A M. DE MONTCHEVREUIL
Autographe au château de Mornay.
Il y a bien longtemps, mon cher marquis, que je désire vous parler sur l'affaire de votre salut; mais ne pouvant parvenir à trouver cette occasion, je prends le parti de vous écrire. Vous êtes persuadé de mon amitié, et vous avez raison; je le suis de la vôtre comme si je vous voyois tous les jours.
Vous savez avec quel empressement j'ai souhaité votre bonheur sur la terre et je souhaite votre bonheur dans le ciel à proportion de ce qu'on doit les regarder. Il n'y a rien que je n'eusse été capable de faire pour votre fortune ; il n'y a rien à plus juste raison que je ne voulusse pour votre sanctification. Vous avez de l'estime pour moi beaucoup plus que je ne le mérite, et vous avez dit souvent que vous seriez dévot quand je serois dévote ; je vous somme de votre parole, et je veux vous dire tout simplement ce que je pense sur cette matière-Là. Ne croyez point que ceci soit un effet de la complaisance pour Mme de Montchevreuil; je ne lui en ai pas dit un mot, et il ne tiendra qu'à vous qu'elle ni personne au monde n'en sache jamais rien.
Il y auroit un détail infini à traiter sur toutes les obligations des chrétiens en général, sur celle d'un pécheur converti et sur celles d'un homme à qui Dieu fait des grâces particulières, car, mon cher marquis, tout cela sont des degrés différens et raisonnables, et qui ne sont point du tout des effets d'imagination ou de raffinemens inutiles.
Un homme qui a vécu innocemment dans la profession du christianisme peut faire une vie très-douce et trèscommune sans hasarder son salut; un homme qui a beau-
coup péché, qui s'est converti tard, a beaucoup à réparer, peu de temps à employer, et doit se hâter s'il veut recevoir la même récompense que ceux qui ont travaillé dès le matin; il faut que les péchés soient effacés en ce monde ici ou en l'autre.
Un homme à qui Dieu se fait sentir, à qui il donne de fréquentes inspirations, qu'il a prévenu d'un cœur droit, franc et sincère, doit le servir avec délicatesse et perfection. Ce ne sont point des visions; tout cela nous est marqué dans l'Évangile; ni je ne suis capable de vous instruire de tous ces états, ni vous n'avez assez de vie pour en être parfaitement instruit. Que pouvez-vous donc faire? Demander à Dieu un guide, le choisir avec les mêmes vues que vous auriez en choisissant un médecin et vous abandonnant à lui comme un enfant. C'est là le chemin le plus court, le plus facile et le plus sûr.
Ne regardez pas cette conduite comme n'étant d'usage que pour les femmes; les hommes font tout de même par la disposition du cœur; et pour la docilité, ils ne sont pas conduits de même, parce que les guides conduisent selon l'état de ceux qu'ils ont à conduire, et que, trouvant dans les hommes des esprits plus forts et plus solides, ils ne les tiennent point aux détails et aux petites pratiques nécessaires pour occuper et contenter les femmes.
Mais pour cette disposition d'un cœur prêt à tout faire, qui renonce à ses propres lumières, et qui devient enfant pour entrer dans le royaume des cieux, Notre-Seigneur en fait la leçon à ses apôtres, aussi bien qu'aux femmes. C'est le seul conseil que j'ai à vous donner, parce qu'il me semble qu'il renferme tous les autres, et que, lorsque vous aurez un conducteur, vous ferez aveuglément ce qu'il vous dira sans avoir à raisonner et à vouloir être convaincu sur chaque article, .le n'ai pas naturellement l'esprit plus soumis qu'un autre; mais Dieu m'a l'ait la grâce de comprendre toujours que, dès que je levoudrois
servir, je prendrois conseil. Comment est-ce qu'on peut se fier à soi après s'être trompé? Comment peut-on se confier à ce qu'on se choisit soi-même? Comment peut-on s'approcher ou s'éloigner des sacremens sur son propre témoignage? N'a-t-on point à craindre une confiance présomptueuse, qui nous en fasse abuser, ou un faux respect qui nous en éloigne et nous prive par conséquent de toutes les grâces qui sont renfermées dans les sacremens? Tous ces embarras sont cessés quand on nous mène; on communie par obéissance sur le témoignage de celui qui est établi pour cela par Jésus-Christ. 11 faut avancer, mon cher marquis, il faut se préparer à la mort et prévenir les reproches que vous vous ferez d'avoir donné si peu de temps à votre seule affaire, d'avoir méprisé les sacremens, sources de nos forces, car n'est-ce pas les mépriser de n'en pas approcher souvent? On dit : mais il faut être bien saint pour communier souvent! Ne faut-il pas être bien saint pour mourir et pour aller paroître devant Dieu? En voilà trop, et je ne suis excusable que par la véritable amitié que j'ai pour vous; elle ne le seroitpas si je ne désirois ardemment que nous nous retrouvions au ciel pour ne nous séparer jamais.
