A M. L'ABBÉ DE BRISACIER
Manuscrits deVersaMes. Lettres édifiantes, t. IV, p. 143. — BibLoth. nationale. Manuscrits Fonds français, 1458, p. 105V).
Septembre 1G9£.
La mère de mesdemoiselles de...1, monsieur, a eu la tète tranchée, et je me reprocherai toujours de n'avoir
1 M,,CB d'Anglebelmer de Lagny. Elles étaient filles d'un officier français qui avait épousé une demoiselle d'Arkel, d'une des premières familles de Hollande; leur père fut tué au service du Uoi, qui plaça les deux jeunes lilles à Saint-Cyr. La mère habitait Mous : elle entra dans un complot pour Ouvrir au prince d'Orange les porte
240 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.
pas suivi cette affaire avec un soin qui auroit peut-être sauvé la vie de cette pauvre créature. Dieu en a disposé ainsi. Je vous attends, monsieur, pour annoncer celte triste nouvelle à ses deux filles. On m'a chargée de consulter le Roi sur leur renvoi, et, puisqu'il fout que j'en rende compte, ce n'est pas à revenir sur une décision. 11 ne comprend pas plus que moi que le crime doive passer aux enfans, et je vous conjure de vouloir bien encore y faire quelques réflexions avec M. l'évêque de Chartres et M. l'abbé Tiberge. On dit que les Jésuites ne recevroient pas un homme en pareil cas, et que les filles de la Visitation en useroient de même. Si cet esprit vient de saint Ignace et de saint François de Sales, je m'y soumets sans répugnance; mais si ce n'est que l'effet de la sagesse humaine ou de la dureté des communautés, je désirerois de tout mon cœur qu'on s'en sauvât dans celle-ci. Le père de M. de Luxembourg a eu le col coupé : on lui confie la personne du Roi et de ses armées. Nous avons vu mourir M. de Rohan sur un échafaud, il v a environ vingt ans, et toute sa famille étoit en charge auprès du Roi et de la Reine, recevant tous les complimens sur cette douleur sans qu'il entrât dans la tête d'un courtisan de leur en faire des reproches. Quoi ! l'honnêteté mondaine ira plus loin que la charité, et nous ne donnerons pas à nos filles les vraies idées qu'il faut avoir sur chaque chose ! On dit que, dans les classes, elles en seroient moins respectées et exposées à des reproches. Je mettrois ces fautes au nombre des plus punissables : celles qui auront le cœur bien fait en seront incapables, et il faut redresser les autres. Je n'ai confié cette affaire qu'à notre supérieure; elle m'en a paru plus attendrie pour ces
de cette ville, conquise par Louis XIV. Le complot découvert, un conseil de guerre la condamna; Mme de Maintenon demanda et obtint la grâce, qui arriva trop tard. Sa pitié fut du moins utile aux orphelines; elles restèrent à Saint-Cyr, et l'une d'elles devint dame de Saint-Louis.
filles, et il me semble que c'est là l'effet d'un tel malheur. Il peut arriver aux dames de Saint-Louis; seroientelles inhabiles pour leurs emplois? Ne voyons-nous pas tous les jours des aventures aussi tristes et plus honteuses aux prêtres dans la personne de leurs plus pioches pareils? En sont-ils moins respectables pour nous? Je dis tout ceci pour la justice et pour l'envie que j'ai que nos filles aient l'esprit et le cœur bien faits; car il pourra très-bien arriver que celles dont il est question ne nous seront pas propres. 11 n'est pas besoin, monsieur, de les recommander à votre charité; je prie Dieu de les consoler et de les bénir.
A Mme DE FONTAINES, DAME DE SAINT-LOUIS.
Bibliothèque nationale. Manuscrits. Fonds français, 1438, p. 1041
Ce 1G à six heures (octobre 1004).
Je suis ravie du bon cœur de mes chères filles 1, il aidera beaucoup à établir parmi yous un esprit de charité et de droiture. Si les classes viennent à savoir le malheur de mesdemoiselles de..., il faut leur inspirer les mêmes sentimens; si on poùvoit les pressentir chacune en particulier, ce seroit une bonne épreuve pour connoitre le caractère de leur cœur et de leur esprit.
1 Les dames de Saint-Louis avaient accueilli le vœu de Mmc de Maintenon en laveur des demoiselles d'Anglebelmer de Lagny.
248 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.
A M. L'ÉVÈQUE COMTE DE CHALONS
Manuscrits de 3Iouchy, t. I, p. 89.
Ce dernier jour de l'an 1694.
M. de Meaux accorde tout, et nous allons lui envoyer Mme Guyon; le Roi le dira à M. l'archevêque, et lui parlera comme croyant qu'il ne faut plus parler de cette affaire. J'espère qu'avec cela le zèle du prélat se refroidira. Je viens d'écrire à M. de Meaux; je ne l'avois pu ces jours passés, m'étant trouvée assez incommodée d'un rhume. Je le presse de tout finir, et de déclarer à nos amis ce qu'il pense de la doctrine de cette femme. Je lui représente qu'après cela il aura tout le temps d'examiner les écrits qu'il a, et d'y répondre comme il le jugera à propos. Ma raison de le presser, monsieur, est que je crois que l'affaire qui vous fut consultée la veille de votre départ réussira au premier jour, et qu'il me semble que vous devriez avoir décidé avant ce changement de condition1. Mandez-moi, monsieur, si vous m'entendez : je craindrois de me trop expliquer.
J'ai vu un moment M. de Noailles; je suis aussi contente de son cœur par rapport à moi que je le suis peu de sa santé : la mienne est encore trop mauvaise pour vous en dire davantage, ayant à écrire quatre lettres pour Mme Guyon. Auriez-vous cru que ce fût par moi qu'elle dût se tirer d'affaire? mais je crois être en sûreté quand je pense qui j'ai consulté.
1 Mme Guyon offrait de se retirer dans un couvent du diocèse de Meaux, sous la direction de Bossuet. On proposait après cela d'élever Fénelon au siège vacant de Cambrai, et l'on pouvait ainsi espérer de voir s'apaiser toute cette agitation.
A M. I/ÉVÊQUE COMTE DE CHALONS
Manuscrits de Mouchy, t. I. p. 9.
A Versailles, ce 18 mai (1695).
