessions. « Il est vrai, dit-elle, que, par rapport à la conscience, il me paroitroît qu'on pourroit aller jusqu'à rétablir dans le royaume la liberté d'être de la religion prétendue réformée sans exercice public » ; mais elle énumère aussitôt les nombreux dangers qu'entraînerait, à son avis, un changement brusque et déclaré. Veut-on bien considérer, en effet, que les Réfugiés avaient fait cause commune avec les puissances étrangères en Brandebourg, en Suisse, en Hollande, en Angleterre. Ils avaient secondé la révolution de 1688, et comptaient sur Guillaume III, l'ennemi juré de Louis XIV, pour les rétablir en France. A chaque négociation, à chaque occasion pour les alliés d'imposer au Roi des conditions humiliantes, les délégués du Refuge, Jurieu, Beringhen, Brousson, hommes d'une grande autorité par leur mérite et leur caractère, devenaient diplomates pour essayer de réduire, eux aussi, Louis XIV. Les protestants restés en France répondaient h ces efforts, et quelquefois par une entente avec l'ennemi. Il ne faut peut-être pas reprocher outre mesure ces alliances extérieures, car une telle conduite n'était pas jugée absolument comme elle le serait

tiques relatifs au traité. Voir sur cet important sujet une étude de M. F. Puaux fils dans le Bulletin de la Société de V histoire du protestantisme français, tome XVI, 2e série, 1867, p. 256 et 305.

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aujourd'hui. Les liens moraux de la nationalité n'étaient pas aussi étroits qu'ils le sont de nos jours. Comme l'avaient fait Turenne et Condé, Schomberg allait combattre contre nous dans une armée étrangère. Et la réciproque ne manquait pas : les lettres de Mme de Mainlenon montrent le prétendant d'Angleterre, Jacques III, prenant part dans nos rangs à la campagne de 1709 contre les alliés commandés par Marlborough et le prince Eugène, et, comme il s'était bien conduit, elle remarque qu'il lui avait été avantageux d'avoir pu donner une haute idée de sa valeur à ses propres sujets en combattant contre eux. Il n'en est pas moins vrai que la cause du Refuge était beaucoup trop mêlée à celle des ennemis acharnés de Louis XIV pour qu'il pût se prêter à leurs espérances. C'est ce qui montre quel mal profond avait causé l'acte de 1685; plût à Dieu qu'il eût été possible de le réparer !

Saint-Simon ne serait pas bien venu à reprocher à Mme de Maintenon les conclusions de sa Réponse, lui qui en 1715, par de pires raisonnements et avec insistance, fait renoncer le Régent à cette même mesure du rappel des Réfugiés, lui qui, dans les mêmes pages où il blâme l'acte de 1685, s'exprime comme il suit sur la conduite qu'on aurait dû tenir, à son avis1 : « Il falloit gagner les ministres des réformés peu à peu par des bienfaits, et les principaux d'entre eux; les réduire tous de fait, mais sans déclaration publique, au seul négoce, aux arts, aux métiers, et les nobles et les plus riches à vivre de leur bien sans nul emploi civil ni militaire; réduire peu à peu le nombre de leurs prêches pour les leur rendre plus incommodes par l'éloignement, et les induire à les moins fréquenter. )>

Voilà quelle hypocrite et insidieuse conduite Saint-Simon eût voulu qu'on suivît à l'égard des huguenots en pleine paix. C'est précisément la même qu'on a cru ne pouvoir attribuer qu'à l'esprit d'Escobar et du jésuitisme espagnol2; c'est ce qu'on peut appeler la méthode de l'application stricte de l'édit de

1 Parallèle des trois rois, p. 223.

2 Voir une étude importante de M. A. Sabatier dans le journal Le Temps du 8 mai 1886.

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Nantes perfidement pratiquée pour ruiner le parti protestant sans sortir d'une légalité prétendue.

Nous ne savons quelles circonstances l'ont appelée à exprimer son avis sur ce mémoire concernant les protestants ; mais il ne serait pas étonnant qu'elle eût été en effet consultée, soit par les conseillers de Louis XIV, soit par ordre du Roi luimême ; car, nous l'avons dit, elle croyait de son devoir d'employer ce qu'elle avait de crédit à un certain gouvernement des affaires religieuses : elle avait lié partie avec le cardinal de Noailles, jusqu'à correspondre avec lui au moyen d'un chiffre ; on sait combien elle s'efforça plus tard de l'arrêter dans son jansénisme, quelle influence elle eut sur le choix des évêques : elle n'eût pas refusé le titre de mère de l'Église.

Nul doute au reste qu'en peu d'années sa situation de reine effective ne se soit établie et affirmée. C'est dans sa chambre que le Roi travaille avec les ministres : elle assiste, en filant sa quenouille. C'est là que les divers membres de la famille royale viennent la consulter, la prendre pour arbitre, et se désennuyer. Elle reçoit les princes étrangers; elle donne des audiences; elle voit à leur départ les généraux et les ambassadeurs; Saint-Simon prétend qu'on fait la cour à Nanon, sa femme de chambre, pour obtenir quelque appui. Peut-on dire qu'elle ait pris réellement une part active dans le gouvernement ou la politique, et qu'elle y ait exercé une influence personnelle?

La grande affaire de la succession d'Espagne, qui occupe toute la fin du règne, nous la montre en une correspondance suivie avec la princesse des Ursins, et chargée assurément d'un rôle ; mais il faut voir quel est ce rôle et en quelles limites il reste contenu. Il est vrai qu'au conseil même où a été accepté le testament de Charles II, Louis XIV, dit Saint- Simon, l'a pressée, lui a presque ordonné de dire son avis.

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bien qu'elle voulût s'en taire ; et elle s'est prononcée pour l'affirmative. Il paraîtrait hardi d'en conclure qu'elle était consultée d'ordinaire ou que son avis fut cette fois décisif. Ce n'est pas elle qui a proposé que la princesse des Ursins fût envoyée comme grande maîtresse auprès de la jeune reine femme de Philippe V : la princesse a fort bien su se proposer elle-même. Après avoir, par son crédit dans Rome, rendu cà l'influence française, en vue de la succession d'Espagne, de réels services, et contribué particulièrement au mariage piémontais, ce dont Torcy l'a complimentée1, Mme des Ursins a renoué connaissance avec son ancienne amie de l'hôtel d'Albret, qui n'a pu que faire bon accueil à une personne de talent et d'esprit éprouvés. Saint-Simon affirme que Mme de Maintenon voulut dès lors régner par son intermédiaire à Madrid, et qu'elle malmena ceux à qui il arriva de contrarier dans ces premières années une politique dictée par elle-même2. C'est une assertion démentie par deux de nos lettres, Tune au cardinal de Noailles 3 et l'autre à la reine d'Espagne4. Mme des Ursins y est blâmée sans détours de ne s'être pas accordée avec l'ambassadeur de France, le cardinal d'Estrées, et cela lui a valu, en 1704, sa première disgrâce.

Cependant Mme des Ursins, rappelée d'Espagne, est venue à la cour de France. Elle a plu au Roi et à Mme de Maintenon elle-même par son esprit. En même temps la jeune reine d'Espagne a multiplié ses instances pour qu'on la lui renvoyât. On se persuade donc aisément a Versailles qu'on n'obtiendra du faible Philippe V aucune initiative, et qu'on ne gouvernera pas la cour de Madrid sans la favorite. Mme des Ursins voit renouveler sa mission, et il est convenu qu'elle entretiendra une exacte correspondance avec MMe de Maintenon aussi bien qu'avec le ministre des affaires étrangères Torcy. C'est l'objet d'une sorte de traité, dont nous connaissons les principaux

1 A. Geffroy, Lettres inédites de la princesse des Ursins, Introduction.

2 Saint-Simon, III, 461-462.

3 2 février 1703, Manuscrits De Mouchy.

4 5 octobre 1704. Voir notre second volume.

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articles, et dont Mm0 de Main tenon conserve soigneusement une copie dans sa cassette. 11 ne sera tenu nul compte à Versailles des médisances contre la princesse. Elle n'accueillera à Madrid aucune des recommandations qui seront faites par les ministres ou quelque autre personne de la cour au nom du Roi. Il n'en sera pas de même pour celles que le Roi adressera directement.

