‹ Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentiqueChapitre 27 sur 43 · A M- DE VEILHANT, DAME DE SAINT-LOUIS · texte numérisé non relu

A M- DE VEILHANT, DAME DE SAINT-LOUIS

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. III, p. 525. — Bibliotli. nationale. manuscrits français, nouv. acq., n° li58, p. 991.

(Dînant), 28 mai 1692.

Imaginez-vous, madame, qu'hier, après avoir marché six heures dans un assez beau chemin, nous vîmes un château bâti sur un roc, qui ne nous parut pas tel que nous pussions y loger, quand même on nous y auroil guindés. Nous en approchâmes fort près sans y voir aucun chemin habité; et nous vîmes enfin au pied de ce château, dans un abîme, et comme on verroit à peu près dans un puits fort profond, les toits d'un certain nombre de petites maisons qui nous parurent pour des poupées, et environnées de tous côtés de rochers affreux par leur hauteur et par leur couleur; ils paroissent de fer, et sont tout-à-fait escarpés. Il faut descendre dans cède horrible habitation par un chemin plus rude que je ne le puis dire; tous les carrosses faisoient des sauts à rompre tous les ressorts, et les dames se tenoient à tout ce quelles pouvoient. Nous descendîmes après un quart d'heure de ce tourment; nous nous trouvâmes dans une ville composée d'une rue qui s'appelle la Grande, e! où deux carrosses ne peuvent passer de front; il y en a de petites, où deux chaises à porteurs ne peuvent tenir, (in n'y voit goutte, les maisons sont effroyables, et Mme de la Villeneuve y auroit quelques vapeurs j l'eau y est mau-

222 LETTRES DE Mrap DE MAÏNTENON.

vaise, le vin rare, les boulangers ont ordre de ne cuire que pour l'armée, de sorte que les domestiques ne peuvent trouver du pain; les poulets en plume valent trente sols, la viande huit sols la livre, très mauvaise; on porte tout au camp. Il y pleut à verse depuis que nous y sommes, et on nous assure que, si le chaud vient, il est insupportable par la réverbération des rochers. Je n'ai encore vu que deux églises : elles sont au premier étage, et on n'y sauroit entrer que, par civilité, on ne vous dise un Salut avec une très mauvaise musique et un encens si parfumé, si abondant et si continuel qu'on ne se voit plus par la fumée, et il va peu de têtes qui y puissent résister. D'ailleurs la ville est crottée à ne pouvoir s'en tirer, le pavé pointu à piquer les pieds; et les rues étroites, où les carrosses ne sauroient passer, tiennent, je crois, lieu de privés pour tout le monde. Suzon assure que le Roi a grand tort de prendre de pareilles villes, et qu'il iaudroit ne les pas plaindre aux ennemis.

Le siège de Namur va fort bien : on avance, et jusqu'à cette heure on tue très peu de monde ; on espère que la ville sera prise vers le 4 ou le 5 de ce mois; le château tiendra apparemment davantage. M. le prince d'Orange assure qu'il viendra secourir la place ; mais il y a lieu de croire qu'il viendra trop tard. Le Roi a la goutte aux deux pieds, et je vous assure que je n'en suis pas fâchée. Un boulet rouge des ennemis est tombé dans des poudres au quartier de M. de Roufflers, el en a fait sauter sept milliers; cette belle ville ici trembla du bruit qui se fit, car, pour comble d'agrément, on entend le canon du siège. Après cette belle description, ne soyez pas en peine de moi ; je me porte fort bien, je suis des mieux logées, très bien servie, et voulant bien être où Dieu me met. Je vous embrasse, mes chères filles, toutes en général et en particulier.

11 y a d'ici quatre cents degrés pour monter au château dont je vous ai parlé.

A Mmc DE VE1LHANT, DAME DE SAINT-LOUIS.

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. III, p. 541. — Biblioth. nationale, manuscrits français, nouv. acq., n° U38, p. MO.

(Dinant), ce 2 de juin (1692).

