A LA MÈRE MARIE-CONSTANCE
Manuscrits de Versailles. Lettres édi/tantes, t. III, p. 7li.
Binant, 12 juin 1693.
Nous avons eu autant de peine à nous éloigner de Nam'ur que nous en avions eu à en approcher. Nous fûmes hier onze heures et demie en carrosse tout de suite, et, comme nous n'avions pas compté là-dessus, nous n'avions point mangé ni porté de quoi manger; c'étoit jour maigre; j'arrivai accablée de migraines, de rhumatismes, de lassitude et d'épuisement, et je trouvai pour tout régal un potage à l'huile.
1 C'étaitune des religieuses de la Visitation venues à Saint-Cyr pour former les daines à la nouvelle règle.
240 LETTRES DE Mrac DE MA1NTENON.
Un autre mal qu'on nomme moins hardiment s'est joint aux autres, et il n'y a qu'une lettre aussi vive et aussi divertissante que la vôtre, datée du 9 de ce mois, qui peut me donner la force d'écrire; je m'en vais donc vous répondre.
Vous n'aurez, ma chère sœur, que la moitié de ce que vous me demandez : j'écrirai à ma sœur Marie-Constance, et je n'écrirai point pour Saint-Cyr : je n'en ai pas le loisir ni la force. Le témoignage que vous rendez de ce qui s'y passe m'en donneroit le courage. Dieu veuille que ce que vous semez fructifie au centuple! C'est trop de dire que nos dames vous donnent de bons exemples ; je serois bien contente si elles suivoient les vôtres et si vous gardiez avec moi la même liberté qu'elles en me donnant des commissions.
Je suis ravie que notre mère soit mieux : elle ne manquera plus d'eau de Sainte-Reine ni de tout ce qui sera en mon pouvoir.
Je serois encore plus fâchée que notre mère si vous finissiez une lettre sans me parler d'elle; je ne puis vous exprimer l'estime et l'amitié que j'ai pour elle, et combien elle me sera toujours chère.
J'espère d'aujourd'hui en quinze jours faire la récréation à vos côtés et entourée de mes chères filles. Je ne sais pourquoi je les désire si parfaites, car, si je les aime avec tant de tendresse, malgré leurs défauts, que seroitce si elles étoient comme je les désire ? elles m'attachent trop au monde ou, pour mieux dire, à la douceur de vivre avec des anges.
Le Roi est en parfaite santé, et n'a pas pris peu sur lui en sacrifiant les desseins qu'il avoit eus au bien de ses affaires, qui s'est trouvé à envoyer en Allemagne pour profiter de l'heureux succès de la prise de Heidelbcrg l.
1 A en croire Saint-Simon {Mémoires, t. I, c. xi), ce fut seulement sur les instances de Mrac de Maintenon que Louis XIV modifia son
Pour moi, je suis ravie que l'intérêt de l'Etat le force à retourner à Versailles; il se porte très bien et se moque de ce que nous appelons fatigue. Adieu, ma chère mère ; je pourrois bien ne vous plus écrire et songer h me ménager pour arriver en meilleure santé que je ne suis présentement.