N'est-il pas évident que c'est le Roi lui-même qui a, sinon dicté ces conditions, au moins réglé cette conduite? Il lui importe en effet d'avoir un moyen particulier de surveiller le roi son petit-fils et la reine d'Espagne, et de leur faire passer des avis et des conseils intimes. Mme des Ursins elle-même, qui dépend du roi de France comme sujette et comme déléguée, souhaite d'avoir, grâce à une intervention puissante, l'oreille du maître. Quant à Mme de Maintenon, elle ne cherche pas à se procurer un instrument pour quelque dessein politique ou quelque ambition qui lui soit personnelle ; mais elle est le canal par où passeront utilement certaines communications entre les personnes royales. On sait fort bien à Madrid de quelle volonté, de quelles suggestions elle est l'interprète ; on n'ignore pas qu'elle est écoutée, peut-être consultée par le Roi. Elle a donc évidemment une réelle influence, mais non pas au service de vues particulières. D'ailleurs elle ne se désintéresse pas de ce qu'elle transmet. Elle prend plaisir à correspondre avec une personne qui a tout d'abord la confiance du Roi et la sienne, à lui parler de ce qui concerne ce jeune roi d'Espagne qu'elle a vu enfant, et cette jeune reine sœur de sa chère princesse la duchesse de Bourgogne. Elle ajoute volontiers tout ce qui touche à la famille royale et les nouvelles de cour. Mmc des Ursins, de son côté, répond d'abord avec un entier bon vouloir : on échange les plus gracieux compliments.

Mais bientôt les difficultés se présentent. Mme de Maintenon prétend se limiter dans le cercle tracé d'avance. Louis XIV ne veut pas prendre en main le gouvernement de l'Espagne, et certes elle n'entend pas non plus y prétendre. Les résolutions pratiques concernant la politique et la guerre doivent être

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prises par le Roi et ses ministres, et elle déclare qu'elle n'en est pas même régulièrement instruite, loin de vouloir y intervenir. Ce n'est pas le compte de la princesse des Ursins, qui, dépassant le rôle auquel on l'avait destinée, et ne se renfermant pas dans un office intime, voudrait l'entraîner, se faire autoriser et assister par elle, tout au moins s'assurer et se garantir. Dès qu'elle parle en ce sens, Mmc de Maintenon se dérobe, et le ton de la correspondance demeure moins que jamais diplomatique et politique. Il l'est d'autant moins que la princesse, dont certaines lettres à Torcy, par exemple, sont de très fortes dépêches, voudrait parler ici du même ton, et contient mal son dépit de devoir se contenir.

Adresse-t-elle par exemple un mémoire, rédigé sans doute par Orry, et qui devra procurer un notable soulagement des finances, elle ne reçoit que cette froide réponse : « Votre lettre est fort au-dessus de mes lumières, madame ». — « Je suis fâchée que vous n'ayez point lu, réplique-t-elle : il n'y avait rien d'obscur ni qui passât la portée de notre sexe. » A mesure que les circonstances s'aggravent, les secours de la France, en hommes et en argent, lui paraissent bien médiocres, et elle en demande de plus considérables. D'autre part on a bientôt assez à faire à Versailles de suffire aux nécessités de la France; on commence à négliger l'Espagne, et l'on se fatigue des instances de la princesse, de son initiative, de ses plans, de ses vastes projets. Mais c'est précisément dans ces moments difficiles qu'il faut être informé de ce qui peut s'agiter à la cour de Madrid. Mme des Ursins, de son côté, a toujours besoin de se maintenir. La correspondance continue donc, avec quelque aigreur d'un côté, avec un calme irritant de l'autre part. On lui témoigne, sous les apparences du respect, car elle est toujours traitée en grande dame, qu'on a compris ses impatiences, mais qu'on ne se laissera pas détourner :

« Je ne me mêle pas d'affaires, madame ; je ne suis presque jamais entre le Roi et ses ministres quand ils travaillent chez moi. Croyez que je vous dis la vérité.... — Je suis un peu comme Agnès ; je crois ce qu'on me dit et ne creuse pas

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davantage.... — Je ne vois presque plus, madame; j'entends encore plus mal ; on ne m'entend plus, parce que la prononciation s'en est allée avec les dents, la mémoire commence à s'égarer. » La princesse n'en croyait rien, et répondait : « Le portrait que vous me faites de vous, madame, n'est pas rempli de vanité; mais il ne faut pas le prendre au pied de la lettre. Vous entendez ce qui vous plaît, vous voyez ce qui ne vous déplaît pas ; vous vous expliquez ou vous vous taisez selon que vous le jugez à propos. Je F ai si souvent éprouvé que ce seroit ma faute si je n'en étois pas convaincue. »

Pourtant, quand viennent les malheurs de 1709, Mme de Maintenon s'émeut, et elle parle bien alors pour son compte. Elle ne songe plus qu'à la France. Elle implore la paix, dussent les intérêts de Philippe V être sacrifiés. Mme des Ursins au contraire, s'animant à la lutte et s'attachant à la cause qu'elle a prise en main, représente avec ardeur les motifs d'espérances communes et la honte de la désertion. Elle oppose au découragement la pensée d'une résistance hardie, elle s'indigne des calculs égoïstes ; on échange les récriminations et les reproches. Mrac de Maintenon n'y tient plus quand elle apprend que la paix est retardée par cette question d'une souveraineté que la princesse veut obtenir pour elle-même : « Je vous suis trop attachée, madame, pour ne pas vous dire qu'il est difficile de vous justifier sur tout ce qui se passe présentement.... Il n'est que trop vrai qu'on répand partout que vos seuls intérêts empêchent la paix.... — Le Roi n'enverra pas, madame, cinq cents chevaux à Madrid pour vous prendre. Je crois que Sa Majesté n'a jamais douté que le roi son petit-fils ne vous renvoyât si Elle le lui demandoit bien instamment, ni que vous ne sortissiez d'Espagne s'il vous Fordonnoit comme votre Roi.... — Votre grand personnage ne m'empêche pas de vous plaindre souvent.... — Malgré ce merveilleux personnage, vous me faites grande pitié. » A de tels dédains, peu voilés, M,nc des Ursins répliquait : « L'injustice est partout, madame, même parmi les personnes qui semblent être sacrifiées à Dieu, et qui ne lui sacrifient pas leurs passions ! »

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Mme de Maintenon n'avait pas tort d'écrire : « Notre commerce madame, m'est point fade! »

En résumé, cette correspondance, entreprise de l'aveu du Roi ou par son ordre, pour surveiller et diriger par Mme des Ursins la cour d'Espagne, montre la docilité de Mme de Maintenon à seconder les vues de Louis XIV bien plutôt qu'une véritable initiative de sa part. Les caractères de part et d'autre, sous l'impression des événements, se trahissent dans ces lettres : on a au commencement le contraste entre la prudente interprète des volontés du Roi et la grande mondaine, ambitieuse et politique, puis l'opposition d'un cœur abattu, soucieux de la paix, en présence d'une intéressante ardeur, en tout temps un commerce et un échange réciproque du plus vif esprit, tantôt sur le ton le plus agréable, avec la plaisanterie délicate, tantôt sur celui de l'ironie contenue : c'est ce qui en fait un monument littéraire en même temps qu'historique. Mais il est clair que le plus entreprenant et le plus pratique des deux rôles n'a pas été celui de Mme de Maintenon. Elle n'a eu dans la grande affaire de la succession d'Espagne ni un personnage d'ingérence toute politique ni une action décisive. Les historiens trouveront sans nul doute sur un pareil épisode beaucoup de documents nouveaux1; il faudra que ces informations s'accordent avec la vaste correspondance que nous possédons déjà, a\ec les Mémoires de Noailles, etc., et je doute qu'on puisse jamais démontrer que Mme de Maintenon ait voulu régenter l'Espagne ou qu'elle ait agi dans toutes les négociations de ces années -là avec quelque ambition ou quelque intérêt différent de ceux du Roi.

1 M. Alfred Baudrillart a trouvé récemment aux archives d'Alcala de Hénarès, en Espagne, et publiera bientôt des lettres du duc de Bourgogne et d'autres pièces qui ne manqueront pas d'être instructives.

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Est-ce donc en contribuant à de certaines nominations de généraux ou de ministres, en taisant désigner des incapables et écarter des hommes de talent, qu'elle a pu exercer une influence funeste? On l'a beaucoup dit, et Saint-Simon le premier. Mais ses allégations sont vagues et souvent contradictoires. Ce qui est très possible, c'est qu'elle ait conseillé ou seulement inspiré à Louis XIV de choisir des honnêtes gens pour les grandes charges, comme elle avait conseillé de bons choix d'évêques, et l'honnêteté n'est pas toujours accompagnée du talent : Chamillart tut un vrai homme de bien, fort incapable.