Si on pouvoit en conscience souhaiter une religieuse hors de son couvent, je voudrois vous voir pour quelque temps dans les places de guerre par où nous passons présentement ; si on pouvoit se changer, je prendrois pour ce temps-là celte humeur martiale qui vous fait aimer la poudre et le canon. Vous seriez ravie, madame, de ne sentir que le tabac, de n'entendre que le tambour, de ne manger que du fromage, de ne voir que des bastions, demi-lunes, contrescarpes, et de ne toucher rien dont la grossièreté ne soit fort opposée à celte sensualité au-dessus de laquelle vous êtes si élevée par votre courage et par vos inclinations. Pour moi qui suis très femmelette, je vous donnerois volontiers ma place, pour travailler en tapisserie avec nos chères dames ; j'espère que j'aurai cette joie bientôt, et que Namur aimera mieux se rendre que de se faire entièrement ruiner.

Vous ne pensez qu'à la guerre, vous ne me dites pas un mot ni de la retraite, ni de votre santé. Je suis trop bonne, après cela, de vous dire que le Roi est en parfaite saute. quoique avec un peu de goutte, et que de son lit, où il est retenu depuis deux jours, il donne ses ordres pour le siège de Namur, pour que son autre armée s'oppose au prince d'Orange, pour que le maréchal de Lorges entre en Allemagne, que M. de Catinat repousse M. de Savoie, que M. (le Nouilles empêche les Espagnols de rien faire, que M. de Tourville balte la flotte des ennemis s'il a le vent Favorable; et, outre ces ordres-là, qu'il gouverne tout le dedans de son royaume. Je vous quitte après cette peinture qui doit remplir votre idée.

224 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.

Au retour du voyage de Flandre, Mme de Maintenon résolut d'entreprendre une nouvelle et décisive réforme à Saint-Cyr. La suppression des représentations d'Esthcret les changements qu'elle avait en même temps apportés à l'éducation des demoiselles lui paraissaient ne pas suffire. Elle voyait se développer un goût d'indépendance, une recherche du bel-esprit tournés, il est vrai, du côté de la dévotion, mais de manière à exciter l'insubordination et l'orgueil. Les doctrines de Mme Guyon, qui venait souvent à Saint-Cyr sous prétexte de visiter sa jeune parente, Mme de la Maisonfort, se répandaient dans la maison. Sa parole séduisante et ses écrits s'emparaient aisément d'âmes vives et inexpérimentées, et flattaient de jeunes esprits par l'attrait d'une spiritualité visant plus haut que la piété et la morale vulgaires. On se perdait dans les hauteurs de l'oraison et du pur amour, et on négligeait les devoirs communs. Ce n'étaient pas seulement les plus intelligentes qui se laissaient séduire à ce langage. « On fut étonné, disent les Mémoires des daines de Saint-Cyr, p. 508, de voir jusqu'aux sœurs converses et aux servantes ne parler que de pur amour et d'abandon, et, au lieu défaire leur ouvrage, passer le temps à lire les livres de Mmo Guyon ou autres semblables, qu'elles achetoient et qu'elles croyoient entendre. » Les instructions de Fénelon,1rès admiré à Saint-Cyr, ne concordaient que trop avec ces maximes, et les fortifiaient par l'autorité de sa vertu et de son éloquence. Le bon sens de Mme de Maintenon commença de s'alarmer. Sans concevoir encore de trop vives inquiétudes (voir plus tard sa. lettre à l'évêque de Chàlons, 22 juin 1694), elle crut nécessaire de raffermir son œuvre. Elle avait voulu d'abord une maison qui offrît un intermédiaire entre l'éducation du monde et celle des couvents. Elle crut ensuite que ce n'était là qu'un rêve peu réalisable, une mesure trop difficile à garder. S'accusant elle-même d'avoir favorisé ou même suscité le désordre, elle passa peut-être d'une extrémité à l'autre. Elle résolut de transformer Saint-Cyr en un couvent régulier. Elle y appela la supérieure du couvent de la Visitation de Chailiot, la mère Priolo, qui, avec quelques autres religieuses de la même maison, vint former les dames de Saint- Louis à leur nouvel institut. Les dames durent toutes se soumettre à un second noviciat; quelques-unes n'acceptèrent point, et quittèrent Saint-Cyr pour entrer dans d'autres maisons religieuses. — Le Roi se prêta avec quelque peine à

cette transformation. Pour lui plaire, on conserva d'abord le costume, fort élégant dans son austérité, qui avait été donné aux dames; plus tard seulement elles revêtirent l'habit des religieuses de Tordre de la Visilation. Ce fut le 11 décembre 1693 que les dames firent profession par des vœux solennels et perpétuels. Il fut proclamé par révoque de Chartres que Mme de Maintenon serait toujours considérée comme la première supérieure de la maison; on n'a pas de peine à croire que cette autorité ne lui était pas contestée.

