A M. MAM1EAU
Lavallée, Correspondance générale, t. III. p. 257.
Ce vendredi matin, 1000.
Tout ce que vous avez dit à Mme de Saint-Razile2 est bien, et conforme à mes intentions; j'approuve fort que
1 Manceau était L'homme d'affaires de M*0 de Ma intenon. Elle avait en lui une grande confiance, et l'avait fort employé pour l'établissement de la maison de Saint-Cyr.
- Mma de Saint-Bazile était une religieuse amie de Mme de Brinon et qui avait été avec elle à la maison de Hueil. Elle devenait supérieure dvs Hospitalières de la Place Royale; dont il est ici question,
k20(> LETTRES DE M",e DE MAINTENON.
vous soyez samedi à rassemblée comme un homme de ma part; on sait que je veux soutenir celte maison, et mon état ne me permet guère de bonnes œuvres qui ne soient au son de la trompette. Prenez connoissance de celle-ci, afin que ce que l'on donnera soit donné solidement; et en travaillant avec Mme de Saint-Bazile, inspirezlui la netteté, la droiture et la simplicité dans son gouvernement. Elle y est très-disposée; mais on se gâte souvent en voyant agir autrement, et l'on ne comprend point assez combien il est habile de n'avoir rien à se reprocher, rien à cacher, et rien à craindre; le seul honneur du monde peut donner ces vues-là, il faut les porter plus loin et faire tout pour Dieu. Ne plaignez point votre temps : il sera bien employé, et vous saurez bien le donner à Celui qui mérite seul d'être servi.
Le Roi partit le 17 mars 1C91 pour se mettre à la tête de l'armée qui assiégeait Mons. Il Vint avant son départ à Saint- Cyr où Mme do Maintenon se retirait pour le temps de son absence, et dit aux dames de Saint-Louis : « Je vous laisse ce que j'ai de plus cher » (Languet de Gergy, p. 255). Mmft de Maintenon passa ce temps dans une complète solitude, mais en active correspondance soit avec le Roi, soit avec le Dauphin et le duc du Maine, qui l'avaient accompagné. Les lettres de ces deux princes sont conservées en grande partie dans les manuscrits de Versailles et dans les archives du château de Mouchy. Toutes celles de Mme de Maintenon sont perdues. Du Roi il reste deux courts billets, que nous insérons ici d'après les Lettres édifiantes, tome 1IÏ, pages 186, 187 :
« Lundi 9 avril 1691, à une heure et demie du matin. — La capitulation est signée, voilà une grande affaire finie; j'aurai aujourd'hui une porte à midi, et la garnison sortira demain mardi. Remerciez bien Dieu des grâces qu'il me fait. Je crois que vous le ferez avec plaisir. » — Et de quelques heures après : « 10 heures du malin. Au camp devant Mons. — Je
n'écris ce billet que pour ne pas manquer l'ordinaire1, car je dépêcherai bientôt Delisle, qui vous portera ce que je pense pour votre voyage. Je vais voir aujourd'hui nue partie de l'armée, et je serai en état de partir jeudi matin pour me rendre samedi au soir à Compiègne, où j'aurai le plaisir de vous voir. Je souhaite que cela soit en bonne santé. »
A M. L'ABBE GOBELIN
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes^ t. II. p. 108.
A Saint-Cyr, (22 mars) 1691.
Vous m'avez écrit la plus belle lettre du monde2; Dieu veuille que vous ayez bien jugé de mes intentions et de l'usage que je fais de ma solitude ! Je voudrois qu'elle fut plus grande. Ma santé est assez mauvaise, mais ce n'est pourtant qu'une langueur. Votre procès sera donc éternel? Je vous assure que nous serions ravies de vous avoir ici. Tout y va bien, et il me semble qu'il n'y a personne qui ne fasse son chemin dans la piété. Àvez-vous su que Mme la supérieure a perdu Mlïle sa mère? Adieu, monsieur, j'ai trop écrit aujourd'hui. Le Roi est en bonne santé, et mon duc du Maine fait des merveilles en bravoure et en bon sens.