Je suis très aise, monsieur, de voir votre ordonnance publique, et j'espère que Dieu y donnera sa bénédiction1. Il me semble que si j'avois été aussi bien avertie qu'on le sera désormais, je n'aurois point fait toutes les fautes que vous savez, monsieur, qui se sont passées à Saint-Cyr.
Je n'ai pu encore montrer au Roi ce que vous m'avez envoyé ; il est tout occupé présentement de faire partir ses généraux et de les instruire avant qu'ils partent. Celui où nous prenons tant d'intérêt 2 a certainement une mauvaise affaire entre les mains ; mais le Roi la connoîtra telle aussi bien que le public. Ainsi, monsieur, on lui sera obligé, s'il s'en tire passablement, et l'on ne pourra lui savoir mauvais gré si leseboses vont mal. J'espère beaucoup en Dieu, et qu'il donnera une protection particulière à M. le maréchal de Noailles. Il ne faut point qu'il y retourne, et je vous assure encore qu'il ne tenoit qu'à lui de demeurer ici ; il a pris le parti d'un homme zélé et affectionné; et quand on a dételles intentions, on ne se repent point.
J'ai revu aujourd'hui M. l'abbé de Fénelon embarrassé de son sacre5. Car tous Messieurs vos confrères s'élèvent contre M. de Chartres sur ce qu'il veut céder la première
1 Cotte ordonnance reproduisait un formulaire de 54 articles dressé le 10 macs 1695 par les commissaires d'issy contre les doctrines de Mm" Guyon.
2 Le maréchal de Noailles allait commander l'armée de Catalogne.
3 Fénelon, nommé archevêque de Cambrai par l'influence de Mmc de Maintenon, avait souhaité d'être sacré par Bossuetet à Saint- Cyr. L'évêque de Chartres, dans le diocèse duquel était Saint-Cyr, céda à ttossuet l'honneur de prélat consacrant; il devait être assis!»1 de l'évêque de Châlons. De là un petit démêlé, dont s'occupe ici Mmo de Maintenon.
'250 LETTRES DE Mmc DE MAINTENUS.
place dans son diocèse. Il me paroît, monsieur, que vous n'augmenterez pas les difficultés, et que vous êtes également prêt à y être ou à n'y être pas. Plût à Dieu que les autres fussent ainsi ! Ce qui me console, c'est que j'apprends qu'une affaire vous amènera encore ici, et que j'aurai la joie de vous assurer du respect que j'ai pour vous.
M. de Chartres m'a envoyé un petit mémoire de votre part pour une petite demoiselle que voulez mettre à Saint-Cyr ; je m'en vais en être la solliciteuse auprès du Père de La Chaise. Permettez-moi d'assurer ici Mme la duchesse de Noailles l de ma reconnoissance et de mon respect.
A M. L'ÉVÊQUE COMTE DE CHALONS
Manuscrits de Mouchy, t. II, p. 5.
Ce 13 août (1695).
Si Ton vous offre la place vacante2, la refuserez-vous, monsieur, sans consulter des gens de bien? En trouverez-vous qui ne vous disent pas qu'il faut souffrir les maux déjà faits et sans vous, dans la vue de tout changer à l'avenir? Y eut-il jamais une cause de translation plus forte que le bien de l'Eglise et le salut du Roi? Est-il permis de préférer le repos au travail et de refuser une place que la Providence nous donne sans que nous y ayons contribué? Gardez-moi le secret de ce billet, monsieur, et sans aucune exception que pour Mme votre mère.
1 II s'agit de la duchesse douairière de Noailles, mère de l'évèquc de Chàlons et du maréchal de Noailles, et vénérable par ses vertus et sa piété.
2 L'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, était mort subitement le 5 août 1695; Mme de Maintenon employa aussitôt toute son influence pour faire nommer l'évcque de Chàlons, qui, par sa piété el ses mœurs austères, offrait un parfait contraste avec l'archevêque défunt.
A M. L'ÉVÊQUE COMTE DE CHÀLONS
Manuscrits de Mouchy, t. II, p. i.
A Versailles, 18 août (1695).
Je comprends en partie la pesanteur et l'importance du joug qu'on veut vous imposer; mais, monsieur, il faut travailler. Vous avez de la jeunesse et de la sanlé ; ce n'est pas à moi à vous exhorter à la sacrifier à la gloire de Dieu, au bien de l'Eglise et au salut du Roi. Voici une lettre d'un de vos amis qui sait une partie de ce qui se passe; vous nous garderez le secret h tous. 11 faut quelquefois tromper le Roi pour le servir, et j'espère que Dieu nous fera la grâce de le tromper encore à pareille intention et de concert avec vous1.
A M. L'ARCHEVÊQUE DE PARIS
Manuscrits de Mouchy, t. I, p. 25.
A Meudon, ce 29 août 1695.
M. cl Mme de Montclievreuil ne sont pas ponctuels 2. Je pencherois plus à M. Tiberge, s'il n'y a rien dans ce choix qui vous soit désagréable.
La lettre que j'ai écrite à Rome est partie dès le lendemain que vous m'eûtes ordonné de l'écrire ; j'en ai chargé M. Bontemps.
Il y auroit eu de l'affectation à ne pas prendre M. de
1 Dangeau dit le 20 août : « Le Roi a nommé M. <lo Châlons à l'archevêché de Paris; il s'en esl défendu par deux lois assez fortement; mais le Roi lui a commandé do l'accepter».
- A cause de cela, veut-elle dire, elle ne les choisirait pas comme intermédiaires de la correspondance qu'elle voulait avoir secrètement avec l'archevêque.
252 LETTRES DE Mme DE MAINTENUS.
Reims et M. de Meaux dans la conjoncture présente1.
J'oubliai, monsieur, de vous dire hier que le Roi m'avoit dit que M. deNoyon pressoit fort pour donner l'évêché de Châlons à M. l'abbé de Tonnerre, afin qu'on vît trois pairs du même nom. Je priai le Roi de préférer un bon choix à cette symétrie.
Il n'est plus nécessaire, monsieur, que vous signiez, ni que vous finissiez vos lettres par aucun compliment ; j'aimerois mieux votre bénédiction. Vous n'aurez aucune brebis ni si zélée, ni si respectueuse que moi ; je ne vous le dirai plus.
Selon ce qu'on a vu aujourd'hui par l'état des armées, il pourroit bien y avoir une grande action cette nuit2; vous en connoissez la conséquence.
A Mlûe DE FONTAINES, DAME DE SAINT-LOUIS.