A propos de Chamillart précisément, Saint-Simon a beaucoup chargé Mme de Maintenon1; mais qu'on lise seulement avec attention ses propres récits, même sans les contrôler par d'autres témoignages, et Ton se convaincra, l'on s'étonnera de leur peu de consistance. Il ne conteste pas que Chamillart n'ait dû son élévation à Louis XIV 2. On sait que, conseiller au Parlement, l'occasion de sa fortune fut d'exceller au billard. On le présenta au Roi, qui s'amusait fort de ce jeu, qui trouva en lui son maître, mais agréable et modeste, se plut à son- commerce, le fit maitre des requêtes, le logea au château et lui donna l'intendance des finances à Rouen, en 1689. Saint-Simon n'y trouve pas à redire, car Chamillart est de ses meilleurs amis et parfait honnête homme ; et il n'est donc pas étonnant que Mme de Maintenon, entrant dans le goût du Roi, l'ait choisi pour administrer les revenus et toutes les affaires temporelles de Saint-Cyr. Louis XIV ne s'en tint pas là. Le souvenir lu était importun des dissentiments qu'il avait vus régner sans cesse entre Colbert et Louvois, chargés au même temps l'un de la guerre et l'autre des finances. Il ne repoussait pas la pensée

1 T. VI, p. 426.

2 T. II, p. 251.

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de choisir pour ministres des hommes plus accommodants et plus dociles, fussent-ils médiocres : il saurait bien, pensait-il, les former et les diriger, d'autant plus facilement. C'est lui qui chargea Chamillart seul de la double succession aux finances et à la guerre, et précisément dans les années les plus difficiles du règne. Le malheureux Chamillart ne tarda pas à être accablé. Il accumulait faute sur faute. Rien n'était préparé pour les armées en campagne ; tout manquait dans les places de Flandre ; les généraux l'accusaient ; Boufflers déclarait qu'il était impossible de le conserver. Cavoie, qui était en possession de faire des mots, disait que le Roi était bien puissant et absolu, et plus qu'aucun de ses prédécesseurs, mais qu'il ne l'était pas assez pour soutenir Chamillart en place contre la multitude..., « c'étoit une victime que le Roi ne pouvoit plus refuser à l'aversion publique ». Chamillart, lui-même, épuisé, malade, implorait sa retraite. C'est après nous avoir exposé avec son abondance ordinaire, en peintre complet et achevé, toutes ces impossibilités, toute cette « incapacité même », que Saint-Simon, comme si la disgrâce entière de Chamillart ne s'expliquait pas assez, accuse Mmc de Maintenon d'en avoir été seule l'opiniâtre et vindicative instigatrice, parce que Chamillart, par le mariage d'un de ses fils, s'est approché des Beauvillier et des Chevreuse, dont elle n'est plus l'amie, parce qu'il a voulu persuader le Roi de se mettre à la tète de l'armée sans lui avoir communiqué à elle-même ce dessein. Elle a longtemps dissimulé ; elle n'a pas attaqué là-dessus le Roi directement ; elle a, selon son habitude, pris des chemins détournés et ténébreux; elle a mis en œuvre « les plus redoutables cabales ». — « Le lundi matin, dit Saint-Simon (10 juin 1709), on sut que le triomphe de Mme de Maintenon éloit entier, et qu'à la place de Chamillart, chassé la veille, Voysin, sa créature, tenoit cette fortune de sa main1 ». Elle fut furieuse, assure-t-il, des nombreuses condoléances, de la foule d'amis qui se rendirent à Létang, campagne du ministre déchu. Elle en « rugissait ». Ce rugissement ne parait pas dans ses lettres, où elle parle de

1 T. VI, p. 440.

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Chamillart comme tout le monde en parlait et avec une entière simplicité : « Le déchaînement contre l'homme que vous savez augmente tous les jours et vient jusqu'au maitre.... Il se met en pièces pour le service. — En entrant hier dans ma chambre, au retour de Saint-Cyr, je trouvai sur ma table une lettre de M. Chamillart qui m'apprenoit sa disgrâce. Le Roi l'a accompagnée de toutes les marques de bonté qui lui ont été possibles. C'est M. de Beauvillier qui lui en porta la nouvelle », etc. Voilà bien de la tranquillité au sortir d'un complot si noir, et ce prétendu complot paraît fort inutile pour obtenir un résultat qu'on nous disait inévitable. Il est clair qu'il n'a existé que dans l'imagination de l'historien.

« Voysin, dit encore Saint-Simon, avoit parfaitement la plus essentielle qualité, sans laquelle nul ne pouvoit entrer et n'est jamais entré dans le conseil de Louis XIV, qui est la pleine et parfaite roture.... — Pleinement gâté, comme le sont presque tous les intendants, surtout de ces grandes intendances, il n'en eut pas môme le savoir-vivre. Jamais homme ne fut si intendant que celui-là, et ne le demeura si parfaitement toute sa vie, depuis les pieds jusqu'à la tête ». Saint-Simon le retrouva à la fin du règne mêlé comme chancelier aux actes du Roi en faveur des bâtards. C'est donc, et sa femme avec lui, — la célèbre Mmo Voysin, fille de Trudaine, — une créature de Mme de Maintenon, à laquelle seule il veut qu'ils aient dû toute leur élévation. Et voilà que le même Saint-Simon nous raconte avec son détail et ses vives couleurs habituelles quel habile et consciencieux administrateur avait été Voysin dans son intendance de llainaut, et quel concours parfait son intelligente femme savait lui offrir. Lors du siège de Namur, les armées trouvèrent, grâce à lui, les places bien approvisionnées, les logements préparés, les ambulances toutes munies, et l'on racontait tout ce qu'avait fait Mme Voysin au lendemain de Neerwinden pour les officiers et les soldats blessés, une libéralité, une sollicitude, un bon ordre merveilleux. La cour et M,no de Maintenon, qui accompagnaient le Roi, avaient eu, grâce à l'intendante, comme les armées grâce à l'intendant, des appartements nombreux et commodes,* même, le temps

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s'étant mis subitement au froid, Mme de Maintenon trouva sous sa main « une belle robe de chambre, modeste et bien ouatée, et ce présent ne lui en parut que plus galant par la surprise, et par la simplicité de s'offrir tout seul ». Divers voyages de la cour achevèrent de faire au ménage une réputation singulière. C'étaient des gens à contenter tout le monde, en sachant fort bien, ce que Saint-Simon apprécie fort, se tenir à leur place. 11 en dit tant sur eux, et à leur tel avantage, qu'on ne comprend plus pourquoi ils auraient eu besoin d'être les créatures de Mme de Maintenon ; on sait bien que Louis XIV aimait à choisir ses ministres parmi ces personnes-là.

On ne voit pas, à vrai dire, que Mme de Maintenon ait été si étroitement et si injustement partiale dans ses amitiés. N'at-elle pas toujours soutenu un Boufflers, pour qui elle ressent tant de juste admiration et d'estime méritée? N'a-t-elle pas sans cesse encouragé et défendu un Villars? Celui-là ne passait pas pour être un dévot ; mais c'était le futur vainqueur de Denain. Qu'importe qu'elle ait connu son père jadis, à l'hôtel d'Albret? Quoi de vraisemblable dans cette sorte d'alliance intéressée que Saint-Simon suppose, alliance qui est, à ses yeux, celle de l'ambition hypocrite avec la forfanterie cupide Ce qui est très sûr, c'est qu'elle a reconnu en lui un de ces hommes heureux qui savent maîtriser la fortune. « On dit ici qu'il est fou, dit-elle; je vous avoue que je désirerois que le Roi eût beaucoup de ces fous-là. » En juin 1709 elle lui écrit : (( Vous faites bonne mine, monsieur, et vous avez grand'raison; mais vous sentez le poids de la plus importante et de la plus difficile affaire qu'un homme puisse avoir entre les mains. Dieu veuille que vous soyez aussi heureux que vous méritez de l'être!... Je ne vis pas depuis que je vous sais à portée d'une action ; mais je me console par votre sagesse, qui sait fort bien connoître le péril, quoique les discours marquent la confiance. )) Y a-t-il beaucoup de reines de France qui aient su parler ainsi, de ce style « naturellement éloquent et court » que Saint-Simon, quoi qu'il en ait, admire et définit si bien? Y en a-t-il beaucoup qui aient su mieux goûter des talents plus utiles au pays? Elle sait bien les défauts de Villars; elle