C'est sans doute pondant ces jours de solitude à Saint-Cyr que Mme de Maintenon écrivit une prière qui suffirait seule à
1 Le courrier qifil envoyait Ions les jours. Celui de la nuit avait été un courrier extraordinaire.
- On peut croire que quelque légère ironie se cache dans ce petit billet si simple répondant à la lettre « la plus belle du monde ». Los daines de Saint-Cyr nous «mi conservé en copie cette pièce d'éloquence où le bon abbé Gobelin, après s'être demandé si le soleil a jamais rien vu de plus hardi que le siège de Mous, que va commencer le Roi, compare ïma de Maintenon à la reine Clotilde, à Blanche de Castille, efe.
208 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.
prouver quels étaient ses liens avec le Roi. Le troisième volume des Lettres édifiantes, page 149, la met, sans date précise il est vrai, entre les lettres de cette époque.
PRIÈRE DE Mme DE MAINTENON
Seigneur mon Dieu! Vous m'avez mise dans la place où je suis; je veux adorer toute ma vie Tordre de votre providence sur moi, et je m'y soumets sans aucune réserve. Donnez-moi, mon Dieu, la grâce de l'état où vous m'avez appelée, que j'en supporte chrétiennement les tristesses, que j'en sanctifie les plaisirs, que j'y cherche en tout votre gloire, que je la porte devant les princes au milieu desquels vous m'avez placée, que je serve au salut du Roi! Ne permettez pas que je me laisse aller aux agitations et mouvemens d'un esprit inquiet, et qui s'ennuie ou qui se relâche dans les devoirs de son état, qui envie le bonheur qu'il se figure dans l'état des autres. Que votre volonté soit faite, ô mon Dieu; et non pas la mienne ! L'unique bien de cette vie et de la future est d'y être soumis sans réserve. Remplissez-moi de la sagesse et de tous les dons de votre esprit qui me sont nécessaires dans le poste avancé où vous m'avez attachée; faites fructifier les talens qu'il vous a plu de me donner. Vous qui tenez entre vos mains le cœur des rois, ouvrez celui du Roi, afin que j'y puisse faire entrer le bien que vous désirez ; donnez-moi de le réjouir, de le consoler, de l'encourager, et de l'attrister aussi lorsqu'il le faut pour votre gloire ; que je ne lui dissimule rien des choses qu'il doit savoir par moi et qu'aucun autre n'auroit le courage de lui dire. Faites que je me sauve avec lui, que je l'aime en vous et pour vous, et qu'il m'aime de même. Accordez-nous de marcher ensemble dans toutes vos justifications sans aucun reproche jusqu'au jour de votre avènement.
A Mmc DÉ FONTAINES, DAME DE SAINT-LOUIS.
Versailles. Lettres édifiantes, t. III, p. 279. — Bibl. nat., mss. fr., n° 1 138, p. 209
La peine que j'ai sur les filles de Saint-Cyr1 ne se peuL réparer que par le temps et par un changement entier de l'éducation que nous leur avons donnée jusqu'à celte heure. Il est bien juste que j'en souffre, puisque j'y ai contribué plus que personne, et je serai bien heureuse si Dieu ne m'en punit pas plus sévèrement. Mon orgueil s'est répandu par toute la maison, et le fond en est si grand qu'il l'emporte même par-dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j'ai voulu établir la vertu dans Saint-Cyr; mais j'ai bâti sur le sable, n'ayant point ce qui seul peut faire un fondement solide. J'ai voulu que les filles eussent de l'esprit, qu'on élevât leurs cœurs, qu'on formât leur raison. J'ai réussi à ce dessein : elles ont de l'esprit, et s'en servent contre nous; elles ont le cœur élevé, et sont plus fières et plus hautaines qu'il ne conviendroit de l'être à de grandes princesses, à parler même selon le monde. Nous avons formé leur raison, et fait des discoureuses, présomptueuses, curieuses, hardies, etc. C'est ainsi que l'on réussit quand le désir d'exceller nous fait agir. Une éducation simple et chrétienne auroit fait de bonnes filles dont nous ferions de bonnes femmes et de bonnes religieuses, et nous avons
1 Ce sont encore les Mémoires des dames de Saint-Cyr (chap. xvm) qui nous expliqueront cette lettre. Ils disent comment Taffluence des personnes de la cour que les représentations d'Esther avaient attirées, « les applaudissemens que les demoiselles avoient reçus, la fréquentation des gens de bel esprit, leur avoient beaucoup enflé le cœur et donné une telle vivacité de goût pour l'esprit et les belles choses qu'elles devinrent pour la plupart tières, dédaigneuses, Uautaines, présomptueuses et peu dociles ». Ce fut l'austère évoque de Chartres qui signala le danger. On voit ici combien W* de Maintenon en fut émue.