Bibliothèque nationale. Manuscrits. Fonds français. 1158, p. 1099. — Manuscrits de Versailles, Lettres édifiantes, t. IV, p. 588.
Ce mercredi 21 septembre 1695 3.
On vous a apporté bien des pêches : il faut consoler les enfans par du bonbon quand ils perdent leur mère4. Dans ce moment, je reçois votre lettre. Le Roi est très content de la visite qu'il vous fit hier. Il est
1 Pour faire la cérémonie du sacre du nouvel archevêque.
2 11 s'agissait de délivrer Namur, qui avait été reprise par l'ennemi.
3 Le manuscrit de Versailles ne donne pas de date. Les Avis aux religieuses (manuscrit 1458) indiquent la date du 22 septembre 1694, erreur manifeste, puisque Fénelon est cité dans cette lettre comme évoque de Cambrai; or il n'a été nommé à ce siège qu'en 1005. D'autre part, Dangeau mentionne, le 22 septembre 1695, l'arrivée du maréchal de Boufflers à Versailles et le départ pour Fontainebleau dont il est ici question.
4 Mme de Maintcnon partait pour Fontainebleau.
un peu mal aujourd'hui; mais j'espère que cela n'aura pas de suite. Je crois comme vous, ma chère mère, que c'est un prédicateur fort persuasif. Il vous donna de très honnes maximes : représenter son avis, et ensuite se soumettre, soutenir ce qui a été réglé contre notre avis, quitter tout pour ne jamais abandonner les demoiselles : voilà ce que j'en ai retenu; mais je compte que Mme de Bouju n'en aura pas perdu un mot. Je ne fus pas trop fâchée de ne pouvoir dire adieu à nos sœurs ; je ne le pouvois sans peine ; je prie Dieu de les bénir. Que chaque particulière s'avance dans la perfection que je sais qu'elles cherchent; que toutes ensemhle forment une communauté qui vive comme des anges ; qu'elles soient humbles, silencieuses et zélées pour le bien spirituel de leur établissement; qu'elles veuillent se mortifier, et que leur supérieure songe à les réjouir innocemment ; qu'elles deviennent simples; que les récréations soient gaies et générales; qu'elles évitent les commerces particuliers, sources de toutes sortes de troubles; qu'elles aiment leurs supérieures, qui les aiment tendrement; mais, après leur avoir tant souhaité de biens, je les conjure de demander à Dieu pour moi ceux: dont elles croient que j'ai le plus besoin, dont elles jugent bien mieux que moi. Ce n'est pas assez de faire des exhortations à nos fdles, il faut leur donner des exemples de perfection ; en voici un que j'ai trouvé dans un auteur qui ne leur est ni suspect ni désagréable.
FRAGMENT D'UNE LETTRE DE M. DE CAMBRAI A Um' DE M AIN TE NON *.
(( Au restes madame, vous prenez soin d'une grande communauté de iillcs, et vous avez intérêt d'avoir devait! les yeux des modèles de perfection ; en voici un pour la
1 Cette intéressante page de Fénelon n'est connue que par la présente citation.
"1U LETTRES DE Mmc DE MAIINTENON.
discipline régulière que je vous propose. Chaque religieuse des abbayes nobles de ce pays est fondée en coutume d'aller passer tous les ans un mois dans sa famille et de visiter toute sa parenté ; c'est une civilité réglée. Quand j'arrive dans un couvent, la supérieure vient audevant de moi pour me recevoir dans la rue, et on reçoit tous les étrangers dans des parloirs sans grille ni clôture ; pour moi, en arrivant on me mène à l'église, au chœur, au cloître, au dortoir, enfin au réfectoire avec toute ma compagnie. Alors la supérieure me présente un verre ; nous buvons ensemble, elle et moi, à la santé l'un de l'autre ; la communauté m'attaque aussi ; mon grand vicaire et mon clergé viennent à mon secours ; tout cela se fait avec une simplicité qui vous réjouiroit. Malgré cette simplicité grossière, ces bonnes filles vivent dans la plus aimable innocence ; elles ne reçoivent presque jamais de visite que de leurs proches parens; les parloirs sont déserts, le monde profondément ignoré, et il y règne une rusticité très édifiante. On ne raffine point ici en piété, non plus qu'en autre chose; la vertu est grossière comme l'extérieur, mais le fond est assez bon. Dans la médiocrité flamande on est moins bon et moins mauvais qu'en France : le vice et la vertu ne vont pas si loin ; mais le commun des hommes, et en particulier des filles de communauté, est plus droit et plus innocent. »
Vous voyez bien, ma chère mère, que je me sens une grande émulation pour vous après cette lecture, et que majoieseroit parfaite si je vous voyois boire avec M. l'évêque de Chartres, et ma sœur de Veilhan attaquer son grand vicaire. Vous me trouverez bien du loisir de mètre embarquée à copier une si longue lettre; mais vous savez qu'il est fête, et le Roi entretient M. le maréchal de Bouf- 11ers, qui est inconsolable de la perte de Namur. Adieu, ma chère fille.
— OCTOBRE 1695. — fc§5
A M. L'ARCHEVEQUE DE PARIS
Manuscrits de Mouchy, t. II, p. 13.
Fontainebleau, 12 octobre (1695).
J'ai travaillé aujourd'hui avec M. de Chamillart pour les affaires de Sahit-Cyr; et entre autres il a été question des taxes du clergé qui sont, h ce qu'il prétend, exorbitantes à proportion du revenu de l'abbaye de Saint-Denis; sur cela, il a dit que l'archevêché de Paris n'avoit jamais porté ce qu'il devroit porter. Je lui ai demandé s'il en seroit toujours de même; il m'a répondu que oui, à moins que le nouvel archevêque ne voulût se faire justice. J'ai cru, monseigneur, devoir vous donner cet avis comme je ferai sur tout ce qui me reviendra ; vous en ferez tant et si peu usage qu'il vous plaira, et ne m'en ferez pas réponse qu'en cas de nécessité.
Le Père de La Chaise a dit au Roi, dans le commencement que nous avons été ici, que je disois tout au curé de Versailles, qui de son côté redit beaucoup de choses à M.Boileau1. Une des choses que j'ai dites, c'est que je vous ai fait archevêque de Paris, et plusieurs autres aussi fausses; mais ce que je dois vous dire, monseigneur, c'est qu'il y a déjà longtemps que M. l'archevêque de Cambrai m'avertit que le curé redisoit tout ce que je lui disois; ainsi il y auroit de ma faute à m'y exposer. Je crois qu'il est bon que vous soyez averti.