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le lui fait entendre en l'avertissant contre lui-même, en lui conseillant de retirer telle demande indiscrète que, selon son ordinaire, il adresse à la cour; mais elle relève et exalte ce qu'il y a de bon, de généreux, d'heureusement avisé en lui. A la fois elle l'admire, le soutient, l'encourage et le modère. Elle lui raconta un jour qu'elle faisait si souvent son éloge à Saint-Cyr que les religieuses s'attendaient à le voir canonisé. Saint-Simon, lui, a pour Villars une sorte de haine. « Ce piedplat de Villars, sorti du greffe de Condrieu, est devenu duc héréditaire! » 11 va jusqu'à prétendre qu'il a usurpé la gloire de la journée de Denain au détriment d'un de ses officiers, M. d'Artagnan, plus tard maréchal de Montesquiou. Villars se faisait valoir sans cesse, affirme-t-il, aux dépens de ses subordonnés1. Or, précisément sur ce dernier point, et à propos de cet officier, une lettre de Mme de Maintenon donne encore ici un démenti formel. « Vous m'avez attiré un remerciement de M. d'Artagnan, écrit-elle à Villars lui-même, Je voudrois que les officiers qui servent avec vous sussent les témoignages que vous leur rendez auprès du Roi, pendant que les autres généraux se plaignent souvent de ceux qui sont avec eux. Si on vous connoissoit autant que moi, on vousaimeroit beaucoup. » M. le marquis de Vogué, dont on connaît les beaux travaux sur le maréchal de Villars, a grand'raison de dire que la France n'eût peut-être pas été sauvée à Denain, si Villars n'avait été soutenu par l'inébranlable fermeté de Louis XIV, et s'il n'avait « deviné près du Roi la protection bienveillante, la raison consommée, l'activité discrète et vigilante de. Mme de Maintenon ».

Voici le billet qu'elle envoie de Fontainebleau à une des dames de Saint-Cyr le 24 juillet 1712 : « Il se doit passer quelque chose en Flandre dont il ne faut rien dire; mais je vous prie de mettre demain tout le monde en prière, et de ne rien oublier vous-même, ma chère iille, pour obtenir de Dieu une fin heureuse de cette triste campagne ». Dans cette même journée du 24 juillet, Villars sauvait la France à Denain.

1 T. III, p. 323.

lxiv INTRODUCTION.

Soutenir Villars et Boufflers, ce n'était aller ni contre les sentiments du Roi ni contre les intérêts du pays. Est-ce que je serai suspect de paradoxe si je parle du patriotisme de Mme de Maintenon? Le Roi, qui n'en doute pas, a pour premier soin, quand le matin les courriers arrivent, et qu'elle est, pour quelques heures seulement, à Saint-Cyr, de lui envoyer sans attendre son retour les nouvelles des armées s'il y en a d'importantes. Il lui fait tenir de courts billets écrits de sa main, et dont les copies se retrouvent dans les papiers de Saint-Cyr. « Je crois que vous ne serez pas fâchée de la nouvelle que je viens de recevoir. M. de Vendôme avec 1 200 chevaux a battu toute la cavalerie allemande au nombre de 4 500. Tous les officiers généraux y ont fait merveille. Longueval y a été tué. Vous le saurez tantôt davantage (1er juin 1696). — Je viens d'avoir un courrier de M. de Catinat qui m'apprend la nouvelle de la conclusion de la trêve.... J'ai cru que vous ne seriez pas fâchée de savoir cette nouvelle, qui marque que les affaires approchent de la conclusion (juillet 1696). — Les ennemis se sont retirés et le roi d'Espagne est maître de Madrid. J'ai cru que vous ne seriez pas fâchée de savoir cette nouvelle en attendant que vous sachiez un plus grand détail » (décembre 171 0). La veille de Malplaquet, comme le jour de Denain, elle instruit Saint-Cyr. « 10 septembre 1709. Les armées sont en présence en Flandre ; un courrier l'est venu dire au Roi à cinq heures du matin. Mettez toute la maison en prière, je vous en conjure.... )) Un succès est-il annoncé, elle veut que ses filles chantent le Te Deurn et se réjouissent, elle double ses aumônes et met sa plus belle robe : « Je m'habillerai de vert si l'on prend Barcelone, et de couleur de rose si l'archiduc tombe entre nos mains. Je voudrois vous avoir à l'heure qu'il est (c'est àMme de Caylus, sa nièce, qu'elle écrit), car je serois bien en humeur de me réjouir.... Donnez un louis à chaque demoiselle de Conflans dont elle puisse disposer et se réjouir » (25 avril 1706).

Émue des succès, elle l'est des revers jusqu'à un prompt abattement. Elle demande sans cesse qu'on traite et qu'on fasse au plus tôt la paix. « Mon courage est à bout depuis la

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crainte trop bien fondée d'une descente en France. Je ne puis y voir les ennemis sans avoir le cœur dans une étrange situation. Je suis soumise à la volonté de Dieu dans la partie supérieure, pendant que l'autre est dans l'abattement. Ma santé devroit y succomber; je n'ai pas la force de vous écrire. — Il n'y a que la paix que nous devions désirer. Je n'ai nulle grandeur dans mes sentiments. Je ne veux pas me venger du prince Eugène, ni me repentir de la hauteur des Hollandais. La paix, la paix, voilà tout ce que je désire. — Le Roi ne peut me communiquer la moindre partie de son courage, et je ne puis lui inspirer la moindre partie de mes craintes. Il est courageux et chrétien; pour moi, je suis femme, et des plus faibles. »

Voilà l'expression de la vérité historique et morale, n'en doutons pas, et n'allons pas obscurcir par des subtilités les grands traits qui s'accusent en si vive lumière. Quand se précipitent coup sur coup tant de malheurs publics et privés, quand se multiplient ces désastres de la France et de la famille royale qui, dit Saint-Simon, « font dresser les cheveux à la tête )), elle est femme, mais sans récuser les devoirs de l'épouse. Elle craint, elle a sans cesse devant les yeux les maux de la guerre et l'extrême danger du pays, elle implore la paix; mais elle demeure assidue auprès du Roi, et l'on ne voit pas ni qu'il s'inspire d'autres conseils que ceux d'une religion devenue plus grave et de l'honneur, ni qu'il cède à la crainte. C'est lui qui ne consent pas à des conditions trop humiliantes; c'est lui qui déclare qu'il s'en ira au midi de la Loire se mettre à la tête de sa noblesse; c'est lui qui montre en de tels jours, dit admirablement Saint-Simon, « avec simplicité la grandeur de son âme, sa fermeté, sa stabilité, son égalité, une force d'esprit qui ne se cache rien, qui ne se dissimule rien, qui voit les choses comme elles sont, qui de là s'humilie en secret sous la main de Dieu, en espère tout contre toute espérance, affermit sa main sur le gouvernail jusqu'au bout, ne se rebute de rien, ne s'obscurcit de rien.... » Saint-Simon dit encore que c'est alors vraiment qu'il mérita le nom de grand. Aucune part de cette grandeur ne reviendra-t-elle à celle qui l'a constamment

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assisté pendant de telles épreuves, à celle qui a étouffé ses propres craintes et lui a certainement adouci le fardeau? Où est dans tous les cas « l'indigne et ténébreuse épouse, la duègne, la vieille fée »? Où est « l'abîme de noirceur et le mystère d'iniquité » ?