210 LETTRES DE MraG DE MAINTENON.
fait de beaux esprits que nous-mêmes, qui les avons formés, ne pouvons souffrir; voilà notre mal, et auquel j'ai plus de part que personne. Venons aux remèdes, car il ne faut pas se décourager; j'en ai déjà proposé à Balhien1 qui vous paroîtront peut-être bien petits; mais j'espère, avec la grâce de Dieu, qu'ils ne seront pas sans effet. Comme plusieurs petites clioses fomentent l'orgueil, plusieurs petites clioses le détruiront. Nos filles ont été trop considérées, trop caressées, trop ménagées ; il faut les oublier dans leurs classes, leur faire garder le règlement de la journée, et leur peu parler d'autre chose. Il ne faut point qu'elles se croient mal avec moi; ce n'est point leur affliction que je demande ; j'ai plus de tort qu'elles; je désire seulement réparer par une conduite contraire le mal que j'ai fait. Les bonnes filles m'ont plus fait voir l'excès de fierté qu'il faut corriger que n'ont fait les mauvaises, et j'ai été plus alarmée de voir la gloire et la hardiesse de M,les de..., de..., et de..., que de tout ce que l'on m'a dit du reste de la classe 2. Ce sont des filles de bonne volonté, qui veulent être religieuses, et qui, avec ces intentions, ont un langage et des manières si fières et si hardies qu'on ne les soufiïiroit pas à Versailles aux filles de la première qualité. Vous voyez par là que le mal est passé en nature, et qu'elles ne s'en aperçoivent pas. Priez Dieu et faites prier pour qu'il change leurs cœurs, et qu'il nous donne à tous l'humilité; mais,
1 Annette Balbien, fille d'un architecte de Paris, fut pendant tonte sa vie la femme de chambre et la femme de confiance de Mme de Maintenon. Elle l'employait beaucoup à Saint-Cyr pour le service intérieur. On aura occasion de reparler d'elle.
2 Les Mémoires des dames de Saint-Cyr, page 274, donnent ainsi ce passage : « que de tout ce qu'on m'a dit des libertines de la classe ». Il serait curieux de savoir si la suppression du mot « libertines », faite dans les Lettres édifiantes, signifie qu'au moment où cette copie a été exécutée, c'est-à-dire au milieu du dix-huitième siècle, le mot « libertin » commençait à perdre son acception du dix-septième siècle pour prendre son sens moderne.
madame, il ne faut pas beaucoup en discourir avec elles. Tout à Saint-Cyr se tourne en discours; on y parle souvent de la simplicité, on cherche à la bien définir, à la bien comprendre, à discerner ce qui est simple et ce qui ne l'est pas, puis dans la pratique on se divertit à dire : par simplicité je prends la meilleure place; par simplicité je vais me louer; par simplicité je veux ce qu'il y a de plus loin de moi sur une table. En vérité, c'est se jouer de tout, et tourner en raillerie ce qu'il y a de plus sérieux, Il faut encore défaire nos filles de ce tour d'esprit railleur que je leur ai donné, et que je commis présentement très-opposé à la simplicité; c'est un raffinement de l'orgueil, qui dit par ce tour de raillerie ce qu'il n'oseroit dire sérieusement. Mais, encore une fois, ne leur parlez ni sur l'orgueil ni sur la raillerie ; il faut la détruire sans la combattre, et par ne s'en plus servir. Leurs confesseurs leur parleront sur l'humilité, et beaucoup mieux que nous; ne les prêchons plus, et essayez de ce silence qu'il y a si longtemps que je vous demande : il aura de meilleurs effets que toutes nos paroles.