Je dînai il y a quelques jours chez M. de Pontchartrain; il fit beaucoup de railleries assez aigres sur le Monseigneur que les évêques se donnent, et dit que saint Ambroise et saint Augustin ne s'en étoienl jamais servis.
Mme de Ponchartrain, à qui je fais la guerre sur le jansénisme, médit qu'on verroit comme vous en useriez avec
1 Secrétaire de l'archevêque de Fari*,
256 LETTRES DE Mme DE MA1NTEN0N.
son confesseur, et qu'elle jugeroit par là du goût que vous auriez pour les honnêtes gens; elle affecte fort de dire qu'elle n'a point d'autres sentimens que ceux du Père de La Tour. S'il n'est pas janséniste, il doit s'en expliquer; car on veut le confondre avec eux.
Je voulois attendre à vous dire ce que je vous écris ; mais il reviendra autre chose, et ce qu'a dit M. de Chamillart m'a déterminée. Je veillerai pour vous sur tout, monseigneur, et vous saurez hien distinguer ce qui mérite de l'attention ou non.
Je ne doute pas que nous ne vous trouvions tout étahli à Paris. Je prie Dieu souvent pour qu'il vous y soutienne, et j'entretiens quelquefois le Roi de tout ce qui va s'élever contre vous; il me paroît bien disposé à vous aider.
Voudriez-vous un chiffre avec moi pour les noms principaux? Je ne le ferois pas romanesque i.
A M. L'ARCHEVÊQUE DE PARIS
Manuscrits de Mouchy, t. II, p. 81.
Ce 22 octobre (1695).
Ce n'est pas le Père de la Tour 2 qui est confesseur de la dame dont je vous ai écrit : c'est un M. Amelhie qui est je ne sais quoi à Notre-Dame. Mais je vous ai mandé, monseigneur, qu'elle s'autorisoit fort du Père de La Tour et ne soutenoit que lui. Elle et son confesseur pensent les mêmes choses.
M. l'archevêque de Cambrai a fait un merveilleux ser-
1 Pourquoi Lavallée omet-il cette dernière phrase? Voir plus bas la fin de la lettre du 15 novembre et la note sur le chiffre.
2 Supérieur de l'Oratoire, très recherché comme directeur, mais soupçonné de jansénisme.
— NOVEMBRE 1695. — 2o7
mon le jour de Saint-François, dans lequel il marque fort le dessein qu'il avoit de faire son devoir conjointement avec tous les gens de bien ; qu'il convioit tous les religieux sans aucune exception, sans distinction; que tout lui seroit également bon pourvu qu'on voulût aller au bien. C'est M. le duc de Beauvillier qui me l'a ainsi rapporté en le louant fort de ce qu'il n'a pas voulu prêcher plus tôt que le jour qu'on a accoutumé de le faire, ne voulant rien innover. J'ai une grande envie, monseigneur, d'avoir l'honneur de vous voir.
A M. L'ARCHEVEQUE DE PARIS
Manuscrits de Mouchy, t. II, p. 18.
15 novembre (1695).
Ne rne rendez point raison, monseigneur, du papier que je vous ai envoyé, à moins qu'il n'y eût quelque chose à faire ou à dire au Roi. Souvenez-vous, s'il vous plaît, que vous m'avez promis de ne m'écrire que pour ce qui est nécesssaire.
Je me sais bien mauvais gré d'avoir oublié de vous recommander un prêtre de Saint-Germain nommé M. Michel. Il étoit vicaire; il s'est brouillé avec le curé, et il n'est plus rien. Il esl homme intelligent, actif, laborieux, capable, et c'est lui qui s'est toujours mêlé des charités de ce lieu-là tanl pour les François que pour les Anglois. La reine d'Angleterre doit vous en parler, el \ous lui feriez un extrême plaisir, monseigneur, si vous pouviez le placer. Elle croit lui être obligée el ne peut le récompenser: jugez dece que sou bon cœur lui fait souffrir. On m'a encore priée do vous recommander M. Varet, vicaire de Saint-Eustache depuis longtemps; il a servi plusieurs de mes proches dans leur conversion; ce sont
258 LETTRES DE Mmc DE MA1NTEN0N.
eux qui me pressent de lui rendre de bons offices auprès de vous.
Vous n'en êtes pas encore quitte, monseigneur, car on veut croire que j'ai du crédita l'archevêché. La comtesse de Mailly veut que je vous présente le sieur Lallemant, receveur général de la généralité de Soissons. Il veut être votre fermier et, en vérité, je ne veux point qu'il le soit, et je me contente de vous le présenter, et de vous prier de lui dire que je vous ai parlé en sa faveur.
Voilà toutes mes affaires : voici les vôtres. Défiez-vous, monseigneur, de tout le monde et particulièrement de M. le premier président1, qui est un ravaudeur2. Il est venu parler au Roi sur vous, sur la conduite que vous devez tenir en tout, et particulièrement sur le service de feu M. l'archevêque. Comptez, monseigneur, que presque tous les hommes noient leurs parens et leurs amis pour dire, un mot de plus au Roi et pour lui montrer qu'ils lui sacrifient tout. Ce pays-ci est effroyable et il n'y a point de tête qui n'y tourne. Je ne vous raconte point ce que le premier président a dit, parce que cela ne change rien à votre projet, et qu'il convient que vous ne devez pas officier au service de feu M. l'archevêque. 11 a fort recommandé au Roi de pas dire un mot de tout ce qu'il lui disoit. Jugez par ce soin s'il ne se doute pas lui-même qu'il n'a pas fait son devoir.
Le Roi, de son côté, m'a imposé un entier secret, que que je confie à mon évèque, parce que je le crois nécessaire ; mais souvenez-vous que ma confiance n'est que pour vous seul, et que, si je pouvois croire que votre famille le sût, je serois plus circonspecte. Il y aura bien des choses que je consentirai à leur dire, et je suis rien
1 M. de Harlay.
2 Mme de Sévigné emploie de même le mot de ravauderies pour signifier des discours futiles, faits d'informations ramassées de toutes parts et sans critique.
moins que mystérieuse, mais le personnage que je veux faire avec vous doit être ignoré de tout le monde, excepté de M. de Chartres, pour qui je n'ai point de secret. Rassurez-moi là-dessus, je vous en conjure, et pardonnez-moi la liberté avec laquelle je vous parle.
On parla encore hier de M. l'abbé de Noailles1 et de sa jeunesse, sans rien conclure et sans m'en nommer d'autres.
M. le duc de Beauvillier me conta hier votre conversation. Je crois que cet homme-là est bien droit.
Je vis aussi M. l'archevêque de Cambrai, qui m'assura fort de l'envie qu'il a d'être bien avec vous. Nous parlâmes de Mme Guyon. Il ne change point là-dessus, et je crois qu'il souffriroit le martyre plutôt de convenir qu'elle a tort.
Encore une fois, monseigneur, défiez-vous de tout ce que vous estimez le plus. Je suis à la source, et c'est ce qui me fait voir trahisons sur trahisons. Mon naturel ne me porte point à la défiance; j'aurois vécu longtemps sans croire les hommes aussi mauvais qu'on le dit; mais la cour change les meilleurs.
Vous avez trop de bonté de vous intéresser à mon confesseur; il es! mieux. Nous ne dîmes rien de M. Ameline. 11 faut pourtant que je sache à peu prés ce que vous en pensez. Voilà un chiffre, si vous voulez vous en servir au besoin; sinon, il n'y a qu'à le jeter au feu. J'en ai une copie *.
1 Louis-Gaston do Noailles, frère de l'archevêque, et que Mmc de Maintenôn désirait, voir lui succéder au siège de Cliàlons ; il fut nommé, en effet, n'ayant encore que vingt-sept ans. On désigne le Roi.
- Le chiffre dont parle ici Mma de Maintenôn se trouve au tome I " du manuscril de M. le «lue de Mouchy, après le feuillet 7,", au lieu de suivre la lettre à laquelle Mma de Maintenôn l'avait joint. C'est un simple déplacement, qui aura eu lieu dans l'arrangement des volumes avant la reliure. Est-ce là ce qui a empêché La vallée, qui a eu communication de ces précieux manuscrits, de remarquer un document
260 LLTT11ES DE Mmc DE MAINTENON.
A M. L'ARCHEVÊQUE DE PARIS
Manuscrits De Mouchy, t. I, p. 138.
A Saint-Cyr, ce 27 décembre (1695).
J'ai eu l'honneur de vous écrire ce matin bien à la hâte, monseigneur : je voulois arriver ici pour la messe de la communauté, et j'en use avec vous dans une entière liberté sans rien diminuer, au moins dans mon cœur, du respect que je vous dois par tant de raisons.
Nous avons ce que nous désirons pour Châlons ; mais qu'il est triste de voir que ce qui est bon s'arrache par la force et que ce qui est mal se fait aisément! Ne tâeherez-vous point, monseigneur, de guérir le Père de La Chaise, ou du moins de lui faire honte de cette
sî utile pour la lecture de plusieurs lettres suivantes? (voir par exemple la lettre du 8 mars 1696 à l'archevêque de Paris). La Beaumelle, lui aussi, a vu ces papiers: il connaît ce chiffre; mais il le transcrit inexactement ; bien plus, il en abuse, c'est-à-dire que, trouvant du piquant à ces notations mystérieuses, il les multiplie dans les parties de lettres qu'il déligure ou invente, tandis qu'en réalité Mmc de Maintenon s'en est peu servie, par divers motifs. Lavallée va jusqu'à écrire, lorsque, dans la lettre du 12 octobre 1695, Mme de Maintenon propose de composer ce chiffre : « La Beaumelle ajoute ici une longue liste de chiffres dont Mme de Maintenon, d'après lui, propose à l'archevêque de se servir pour sa correspondance. Il n'y en a pas un mot dans l'autographe ». Voici cependant, d'après le volume autographe, ce chiffre très important à connaître : « Le Roi, 100, 45, 4. — M. l'archevêque, 150, 60, 5. — M. le duc de Beauvilliers, 40, 200, 50. — M. de Cambrai, 25. — Le Père La Chaise, 28, 30, 3. — M. de Pontchartrain , 29. — M. l'évêque de Chartres, 48. — M. de Noailles, 50. — Le cardinal de Bouillon, 32. — Le cardinal de Janson, 39. — Le cardinal d'Estrées, 42. — M. le duc d'Orléans, 46. — Mme de Maintenon, 59, 22. — Monsieur, 57. — Les Jésuites, les dévots. — Les Jansénistes, les anciens. — Les Quiétistes, les modernes. — M. de Meaux, 102. — M. de Reims, 104. — M. le premier président, 480. » Sans recourir toujours au chiffre, Mme de Maintenon écrit quclquclois la seule initiale de certains noms propres : Mme G. pour Mmc Guyon, M. de M., M. de C, pour M. de Meaux, M. de Cambrai. Ou ne s'élonnera pas que, pour la commodité de la lecture, nous ayons écrit ici en entier ces noms toutes les fois qu'il n'v avait aucune incertitude.
maxime : que 1rs dévots no sont bons à rien? Il est bien vrai qu'il y a des dévots qui ne sont point propres à gouverner; mais c'est le caractère de leur esprit et non pas la faute de la dévotion. La maxime du bon Père est publique, ainsi vous pourrez lui en parler librement. Ne le piquerez-vous point d'honneur en lui disant que ce seroit lui qui devroit être le protecteur de la piété, au lieu de faire dire que nous sommes mal ensemble, parce que j'aime les gens de bien et qu'il ne peut les souffrir? 11 n'y a rien là, ce me semble, qu'il iroit redire au Roi et qui ne fût contre lui. C'est à vous, monseigneur, à rectifier ce que je vous propose.
C'est mal nommer ce qui s'est passé entre le Roi et moi, la veille qu'il fit ses dévotions, que de l'appeler conversation, car je ne pus jamais le faire parler. Je lui contai quelque chose de saint Augustin, qu'il écouta avec plaisir ; sur cela je pris occasion de lui dire que je ne comprenois pas pourquoi il ne vouloit jamais que nous fissions quelque lecture qui l'instruiroit et même le divertiroit, et que je croyois que le Père de La Chaise s'y opposoit. Il me dit qu'il ne lui en parloit point et qu'au contraire il le lui avoit proposé. Je répliquai que j'avois peine à le croire quand je pensois que je Pavois vu me presser de lui lire des écrils de M. de Fénelon, en lire de saint François de Sales, prier avec moi et être si touché qu'il vouloit faire et fit en effet une confession générale; que tout cela étoit tombé en vingt-quatre heures, et que depuis il ne me disoit pas un mot sur la dévotion. Il me répondit pour toute chose qu'il n'étoit pas un homme de suite, voulant dire qu'il ne suivoit rien. Je ne le crois pas menteur : ce n'est donc pas le Père de La Chaise qui l'éloigné de moi par rapport à la piété.
Mais, monseigneur, si le Père de La Chaise esl justifié, quelle conséquence eu devons-nous tirer? et quel malheur si c'est le Roi qui craint que je lui parle! 11 se fait
2G2 LETTRES DE Mmo DE MAINTENON.
un scrupule d'aimer à vous faire plaisir en donnant un saint évoque à Chalons et, en môme temps, il en donne un à Langres1 qui est sans piété, au moins si j'en crois M. le curé qui vient de m'en parler.
Je suis bien aise que vous trouviez la lettre que je vous ai confiée trop dure; elle m'a toujours paru ainsi : ne connoissez-vous point le style? Mais, monseigneur, souffrez que je revienne à l'évéque de Langres. N'en direzvous rien au Père de La Chaise? Au reste, je crois voir par une lettre que j'ai reçue de M. l'évéque de Chartres que, pourvu que je contribue à faire de bons évêques, il me passera tout le reste.
À Versailles, ce 27.
Le Roi est bien content, monseigneur, de tout ce qui s'est passé entre vous, et bien aise que vous ne touchiez ni à la foire ni à la comédie cette année. Vous faites merveille de le préparer ainsi, il faut l'accoutumer et ne le pas surprendre. Je l'ai fort loué de ce qu'il m'a dit qu'il vous seroit soumis ; je lui ai dit qu'il devoit l'être et que c'étoit Tordre de Dieu. Je le prie de tout mon cœur de se servir de vous pour son salut. Il m'a dit que vous n'aviez pas voulu lui dire quand vous donneriez le jubilé. J'ai répondu que vous ne l'aviez peut-être pas encore résolu, mais que j'étois ravie que vous ne lui disiez que ce qui vous plaisoit. Enfin, monseigneur, il s'accoutume à. vous; soyez libre et hardi avec lui, je vous en conjure.
Les premiers mois de ravant-dernier paragraphe de la lettre qu'on vient de lire touchent à un petit problème historique non encore résolu. Déjà, dans une lettre précédente, du 2 décembre, et qui offre pour le reste peu d'intérêt, M,ne de
1 L'abbé de Tonnerre, aumônier du Roi, frère de l'évéque de Laon et neveu de l'évéque de ]Noyon.
Maintenon écrivait au même correspondant : « Voilà une lettre qu'on lui a écrite il y a deux ou trois ans. Elle est bien faite; mais de telles vérités ne peuvent le ramener; elles l'irritent et le découragent : il ne faut ni l'un ni l'autre. » A quel grave document ces deux passages font-ils allusion ? On les a interprétés comme se rapportant à cette célèbre lettre de Fénelon à Louis XIV, bien souvent citée, qui contient des passages tels que ceux-ci : « ....Vous avez passé votre vie entière, Sire, hors du chemin de la vérité et de la justice.... Examinez sans vous flatter si vous pouvez garder tout ce que vous possédez en conséquence des traités auxquels vous avez réduit vos ennemis par une guerre mal fondée.... Vos peuples meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée; les villes et les campagnes se dépeuplent; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti.... Le peuple, qui vous a tant aimé, commence à perdre l'amitié, la confiance et même le respect.... La sédition s'allume peu à peu de toutes parts.... » Et plus loin : « Vous n'aimez pas Dieu, vous ne le craignez même que d'une crainte d'esclave; votre religion ne consiste qu'en superstition et en pratiques superficielles. Vous rapportez tout à vous.... Votre conseil n'a ni force ni vigueur pour le bien. Du moins Mme de Maintenon et M. le duc de Beauvillier pourroient-ils se servir de votre confiance en eux pour vous détromper; mais leur oiblesse et leur timidité les déshonorent.... A quoi sont-ils bons, s'ils ne vous montrent pas que vous devez restituer les pays qui ne sont pas à vous? » Que Fénelon ait écrit cette page, cela paraît incontestable. L'original (ou la minute), certainement autographe d'après les meilleurs juges, et signé, existe chez M. (î. de Villeneuve, gendre de M. le comte de Montalivet; celui-ci l'avait acheté à la mort de l'éditeur Renouard, lequel l'avait acquis en 1825 et publié avec un fac-similé delà première page. En tête de cette première page on lit, de la main, dit-on, du marquis de Fénelon, petit-neveu de l'archevêque, ces mots : « Minute d'une lettre de M. l'abbé de Fénelon au Roi, à qui elle fut remise dans le temps par M. le due de Beauvillier, et qui, loin de s'en indisposer, choisit au contraire quelque temps après cet abbé pour précepteur des princes ses petit s-enfans. Cette minute est toute de l'écriture de M. l'abbé de Fénelon, depuis archevêque de Cambrai. ))
Laissons de côté, comme n'ayant pas, croyons-nous, une autorité suffisante, le témoignage du petit-neveu de l'archevêque. Croire qu'une pareille lettre ait été écrite par Fénelon pour être remise au Roi en son nom et qu'elle ait été remise en effet nous parait impossible. On n'a qu'à lire les lettres que Fénelon adressait au duc de Bourgogne dans les temps les plus difficiles, quand les désastres militaires et la mauvaise politique irritaient et inquiétaient le plus vivement son patriotisme, quand il espérait que ses supplications parviendraient par le prince au Roi, pour remarquer avec quel scrupuleux égard de la dignité suprême et des plus hautes convenances il s'exprime. En tout cas, l'allusion aux grandes conquêtes que l'auteur de la lettre a l'étrange pensée de vouloir qu'on rende date ces lignes de la première partie du règne. Fénelon a pu les écrire en communauté de pensée avec le duc de Beauvillier, qui pouvait dire au Roi des vérités même pénibles à entendre. Celte page peut n'avoir été qu'un projet de mémoire, une note destinée tout au plus à être communiquée à une ou deux personnes de confidence intime. — Quant à la lettre à laquelle Mme de Maintenon fait deux fois allusion, il est vrai qu'elle a dû avoir pour auteur Fénelon, dont « on connoit le style » ; mais elle daterait de 109*2 ou 1095, et elle a dû être remise au Roi. 11 n'y a pas de raisons, croyons-nous, de la confondre avec la première.
Ce qui est vrai, c'est que les pamphlets devenaient plus nombreux et plus ardents a mesure que se multipliaient les malheurs du règne, et l'on pourrait citer plus d'un exemple de représentations hardies adressées à Louis XIV et certainement reçues par lui. Mmo de Maintenon elle-même fait souvent allusion à des lettres non signées qui parvenaient à leur adresse. Si la célèbre lettre de Fénelon a été connue de Louis XIV, ce ne peut être que sous ce voile de l'anonyme.
On peut consulter sur ce sujet une intéressante communication de M. Arthur de Roislisle à la Société de l'histoire de France; voir le procès-verbal de la séance du conseil d'administration du 5 janvier 1886.
A H. L'ARCHEVÊQUE DE PARIS
Manuscrits do Mouchy, t. I, p. 72.
8 mars (1G90).
Si ce que j'avais h faire à Saint-Cyr mardi eût pu se remettre, je n'aurois pas manqué de le faire; mais il falloit donner le voile à trois filles, qui auraient été bien affligées de n'être pas traitées comme les autres. M. le curé m'a dit ce malin que le jubilé commence ici avec un zélé qu'il n'a pas vu dans les autres. J'espère bien, monseigneur, que Dieu bénira vos travaux et vous donnera la. force de soutenir en paix les contradictions.
Monsieur est celui qui paroît le plus peiné de la piété. Il dit l'autre jour au Iioi qu'il y avoit eu beaucoup de masques et de bals, et que l'on avoit défendu le jeu à la foire1; que M. le Duc ayant demandé des dés, qu'on lui en refusa, et qu'il demanda un totam^; que l'on ne vouloit pas qu'on y bût et qu'on y mangeât; que les croebeleurs, les porteurs d'eau ne pouvoient plus se montrer les dimancbes; et dans toutes ces plaintes qu'il faisait sans y joindre aucune réflexion, on voyoit bien qu'il croyoit être devant des gens qui pensent à peu prés
1 On lil dans le Journal de Dangeau, lundi 5 mars : « Le jubilé commença. Tous les spectacles et les mascarades sont détendus; on a môme détendu aux marchands de la foire Saint-Germain de donner à jouer ». La foire Saint-Germain se tenait sur le territoire dépendant de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés , entre L'église de l'abbaye et l'église Saint-Sulpice. 11 s'y établissait dos théâtres, des jeux de toutes sortes, des cabarets. Elle était fréquentée, on le voit, par les seigneurs aussi bien que par le peuple, et il y régnait une licence que les censures ecclésiastiques et les ordonnances de police s'évertuaient vainement à empêcher.
3 Le vrai nom de ce jeu est lotum : « Espèce de dé à quatre laces, qui est percé d'une cheville : la face qui gagne est marquée d'un T, initiale du latin totum, tout. » Dictionnaire fi II ce. C'est le français toton, (pie l'on prononce à tort tonton : « Faire de quelqu'un un tolon, le faire tourner, aller, agir à volonté ».
266 LETTRES DE Mœe DE MAINTENUE.
comme vous, et qui l'empêchoient d'en dire davantage. Le Roi ne répondoit presque rien; mais, quand Monsieur fut parti, il me dit que vous ne lui aviez rien dit sur le jeu, mais qu'il çraignoit pourtant que vous ne l'eussiez défendu; et il m'a dit depuis qu'il étoit vrai que le jeu étoit compris dans les défenses de M. de la Reynie1.
Le Roi est sage; il vous respecte ; il ne vous résistera pas. Il me disoit l'autre soir qu'il ne chargeroit pas sa conscience en s'opposant à ce que vous voudriez. Voilà ses dispositions. Du reste il craint les nouveautés en tout; mais elles ne seront plus nouveautés quand il y sera accoutumé.
Vous savez, monseigneur, ce que je vous ai mandé par 48 sur 480 2. Il a dit au Roi que vous vous étiez mis derrière M. de Lamoignon. La haine qui étoit entre eux est encore augmentée. M. de Lamoignon, entre vous et moi, est mal avec le Roi. L'union du premier président avec vous seroit plus importante pour le bien pubiic : c'est à votre prudence à vous ménager.
J'ai déjà parlé sur la Trappe conformément à vos intentions. Je crois qu'on veut consulter le Père de La Chaiser\ Je ne sais rien sur M. de Roynette : le Roi m'a dit que vous en faisiez grand cas, à l'occasion de M. l'évêque de Châlons, à qui vous deviez le prêter quelquefois. Vous ferez très bien, monseigneur, de parler au Roi sur les mauvais offices qu'on rend aux gens de bien,
1 La Reynie était lieutenant de police ; en possession de la confiance royale, il avait fait une sorte de ministère de son emploi, « qu'il ennobli ssoit, dit Saint-Simon, par l'équité et le désintéressement ». Il quitta cette charge l'année suivante.
2 48 désigne l'évêque de Chartres, et 480 le premier président de Harlay. Voir le chiffre à la suite de la lettre du 15 novembre 1695.
5 11 y eut alors et dans les années suivantes de grands troubles à l'abbaye de la Trappe. L'abbé de Rancé ayant donné sa démission de supérieur, celui qui lui succéda se montra très indigne de cette charge. Le Père de La Chaise fut fort mêlé à ces affaires, que raconte en détail Saint-Simon, grand ami de M. de Rancé.
et, si l'affaire de la Trappe n'est point consommée, de lui en dire un mot. Il faut l'accoutumer à lui parler de tout ce qui a rapport à sa conscience.
J'ai reçu une lettre anonyme qui me querelle sur ce qu'on donne la liberté tout l'été de se faire tuer et de se ruiner, et que l'hiver on défend les divertissemens. On ajoute qu'aussitôt que les troupes seront assemblées, elles passeront aux ennemis. Je n'ai rien dit de cette lettre, qui n'est rien.
Mme de Saint-Géran1, a qui je n'avois pas parlé il y a bien des années, m'a demandé une audience ; et, en réassurant qu'elle vouloit être dévote, elle a voulu me persuader de la faire aller à Marly. Je lui ai parlé avec une grande franchise sur sa mauvaise conduite, et je l'ai renvoyée à Mme la duchesse de Noailles pour juger s'il faut la détacher du monde, la mener à Marly.
J'attends le père de La Chaise pour l'envoyer prier de me voir. Je lui parlerai du père de Sainte-Marlhe2 et de Mme de Mondonville5.
J'ai eu de grands commerces avec M. de Cambrai, qui
1 Voir plus bas la lettre du 3 juin 1708.
2 Le célèbre oratorien, mort en 1097. La persécution qu'il subissait comme suspect de jansénisme s'adoucit par ces bons offices.
5 Jeanne Juliard, dame de Mondonville, veuve d'un magistrat de Toulouse, avait fondé dans cette ville une maison religieuse dite de la Sainte-Enfance. Elle en avait donné elle-même tous les règlements et la gouvernait avec une grande autorité; les religieuses étaient nombreuses : plusieurs appartenaient à d'importantes familles. On s'occupait d'éducation et d'autres bonnes œuvres. Cependant celle maison fut tout à coup dénoncée par les Jésuites comme un foyer de jansénisme, où s'imprimaient secrètement quantité de pamphlets. Mmc de Mondonville fut enlevée de la maison de Toulouse, au grand désespoir des religieuses, lu maison détruite, la chapelle rasée comme à Port-Royal. Mme de Mondonville fut enfermée aux Hospitalières de Coutances; elle y mourut en 1703. Jules Janin a pris l'histoire de Mmc de Mondonville et de l'institut de la Sainte-Enfance pour sujet d'un roman : La Weiixjieusc de Toulouse, dans Lequel les faits historiques sont singulièrement travestis. Sainte-Beuve a consacré tant au roman qu'à la biographie réelle de Mmc de Mondonville une intéressante étude dans les Causeries du Lundi, t. 11.
268 LETTRES DE Mra< DE MAINTENON.
roulent toujours sur Mme Guyon1; mais nous ne nouspersuadons ni l'un ni l'autre. La froideur entre les dames2 et moi augmente tous les jours.
Je fais mon jubilé, monseigneur, et je prie de bon cœur pour vous. Je vous conjure de vous intéresser à mon salut.
A M. L'AHCHEYÊQUE DE PxVRiS,
Manuscrits de Mouchy, t. T, p. 46.
Ce 8 avril (1090).
Je vis hier Mme la présidente de Nesmond, monseigneur, qui, avec beaucoup d'humililé et de zèle, veut bien se charger des bonnes œuvres que Mme sa mère lui a recommandées comme de sa communauté", qui com-
1 Nous avons une des lettres de Fénelon [OEavres, t. XXX, p. 229), dont M"'e de Maintenon parle ici, mais aucune de celles qu'elle lui adressa. La lettre de Fénelon du 7 mars 1096 est singulièrement vive. Il revient à la proposition d'obtenir de Mmc Guyon une déclaration qui la justifiera : « Peut-être croirez- vous, madame, que je ne fais cette offre que pour la faire mettre en liberté. ÎSon ; je m'engage à lui faire faire cette explication précise et cette réfutation de toutes ses erreurs condamnées sans songer à la tirer de prison. Je ne la verrai point: je ne lui écrirai que des lettres que vous verrez et qui seront examinées par les évêques : ses réponses passeront toutes ouvertes par le même canal. On fera de ces explications l'usage que l'on voudra. Après tout cela, laissez-la mourir en prison. Je suis content qu'elle y meure, que nous ne la voyions jamais, et que nous n'entendions jamais parler d'elle. 11 me paroit que vous ne me croyez ni fripon, ni menteur, ni traître, ni hypocrite, ni rebelle à l'Église. Je vous jure devant Dieu, qui nous jugera, que voilà les dispositions du fond de mon cœur.... Pourquoi vous resserrez-vous le cœur à notre égard, madame, comme si nous étions d'une autre religion que vous?... Pourquoi croire que vous ne pouvez avoir le cœur en repos et. en union avec nous?... Je pars avec l'espérance que Dieu, qui voit nos cœurs, les réunira, mais avec une douleur inconsolable d'être votre croix.... »
2 Les duchesses de Beauvillier, de Chevreuse, de Gharost, etc., amies de Fénelon et de Mme Guyon.
3 La présidente de Nesmond était fille de Mme de Miramion, célèbre par sa charité et ses bonnes œuvres, et qui venait de mourir : Dan-
prend le soin des pauvres, des écoles, des retraites et le reste, de la Providence, des nouveaux convertis, du refuge, de la chambre de travail et de la bourse cléricale. J'écrivis cetle liste devant elle, afin de l'engager davantage. Elle me parut désirer que Mme la duchesse de Noailles voulût bien se charger des pauvres de la paroisse de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle.
Le Roi continuera à Mme de Nesmond les aumônes qu'il faisoit; mais, par malentendu, il a cru qu'on ne lui demandoit pour ce quartier que cinq cents écus; ainsi il n'a destiné que cette somme et en a envoyé une bien plus forte qu'à l'ordinaire à Mmela duchesse de Noailles. Ainsi, monseigneur, il faudroit, ce me semble, que vous en donnassiez quelque chose pour cette paroisse, et que vous convinssiez pour l'avenir de ce que Mme de Nesmond remettra entre les mains de Mme votre mère ou de M. Teckre sous ses ordres.
Mme la présidente de Nesmond me témoigna une grande envie, monseigneur, de s'unir à Mme la duchesse de Noailles pour les bonnes œuvres sous votre protection.
Mais ce qui la presse le plus, et avec raison, est de se défaire de Mme la grande-duchesse l. Le Roi me dit hier au soir que je pouvois vous en solliciter de sa part. Songez donc, monseigneur, s'il vous plaît, à cette affaire.
gcau annonce ainsi sa mort : « C'est une grande perte pour les pauvres, à qui elle fesoit beaucoup de bien ; elle avoit travaillé à de bons établissemens de charité, qui presque tous avoient réussi. Le Roi l'aidoit beaucoup dans ses bonnes œuvres et ne lui refusoit jamais rien. » La veille de sa mort, elle écrivait à Mme de Maintenon une lettre admirable dans sa simplicité, alin d'obtenir par elle la continuation des grâces du I»oi en faveur de ses pauvres. (Voir Lavallée, Correspondance générale^. IV, p. 80. Cf. Manuscrits de Versailles, Lettres édifiantes, t. IV, p. 336.)
1 La grande- duchesse de Toscane, fille du second mariage de Gaston d'Orléans, mariée au grand-duc de Toscane Gosme, vécut fort mal avec lui, s'en sépara el revint vivre on franco, à la condition de se mettre dans un couvent. