M" DE MAINTENON
On sait que Françoise d'Aubigné, qui devint Mme de Maintenons était petite-fille d'Agrippa d'Aubigné, le hardi huguenot compagnon de Henri IV, ce batailleur qui rêvait avec Henri deRohan une république féodale où chacun serait maître chez soi, ce lettré amoureux de l'antiquité, qui portait dans son bagage de guerre une presse pour imprimer son Histoire universelle, Mme de Maintenon a rappelé quelquefois avec fierté et quelquefois en le désavouant cet illustre aïeul. De son père Constant d'Aubigné elle ne put garder qu'un assez fâcheux souvenir. Joueur et débauché, doué de quelques qualités brillantes, que ternissaient trop de vices pour qu'il pût se maintenir dans aucune faveur ni amitié durable, il fut chassé et déshérité par Agrippa, qui l'appelle dans son testament « le destructeur du bien et de l'honneur de sa maison ». Marié une première fois, il tua sa femme de sa propre main, non sans quelque juste motif sans doute, puisque Agrippa déclara que, pour cette fois, son fils n'avait pas tort. Vendu à tous les partis, accusé de trahison, il fut enfermé au Château Trompette, à Bordeaux. Là — fut-ce pitié ou séduction?— la fille du gouverneur s'éprit de lui. Jeanne de Cardilhac était de bonne noblesse; elle avait seize ans. Constant d'Aubigné, qui en avait quarante-sept, l'épousa en décembre 1627. Il obtint d'être élargi un an après, pour recommencer une vie de désordre et d'aventure, en laissant' sa jeune femme en proie à la misère. Agrippa mourut en 1630, et une suite d'interminables procès commença entre ses héritiers, son fils et deux filles mariées. L'issue s'en faisant trop attendre, Constant chercha un moyen plus prompt de s'enrichir : il I. I
2 LETTRES DE Mme DE MAINTENUS.
s'affilia à une bande de faux monnayetirs. Enfermé de nouveau en décembre 1632 au Château Trompette, il resta prisonnier dix ans. Son malheur ramena vers lui Jeanne de Cardilhac,qui lui donna pendant la deuxième année de cette captivité, au commencement de 1634, un second fils : ce fut Charles d'Aubigné, trop fidèle héritier de l'humeur de son père, et qui causa tant de soucis à M,ne de Maintenon. Constant ayant été transféré à la prison de Poitiers, puis aux prisons de la conciergerie du palais de Niort, sa femme s'y enferma encore avec lui, et c'est dans cet Le dernière demeure que naquit, le 27 novembre 1635, une fille qui fut baptisée dans la religion catholique (celle de sa mère), et reçut le nom de Françoise. Lasse d'un dévouement trop peu mérité, et soucieuse d'assurer quelque avenir à ses enfants, Jeanne de Cardilhac s'engagea alors dans la poursuite de ses procès ; elle espérait retrouver quelque chose des biens assez considérables qu'avait laissés Agrippa d'Aubigné. Errante du Poitou à Paris, elle confia sa fille à la marquise de Yillette, la fille préférée d'Agrippa, ardente calviniste; celle-ci prit sa nièce en grande affection et l'éleva soigneusement, mais dans sa foi.
En 1642, la mort de Richelieu ouvrit les prisons; Constant d'Aubigné redevint libre. Mais au même temps sa femme était déçue de toutes ses espérances par un arrêt du Parlement qui confirmait sa ruine. Trois ans après, Constant obtenait de la compagnie des Iles d'Amérique la patente de gouverneur de Marie-Galande, et partait avec sa famille. Par malheur, Marie-Galande n'avait guère pour habitants que des sauvages ; il dut se contenter d'un petit emploi à la Martinique, et ce fut là que grandit la jeune Françoise.