Je suis bien aise que Mlle de... se soit enfin humiliée; louons-en Dieu, et ne la louons point; c'est encore une de nos fautes de les trop louer. N'irritez point leur orgueil par de trop fréquentes corrections ; mais quand vous aurez été obligée d'en faire quelqu'une, ne les admirez pas de les avoir bien prises.
Quant à vous, ma chère fille, je connois vos intentions. Vous n'avez, ce me semble, nul tort particulier en tout ceci. 11 n'est que trop vrai que le plus grand mal vient de moi; mais prenez garde, comme les autres, de n'avoir pas votre part dans col orgueil si bien établi parlent qu'on ne le sent presque plus. .Nous avons voulu éviter les petitesses de certains couvons, et Dieu nous punit de cette hauteur; il n'y a point de maison au monde qui ait plus besoin d'humilité extérieure et intérieure que la
2i2 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.
nôtre : sa situation si près de la cour, sa grandeur, sa richesse, sa noblesse, l'air de faveur qu'on y respire, les caresses d'un grand Hoi, les soins d'une personne en crédit, l'exemple de la vanité et de toutes les manières du monde qu'elle vous donne malgré elle par la force de l'habitude, tous ces pièges si dangereux nous doivent faire prendre des mesures toutes contraires à celles que nous avons prises. Bénissons Dieu de nous ouvrir les yeux. Il vous inspire la piété; elle augmente tous les jours chez vous; établissons-la solidement. Ne soyons pas honteuses de nous rétracter, changeons nos manières d'agir et de parler, et demandons instamment à Notre- Seigneur qu'il change le fond de nos cœurs, qu'il ôte de notre maison cet esprit d'élévation, de raillerie, de subtilité, de curiosité, de liberté déjuger et de dire son avis sur tout, de se mêler des charges les unes des autres, au hasard de blesser la charité. Qu'il ôte cette délicatesse, cette impatience des moindres incommodités : le silence et l'humilité en seront les meilleurs moyens.
Faites part de ma lettre à notre mère supérieure ; il faut que tout soit commun entre nous.
A Mme L'ABBESSE DE FONTEVRAULT.
Lavallée, Correspondance générale, t. III, p. oOi1.
A Fontainebleau, ce 27 septembre 1691.
Je n'aurois pas été si longtemps, madame, sans répondre aux lettres dont vous m'avez honorée, si je n'avoir attendu quelle Roi me chargeât de ce qu'il auroit à vous faire savoir sur celle que vous lui avez écrite. Il
1 Voir plus haut la lettre du 27 juillet 1686.
la porte sur lui pour en parler à M. de Pontchartrain, et il a tant d'affaires qu'il oublie celle-là. Je vous assure, madame, que vous lui pardonneriez si vous voyiez de près comment les journées se passent. Les personnes qui l'ont vu de plus près seroient surprises de son activité : il a plus de conseils que jamais, parce qu'il y a plus d'affaires, et donne deux ou trois heures par jour à la chasse quand il peut. Il rentre à six heures et est jusqucsà dix sans cesser de lire, d'écrire ou de dicter. 11 congédie souvent les princesses après souper pour expédier quelque courrier. Ses généraux sont si aises d'être en commerce avec lui qu'ils lui rendent un compte très exact; ils paroissent charmés de ses réponses, et sans vouloir insulter1, ils les trouvent d'un style bien doux.
Je n'ai pu, madame, connoissant votre attachement pour le Roi, ne vous pas parler de lui; je ne crois pas vous déplaire. Il n'a pas été content du personnage que M. de Luxembourg a fait faire à notre prince dans le dernier combat2. M. le duc de Chartres revient et le nôtre ne reviendra pas sitôt. MUe de Rlois fait fort bien, et je voudrois de tout mon cœur la voir mariée. Le duc du Maine désire de l'être, et on ne sait qui lui donner.
Voilà, madame, des nouvelles de ceux que vous aimez. Le roi penche plus à une particulière qu'à une princesse étrangère71; Mademoiselle espère Monseigneur; les filles de M. le Prince sont naines; en connoissez-vous d'autres?
1 On comprend que ceci se rapporte à Louvois, mort le 16 juillet. — Le Roi, qui avait donné la survivance de ses charges à son fils Barbezieux, encore fort jeune, reprit la direction des affaires, et en particulier de celles de la guerre.