A D'IIOZIER 4.
Bibliothèque nationale, Manuscrits. Cabinet des titres. Ordre du Saint-Esprit.
10 juin (1688).
Je n'ai nulle connoissance sur ma généalogie que celle que M. l'abbé d'Aubigné m'a donnée, et je n'ai ni le goût ni le temps de m'appliquer là-dessus à aucune recherche2.
1 Citée par M. Bordier au tome Ier de la France protestante, articles Malntenon et Aubigné.
2 Voir sur toute cette affaire la lettre du 11 novembre 1075 à M. de
Je serois cependant fort aise de savoir sur cela, comme en tout, à quoi m'en tenir, et surtout depuis que mon frère a des enfans et peut en avoir encore. Ne doutez donc pas que je ne vous sois sensiblement obligée de la vivacité que vous me montrez là- dessus, et que je n'aie toujours compté de vous donner toutes les lumières qui me viendront pour former ensuite mon opinion sur la vôtre. On ne peut trouver ce contrat de Jean d'Aubigné avec Catherine de L'estang que je crois avoir lu moi-même à Mursay quand je fis cette petite production devant M. Barentin. Je l'ai fait chercher à Orléans, où l'on dit qu'il a été passé. On le cherche encore à Surimeau et à Mursay, et jusqu'à cette heure inutilement. Cependant j'ai été instruite dès mon enfance de cette parenté avec MM. de L'Estang de Rulles qui ne peut venir que par là. Mille gens s'offrent à me donner des titres; mais M. l'abbé d'Aubigné m'assure qu'il n'y a que ce contrat qui me soit nécessaire. Je ne sais donc plus là-dessus où j'en suis, et vous m'obligeriez fort de m'y aider. C'est par retenue et par prudence que je n'accepte pas les offres de tous ceux qui veulent se mêler de cette affaire. Je crains leurs peines et la suite de leur importunité s'ils m'avoient rendu un service, et de plus je crains que si on ne trouvoit pas ce que l'on cherche, que cela ne fit un bruit qui me seroit désagréable. Vous voyez que je m'explique à vous avec confiance, comptant sur votre honneur
Villette et la note. Mmc de Mainlcnon avait sujel de revenir à ces recherches, qu'elle semblait, en effet, avoir abandonnées pour ellemême. Sur son désir sans doute, le comte d'Aubigné allail être nommé chevalier de l'Ordre; il fallait donc qu'il produisît seize quartiers de noblesse. Trois lettres à d'Hozier, publiées pour la première lois par M. Bordier, et donl nous donnons les deux plus significatives, prouvent qu'on dut user d'une complaisance que facilitaient autant qu'ils le pouvaient les membres de L'ancienne famille des d'Aubigné d'Anjou, fort désireux de se trouver parents de M"" de Ma in tenon. La promotion des chevaliers de l'Ordre se lit le 1er janvier 1081); d'Aubigné y figure.
190 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.
et sur l'amitié que vous me témoignez. Si j'ai des papiers, je vous les enverrai; mais il me semble que j'ai tout donné à l'abbé d'Aubigné.
A M. L'ABBE GOBELIN
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 530.
Novembre 1088.
Vous savez bien que vous êtes le maître d'aller à Saint-Cyr ou de n'y pas aller; et je ne puis vous mettre làdessus dans la liberté où vous devriez être. Vous savez bien que les supérieurs ne sont pas souvent dans les maisons qu'ils gouvernent, et vous savez bien aussi que l'on est ravi quand vous y êtes. Ainsi, c'est à vous à faire ce qui vous convient sans jamais vous embarrasser.
Mme de Brinon me paroît bien ebagrine dans ses lettres1 ; il faudra songer à remédier à tout ce qui se passe à Saint-Cyr, car nos dames sont un peu tourmentées entre elle et moi, et ne peuvent être gouvernées par deux personnes qui pensent si différemment. Dieu m'est témoin que je ne veux que le bien, et que je donnerois de mon sang pour que Mme de Brinon gouvernât Saint-Cyr bien régulièrement.