Elle n'avait pas une heureuse jeunesse. Mme d'Aubigné, aigrie peut-être par sa dure destinée, élevait ses enfants avec sévérité et même avec rudesse. Mme de Maintenon disait plus tard qu'elle ne se souvenait pas d'avoir été embrassée plus de deux fois par sa mère. Il ne faut point oublier ces commence^ monts si l'on veut comprendre pourquoi Mme de Maintenon tiendra si peu de compte, dans l'éducation des femmes, de la douceur et de la force des liens de famille. 11 ne semble pas non plus que son imagination d'enfant ait été frappée des merveilles de la nature tropicale ni des grands spectacles de la mer; elle n'y fera jamais allusion, quoiqu'elle rappelle de temps à autre ce lointain voyage.
Elle avait douze ans quand Mmc d'Aubigné, affranchie par la mort de son mari (31 août 1647), revint en France. La détresse de cette famille fui alors absolument extrême: « Étant arrivés à la Rochelle, ils y demeurèrent pendant quelques mois, logés par charité, obligés de vivre d'aumônes, jusque là qu'ils obtinrent par grâce que, de deux jours l'un, on voulût bien leur donner au collège des Jésuites de cette ville du potage et de la viande, que tantôt le frère, tantôt la sœur venait chercher à la porte. C'est ainsi que l'a raconté plusieurs fois le R. P. Duverger, jésuite, doyen à Saintes, mort en 1703. Ce Père avait été non seulement témoin de ce fait, mais leur avait donné lui-même leur petite pitance, étant régent de troisième *. » Confiée de nouveau à Mme de Villette, Françoise d'Aubigné retrouva avec joie cette direction douce et sérieuse; mais une autre de ses parentes, Mmo de Neuillant, qui était en même temps sa marraine, dénonça à la reine Anne d'Autriche le scandale d'une éducation protestante donnée à une enfant baptisée dans la foi catholique, et, sur l'ordre de la Régente, la jeune fille fut enlevée à sa tante. Les souvenirs que Mme de Maintenon gardait de ce temps, et qu'elle a racontés aux dames de Saint-Cyr, nous montrent Mme de Neuillant peu digne du rôle qu'elle avait revendiqué. Fort avare, quoique riche, elle réclamait de sa filleule, comme de sa propre fille au reste, les services les plus humbles. « Je me souviens, disait plus tard Mme de Maintenon, que ma cousine et moi, qui étions à peu près de même âge, nous passions une partie du jour à garder les dindons de ma tante. On nous plaquoit un masque sur notre nez, car on avoit peur que nous nous hâlassions. On nous mettoit au bras un petit panier où étoit notre déjeuner, avec un petit livret des quatrains de Pibrac, dont on nous donnoit quelques pages à apprendre par jour. Avec cela* on nous mettoit une grande gaule dans la main, et on nous chargeoit d'empêcher que les dindons n'allassent où ils ne dévoient pas aller 2.»
Mme de Neuillant voulut d'ailleurs employer l'autorité et même les mauvais traitements pour la ramener au catholicisme.
1 Fragments de mémoires sur Mme de Maintenon, par le P. Laguille, jésuite, dans les Archives littéraires de l'Europe, (onie XII 11806), page 305.
2 La vallée, Conseils aux demoiselles, 1. 98.
4 LETTRES DE M*c DE MAINTENUS.
Ce n'était pas le moyen de lui faire oublier les instructions de sa bonne tante de Villette, qui lui avaient fait une impression profonde. Désespérant toutefois de réussir, Mmo de Neuil- Jant l'envoya dans un couvent d'Ursulines, à Niort. Les résistances continuèrent. Alors elle fut renvoyée à Paris, à sa mère, qui la confia, toujours pour la convertir, aux Ursulines du faubourg Saint-Jacques. Mais les religieuses s'y prirent bien mal, si nous en croyons la lettre éplorée que la pauvre enfant adressait à sa tante bien-aimée. Cette lettre est la première qui nous reste de Françoise d'Àubigné; elle doit être de 1648 ou de 1649 :
A Mme DE VILLETTE *.
De Paris, ce 12 octobre.