Mais il y a, il est vrai, aux derniers temps du règne, l'affaire des bâtards et l'exaltation du duc du Maine, et Saint-Simon n'y voit que l'influence de Mme deMaintenon. Il l'accuse au nom de la morale publique, en réalité par ressentiment de l'injure faite au duc d'Orléans, son ami, et aux ducs et pairs. Le juste reproche en revient-il cependant surtout à elle ou seulement à elle? On a dit qu'elle a beaucoup contribué à ces mesures parce qu'elle voulait sauvegarder sa fortune et son crédit pendant un nouveau règne. Mais on ne réfléchit pas qu'ayant de tels desseins elle aurait commencé par s'assurer la richesse, ce qui lui eût été facile, tandis qu'au contraire elle ne prit aucunes sûretés du vivant du Roi. Quant à rêver un nouveau pouvoir dans une autre cour, pense- t-on qu'elle avait quatrevingts ans lors de la mort de Louis XIV, et veut-on la confondre avec la Des Ursins, qui avait exigé une souveraineté, et à laquelle il fallait encore, à quatre-vingt-quatre ans, près des Stuarts réfugiés à Rome, « une idée de cour et un fumet d'affaires ))? La vérité est que Mme de Maintenon a beaucoup aimé le duc du Maine, ce fils de la Montespan et du Roi qu'elle avait élevé, et qui avait répondu à son affection jusqu'à la préférer à sa mère. Elle n'a pas dû contredire, peut-être même a-t-elle suscité les faveurs dont Saint-Simon se plaint amèrement. Mais elle s'accordait en cela avec le propre sentiment de Louis XIV, qui éprouvait pour ce fils la même affection, et il y avait d'ailleurs des raisons politiques pour expliquer que la tutelle du jeune Roi, le futur Louis XV, fût confiée au duc du Maine. Le duc d'Orléans n'aurait pas dû s'étonner, il aurait pu se féliciter au contraire qu'un autre que lui fût chargé de

INTRODUCTION. lxvii

ce fardeau. On se rappelle quelles morts extraordinaires avaient affligé la famille royale. Coup sur coup, les princes héritiers de la couronne avaient disparu, non sans de violents soupçons d'empoisonnement. Louis XIV n'avait certainement pas soupçonné le duc d'Orléans, qui n'était pas capable de ces crimes; mais l'opinion se trouvait égarée, inquiète; il ne se pouvait pas que le duc, futur héritier si le dernier rejeton venait à disparaître comme les autres, ne devînt absolument suspect1. Saint-Simon n'est certainement pas dans la vérité historique lorsqu'il accuse Mme de Maintenon d'une haine acharnée contre le duc d'Orléans. Elle souhaitait bien évidemment que la couronne restât assurée à la descendance directe, et Ton voit par ses lettres qu'elle n'approuvait pas que le roi d'Espagne renonçât à la succession en France. Elle n'ignorait pas les désordres du duc, les scandales de sa vie privée, les infamies de sa fille la duchesse de Berry. Mais il est intéressant de remarquer qu'elle comprit bien le caractère de ce prince, et. le tint toujours pour un homme qu'inspirait le sentiment de l'honneur. Entre autres preuves, j'en trouve une très curieuse dans une lettre inédite dont je dois une copie à Mgr le duc de Chartres, lettre qu'elle lui adressa après une action où il s'était bien conduit et avait été blessé, lors de la levée du siège de Turin en septembre 1706. Elle lui témoigne en celte circonstance, toujours avec ce style grave et juste où elle excelle, de grands sentiments et une vive estime : « ... Vous n'êtes pas dévot, Monseigneur, mais vous êtes capable de remonter à la source de tout ce qui nous arrive. Dieu a voulu sauver M. de Savoie et affliger la France. Vous n'avez pu l'empêcher. Ce n'est ni le courage ni la lumière qui vous a manqué. Consolezvous donc, je vous en conjure... » A quoi le prince répond avec esprit et noblesse : « Quoique vous vouliez me cacher la reconnaissance que je vous dois, Madame, je la démêle en tout, et particulièrement lorsque vous me faites souvenir de remonter à la cause des grands événemens. Quand je pourrai vous dire sans hypocrisie que je suis dévot, j'aurai une joie

1 Voir Saint-Simon, XVI, 190-200.

lxviti INTRODUCTION.

parfaite de pouvoir vous faire cette confidence; ceux qui sont véritablement dévots sont si vrais et si généreux qu'un honnête homme a plus de dispositions qu'un autre à le devenir. »

Mmc de Maintenon n'a pas plus que le Roi, quoi qu'en dise Saint-Simon1, soupçonné le duc d'Orléans d'avoir pris une part criminelle aux malheurs de la famille royale pendant les dernières années du règne : la preuve convaincante en est que, dans le même temps, ses lettres continuent de parler de lui sans aucune insinuation de ce genre et sans aucun fiel, et bien plus, que, dans le même temps, elle ne s'assure pas de son propre avenir, s'en rapportant à la générosité, à l'équité du futur régent. Louis XIV, à son lit de mort, lui dit : « Qu'allezvous devenir, car vous n'avez rien ? » Elle pensa que, dans l'incertitude du traitement que lui feraient les princes, elle devait lui demander de la recommander au duc d'Orléans ; et le Roi le fit aussitôt, par ces paroles que le prince fit connaître : (( Mon neveu, je vous recommande Mmc de Maintenon. Vous savez la considération et l'estime que j'ai eues pour elle. Elle ne m'a donné que de bons conseils ; j'aurais bien fait de les suivre. Elle m'a été utile en tout et surtout pour mon salut. Faites tout ce qu'elle vous demandera pour elle, pour ses parents, pour ses amis et ses alliés : elle n'en abusera pas. )) A peine le Roi était-il expiré que le Régent confirmait à Mme de Maintenon la même modeste pension qui lui avait été faite jusqu'alors sur la cassette. Il vint bientôt la visiter à Saint-Cyr, et elle le supplia de se tenir convaincu qu'il ne devait rien écouter de ce qu'on lui attribuerait contre lui, que la seule obligation de son bienfait suffisait pour l'obliger d'honneur à ne jamais rien dire ni rien faire qui lui fût hostile, qu'on Faccuserait peut-être de commerce en Espagne, mais que tout cela serait faux, qu'elle ne pensait plus qu'à prier pour la France.

Où sont les intrigues, les cabales, les complots qui agitent tant Saint-Simon?

1 T. IX, p. 255.

INTRODUCTION

On a beaucoup reproché à Mme de Maintenon, on lui reproche encore aujourd'hui de n'être pas restée au chevet du Roi jusqu'à son dernier moment. — Elle ne le quittait presque pas, disent les mémoires des dames de Saint-Cyr, d'accord avec Dangeau, ni le jour ni la nuit, y demeurant quelquefois quatorze heures de suite et couchant sur un matelas. Le lundi 26 août elle était à genoux au pied du lit pendant qu'on pansait le malade, qui la pria de sortir et même de ne plus revenir, parce que sa présence l'attendrissait trop. Elle ne laissa pas que de revenir; mais le Roi lui dit que, puisqu'il n'y avait plus de remède, il demandait qu'on le laissât mourir en repos. Le mardi 27, dit encore Dangeau, « elle y a presque toujours été ». Le mercredi 28 elle est allée le soir coucher à Saint-Cyr, pour y faire ses dévotions le lendemain matin. Le jeudi 29 Dangeau répète : « elle a été presque tout le jour dans sa chambre ». Le vendredi 30 il dit : (( Le Roi a été toute la journée dans un assoupissement presque continuel et n'ayant quasi plus que la connaissance animale.... Mme de Maintenon s'en est allée à cinq heures à Saint-Cyr pour n'en revenir jamais, et avant de partir elle a distribué dans son domestique le peu de meubles qu'elle avait et son équipage. » Le Journal de la Régence de Jean Buvat1 est plus explicite à la date du 50 : « Le Roi se trouva encore plus mal. Ayant alors fait venir dans sa chambre les princesses et les dames de la cour, il leur dit adieu pour toujours, aussi bien qu'à Mîne de Maintenon, à laquelle il enjoignit de se retirer sur-le-champ à l'abbaye ou maison de Saint- Cyr. » Le Roi expira, comme on sait, le dimanche lPr septembre au matin.

Tel est le détail précis ; elle l'a quitté l'avant-veille de sa mort. On s'étonne qu'elle ne soit pas restée pour lui fermer les yeux.