Je me porle fort bien, n'en soyez pas en peine, et priez Dieu pour moi, je vous supplie.
L'affaire d'Angleterre m'afflige tout à fait, et cependant il faut se soumettre à la volonté de Dieu.
A peine créée, la maison de Saint-Cyr devait subir un changement dans son gouvernement intérieur. Mme de Brinon en
1 « Elle étoit allée prendre les eaux à Bourbon. » Noie du manuscrit de Versailles.
avait été nommée supérieure à perpétuité ; on a vu comment Mrae de Ma intenon l'avait associée jusque-là au développement de son œuvre. Cependant à peine la maison fut-elle en plein exercice, qu'on se repentit de la place qu'on lui avait laissé prendre. C'est ici un trait du caractère de Mmc de Main tenon que nous verrons se renouveler, et que Saint-Simon n'a pas manqué de saisir. « Aisément engouée, elle l'étoit à l'excès; aussi facilement déprise, elle se dégoûtoit de même. » Voici comment Mme de Caylus raconte les causes et les suites de cette disgrâce : « Mme de Brinon présida, dans les cominencemens de cet établissement, à tous les règlemens qui furent faits, et l'on croyoit qu'elle était nécessaire pour les maintenir. Mais comme elle en étoit encore plus persuadée que les autres, elle se laissa tellement emporter par son caractère naturellement impérieux, queMn,c de Maintenon se repentit de s'être donné à elle-même une supérieure aussi hautaine. Elle renvoya donc cette fille dans le moment qu'on la croyoit au comble de la faveur : car les gens de la cour, qui la regardoient comme une seconde favorite, la ménageoient, lui écrivoient, et la venoient quelquefois voir, chose qui ne plut pas encore à Mmc de Maintenon. Enfin elle reçut, par lettre de cachet, l'ordre de sortir de Saint-Cyr et d'aller dans tel autre lieu qui lui conviendroit, avec une pension honnête.... De tous les gens qui la connoissoient, qui lui faisoient la cour auparavant, et qu'elle avoit obligés, il ne se trouva que Mme la duchesse de Brunswick qui la voulut bien recevoir, et qui la garda chez elle jusqu'à ce qu'elle eut écrit à Mme sa tante, princesse palatine, en ce temps-là abbesse de Maubuisson, qui voulut bien la recevoir. » Mmc de Brinon supporta cette complète et subite disgrâce (10 décembre 1088) avec beaucoup de dignité. Aussi M"" de Maintenon ne rompit point avec elle, et nous retrouverons des lettres à elle adressées.
Mmo de Brinon allait voir s'ouvrir devant elle une nouvelle carrière. Son esprit ardent, sa piété active, son admirai ion pour Bossuet, son commerce avec les princesses théologiennes et savantes de la maison de Brunswick- Hanovre, comme Fabbesse de Maubuisson, la duchesse Bénédicte-Henriette, la duches>e Sophie, etc., l'introduisirent dans la correspondance» qui s'échangea entre Leibniz et Bossuet. Elle fut eulre eux une active et éloquente intermédiaire; on peut lire dans les éditions plus ou moins complètes de leurs œuvres les lettres
192 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.
qu'elle recevait de ces deux grands hommes' et celles qu'elle leur adressait.
Après le départ de Mmc de Brinon, une des jeunes dames de Saint-Louis fut nommée supérieure; mais rien ne s'opposait plus à la direction réelle de Mme de Maintenon, et bientôt l'évèque de Chartres lui conféra le titre d'Institutrice de la maison de Saint-Cyr. A partir de ce moment surtout, les lettres et instructions de Mme de Maintenon aux dames et aux élèves se multiplient. Soigneusement conservées, multipliées par les copies, elles sont sans doute presque toutes arrivées jusqu'à nous. Lavallée en a donné six volumes sous différents litres.
On trouvera ici un certain nombre de ces pages, car il serait bien impossible de comprendre le caractère et le rôle de Mme de Maintenon sans tenir compte de ce qui prit une si grande place dans sa vie, sans la considérer dans ce rôle de directrice des âmes et d'institutrice de la jeunesse, sa première vocation ; on a du reste sur ce sujet l'excellent volume de M. Gréard : Mme de Maintenon, Extraits de ses lettres, avis, entretiens, conversations et proverbes sur V éducation (Hachette, 1884, in-12). Ce petit livre, qui s'ouvre par une spirituelle introduction, met en vive lumière tout cet aspect de son caractère et de son esprit.