Madame et tante, le ressouvenir des grâces singulières qu'il vous a plu faire tomber sur de pauvres petits abandonnés me fait tendre les mains devers vous et vous supplier d'employer votre crédit et vos soins à me tirer de céans, la vie m'y étant pire que mort. Ah ! madame et tante, vous n'imaginez l'enfer que m'est cette maison soidisant de Dieu, et les rudoiemens, duretés et façons cruelles de celles qu'on a fait gardiennes de mon corps, et de mon âme non, pource qu'elles n'y peuvent joindre. Rivette vous dira tout au long mes angoisses et souffrances, étant céans seule et unique à qui me fier. Vous supplie derechef, madame et tante, de prendre en pitié la fille de votre frère et humble servante,
Françoise d'Aubigné.
Mme de Villette ne put rien sans doute pour répondre à cette plainte, et les récits ultérieurs de Mme de Maintenon aux dames de Saint-Cyr nous expliquent une conversion qui ne tarda point. Une maîtresse plus éclairée et plus sérieuse que
1 Lavallée, Correspondance générale, I, 35. L'autographe est conservé dans la famille de Mougon, de la descendance féminine d'Agrippa d'Aubigné, et qui possède encore le domaine de Surimeau, en Poitou.
les autres commença par laisser la jeune fille absolument libre de n'observer aucune des prescriptions de la religion catholique, et se contenta de lui présenter des instructions patientes et sensées. Un ministre protestant, sur la demande de Françoise d'Aubigné, vint au parloir du couvent discuter devant elle avec un prêtre catholique. Cela se renouvela plusieurs jours, après lesquels elle se trouva intérieurement éclairée et fit son abjuration. On s'étonne que de tels souvenirs ne lui aient pas conseillé à elle-même plus de modération et de droiture, lorsqu'elle travailla à ramener ceux de sa famille qui étaient restés protestants .
Son abjuration faite, Françoise d'Aubigné sortit du couvent et revint chez sa mère. Elles habitèrent un pauvre logis rue des Tournelles au Marais, et vécurent d'une petite rente de deux cents francs et du travail de leurs mains. C'est alors qu'elles firent la connaissance du poète Scarron, déjà en possession de la célébrité que lui valait sa verve comique. Il avait eu l'idée d'aller demander au climat des Antilles le soulagement des infirmités qui le torturaient depuis sa jeunesse. Ce fut l'occasion de ses relations avec la mère et la fille; elles sont attestées dans une lettre à Mlle d'Aubigné, où il rappelle une visite qu'elle lui fit, et où l'embarras de paraître misérablement vêtue, joint à sa timidité naturelle, la jeta dans une confusion qui alla jusqu'aux larmes. « Je m'étois bien douté que cette petite fille que je vis entrer il y a six mois dans ma chambre avec une robe trop courte, et qui se mit à pleurer je ne sais pas bien pourquoi, étoit aussi spirituelle qu'elle en avoit la mine.... » Mme d'Aubigné mourut en 1650 pendant un voyage que ses intérêts l'avaient forcée de faire en Poitou. Mœe de Neuillant, qui habitait alors Paris, resta chargée de sa jeune parente, et, soit que ce fût elle qui, pour se débarrasser du fardeau d'avoir à garder une fille pauvre et belle, ait eu l'idée de la faire épouser par Scarron, soit que celui-ci n'ait vu d'autre moyen de faire accepter sa protection et sa fortune à une personne trop fière pour recevoir autrement ses dons, le mariage se fit en mai 1652. Françoise d'Aubigné avait seize ans et demi, Scarron en avait quarante-deux. 11 logeait à l'hôtel deTroye, où il était en pension.
Les souvenirs que M,nc de Maintenon se complaisait dans sa vieillesse à retracer devant les dames de Saint-Cyr, et que celles-ci recueillaient pieusement, ne nous fournissent rien
(> LETTRES DE Mme DE MAINTENON.
sur ce temps de sa vie. Jamais, peu s'en faut, on n'y trouve une parole1, et cela se comprend, ayant trait à ce mariage et à ce singulier époux. Cependant tout avait été générosité et bonté de cœur de la part du pauvre Scarron. Il ne s'était point imposé. Il avait proposé à la jeune fille de payer sa dot dans un couvent, ou bien il s'offrait à l'épouser. Il était de bonne famille de robe, et avait quelque bien, qu'il dépensait sans compter. Dans la société de beaux esprits et de grands seigneurs attirés par le charme de la conversation autour du poète infirme, la future Mme de Maintenon développa et polit les rares qualités de son intelligence. Le ton de licence qui régnait dans la maison s'arrêta devant l'innocence et la dignité de la jeune femme; et c'est là que se formèrent pour elle ces brillantes relations qui, plus tard, la produisirent dans le monde. Quelque étrange disparate qu'offre cette première phase de sa vie à qui en considère la suite, telle n'en fut pas moins la vraie origine de sa prodigieuse fortune ultérieure.