A Mme DE RADOUAY, DAME DE SAINT-LOUIS.

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. III, p. 59i. — Biblioth. nationale, )lss. Fonds fr. nouv. acq., 1458, p. 1649.

Ce 2 octobre 1G02.

Quand vous auriez eu le temps de m'écrire et que vous ne l'auriez pas fait, je le trouverois parfaitement bon, car je ne veux jamais vous contraindre pour ce qui me regarde ; je sais vos embarras et avec quel courage vous travaillez. Le maître que vous servez le mérite bien; cependant n'en faites pas trop, je vous en conjure; vous êtes, grâce à Dieu, de celles qu'il faut retenir. Je suis ravie de vous savoir en paix : c'est le moyen d'avancer. Vous l'avez trouvée, dites-vous, en vous soumettant ; elle augmentera à proportion que l'humilité l'établira en vous. Je ne prends pas pour un compliment ce que vous me dites de la peine que vous avez de celle que voire maison me donne; vous n'en avez que trop, cl ce ménagement que votre amitié vous donne pour moi est 1res sensible chez vous : c'est ce qui fait qu'on nie cache tout, et qu'on est bien plus occupé de me rapaiser quand on me croit fâchée qu'on ne l'es! de se corriger. Trouvez bon (pie je vous dise (pu» je dois tout savoir, et que vous éles bien jeunes pour juger si les choses en I. !..

226 LETTRES DE Mm< DE MAINTENON.

valent la peine, si je pourrois y remédier, ou si elles sont de conséquence pour l'avenir. J'ai plus d'expérience que vous et d'aussi bonnes intentions; cependant je ne vois que des fautes dans tout ce que j'ai fait jusqu'à cette heure chez vous, et je serois incapable d'y remédier par moi-même; mais j'espère que Dieu m'assistera et me donnera de bons conseils. Je vous conjure de me mander librement ce que vous savez sur la désunion que vous craignez1; il n'y a rien de plus important, et voici le temps où il est le plus nécessaire que je sois bien instruite. Il est question d'établir notre maison, et je ne crains point de vous dire (car vous êtes assez forte pour le porter) que tout ce que nous avons fait jusqu'à cette heure n'est rien. Il faut reprendre notre établissement par le fondement et l'établir sur l'humilité et la simplicité; il faut renoncer à cet air de grandeur, de hauteur, de fierté, de suffisance; il faut renoncer à ce goût de l'esprit, à cette délicatesse, à cette liberté de parler, à ces murmures, à ces manières de railleries toutes mondaines, et enfin à la plupart des choses que nous faisons, et auxquelles j'ai plus de part que personne. Vous avez raison de dire que j'ai besoin de patience, et vous ne savez que trop que je n'en ai point : demandez-la à Dieu pour moi, je vous en conjure ; il est bon et bien juste que je souffre ; et quel mérite aurois-je à Saint-Cyr si je ne trouvois que des consolations? Oui, ma chère fille, il faut prendre tout ce qui vient de la part de Dieu; vous me faites plaisir de me le dire, et je ne" mettrai point cola au rang des fautes. Je ne ferai rien paroître de ce que vous faites entrevoir sur la désunion. Expliquez-vous en toute liberté, j'espère que je ne gâterai rien; il ne faudra pas se presser d'en parler. Vous avez raison

1 Le manuscrit de Versailles donne ici cette note : « C etoient les dames quiétistes qui montroiént en toute occasion un grand mépris pour les autres. »

de dire qu'il faut du temps pour détruire l'orgueil; il suffît que nous y travaillions sincèrement, et nous devons avoir une grande patience.