- Dans ses rapports sur le succès de Leuze, 10 septembre. Le due du Haine n'est (pie nommé à cette occasion dans le Journal de Dangeau. l/abbesse de Fontevraull étant sœur de Mm" de Montespan, le duc du Maine était son neveu; de là cette expression : « notre prince ».
5 Pour marier le duc du Maine.
La famille de Mme de Louvois est partagée pour l'abbaye de Saint-Amand. Les uns la demandent pour M,ue de Barentin, sœur de la mère de Mme de Louvois, religieuse du Val-de-Grâce ; les autres pour Mme de Bois-Dauphin.
J'ai montré au Roi votre recommandation : je me plains, madame, de toutes les excuses dont vous l'avez accompagnée ; elles font tort à la manière dont je suis pour vous. Je ne vous promets pas de réussir toujours à ce que vous m'ordonnerez; mais je puis bien vous promettre de n'en être jamais importunée.
Je suis ravie, madame, d'avoir reçu quelques marques du souvenir de Mme de Montespan. Je craignois d'être mal avec elle. Dieu sait si j'ai fait quelque chose qui Tait mérité et comment mon cœur est pour elle! J'aurois quelque curiosité de savoir ce qu'elle a pensé sur l'horrible mort de cet homme qui seul lui paroissoit quelque chose et qui remplissoit ses idées. « 11 ne fit que passer et n'étoit déjà plus. » Il passa la galerie en santé et il alloit mourir i.
1 On sait comment la mort subite de Louvois prévint sa disgrâce. A en croire Saint-Simon, la prévision de la disgrâce avait été la cause de cette lin, à moins que ce ne fût le poison (le bruit en courut en effet); et il insinue qu'en tout cas ce fut le résultat de l'animosité de Mme de Maintenon, se vengeant de ce que Louvois aurait empêché le Roi de déclarer son mariage. 11 raconte toute une scène entre le Roi et Louvois qui rappelle beaucoup celle de Sully obligeant Henri IV à ne pas épouser publiquement Gabrielle d'Estrées. 11 est assez curieux que, dans les notes au Journal de Dangeau, où le portrait de Louvois et le récit des circonstances de sa disgrâce et de sa mort ont. de grands traits de ressemblance avec le récit des Mémoires, cette circonstance de la résolution du Roi de déclarer son mariage et de l'opposition de Louvois ne se trouve pas. Du reste Saint-Simon accumule ici et là beaucoup d'autres causes de l'animosité du Roi contre son ministre, dont le caractère dur, absolu, violent, était devenu insupportable au maître lui-même, et, si l'on conçoit aisément que Mme de. Maintenon fut entrée dans les sentiments du Roi, on ne voit pas qu'elle eût besoin de les exciter. Il est impossible de réfuter par des preuves matérielles le récit de Saint-Simon : la réfutation se trouve dans le caractère de Mme de Maintenon et dans la lettre même si mesurée où elle laisse
Eu voici un autre. M. de la Feuillade meurt subitement1 le onzième jour d'une maladie; il n'a que le temps de dire : « Je sens la mort. Seigneur, faites-moi miséricorde. » C'est plus que l'autre, mais je ne sais si c'est assez. Je crois vous entretenir, madame, et je me laisse aller à ce plaisir trop naturellement.
Le Moi a chargé M. de Pontchartrain de s'informer comment on a fait sur ce que vous demandez, et il me paroît, madame, qu'il veut vous répandre lui-même. Je crois, madame, que vous vous souvenez bien que je n'ai point rempli la place de Beaumont2. Je voudrois donner à Mme de Mortemart un bon sujet et qui eût de la voix; tout cela ne s'accorde pas toujours. Voilà encore l'abbaye de Chelles vacante. Ma lettre est trop longue; mais je me flatte que vous ne m'en saurez pas mauvais gré.
deviner le réel soulagement que e Roi éprouva de la mort de ce ministre, mais avec cela l'émotion chrétienne au spectacle de cette grande fortune passant subitement à la mort et à l'éternité. Louvois mourut en réalité d'une apoplexie pulmonaire : c'est ce qui résulte du rapport, du médecin Dionis, qui lit l'autopsie, assisté de trois de ses collègues. (Voir Curiosités historiques, etc., de M. Leroy, p. 74.) Mœc de Maintenon connaissait les résultats de cette autopsie, car, parlant aux dames de Saint-Cyr de ses tristesses et de ses angoisses, elle leur dit un jour : « Je crois qu'on me trouvera le cœur sec et tors comme à M. de Louvois ». Mais on peut croire qu'elle ignora à quel excès l'animosité de ses ennemis pouvait porter la calomnie contre elle.
