‹ Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentiqueChapitre 30 sur 43 · A M™ DE BRINON · texte numérisé non relu

A M™ DE BRINON

Manuscrits deXcrsniUcs. Lettres édifiantes, t. M, p. 782. — Bibliolh. nationale, Manuscrits. Fonds français, 1 i38.

27 août 1693.

Rien ne vous doit tant persuader que je n'ai pas un moment à moi que devoir que je suis six mois sans vous écrire, car j'en ai toujours envie ; mais je vous mets à part comme l'on fait les personnes dont on se croit assuré et avec qui on n'a nulle mesure à garder, et ce temps ne se trouve point, parce que je n'en ai plus pour mon plaisir. Il s'est passé bien des choses où j'aurois

plan de campagne, et, renonçant aux avantages faciles que lui offrait la situation périlleuse du prince d'Orange, décida d'envoyer une partie de l'armée qu'il commandait rejoindre son armée d'Allemagne pour porter de ce coté tout l'effort de la guerre : il retournait à Versailles en laissant le maréchal de Luxembourg continuer comme il pourrait les opérations ea Flandre. — Hien ne paraît justifier celle accusation. Si Louis XIV eut tort en cette circonstance, on ne voit nulle part la preuve qu'il ail cédé à des suggestions de Mme de Maintenon; peut-être était-il mal informé de la situation en Allemagne; peut-être sentait-il la fatigue de l'âge : ce fut la dernière fois qu'il commanda en personne. La correspondance de M"" de Maintenon témoigne en général du peu d'influence qu'elle exerça sur les conseils du Roi. Lavallée réfuie par les raisons les plus sensées, dans une longue note (t. III, p. 572 de la Coirespondance générale), cette accusation de Saint-Simon. On pourrait y ajouter cette remarque, que Saint-Simon, petit officier, n'était pas dans la confidence dos chefs de L'armée. Il dit lui-même qu'il tient le récit de ce qui s'est passé dans le conseil de guerre du prince de Conli. Or on sait (pie ce prince était animé à l'égard de Louis XIV d'un esprit d'opposition et de dénigrement qui lui valut une complète disgrâce. I. V)

m LETTRES DE M*8 -DE MÀINTENON.

voulu répondre, surtout à l'égard de Mme la duchesse de Brunswick, dont je sais que les intérêts vous touchent vivement, et pour laquelle je n'ai pas changé de sentimens. On ne peut être plus touchée que je le fus de ce qui se passa dans ma chambre, où je ne lui avois proposé de venir que pour la mettre avec le Roi ; depuis ce temps, son affaire s'est jointe à celle de Mme d'Hanovre, et, devenant affaire d'Etat, je n'ai plus eu le moyen de parler. Vous me connoissez et savez si j'aime à faire du mal ; je ne sais qu'aller droit et simplement. Peu de gens sont de même en ce pays-ci, et sont capables de croire que je sois où je suis sans y être parvenue par une profonde habileté; ceci soit dit entre nous, s'il vous plaît.

Je fais toujours vos complimens au Roi, et il les reçoit comme vous pouvez le désirer. Je suis accablée d'affaires pour Saint-Cyr. Elles vont foire les vœux solennels, et vous croyez bien que, dans tout cela, je ne manque pas d'occupations; aussi m'y donnô-je tout entière, et je ne suis plus à Versailles que pour les heures où le Roi est dans ma chambre.

Je languis de la continuation de la guerre, et je donnerois tout pour la paix. Le Roi la fera dès qu'il le pourra, et la veut aussi véritablement que nous; mais il fera, en attendant, une grande guerre, et ses ennemis verront combien on les abuse quand on leur dit que nous ne la pourrons soutenir longtemps. Dieu sera pour lui contre tous : il est pieux, et les autres sacrifient la religion à leur passion. Nous n'avons qu'à prier et attendre ce qu'il plaira à Dieu de faire; il n'importe, sa volonté s'accomplira malgré les hommes.

J'ai un chapitre à traiter avec vous, qui est celui de Mme la duchesse du Maine. Vous m'avez trompée sur son sujet dans l'article principal, qui est celui de la piété : elle n'a veine qui y tende, et veut faire en tout comme les autres, Je n'ose rien dire à une jeune princesse élevée

par la vertu même 1 ; je ne voudrois pas la faire dévote de profession ; mais je vous avoue que j'aurois bien voulu la voir régulière et prendre un train de vie qui seroit agréable à Dieu, au Roi et à M. le duc du Maine, qui a assez de bon sens pour vouloir sa femme plus sage que certaines autres2. Je lui avois donné une dame d'bonncur qui est une sainte5, mais il me paroît qu'elle est peu autorisée et ne fait que la suivre. Elle est enfant, elle aurait plus besoin d'une gouvernante que d'une dame. Du reste, elle est telle que vous me l'avez dépeinte : jolie, aimable, gaie, spirituelle, et par-dessiis tout cela aime fort son mari, qui de son côté l'aime passionnément, et la gâtera plutôt que de lui faire la moindre peine. Si celle-là m'échappe encore, me voilà en repos, et persuadée qu'il n'est pas possible que- le Roi en trouve une dans sa famille qui se tourne à bien. Mme la duchesse de Chartres est une paresseuse qui ne se sert pas de son esprit comme elle ie pourroit; mais sa conduite est assez bonne. Je veux, grâce à Dieu, le bien partout, et j'y contribuerai autant qu'il m'est possible. J'avoue que je voudrois aimer la duchesse du Maine par-dessus tout, étant ce qu'elle est à un homme qui est la tendresse de mon cœur.

Je me laisse aller au plaisir de vous entretenir. Adieu, madame, priez Dieu pour moi; faites prier vos saintes, rendez-moi de bons offices auprès d'elles, afin qu'elles m'en rendent auprès de Dieu, et croyez que je conserve pour vous les sentimens que vous m'avez vus depuis une très loniiue date.

1 Par sa mère, la princesse de Coudé.

2 Allusion aux sœurs du duc du Maine, la princesse de Conti ef la duchesse de Bourbon.

:> M0™ de Saint-Valéry, qui Cul bientôt remplacée par Mmo de Manneville, fille du marquis de Montchevreuil.

2ii LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

Nous abordons la nombreuse et très importante suite des lettres aux Noailles, c'est-à-dire à Louis-Antoine de Noailles, frère du maréchal, évèque de Chàlons, puis archevêque de Paris et cardinal, et au comte d'Ayen puis duc de Noailles, qui épousa la nièce de Muie de Mainlenon. Cette double série est conservée autographe dans les trois beaux volumes possédés aujourd'hui par M. le duc de Mouchy, qui les a mis généreusement à mon entière disposition. A ces volumes s'ajoute celui que M. le baron de Longuerue a bien voulu tout aussi libéralement me communiquer. Formé sans doute à la même époque, et de lettres autographes qui avaient échappé au premier arrangement, il complète le recueil de M. le duc de Mouchy. Celles de ces lettres qui précèdent le 1er janvier 1702 ont été publiées par Lavallée dans les troisième et quatrième volumes de la Correspondance générale. La comparaison avec le texte original à permis de corriger ici quelques inexactitudes de cet éditeur. Beaucoup de ces lettres ont été données par La Beaumelle, mais étrangement défigurées ; beaucoup paraîtront ici pour la première t'ois. — Sauf de rares exceptions, ces pièces autographes ne portent pas le millésime qui devrait les dater; une main étrangère, sans doute au moment où l'on s'occupait de les classer, s'est chargée de ce soin, non sans de fréquentes erreurs, que Lavallée a eu l'inexplicable tort de reproduire sans les corriger et sans avertir même que ces dates n'étaient pas originales. (Voir notre étude insérée dans la Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1SG9, De V authenticité des lettres de Mme de Mainlenon.)

La première de nos lettres aux Noailles a précisément trait à une des plus graves affaires qui aient agité Saint-Cyr.

La célèbre Mme Guyon y avait été introduite, nous l'avons dit, par sa parente Mme de la Maisonfort, la chanoinesse (voir la lettre à Mme de Fontaines ainsi datée : mercredi, lC89.)Mme de Maintenon avait été déjà mise en rapport avec elle par les duchesses de Beauvillier et de Chevreuse, entièrement séduites à ses doctrines. L'abbé Fénelon l'avait goûtée aussi, et elle était l'âme du petit troupeau auquel Mme de Maintenon s'associait encore. La doctrine mystique exposée dans le petit livre du Moyen court et facile pour V oraison faisait dans Saint-Cyr de rapides progrès, favorisés par ces puissantes influences. Ce fut l'évêque de Chartres, Godet des Marais, qui le premier s'alarma ; il vint à Saint-

Cyr faire subir une sorte d'examen aux dames, et mit définitivement Mme de Maintenon en défiance. Voulant alors s'éclairer de plusieurs conseils, elle écrivit à l'évêque de Châlons la lettre qui suit :

A M. L'ÉYÊQUE COMTE DE CHALONS

Manuscrits de Mouchy, t. II, p. 53.

A Saint-Cyr, ce 22 juin (1094).

Si vous aviez quelque prétexte de venir ici, monsieur, vous me feriez un extrême plaisir de me voir. Il seroit de conséquence pour le bien de l'Église que j'eusse l'honneur de vous entretenir. Si vous ne jugez pas devoir faire ce voyage, je vous supplie de m'écrire votre avis sur les livres de Mme Guyon intitulés l'un : le Moyen court et facile de faire l'oraison, et l'autre V Exposition du Cantique des Cantiques. Je vous demande, monsieur, de me dire votre sentiment là-dessus, de manière que je le puisse montrer si cela se trouyoit nécessaire. Ne datez point; gardez-moi le secret. Croyez, monsieur, qu'il n'y a qui que ce soit au monde qui ait pour vous plus d'estime et de respect que votre très humble et très obéissante servante.

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