Parlez peu aux demoiselles, ne les regardez guère, ne les louez point, accoutumez-les au travail et au silence. Je répète toujours cet article; il est vrai que je crois qu'il n'y a rien de plus pressé présentement à Saint-Cyr que la pratique du silence.

À Mme DE LOUBERT, SUPÉRIEURE *.

Manuscrits de Versailles. Lettres ('(liftantes, t. III, p. 5G0.

(12 octobre 1692.)

Je vous assure, madame, que je me porte fort bien, et je vous prie de m'en croire ; la flatterie qui m'environne fait dire que mes maux sont grands quand ils sont petits , peut-être qu'on voudra les diminuer quand ils seront grands en effet, car la vérité n'approche presque jamais des personnes en considération.

Je suis bien contente du compte que vous me rendez de votre santé; je vous aimerai trop, ma chère fille, si vous devenez simple et cordiale. A propos de cordialité, lisez et relisez les lettres de saint François de Sales; j'avois toujours passé celles qu'il écrit aux religieuses; mais, depuis que je suis supérieure, je me suis mise à les lire; elles vous peuvent être fort utiles. Insiruisez-vous sans eesse, et ne dites point (pie vous n'en aurez plus de besoin, au moins comme supérieure; car vous gouvernerez toujours, et je ne vois point de charges à Saint-Cyr qui ne demandenl de savoir gouverner. Vous avez donc la goutte? (l'est être bien avancée pour une novice. Au

1 « Oui devoil entrer bientôt dans le nouveau noviciat pour prendre l'étal religieux. » Note «lu manuscrit <it> Versailles.

reste, nos nouvelles de Rome arriveront bientôt : M. le cardinal de Janson me mande qu'on lui fait espérer au premier jour nos expéditions1.

On a raison à Saint-Cyr de croire que les lettres que j'en reçois ne m'importunent pas. Non, mes chères filles, vous ne m'importunez point ; vous pouvez bien me fâcher, m affliger, m'impatienter, parce que je suis foible, sensible et impatiente; mais vous ne pouvez ni m'être à charge ni me rebuter. On dit que les nourrices aiment plus tendrement les enfans qui leur ont donné le plus de peine; j'ai ce sentiment pour vous toutes, et je n'ai jamais eu tant de peine à supporter votre absence que j'en ai présentement.

Laissez-vous gouverner encore par Mme de Buthery, je vous prie ; ne craignez point les relâchemens que vous prenez par obéissance, ils ne vous feront point de mal ; aidez bien la foiblesse de vos deux anciennes malades ; elles ne peuvent entrer au noviciat qu'elles ne soient en bonne santé. Je suis ravie de ce que vous me mandez, et que vous vous croyiez obligée jusqu'au dernier jour de gouverner vos filles ; toutes les marques de droiture que je vois en vous me font un sensible plaisir. Il viendra un jour, que j'espère, que vous m'en ferez sur tout, et que je n'aurai plus qu'à penser à moi, que j'abandonne souvent pour vous, quoique mes besoins soient plus grands que les vôtres. Comment se porte Mme de Montfort?

1 L'expédition du bref du pape pour changer la maison en monastère. Il fut signé le 50 septembre 1692.

A Mme DE BRINON.

Manuscrits de Versailles. Lettres édi fiantes, t. III, p. 609.— Biblioth. nationale. Mss. Fonds fr. nouv. acq., 15202.

A Fontainebleau, ce 14 octobre 1692.

Puisque vous voulez bien que je me serve d'une autre main que la mienne, je vous écrirai un peu plus souvent. Si vous voyiez de près toutes les écritures inévitables que j'ai à faire, je suis assurée que vous m'excuseriez. Saint- Cyr prend tout mon temps, et les affaires n'y ont jamais été si vives qu'elles sont présentement ; ce n'est point par oubli que vous ne recevez point de mes nouvelles, et je vous assure que l'inquiétude que vous me témoignâtes dans mon cabinet ne vous a rendu qu'un bon office auprès de celui qui en étoit la cause. Toutes nos victoires me font d'autant plus de plaisir qu'elles ne changent point le cœur du Roi sur ses bonnes intentions pour la paix; il connoît la misère de ses peuples; rien ne lui est caché là-dessus; on cherche tous les moyens de la soulager, et il n'y a qu'à désirer que Dieu éclaire nos ennemis sur la folle espérance qu'ils ont d'abattre la France; on les battra partout : c'est la cause de Dieu que le Roi défend. Vous seriez bien contente si vous voyiez la modération du Roi, et combien il est persuadé que les avantages qu'il remporte viennent de Dieu.