1 C'est le célèbre duc de la Feuillade, celui qui éleva à Louis XIV le monument de la place des Victoires.
2 Abbaye à Tours; M"10 de Mortemart en était abbesse.
A Mme LA. DUCHESSE DE VENTADOUR1.
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. III, p. 502.
(Fin janvier) 1G92.
Dans celte affaire ici 2, il ne faut pas se hâter de faire les complimens, car il me semble qu'elle change souvent de face. Si Madame vouloit voir ce qui s'est passé sur Mme de Braquiane3, combien on prévient les grands par des faussetés, comme ils doivent être en garde contre
1 Dame d'honneur de Madame, duchesse d'Orléans. Fille du maréchal de la Mothe-Houdancourt, elle avait épousé en 1671 Louis de Levis, duc de Ventadour, très débauché et fort laid. Elle était belle comme un auge, dit Mme de Sévigné, qui raconte ainsi sa présentation à la cour pour y prendre son tabouret de duchesse : « On lut quelque temps sans lui apporter ce divin tabouret. Je me tournai vers le grand-maître et je dis : Hélas! qu'on le lui donne, il lui coûte assez cher! 11 fut de mon avis. » Ce beau mariage donna facilement crédit à des bruits fâcheux. Mme de Maintenon y fait allusion une l'ois, mais ne tarda pas à reprendre en estime et en amitié la jeune duchesse, qui se mit sous sa direction, sûr moyen de lui plaire. Mme de Ventadour succéda à sa mère, la maréchale de la Mothe, dans la charge de gouvernante des enfants de France. Ce fut elle qui éleva le roi Louis XV. Elle était grande amie — et plus qu'amie, si l'on en croit Saint-Simon — du maréchal de Villeroy.
2 Mlle de Rlois, la plus jeune fille du Roi et de Mme de Montespan, épousait le duc de Chartres, le futur régent. Mme de Maintenon ne s'était point occupée de l'éducation de cette princesse. Mme de Montespan, qui avait quitté définitivement la cour l'année précédente pour se retirer au couvent de Saint-Joseph, dont elle était la bienfaitrice, ne reparut pas pour cette occasion. On sait l'opposition violente que fit Madame, princesse palatine, à ce mariage de son fils; c'est à cela que Mme de Maintenon fait allusion.
3 La duchesse de Bracciano prit dans la suite le nom de princesse des Ursins, qu'elle rendit célèbre. Nous trouverons plus tard la longue correspondance de Mme de Maintenon avec elle. Elle vivait alors séparée de son mari, le prince de Bracciano, et. avait quitté sa résidence de Rome pour venir suivre un procès contre son frère l'abbé de Noirmouticr. Cette lettre nous apprend que ses visées d'ambition se tournèrent à ce moment vers la cour de France; peut-être, au moment de réussir, trouva-t-elle au-dessous d'elle de s'attacher à une princesse du sang alors si éloignée du trône ; l'avenir lui réservait effectivement un plus grand rôle.
tout ce qu'on leur dit : Mme de Braquiane a fait le mariage de M. le duc de Chartres pour être dame d'honneur; c'est une intrigue qu'elle a commencée avec moi dès que nous étions à Fontainebleau, et nous voyons aujourd'hui qu'elle ne veut pas être dame d'honneur. Ces choses-là ne font-elles pas ouvrir les yeux, et surtout à des personnes d'aussi bon esprit que Madame? Plût à Dieu qu'elle sut mot à mot tout ce qui s'est passé dans ce mariage ! La chose en elle-même peut n'être pas de son goût; mais elle conviendront que chacun a fait son devoir. Vous savez que ma folie est de vouloir faire entendre raison; je vous assure que je le voudrois encore plus pour Madame, dont vous m'avez dit tant de bien, et qui a des qualités qui pourroient la rendre plus heureuse. Est-il possible que, ne pouvant éviter ce mariage, elle ne le fera pas de bonne grâce, qu'elle ne s'expliquera pas avec le Roi, qu'elle ne se mettra pas dans une bonne intelligence avec lui, et qu'elle aimera autant demeurer comme elle est?