Il faut qu'elle ait été déjà fort en lumière en 4660 pour que nous la voyions, lors de l'entrée triomphale de Louis XIV et de Marie- Thérèse, assister à cette fête d'une fenêtre de l'hôtel d'Aumont, rue Saint-Antoine : les balcons étaient occupés par la reine mère et la reine d'Angleterre, la princesse Henriette, la Palatine, le cardinal Mazarin et plusieurs des plus grandes dames de la cour. — Elle a vingt-cinq ans ; elle va être veuve dans quelques semaines, en octobre 1660, et le jeune Roi qu'elle admire dans le premier éclat de sa gloire sera dnns vingt-quatre ans son époux.
La lettre où elle décrit cette entrée du Roi et de la Reine présente une autre sorte d'intérêt à cause du nom de la personne à laquelle elle est adressée. Le mari de MmQ de Villarceaux fréquentait beaucoup la maison de Scarron, et il affichait assez publiquement de faire la cour à la jeune femme du poète. Aussi, plus tard, ceux qui ont cherché le scandale dans la jeunesse de Mrae de Maintenon, Saint-Simon, la Palatine, n'ont-ils pas manqué de nommer le marquis de Villarceaux parmi ceux qui l'auraient compromise. Villarceaux était un brillant débauché, peu scrupuleux sur l'honneur des femmes comme sur le sien propre : on peut bien croire qu'il ne manquait pas de se vanter. Cependant l'abbé de
. * Sinon dans les fausses lettres. — Voir cependant plus bas, p. 95.
Boisrobert, un de ses amis, dans une, épitre de 1659 où Mme Scarron est clairement désignée, le plaint de son peu de succès, et lui conseille de ne plus perdre à cette adresse-là ses soupirs et ses peines. La lettre du 27 août 1660 nous montre d'affectueux rapports entre Mme Scarron et MmQ de Villarceaux, femme d'une grande vertu, et ces rapports dureront. Le lecteur va de plus trouver à la date du 6 septembre 1669 un billet inédit adressé à Mme de Brinon qui lui paraîtra décisif. Il y a bien la fameuse lettre de Ninon deLenclos, imprimée dans les Causeries d'un curieux, t. II, p. 588, qui autoriserait une accusation formelle ; mais, outre les raisons de contester l'importance d'un tel témoignage, où est la moindre preuve que cette lettre soit authentique? On n'oserait plus la citer. — Les observateurs attentifs de la correspondance de Mme de Maintenon seront d'avis que l'édifice de toute cette vie, quelque part qu'on veuille assigner à la vertu ou bien à l'habileté, a reposé sur une correction inattaquable et sur une conscience sûre d'elle-même.
A Mme DE VILLABCEAUX.
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I.
Paris, 27 août 1660.
Je n'entreprendrai point de vous faire la relation de l'entrée du Roi. Je vous dirai seulement que ni moi ni personne ne saurions vous en faire comprendre toute la magnificence. Je ne crois pas qu'il se puisse rien voir de si beau, et la Reine dut se coucher hier au soir assez contente du mari qu'elle a choisi. S'il y a des relations imprimées, dès aujourd'hui je vous en envoierai, sinon j'attendrai. Mais je ne puis rien vous dire en ordre : à peine puis-je démêler tout ce que je vis hier dix ou douze heures durant.
La maison de M. le cardinal Mazarin ne fut pas ce
8 LETTRES DE Mmp DE MAINTENON.
qu'il y eut de plus laid : elle commença par soixantedouze mulets de bagages; les vingt-quatre premiers avec des couvertures assez simples; les autres vingtquatre avec des couvertures plus belles, plus fines et plus éclatantes que les plus belles tapisseries que vous ayez jamais vues, et les derniers vingt-quatre en avoient de velours rouge en broderie d'or et d'argent, avec des mors d'argent et des sonnettes; enfin tout cela d'une magnificence qui surprit tout le monde. Ensuite vingtquatre pages passèrent et puis tous les gentilshommes et officiers de sa maison, en très -grand nombre; après cela douze carrosses à six chevaux, et puis ses gardes; enfin sa maison fut plus d'une heure à passer; après cela celle de Monsieur vint. J'oubliois dans celle de M. le cardinal vingt-quatre chevaux de main, couverts de housses magnifiques, et si beaux eux-mêmes qu'en mon particulier je n'en pouvois ôter les yeux. La maison de Monsieur parut donc très-pitoyable, et ensuite celle du Roi, véritablement royale, car rien au monde n'étoit plus beau. Vous savez mieux que moi ce qu'elle contient; mais vous ne sauriez comprendre la beauté des chevaux sur quoi les pages de la grande et de la petite écurie étoient montés ; ils alloient par bonds, et étoient maniés le plus agréablement du monde. Ensuite tous les mousquetaires avec différentes plumes : la première brigade en avoit de blanches, la deuxième de jaunes, noires et blanches, la troisième de bleues, blanches et noires, et la quatrième de vertes et blanches. Après cela les pages de la chambre, avec des casaques de velours couleur de feu, toutes couvertes d'or; ensuite M. de Navailles1, à la tête des chevau-légers, tout cela magnifique; ensuite
1 Philippe" de Montault, duc de Navailles, maréchal de France en 1675, et mort en 1684, avait épousé Suzanne de Baudean de Neuillant, cousine de François d'Aubigné. Mme de Navailles venait d'être nommée dame d'honneur de la reine.
Vardes, à la tête des Cent-Suisses : il étoit avec du vert sur de l'or, et de fort bonne mine.
Ensuite... Non, je crois que les gens de qualité suivoient les chevau-légers ; on en vit un très-grand nombre, tous si magnifiques que Ton ne sauroit juger en faveur de personne; j'y cherchai mes amis : Beuvron1 passa un des premiers avec M. de Saint-Luc ; il me cherchent aussi, mais non pas où j'étois; tous les autres marchoient en désordre. Je cherchai M. de Villarceaux, mais il avoit un cheval si fougueux qu'il étoit à vingt pas de moi avant que je le reconnusse. Il me parut fort bien; il étoit des moins magnifiques, mais des plus galamment; de plus il avoit un beau cheval qu'il manioit bien. Sa tête brune paroissoit fort aussi, et on se récria sur lui quand il passa. Tous ces gens-là allèrent faire de grandes révérences au balcon de l'abbé d'Aumont; je vous ai mandé qui y étoit2. Le comte de Guiche3 marchoit seul, fort paré de broderies, de pierreries, qui éclatoient au soleil admirablement; il étoit entouré de force belle livrée, et suivi de quelques officiers des gardes; il alla sous le balcon, comme vous pouvez penser, où je crois qu'il plut assez, car il étoit admirablement bien, et plein de vert et de blanc qui réussit fort bien.
1 Le marquis de Beuvron, qui devint lieutenant général de Normandie, était de la famille d'Harcourt. Mme de Maintenon resta fidèle à cette amitié, dont Saint-Simon ne manque pas d'incriminer les commencements. Voir une lettre d'octobre 1703.
* La copie des Lettres édiflantesy notre seule source pour cette lettre, donne ainsi toute celte phrase, peut-être après une lacune qui en supprime l'explication.
3 Le comte Armand de Guiche était de la [maison de Gramont. Les Mémoires de Mme de Laf'ayette racontent ses intrigues galantes à la petite cour de Madame Henriette d'Angleterre, ainsi que celles du marquis de Vardes. Mme de Sévigné dira de lui plus tard (7 octobre 1 671 ) : « Le comte de Guiche est à la cour tout seul de son air: un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des hommes ». Aussi brillant par sa valeur que par ses succès de cour, il alla combattre le Turc en Pologne, suivit le Roi dans plusieurs campagnes, s'illustra au passage du Rhin de 1072, et mourut en 1674.
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Les maréchaux de France précédoient le Roi, devant lequel on portoit un dais de brocart....1 avec une grâce et une majesté surprenantes. Ensuite parut M. le chancelier 2, avec une robe et un manteau de brocart d'or, environné de laquais et de pages vêtus de satin violet, chamarrés d'argent et couverts de plumes. Enfin, madame, il ne se peut rien voir de plus pompeux que tout ce qui s'y fit. On ne sauroit dire des gens de qualité qui êtoient le mieux : ils étoient tous admirablement, et si j'avois à donner le prix à quelqu'un, ce seroit au cheval qui portoit les sceaux. La Feuillade avoit affecté une singularité qui ne réussit pas : il n'avoit sur de la broderie que du ruban noir et des plumes noires. Le chevalier de Gramont5, Rouville et Bellefonds, et quelques autres gens de qualité suivoient la maison de M. le cardinal ; je ne sais si c'étoit par manière de flatterie, et je m'en informerai, car cela surprit tout le monde. Le chevalier étoit tout couvert de couleur de feu, et fort magnifique. Rouville étoit en housse d'emprunt; pour moi j'aurois pris le parti de n'y pas être, car le Roi sait bien qu'il n'est pas en état de faire ces dépenses-là.
Voilà, madame, tout ce que je puis vous dire pour aujourd'hui ; j'ai même la main si lasse que je ne vous remercierai point de toutes les bontés que vous me témoignez. Mme de Préaux m'envoya encore hier au soir une de vos lettres dont je vous rends mille grâces. Je n'enverrai celle-ci à la poste que le plus tard que je pourrai, afin d'attendre des relations s'il y en a d'imprimées.
Dans les premières harangues que l'on a faites, je n'ai point ouï parler de celle du président Amelot ; pour
1 Noie du manuscrit de Versailles : « Ici il manque une feuille de quatre pages qu'on n'a pu retrouver, où elle dépeint les seigneurs, leurs suites, puis la magnificence du Roi; et voilà la suite de ce qui est perdu : »
2 Pierre Séguier.
3 Le héros des Mémoires d'Hamillon.
— OCTOBRE 1660. — Il
hier, on ne peut encore savoir ce qu'ils auront fait, ni celui qui aura le mieux réussi; je m'en informerai. Ils les firent très-courtes, et par conséquent moins mauvaises ; les présidents à mortier étoient assez ridicules avec leur mortier sur leur tête : il sembloit de loin qu'ils avoient de ces boîtes plates de confitures. On chante aujourd'hui le Te Deam, et dimanche il y aura un feu sur l'eau, devant le Louvre. Enfin, madame, on ne parle que de plaisirs; je vous prie de croire que je n'en ai point un plus grand que de vous donner des marques de ma gratitude et de mon respect.
Je viens d'apprendre que le Roi donna les clefs de la ville, que l'on lui apporta, à M. de Tresmes, lequel les envoya sur l'heure à Mrae de Navailles. Les relations ne sont pas encore imprimées; je vous envoie ce qu'il y a.
Trouvez bon, madame, que je fasse ici mes complimens à MM. de Villarceaux, et à M. et Mlle de la Garenne.
Scarron mort (octobre 1660), la jeune veuve commença une période de sa vie qui allait être décisive. Elle restait sans fortune, très remarquée par sa beauté, par son esprit, par la situation exceptionnelle que lui avait faite une singulière union. C'est de cette période qu'il nous faudrait beaucoup de témoignages. Malheureusement nous n'avons que peu de lettres d'elle pendant ces années critiques. Nous y remédierons, imparfaitement sans doute, en invoquant les souvenirs qu'elle en exprima plus tard dans ses Entretiens avec les dames de Saint- Cyr. Ces entretiens n'étaient destinés qu'à être des leçons morales propres à instruire les jeunes pensionnaires, et à les prémunir contre les dangers du monde; mais, à titre d'exemple, Mmo de Maintenon se citait elle-même ; souvent, la leçon achevée, elle restait seule avec une ou plusieurs institutrices, et l'entretien se continuait plus intime, sans les réticences qu'exigeait la présence des jeunes filles. La narratrice se trouvait entraînée par l'avide curiosité de ces jeunes femmes qui, cloîtrées dès
12 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.
l'enfance, suivaient avec une imagination émue et ardente une vie si extraordinaire. On sait qu'elles recueillaient immédiatement par écrit ce qu'elles avaient obtenu de directions et de confidences. Elles nous ont conservé de la sorte une précieuse autobiographie de Mme de Maintenon, avec de libres jugements sur la cour, sur la famille royale, sur le Roi lui-même. Nous y trouverons de quoi combler en quelque mesure, par des fragments, les lacunes que nous offre la correspondance. Si nous transposons ainsi au temps de sa jeunesse des pages émanées de son âge mûr ou même de sa vieillesse, il sera d'autant plus curieux, lorsque quelques lettres y seront mêlées avec leurs vraies dates, de comparer les réalités actuelles avec les témoignages ultérieurs, et de voir comment, dans cette conscience, les choses se sont transformées à distance, comment s'est formé le voile qui a donné l'harmonie à un tel ensemble. — Aux lettres qui nous montrent la veuve de Scarron cherchant, pendant ces difficiles années, quelques appuis de famille soit pour son frère, le compromettant Charles d'Aubigné, soit pour elle-même, nous ajouterons trois morceaux de ses Entretiens et de ses Instructions qui racontent sa vie depuis la mort de Scarron jusqu'au moment décisif où elle accepta d'élever les enfants du Roi et de Mme de Montespan.
A M. DE YILLETTE *
23 octobre (1660).
J'ai trop de marques de votre bonté et de votre amitié pour croire que l'envie que vous me témoignez de savoir l'état de mes affaires soit un simple effet de curiosité ; mais, à vous dire le vrai, l'état où je suis est si déplorable
1 M. de Yillette était son oncle, mari de cette tante qui avait soigné son enfance. M. Honoré Bonhomme a publié cette lettre, ainsi que plusieurs autres de Mme de Maintenon à M. et Mme de Yillette, dans son livre : Mme de Maintenon et sa famille. Il dit en posséder les autographes, longtemps conservés dans la famille même. — La présente lettre est de bien peu postérieure à la mort de Scarron, survenue le 14 octobre 1660.
que je crois vous épargner de la douleur en ne vous en rendant pas un compte fort exact.
M. Scarron a laissé dix mille francs de bien et vingtdeux mille francs de dettes* II m'en est dû vingt-trois par mon contrat de mariage ; mais il est fait en si mauvaise forme que, bien que ma dette soit la première, et que, par conséquent, je dusse être préférée aux autres créanciers, je n'aurai d'avantage sur eux que d'absorber une bonne partie de leurs dettes, à cause que la mienne est plus grande toute seule que toutes les autres ensemble, si bien que, venant à contribution, il faudra que je partage avec eux ; après donc avoir bien plaidé, il m'en reviendra franc et quitte quatre ou cinq mille francs. Voilà l'état du bien de ce pauvre homme, qui a voit toujours quelque chimère dans la tête, et qui mangeoit tout ce qu'il avoit de liquide sur l'espérance de la pierre philosophai ou de quelque autre chose aussi bien fondée. Il avoit commencé une certaine affaire auprès de M. le procureur * que je tâche de rendre bonne, et si j'en viens à bout, je crois qu'elle sera suffisante pour me mettre l'esprit en repos.
Voilà bien vous parler de mes affaires; mais vous l'avez voulu ainsi. Vous verrez par ce que je vous en dis que je ne suis pas destinée à être heureuse; mais entre nous autres dévots, nous appelons cela des visites du Seigneur, et nous mettons tout au pied de la croix avec une grande résignation. Je souhaite qu'il y ait plus de prospérités à Mursay2, où j'ai très-certainement les personnes du monde que j'aime avec le plus de respect et de tendresse.
1 Fouquet avait acheté en 1650 la charge de procureur général au Parlement de Paris, et la conserva avec celle de surintendant des finances.
2 Mursay était une des propriétés des Villette; elle leur venait de la succession d'Agrippa d'Aubigné.