Je prie Mme Trioche l de redoubler ses instances pour la paix, car je vous avoue que je n'aime nos avantages que dans celle vue-là. Je vous plains d'avoir perdu un aussi agréable commerce que celui de Mme la duchesse de Brunswick; mais il faut vous consoler par les espérances de l'établissement de mesdames ses filles2. Je suis

1 Dame très pieuse retirée à Maubuisson, comme Mmo de Brinon.

2 Irritée de n'avoir pu marier une de ses filles au duc du Maine, comme elle l'avait espéré, outrée bientôt, après des suites de sa (pie-

230 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

toujours très contente de Mme la duchesse du Maine, et toute prête à vous mener M. son mari dès que je serai à Versailles. Adieu, ma très chère, je ne puis changer pour vous : vous m'offensez d'en douter, et mes amis doivent m'excuser quand je ne leur donne pas un temps qui n'est plus à moi. Je parlai l'autre jour un quart d'heure à mon frère ; il y a plus de trois ans que cela né m'étoit arrivé. Je vous conjure de faire prier vos bonnes âmes pour ce qui se va faire à Saint-Gyr1; vous en connoissez la conséquence mieux que personne. Oserois-je assurer ici votre sainte princesse2 de mes très humbles respects?

A Mne DE BR1N0N.

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. IV, p. 223.— Biblioth. nationale, Manuscrits. Fonds français, 1458, p. 1052.

2 février 1C95.

Je vais presque fous les jours à Saint-Cyr avant le jour; le Roi est dans ma chambre quand j'en reviens, et j'ai grand besoin de repos quand il est parti. Ce sont les seules raisons, madame, qui m'empêchent de vous écrire autant que je le voudrois ; vos lettres me font toujours plaisir, et, malgré mes embarras, sont lues avec attention d'un bout à l'autre.

relie avec Mme de Bouillon, la duchesse de Brunswick-llanovre, Bénédicte-Henriette, quittait la France. Nous avons déjà dit qu'elle maria fort avantageusement en Allemagne ses deux filles, l'une au duc de Modène, l'autre au fils aîné de l'empereur Léopold, qui fut. l'empereur Joseph Ier. Voir les lettres du 1er janvier 1082, du 24 août 1083 et du 25 mus 1092.

1 Le changement en monastère.

- L'abbesse de Maubuisson. Voir la note 5 à la lettre du 24 août 1085.

5 Le manuscrit de Versailles donne la date de 1095; mais la phrase sur le noviciat des dames fixe cette lettre à l'année 1093, d'après le récit des Mémoires des dames de~£aint-Cyr. Les Avis aux Religieuses (manuscrit 1438) ne donnent pas de millésime.

Ce 5 février.

Je reprends ma lettre pour vous dire que je partage vos peines; mais il y en a partout et elles nous sont bonnes. J'ai parlé de mon mieux sur le mariage de M1Ie de Guenani1 et, quoique je n'aie pu vous répondre, je n'ai pas oublié votre vivacité là-dessus. Si le mariage proposé réussit, elle sera bien mariée.