Quant à la comtesse de Mailly, je vous prie de me dire en amie si elle sera désagréable à Madame, car pour rien du monde je ne voudrois en ce cas la mettre à la suite de. Mme la duchesse de Chartres. Du reste, vous en connoissez la sagesse et la douceur.
Adieu, ma chère duchesse. Vous êtes une trop bonne
mère, et madame la princesse de a beaucoup à faire
pour mériter ce que vous faites pour elle. Adieu, mon enfant gâté, ionl le couvent est dispersé1, el je ne sais point quand il se rassemblera; mais aucune absence ne diminuera ce que vous savez que j'ai pour vous.
1 Société de dames pieuses donl Mma de Bfaintenon était la supérieure; elles s'assemblaient souvent pour vivre en petite communauté et faire ensemble divers exercices de piété. G'esl ce qu'on appelail le couvenl de la cour. M,m* de Ventàdour, de Beauvilliers, de Montchevreuil, d'Heudicourt, en étaient. Fénelon eu fut à un moment le directeur.
218 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.
Nous avons vu (page 200) que Mme de Maintenon avait pris en grande affection Mme de la Maisonfort et avait souhaité de rattacher à la maison de Saint-Cyr. Nous avons dit en outre que Mme de la Maisonfort, éprise de mysticité, avait recherché la direction de Fénelon. Celui-ci crut sans doute fixer cette âme inquiète en l'enchaînant par les vœux religieux, auxquels elle répugnait : « La vocation, lui écrivait-il, ne se décide pas moins par la décision d'autrui que par notre propre attrait. Quand Dieu ne donne rien au dedans pour attirer, il donne une autorité qui décide. » Umo de Maintenon la pressait aussi : (( Je remercie Dieu de tout mon cœur de ce qu'il fait pour vous et pour nous. Vous allez trouver la paix : vous voilà au fond de cet abîme où on commence à prendre pied... Abandonnez-vous bien à Dieu, ma très-chère; laissez-vous conduire les yeux bandés.... » Mme de la Maisonfort avait cependant peine à se résoudre; enfin elle céda et s'engagea par des vœux simples. Les doctrines de Mme Guyon, sa parente, devaient amener bientôt à Saint-Cyr des orages dont elle devint la triste victime.
A Mme DE LA MAISONFORT *
5 février 1002.
Je ne puis vous dire, madame, la joie que je sens de voir qu'on vous détermine à demeurer à Saint-Cyr; je ne saurois attendre jusqu'à mardi à vous la témoigner. Soyez donc en paix. J'ai senti la peine que je vous ai vue depuis quelques jours. Donnez-vous à Dieu et à nous de bonne grâce, et avec un grand courage, pour travailler ensemble à votre sanctification et à celle des autres. Que vous êtes heureuse de pouvoir vous offrir et vous donner effectivement dans ce temps de l'offrande que la sainte Vierge fait ! J'ai bien de la peine à ne pas vous envier de voler si haut, pendant que nous nous
1 C'est l'abbé Phélypeaux qui nous a conservé cette lettre, en lui assignant cette date, dans sa Relation... du quiétisme, p. 45.
traînons au service de Dieu, et que nous croyons faire beaucoup quand nous ne tombons pas dans les précipices que nous voyons partout. Bonsoir, ma très-chère ; vous allez devenir ma fille, car je deviens tous les jours de plus en plus votre mère.
A Mme DE BRINON.
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes:, t. III. p. i69.
Ce 25 mars 1692.