1 Pion, 1805, 2 vol. in-8°.

INTRODUCTION

Mais croit-on qu'elle aurait eu, en demeurant, je ne dis pas ce droit suprême de fermer les yeux du Roi, réservé bien entendu par une étiquette inviolable, mais un droit quelconque, et celui même d'être présente? Lui mort, est-ce qu'elle était quelque chose à la cour? Est-ce qu'elle était reine? Sa présence serait devenue l'occasion d'incertitudes pénibles, peut-être d'inconvenances, peut-être de scandales que, par respect pour elle-même et pour Louis XIV, elle devait absolument éviter. Si le Journal de Buvat dit vrai, c'est Louis XIV lui-même qui lui a enjoint de quitter sur-le-champ Versailles. On sait avec quelle présence d'esprit et quelle précision il a tout disposé dans ses derniers jours sans rien omettre. Qui peut affirmer qu'il n'a pas songé aux motifs que nous venons de dire? Peut-être n'avonsnous aucun droit à trouver un motif de reproche dans ce que la situation comportait. Elle n'était pas chez elle à la cour ; elle n'avait de refuge qu'à Saint-Cyr, où il avait été stipulé qu'elle aurait la faculté de se retirer quand elle le voudrait. Elle se dépouillait donc le 30 de tous ses meubles de Versailles pour n'y être plus de rien. Tant qu'elle y restait, on pouvait la soupçonner d'être dépositaire de quelque secret d'État et d'en vouloir faire usage. Une fois à Saint-Cyr et dans une retraite qu'elle observa d'abord strictement, elle n'offrait plus de prise aux médisances ni aux soupçons.

Elle vécut paisiblement quatre années encore dans cet asile si bien fait pour elle, honorablement traitée par le Régent, entourée de quelques amis, comme le maréchal de Villeroy, Mme de Dangeau, Mrae de Cayïus, mais forcée de restreindre même ses aumônes. Ce que raconte le Journal de Jean Buvat et ce qu'insinue Saint-Simon des grandes richesses qu'elle aurait laissées est démenti par des preuves authentiques1. Elle ne refusa pas, quand un premier silence se fut fait autour d'elle, de reprendre sa correspondance, de prêter attention aux affaires. Quelques agitations du peuple de Paris lui remirent en mémoire les troubles de la Fronde. Son chagrin

1 Voir le Journal de la Régence de Jean Buvat, à la date de 1719; Saint-Simon, XVI, 244-245, et les lettres que nous donnons à la fin de notre second volume.

INTRODUCTION. lxxi

fut grand de voir le duc du Maine enveloppé dans la conspiration de Cellamare. Elle suivit d'un regard sans envie Mme des Ursins en quête de nouveaux exploits. Elle avait, quant à elle, dans son étroit appartement de Saint-Cyr, d'autres occupations préférées. Elle était revenue plus que jamais à la direction de ses chères pensionnaires. Bien plus, elle avait pris auprès d'elle, pour l'élever entièrement, une petite fille âgée de sept ans, M1Ie de la Tour.

Cette passion d'éducation morale qui lui était si naturelle, ce vif plaisir à s'entourer d'enfants et à leur complaire, ce goût de religion raisonnable qui avait fait comme le fonds de sa nature morale, ce vœu de « bonne gloire » qu'il lui était permis de croire satisfait, mais qu'elle voulait soutenir jusqu'à la fin, tout cela se retrouvait en elle pendant ses derniers jours. Elle se ressemblait à elle-même : une fortune qui eût fait dévier beaucoup d'autres ne l'avait pas changée. Cette vie avait été frappée au coin d'une forte et constante unité.

Je dois dire en finissant de quels secours j'ai disposé pour donner ici des textes dignes de toute confiance.

J'ai eu entre les mains les plus beaux manuscrits. La Beaumelle et Lavallée les avaient eus comme moi; il avait fallu, pour s'en servir imparfaitement, la malignité indiscrète du falsificateur ou la fatigue extrême d'un honnête homme à bout de force.

Quel trésor, par exemple, que ces trois magnifiques volumes de lettres autographes de Mmo de Maintenon que M. le duc de Mouchy a reçus en présent de M. le duc de Cambacérès, il y a quelque vingt années ! Qu'on se figure trois vénérables in-folio aux tranches rouges, à la pleine reliure datant sans conteste du dix-huitième siècle. Chaque feuillet a été soigneusement évidé de manière à servir d'encadrement à chaque lettre, qui y est collée des quatre côtés par ses bords extrêmes. Presque chacune de ces lettres laisse encore voir en cet état ses tranches dorées. Nul doute ni sur l'âge de la reliure ni sur

lxxu INTRODUCTION.

l'âge du papier, soit pour les feuillets servant de supports, soit pour les lettres mômes.

Nul doute non plus sur la conformité parfaite des deux écritures, celle de Mme de Maintenon pour la grande majorité des lettres, et celle de Mlle d'Aumale, qui parfois tient la plume1, avec les originaux les plus incontestés de nos dépôts publics. A vrai dire, ce sont désormais ces documents-ci qui, pour des experts, feraient loi. Les renseignements qu'on peut recueillir sur la provenance concordent très bien avec l'aspect extérieur. Ces trois volumes se trouvaient dès le commencement du siècle, selon le témoignage de M. le duc de Cambacérès, dans le cabinet de l'archicliancelier son oncle; et celui-ci, très probablement, les avait achetés pendant la Révolution, à la suite du pillage de l'hôtel de Noailles.

La plupart de ces lettres sont très imparfaitement datées, comme c'était l'usage. Les millésimes surtout manquent presque toujours. Une main étrangère les a ajoutés après coup; très souvent cette notation dépassera largeur delà lettre et empiète sur la feuille d'encadrement. Beaucoup de ces attributions faites après coup sont erronées. Lavallée a commis la faute de reproduire ces erreurs de dates en donnant celles-ci pour autographes ; mais on a eu tort d'en conclure que les lettres étaient fausses2. Deux de ces volumes contiennent les lettres de Mme de Maintenon à Louis Antoine de Noailles, évêque de Châlons, puis archevêque de Paris et cardinal, lettres fort importantes pour l'histoire du jansénisme et des rapports de Mme de Maintenon avec le haut clergé. Le troisième donne les lettres au duc de Noailles, d'abord comte d'Ayen; elles sont sur le ton d'une confiance familière, et d'un grand prix pour la

1 Quelques lettres sont de la main de Nanon, la célèbre femme de chambre de Mme de Maintenon; quelques-unes aussi de diverses mains, surtout de demoiselles de Saint-Cyr, qui servent de secrétaires. En ces derniers cas, il y a la signature : Maintenon. Quand la pièce est autographe, il n'y a en général que le paraphe bien connu.

2 Voir la brochure de M. Paul Grimblot : Les faux autographes de Mmc de Maintenon, et la Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1869.

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connaissance des faits militaires et politiques pendant la guerre de la succession. Sauf dix-sept billets inédits, et insignifiants pour la plupart, toutes ces lettres ont été publiées par La Beaumelle, mais avec des changements qui les défigurent. Celleslà seules qui précèdent janvier 1702 sont imprimées d'après les originaux dans les quatre premiers volumes de la Correspondance générale donnés par Lavallée.

On peut conjecturer que ce recueil a été formé par les soins du duc de Noailles Adrien-Maurice, plus tard maréchal, neveu deMraedeMaintenon. Millot, quand il a rédigé sous ses auspices les Mémoires politiques et militaires, a connu, au moins en partie, ces documents. Mmc du Deffand écrit à Walpole le 15 novembre 1772 * qu'elle a en main trois in-folio de lettres de Mmc de Main tenon au cardinal et au maréchal de Noailles : ce sont évidemment les volumes mêmes de M. le duc de Mouchy.

Il faut y rattacher un autre volume également autographe, d'un plus petit format in-folio, du même genre de reliure (il y a au dos lesN couronnés en plus), composé de lettres au duc de Noailles, et appartenant à M. le baron de Longuerue.

Les pièces qui y sont contenues proviennent du même ensemble dont une partie compose les volumes de M. le duc de Mouchy. La preuve en est qu'une lettre du 20 janvier 1711, adressée au duc de Noailles, ne ligure que par sa fin dans le principal recueil2 et se retrouve pour le commencement dans le volume5 de M. le baron de Longuerue. Un certain nombre de lettres y ont conservé le cachet de Mmo de Maintenon empreint sur la cire; on sait que ce cachet représente le fil à plomb, avec cette devise : Rectè.

Tout aussi précieux, soit pour l'histoire de la fin du règne, soit pour l'étude du caractère de Mmc de Maintenon, est le vaste ensemble de la correspondance avec la princesse des Ursins.

1 Correspondance de Mme du Deffand, édition de Lescure, t. II, p. 285.

2 Folio 51. Versailles, 20 janvier (1711). Vos prophéties sur l'Espagne.... Voir notre tome II, à la date.

5 Folio 256 du volume des Lettres au duc de Noailles.

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Malheureusement nous ne l'ayons pas entier ni autographe. 11 manque tout au moins les lettres écrites par Mme de Maintenon avant 1706, au commencement du second séjour delà princesse eu Espagne; il n'est pas probable qu'elle lui en ait adressé beaucoup pendant son premier séjour, puisque alors elle ne la soutenait pas particulièrement. Ce qui reste nous a été conservé en une copie formant trois volumes in-folio qui sont aujourd'hui parmi les manuscrits additionnels du Musée britannique, noi 20 918 à 20 920. Ce sont les mêmes documents qui ont été publiés en quatre volumes in-octavo par l'éditeur Bossange (Paris, 1826) sous ce titre : Lettres inédites de Mme de Maintenon et de Mme des Ursins. Le texte de ce que nous en donnons a été soigneusement collationné d'après la copie manuscrite de Londres. Cette collation était indispensable, car il y a dans l'édition Bossange, qui toutefois n'est pas généralement inexacte, des fautes comme celle-ci : « M. Chamillart a quitté en honnête homme... Le maréchal de Villeroy triomphe; il est aussi intime de Desmaretz * », au lieu de : « il est ami intime ». Chamillart et Villeroy étaient loin d'être intimes : ils étaient au contraire ennemis jurés.

Les lettres aux Noailles, conservées chez M. le duc de Mouchy et M. le baron de Longuerue, et la correspondance avec Mme des Ursins n'intéressent que la dernière partie de la carrière de Mme de Maintenon; mais un troisième groupe de documents nous a instruits de la première moitié de sa vie : ce sont les papiers des dames de Saint-Cyr. La plus grande partie de ce qui en subsiste est conservée aujourd'hui au grand séminaire de Versailles. La quantité est incroyable de ce qu'a écrit Mme de Maintenon pour cette maison qui lui était si chère. Dames et élèves recevaient avec reconnaissance et avec admiration tout ce qui leur venait d'une telle institutrice. On jouait ses proverbes, on lisait à haute voix ses Conversations, on copiait ses lettres. Lorsque en 1740 l'évêque de Soissons, Languet de Gergy, voulut composer des Mémoires sur

1 Mmc de Maintenon à Mme des Ursins, 4 mars 1708.

INTRODUCTION. i.xxv

une vie si exceptionnelle, il fit son choix dans ce que Ton conservait si soigneusement à Saint-Cyr. Une copie uniforme en fut exécutée qui se compose aujourd'hui de sept volumes compacts petit in-octavo, sous ce titre : Lettres édifiantes. C'est faire assez entendre à quelles intentions le recueil devait servir. On avait voulu réunir les éléments d'un panégyrique, et préparer des séries de lectures pieuses. Par bonheur, le choix n'a pas été trop rigoureux ni trop avare. On a, chemin faisant, admis des pièces de très diverse nature, de sorte que nous trouvons aujourd'hui dans cet abondant recueil, outre les lettres de Mme de Maintenon et les Entretiens avec les dames, des documents historiques singulièrement précieux, des billets très intéressants de Louis XIV, de belles pages de Fénelon, des lettres du roi et de la reine d'Espagne, de la duchesse de Bourgogne, etc.1. L'abbé Gobelin, mort en 1G92, avait légué les lettres de sa pénitente, lettres nombreuses et sincères, qui nous la montrent arrivant à la cour et luttant à côté de la Montespan : elles font partie du recueil. Il y a aussi une partie de la correspondance de Mmc de Maintenon avec son frère Charles d'Aubigné, où elle se montre avec une franchise d'allure et une liberté de langage qu'elle n'a nulle part ailleurs. Il y a ses lettres sur Mrae Guyon et le quiétisme, et enfin, dans toute son ampleur, son rôle d'éducatrice et de maîtresse des classes, de directrice des esprits et des âmes. C'est de là surtout que Lavallée a puisé la matière de tant de volumes pour sa collection inachevée des Œuvres de Mme de Maintenon : Lettres ei entretiens sur V éducation des filles, Lettres historiques et édifiantes, Conseils aux demoiselles, Correspondance générale.

Indépendamment du précieux recueil formé par les soins de Languet de Gergy, le grand séminaire de Versailles a recueilli d'autres parties encore des papiers des dames de Saint-Cyr, par exemple plusieurs volumes écrits par les dames ellesmêmes, mais au cours desquels elles n'ont pas manqué d'insérer des pages dues à la fondatrice. Tous les autographes ont d'ailleurs disparu.

1 C'est do là qu'on a tiré tout un volume de lettres de Fénelon. On y trouverait encore do? pièce? inédites.

lxxvi INTRODUCTION.

Le séminaire de Versailles possède ainsi, outre les sept volumes des Lettres édifiantes, deux volumes in-folio manuscrits, reliés, ayant pour titre : Mémoires de ce qui s'est passé de plus remarquable depuis rétablissement de là maison de Sàint-Cyr. Le premier, qui va jusqu'en 1759, nous intéresse seul. Il y est dit en note, page 137, que ces récits ont été rédigés d'après les notes de Mmo du Pérou, supérieure, que Ton cite quelquefois textuellement. L'unique objet qu'on s'est proposé est encore ici la glorification de Saint-Cyr et de Mme de Maintenon ; mais la rédactrice a inséré des copies certainement authentiques de lettres de Louis XIV, du duc et de la duchesse de Bourgogne, elc.,àMme de Maintenon et de Mme de Maintenon elle-même. Une autre rédaction du même ouvrage, ou du moins des trente premiers chapitres, assez peu différente de celle-ci, et qui peut en tenir lieu, a été reproduite dans un volume in-12 imprimé en 1846 sans aucune indication de provenance ni d'éditeur responsable, sous ce titre: Mémoires de Mme de Maintenon, recueillis par les Dames de Saint-Cyr (Paris, Olivier Fulgence). Il n'est pas commun en librairie.

Cinq autres recueils disposés et transcrits de même par les religieuses de Saint-Louis appartiennent encore au séminaire de Versailles, et donnent çà et là des copies de pièces originales. En voici la liste : Entretiens de Madame. Le premier volume, relié, est seul; il en était déjà ainsi il y a dix-sept ans ; Extraits des écrits de Mme de Maintenon aux religieuses de Saint- Louis1 ; Réponses de Mme de Maintenon à plusieurs questions familières qui lui ont été faites en récréation 2; La parfaite Novice ou Extraits et avis deMme de Maintenon aux religieuses de Saint- Louis sur la piété et les devoirs de leur état, un volume petit in-12 de 470 pages ; Avis sur les classes, t. II (un volume in-4° relié; le premier tome manquait déjà en 1869). Ces divers volumes contiennent un très grand nombre de lettres et des écrits de pure édification répétés à satiété, sans une parfaite identité de texte.

1 Un petit volume in-folio cartonné, avec une couverture de velours fort vieillie.

8 Va volume in-folio couvert en parchemin. Au dos : L. 17.

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Le riche département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, que l'on n'interroge jamais en vain, offre aussi à l'historien de Mme de Maintenon d'importantes ressources. Il a des volumes qui ont certainement fait partie des papiers de Saint-Cyr. Tels sont avant tout les deux volumes, in-folio intitulés : Avis aux religieuses de Saint-Louis. Le premier (Fonds français, n° 11675. Au dos : Première et seconde parties) comprend les copies de nombreuses instructions et lettres de Mme de Maintenon et quelques autres pièces, avec un récit qui les relie entre elles. On y trouve, à la page 67, le petit écrit intitulé Projet pour l'Esprit de V institut. A côté de ce tome premier, depuis longtemps acquis, la Bibliothèque en possède depuis juin 1886 un autre, de même reliure, et portant au dos le même titre avec cette indication : Troisième et quatrième parties. Il m'avait été signalé à Versailles par M. Bernard, libraire, comme se trouvant encore dans la même famille qui l'avait sauvé lors du pillage de la maison de Saint-Cyr en 1793. La pagination en commence au n° 961 et va jusqu'au n° 4018, mais avec trois interruptions de la série ; en effet d'un recto 1047 on passe à un verso 1098, d'un recto 1999 a un verso 3000, et de 3099 à 4000. A la page 961 commence une série de Lettres utiles et agréables, et à la page 1365 une série de Lettres pieuses, quatrième partie. La vallée, dans sa Correspondance générale, a reproduit ces divisions ; nul ne pouvait les comprendre avant que ce volume manuscrit, qu'il avait eu en communication, mais sur lequel il ne s'est nulle part expliqué clairement, ne fût tombé dans le domaine public. Il fait maintenant partie du Fonds français, nouvelles acquisitions, de la Bibliothèque nationale, sous le n° 1438.