Ce n'est pas grand malheur que la petite de Gorges serve, pourvu qu'elle tombe en bonnes mains. Un des malheurs de notre siècle est que chacun veut s'élever au-

1 Mlle de Guenani (e'est l'anagramme d'Anguien), élevée au couvent noblfe de Maubuisson, était fille de M. le Prince, fils du grand Condé et de Françoise de Montalais, veuve du comte de Marans. Mme de Sévigné parle souvent à sa fille de cette comtesse de Marans, qu'elle nomme la belle Merlusine, et dont elle raconte la conversion (Lettres des 30 décembre 1G72, 25 août 1073,- etc.). Mle de Guenani, née en 1068, porta plus tard le nom de Mllede Châteaubriant. Elle fut mariée en 1090 au marquis de Lassay. Or Mm0 de Maintenon avait connu dans sa première jeunesse — nous n'avons pas retrouvé en quelles circonstances — la mère du marquis de Lassay; elle avait même eu pour elle une tendre amitié. Elle reportait sur le fils l'affection qu'elle avait ressentie pour la mère. Ce marquis de Lassay acquit une sorte de célébrité par son caractère romanesque. 11 se maria trois fois, sans préjudice de nombreuses aventures galantes, et chacun de ses mariages fut un roman. Le plus intéressant fut le second celui qu'il contracta avec la belle et vertueuse Marianne Pajot, fille d'un médecin de Paris; elle avait failli devenir duchesse de Lorraine (voir Saint-Simon, t. I, p. 21)3). Marianne mourut en 1078, et son trop tendre époux ne lit que trop diversion à ses très sincères regrets par des infidélités à cette chère mémoire. En 1690 nous le trouvons amoureux de M11* de Guenani, à laquelle il écrit de fort jolies lettres. Les obstacles opposés par M. le Prince à cette union, que favorisait avec zèle Mmu de Maintenon, la retardèrent pendant deux années. Le mariage si souhaité ne fui pas heureux : les deux époux se séparèrent bientôt. — Le marquis de Lassay a publié sous ce titre : Recueil de dif/'/rentes choses, des fragments de mémoires et des lettres qui offrent un certain intérêt. Sainte- Beuve en a pris occasion pour une jolie étude qu'il a intitulée : Le marquis de Lassay , ou un figurant du grand siècle (dans les Causeries du lundi, t. X, p. 129).

252 LETTRES DE Mme DE MAÏKTENON.

dessus de son état; vous me direz que j'en parle bien à mon aise; mais Dieu sait si j'ai voulu m'élever.

Je ne puis vous dire à quel point je suis contente de M. et Mme de Blaire1.

Quant à la misère des provinces, nous ne l'ignorons pas ici, et on voudroit de tout son cœur la soulager; maison est pressé de tous côlés. Priez et faites prier incessamment pour la paix. Après cela, il n'y a pas de bien qu'on ne puisse espérer. Nous avons pensé perdre Mme de Montcbevreuil ; elle est liors d'affaire. Elle se disposoit à la mort avec une paix et une joie admirables. La petite vérole est à Saint-Cyr, et toutes nos dames sont enfermées dans leur noviciat. Nanon et moi gouvernons la maison. Bonsoir, madame, on me fait finir plus tôt que je ne voudrois.

A Mme DE BRLNON.

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. III, p. 603.

28 février 1693.

Il faut, madame, s'attendre à toutes sortes d'injustices de la part du monde ; il veut juger de tout et juge toujours en mal. M. Pellisson vivoit d'une manière exemplaire, et, parce qu'il ne s'est pas confessé, il étoit huguenot2! On n'a ici nulle attention à la vie, et on compte pour

1 « Cette dame était nièce de Mme de Brinon, etMmede Maintenon l'avait mariée à un fermier général. » (Note du manuscrit de Versailles.)

- l'ellisson mourut le 7 février 1695. Sur les bruits qui coururent alors nous trouvons ceci dans le Journal de Dangeau : « 31 mars : M. l'abbé de Fénelon fut reçu à l'Académie françoise et fit une très belle harangue, où il justifia fort la mémoire de M. Pellisson, dont il remplit la place, sur les faux bruits qu'on a voit voulu faire courir. » Saint-Simon, dans ses Notes au Journal de Dangeau, ajoute : « Pellisson étoit logé depuis un grand nombre d'années dans un appartement de l'hôtel abbatial de Saint-Germain-des-Prés, v étoit assidu

tout de recevoir les sacremens à la mort. Le pauvre homme ne se croyoit pas si mal, et remit le curé au lendemain; mais, madame, il faut laisser dire. Votre ami est jugé présentement par notre unique juge ; je suis persuadée qu'il est bien heureux1.