Enfin, madame, me voilà parvenue à vous écrire; il y a longtemps que j'en ai envie sans en trouver le loisir. Je voudrois en avoir assez pour vous conter tout ce qui s'est passé dans l'affaire de Mme d'Hanovre1. Je vous connois assez pour répondre que vous conviendrez que le Roi n'a pas tort. On a gâté cette affaire dès le commencement, et on nepouvoit après cela prendre un meilleur parti que de la sacrifier au Roi; il auroit dit des eboses qui auroient été plus honorables à votre chère princesse que la punition de MM. de Bouillon. Je voulus la voir, me souvenant de ses anciennes bontés pour moi; mais je ne trouvai plus celle princesse douce et bonne que je connoissois : elle étoit changée de visage et d'humeur, toute livrée à son ressentiment et aux menaces, et en un mot très-éloignée d'écouter et de suivre mes conseils. Je ne crus pas devoir la faire voir au Roi dans un étal si contraire à l'opinion de la douceur qu'il admirpil dans une lettre qu'elle m'avoit fait l'honneur de m'écrire.
Mais, madame, pour quitter un discours si désagréa-
1 II s'agit d'une dispute qui avait dégénéré en bataille entre les gens de la princesse de Hanovre et ceux de Mme de Bouillon. Voir plus haut les lettres du 1er janvier 1682 et du 24 août 1683.
220 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.
ble, passons à celui de Mme la duchesse du Maine1, dont le Roi est très content aussi bien que M. son mari. Voilà ce mariage que vous trouviez si raisonnable à faire : j'étois fort de cet avis ; Dieu veuille qu'ils en soient aussi satisfaits que je le suis jusqu'à cette heure ! On m'a dit qu'elle iroit passer la semaine sainte à Maubuisson ; reposez-la bien; on la tue ici parles contraintes et les fatigues de la cour ; elle succombe sous l'or et les pierreries, et sa coiffure pèse plus que toute sa personne. On l'empêchera de croître et d'avoir de la santé; elle est plus jolie sans bonnet qu'avec toutes leurs parures ; elle ne mange guère, elle ne dort peut-être pas assez, et je meursde peur qu'on ne l'ait trop tôt mariée. Je voudrois la tenir à Saint-Cyr, vêtue comme l'une des vertes et courant d'aussi bon cœur dans les jardins2. Il n'y a point d'austérités pareilles à celles du monde. Bonsoir; si j'entamois la morale, vous seriez à plaindre.
Le Roi m'ordonna de remercier Mme de Maubuisson aussitôt que je lui eus fait ses complimens; mais je n'ai pas le temps de faire ce que je dois, M. le duc du Maine est un guerrier très étourdi, irrégulier et distrait ; à cela près, il a quelque mérite. Adieu, madame.
1 Aime-Louise-Bénédicte de Bourbon, seconde fille du prince de Condé et petite-fille du Grand Condé, épousa le duc du Maine le 19 mars 1092. Elle et ses sœurs étaient presque naines, mais bien faites et. gracieuses. La duchesse du Maine ne répondit guère aux heureux pronostics de Mmc de Maintenon. « A peine fut -elle mariée qu'elle se moqua de tout ce que M. le Prince lui put dire et des conseils de Mmc de Maintenon. S'étant rendue bientôt incorrigible, on la laissa en liberté faire tout ce qu'elle voulut. La contrainte qu'il fallait avoir à la cour l'ennuya; elle alla à Sceaux jouer la comédie et faire tout ce qu'on a entendu dire des nuits blanches et tout le reste. » (Souvenirs de Mmc de Caylus.) Les Mémoires deMme de Staal ont peint cette petite cour de Sceaux, mélange singulier d'esprit, de puérilité et de déraison.
2 On a déjà dit que les demoiselles de Saint-Cyr étaient divisées en quatre classes, distinguées par la couleur des rubans. Les plus jeunes étaient les rouges; les vertes venaient ensuite, puis les jaunes, et les bleues, de dix-huit à vingt ans. La duchesse du Maine avait quinze ans.
Au mois de mai 1692, le Roi alla prendre le commandement de son armée et mettre le siège devant Namur. Cette fois il fui accompagné d'une partie de sa cour et des dames. La duchesse de Chartres, les deux princesses de Conti, Mmc9 de Maintenon, de Chevreuse, de Beauvilliers, de Dangeau, etc., étaient de ce voyage. Les dames n'allèrent pas plus loin que la petite ville de Dînant, à quelques lieues au sud de Namur.