Le volume Fr. n° 11676 du même département porte ce titre intérieur : Lettres et avis aux religieuses de Saint-Louis sur les devoirs de leur état et sur le gouvernement des classes, lor tome. Au dos : Avis aux religieuses de Saint-Louis, t. Ier, in-4°. Il contient, toujours en copie, beaucoup de lettres à Mrac de Brinon, aux supérieures, etc. — 11 faut joindre à cela plusieurs registres de copies faites à la hâte, sans nul doute par les demoiselles, et qui offrent d'interminables répétitions.

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Tels sont les quatre numéros 15 200 à 15203 du même Fonds français : ils donnent des parties de correspondance avec Mmc de Brinon, Mme de la Mairie, prieure de Bisy, Mrac de la Viefville, abbesse de Gomerfontaine, etc.

En dehors de ce premier groupe, qui provient assurément de Saint-Cyr, il y a des volumes contenant en copie des fragments de la correspondance avec les Noailles : ce sont les n08 6918 et 6919, 25 483 et 23484.

La Bibliothèque possède enfin de précieux volumes de lettres autographes de Mme de Maintenon, acquis par dons ou achats. Il faut mettre en première ligne un petit volume (de pleine reliure en maroquin rouge, et coté n° 1992 Fonds français, nouvelles acquisitions), qui contient en 256 feuillets, y compris les tables, une série de lettres originales et inédites, découvertes par M. Duviquet , notaire honoraire à Crouy-sur- Ourcq, en 1871, et par lui données à la Bibliothèque en 1872. Ce sont des lettres familières adressées à Mme de Brinon, qui n'ont pas passé par Saint-Cyr et ne se retrouvent dans aucune copie ; c'est là que se rencontre l'importante lettre à Mmc de Villarceaux qui doit être datée de 1669 (voir notre t. Ier, p. 18).

Les autres volumes du cabinet des manuscrits offrant des lettres autographes de Mrac de Maintenon correspondent aux nO84051 et 15 199 (Fr. nouvelles acquisitions). Le premier contient surtout des lettres à M. de Guignonville, l'homme d'affaires de Maintenon, et donnent une foule de détails infimes d'administration, déménage, d'aumônes. Le second est un recueil de lettres échangées entre Mme de Maintenon et Mme de Caylus.

11 reste à énumérer ce que contiennent de lettres importantes les archives des familles ou les collections particulières. Il n'y a plus rien à Maintenon que l'intéressant exemplaire de l'ouvrage de La Beaumelle aux marges duquel Bacine fils a marqué ses doutes sur les lettres qu'il ne reconnaissait pas. Lavallée assure à plusieurs reprises qu'il a dû aux communications obligeantes de feu M. le duc de Noailles, l'auteur de Y Histoire de Mmc de Maintenon, un assez grand nombre de documents, par exemple les lettres aux Villette ; rien n'en subsiste chez

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M. le duc de Noailles actuel, pas même le souvenir, ce qui ne veut pas dire que le texte en doive paraître suspect. Elles ont dû faire partie des papiers de Monmerqué, brûlés en 1871 à la Bibliothèque du Louvre. La collection des papiers Monmerqué au Louvre contenait aussi les Mémoires de Mlle d'Aumale sur Mme de Maintenon. C'est probablement une copie de ces Mémoires qui a fait partie, sous le n° 1518, du fonds Libri chez le comte d'Ashburnham, et se trouve aujourd'hui parmi les manuscrits Libri acquis en 1884 par le gouvernement italien et déposés à la Bibliothèque Laurentienne de Florence (n° 1441).

Deux riches collections m'ont été précieuses : celle de S. M. le roi de Hollande, qui possède, pour les avoir acquises de M. Feuillet de Conches, les curieuses lettres de Mme de Maintenon à Charles d'Aubigné, son frère, et celle de M. Morrison à Londres, confiée aux soins intelligents et zélés de M. W. Thibaudeau, bien connu des érudits. Les portefeuilles de la collection Morrison se composent de deux belles séries, à Mmc de Dangeau et à Mmc de Caylus, provenant aussi du cabinet de M. Feuillet de Couches.

La famille de Mornay conserve les lettres originales adressées au marquis de Montchevreuil, son ancêtre. La famille de Dainpierre a encore des lettres adressées au maréchal d'Albret.

Il ne faut pas compter pour peu l'appoint des lettres qui passent par les mains d'aussi habiles libraires que MM. Charavay, pour être livrées aux enchères. J'ai dû particulièrement à l'obligeance de M.Eugène Charavay et au renom de son commerce d'autographes la connaissance de beaucoup de pièces dont quelques-unes étaient inédites.

J'ai à remercier les possesseurs des collections, des volumes ou des pièces que je viens de désigner : M. le duc de Mouchy et M. le baron de Longuerue, qui ont mis à mon entière disposition leurs trésors; M. Morrison qui a permis, et M. Thibaudeau qui a rendu faciles d'obligeantes et entières communications ; M. le supérieur du grand séminaire de Versailles ; M. le lieutenant général Mansfeldt, directeur des Archives de la maison de S. M. le roi de Hollande, qui, sur

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l'intervention de M. Louis Legrand, ministre de France à la Haye, a bien voulu cpllationner pour moi les précieux autographes confiés à ses soins ; M. Charles Langlois, agrégé de l'Université, qui, pendant une mission à Londres, a pris la peine decollationner les trois in-folio manuscrits de la correspondance avec M™6 des Ursins au Musée britannique; M. Gustave Masson, qui de Harrow-on-the-Hill ou de Londres, est toujours prêt à rendre des services littéraires à ses compatriotes. Je dois beaucoup enfin à mon confrère M. Arthur de Boislisle, le savant éditeur de Saint-Simon, qui m'a constamment assisté de son érudition inépuisable.

Mais il est une collaboration véritable, qui veut rester anonyme, que j'ai eue sans cesse à mes cotés, qui m'a été plus utile et plus chère que je ne puis le dire ici, et à laquelle le lecteur sera lui-même redevable, s'il croit trouver dans ces volumes quelques vues délicates, justes et sensées, un sentiment vrai de ce qu'a été Mme de Maintenon.

Le choix des lettres a été fait de telle sorte que tous les aspects de la physionomie morale d'une personne telle que Mme de Maintenon parussent dans une proportion conforme à ce qu'elle fut en effet. On ne s'étonnera pas de lire, à côté d'une lettre au cardinal de Noailles sur les affaires de l'Église, une lettre de morale religieuse aux dames de Saint-Cyr, une lettre au duc de Noailles ou à la princesse des Ursins sur les affaires d'Espagne, ou à Mmo de Caylus pour quelque distribution d'aumônes. C'est ce rapprochement même qui représente la réalité morale.

On a inscrit en tête de chaque pièce l'indication de la source principale où elle a été puisée. On s'est efforcé naturellement de retrouver avant tout et de signaler les autographes dignes de confiance. Si une lettre n'est conservée qu'en copie, et en plusieurs exemplaires non identiques, on indique ces copies, sans relever toutefois des variantes peu significatives. Il a été dit plus haut que le plus grand nombre de ces lettres a été déjà imprimé et ne paraît pas ici pour la première fois. Mais beaucoup ont été publiées inexactement, et nous en donnons ici pour la première fois le véritable texte : c'est le cas par-

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ticulièrement pour les lettres au cardinal et au duc deNoailles qui suivent l'année 1701. Jamais on n'en avait eu le texte authentique ; La Beaumelle seul les avait données au dixhuitième siècle, en les altérant. Les lettres à Mme des Ursins ont été publiées assez exactement dans le recueil de Bossange, les lettres à Villeroy dans les volumes d'Auger, les Entretiens, les lettres de direction et la correspondance générale jusqu'à la fin de 1701 dans le grand recueil de Lavallée.

Il a été dit également plus haut que les millésimes manquent presque toujours aux lettres autographes de Mme de Ma intenon, et que ceux qu'on y trouve ont été ajoutés par une main étrangère. On a pris très grand soin de ne transcrire ici comme authentiques que les indications de dates qui le sont en effet. Toutefois le devoir s'imposait de rechercher les dates coinplèles : nos conjectures sont placées entre parenthèses.

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