Le Roi se porte parfaitement bien ; il travaille beaucoup à ses affaires. Je me porte mieux que jamais ; je travaille beaucoup de mon côté, sans espérance de voir la fin de mon ouvrage. Dieu fera tout ce qu'il lui plaira.

J'ai parlé à M. le Prince à Marly; je l'ai prévenu, je l'ai loué et excité sur l'établissement de Mlle Guenani; mais je n'ai pas lieu d'espérer que cela réussisse, à la manière dont il me répondit.

MUe de Radouay sera bienheureuse si elle demeure aux Ursulines de Pontoise; j'ai tant de filles partout, que je ne puis fournir aux politesses que je voudrois faire dans les maisons qui les reçoivent.

aux offices les fêtes et dimanches, et y fesoit souvent ses dévotions. La promptitude de sa mort fit courir le bruit qu'il auroit bien eu le temps de se confesser s'il avoit voulu, mais que sa première religion n'avoit pas été changée de bonne foi, ou avoit pris le dessus dans ses derniers momens. Les prolestans le publièrent tant qu'ils purent; mais le tissu de la longue vie de Pellisson depuis sa conversion, son savoir, son esprit et sa probité généralement reconnue, avant et depuis son changement de religion, répondirent suffisamment au scandale qu'on essaya de répandre sur sa lin. » Dangeau, t. IV, p. 255-50.

1 INous avons dit que Mme de Brinon, depuis sa retraite à Maubuisson, s'était trouvée mêlée à l'active correspondance pour le rapprochement des deux Églises. Pellisson, lui aussi, y avait un rôle : sa manière douce et polie intervenait utilement entre les bailleurs de liossuet et les aigreurs de Leibniz. M""* de Brinon espérait en lui ; elle regretta vivement sa mort et demeura fidèle à sa mémoire.

A M. D'AUBÏGNÉ.

Collection de S. M. le Roi de Hollande. — Manuscrits de Versailles. Lettres Ml fiantes, t. III, p. 093.

Ce 15 mars 1693.

J'ai appris avec beaucoup tle peine que vous êtes malade, et je vous avoue que vos moindres maux me font trembler quand je songe à l'état où vous êtes. Est-il possible que vous n'ayez le cœur mal fait que pour Dieu, de qui vous tenez tant de bonnes qualités, qui vous seront inutiles dès qu'elles ne sont pas employées pour lui? Vous êtes bon, humain, libéral, juste, doux, aumônier, etc., et tout cela sans rapport aux maximes de votre religion. Voyez M. Tiberge ou M. Brisacier, je vous en conjure, ou quelque autre bomme de bien; je vous nomme ceux-là par l'estime que j'ai pour eux, et parce que, s'ils étoient contents, j'aurois l'esprit en repos. Verrai-je tout le monde se convertir, pendant que vous demeurez dans le chemin de vous perdre? Au nom de Dieu, mon cher frère, faites quelques réflexions solides sur un sujet si important et pardonnez mes importunités eu faveur de mon amitié. Votre fille est en bonne santé, et la petite vérole augmente tous les jours à Saint-Cyr ; mandez-moi de vos nouvelles, je vous en prie.

A Mlle D'AUBÏGNE.

Bibl. nat., manuscrits. Fonds français, 11675 et 1438. — Lavallée, Lettres et Entretiens, t. I, p. 108.

Chantilly, 11 mai 1093.

Je vous aime trop, ma chère nièce, pour ne pas vous dire tout ce que je crois qui vous pourra être utile, et je manquerois bien à mes obligations si, étant tout occupé»'

des demoiselles de Saint-Cyr, je vous négligeois, vous que je regarde comme ma propre fille. Je ne sais si c'est vous qui leur inspirez la fierté qu'elles ont, ou si ce sont elles qui vous donnent celle qu'on admire en vous; quoi qu'il en soit, comptez que vous serez insupportable à Dieu et aux hommes si vous ne devenez plus humble et plus modeste que vous ne l'êtes. Vous prenez un ton d'autorité qui ne vous conviendra jamais, quoi qu'il puisse vous arriver. Vous vous croyez une personne importante, parce que vous êtes nourrie dans une maison où le Roi va tous les jours; et le lendemain de ma mort, ni le Roi ni tout ce que vous voyez qui vous caresse ne vous regardera pas. Si cela arrive avant que vous soyez mariée, vous épouserez un gentilhomme de campagne fort misérable, car vous ne serez pas riche, et si, pendant ma vie, vous épousez un plus grand seigneur, il ne vous considérera, quand je n'y serai plus, qu'autant que votre humeur lui sera agréable; vous ne pouvez l'être que par votre douceur, et vous n'en avez point. Votre mignonne 1 vous aime trop et ne vous voit point comme les autres gens vous voient. Je ne suis point prévenue contre vous, car je vous aime fort ; mais je ne vous vois pas sans peine.

1 Mmo de Maintenon désigne ainsi, par une expression souvent usitée eu ce sens au dix-septième siècle, sa femme de chambre, Nanon, qu'elle avait donnée comme une sorte de gouvernante à sa nièce. C'était une fidèle servante, son unique domestique an temps de sa pauvreté. La confiance que M"" de Maintenon ne cessa de témoigner à Nanon fit de celle-ci une sorte de personnage dont Saint- Simon ne manque pas de tracer un portrait évidemment très chargé. 11 la représente se coiffant et s'habillant comme sa maîtresse, et devenue pour tous cette M"0 Balbien dont la protection était, selon lui, recherchée des princes et des minisires, dont la duchesse de Bourgogne avait eu l'adresse de faire sa bonne amie. etc. « Très raisonnablement sotte, dit-il, elle n'étoit méchante (pic rarement.... Elle avoit l'aii- doux, humble, empesé, important, et toutefois respectueux. » Nos lettres montrent que M"" de M.iiiilenoii conserva toujours beaucoup d'affection et de confiance pour cette Gdèle domestique, dont elle appréciait le bon sens et le dévouement.

230 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

Par l'orgueil -qui paroît dans tout ce que vous faites, vous êtes assurément très désagréable à Dieu. Voyez son exemple : vous savez l'Évangile par cœur; à quoi vous serviront tant d'instructions, si vous vous perdez comme Lucifer? Songez que c'est uniquement la fortune de votre tante qui a fait celle de votre père et la vôtre. Vous souffrez qu'on vous rende des respects qui ne vous sont point dus; vous ne pouvez souffrir qu'on vous dise qu'ils sont par rapport à moi; vous voudriez vous élever môme audessus de moi, tant vous êtes élevée et altière. Gomment accommodez-vous cette enflure de cœur avec cette dévotion dans laquelle on vous élève ? Commencez par demander à Dieu l'humilité, le mépris de vous-même, qui en effet êtes peu de chose, et l'estime de votre prochain. Je souffrois bien, l'autre jour, de tout ce que vous fîtes à Mme de Caylus : vous devez du respect à vos cousines. Je vous parle comme à une grande fille, parce que vous avez l'esprit fort avancé; mais je consentirois de bon cœur que vous en eussiez moins et moins de présomption. S'il y a quelque chose dans ma lettre que vous n'entendiez pas, votre mignonne vous l'expliquera. Je prie Notre-Seigneur de vous changer et que je vous retrouve, à mon retour, modeste, humble, timide et mettant en pratique tout ce que vous savez de bon ; je vous en aimerai beaucoup davantage. Je vous conjure, par toute l'amitié que vous avez pour moi, de travailler sur vous et de prier tous les jours pour obtenir les grâces dont vous avez besoin *.

1 Languet de Gergy, après avoir inséré cette lettre clans ses Mémoires, ajoute : « Mrte d'Aubigné n'avoit que neuf à dix ans quand sa tante lui donnoit des leçons si parfaites et si saintes ; elle en a Lien profité. Après les premières années de son mariage, qu'elle fut obligée de passer dans le plus grand monde à cause du rang qu'y tenoit la maison de Noailles, elle s'en détacha entièrement. Elle ne venoit plus à la cour; elle passoit chaque année des temps considérables dans la retraite; enfin, elle est morte saintement en 1740, qui est l'année où j'ai commencé ces Mémoires. » (T. I, p. 417.)

Page 1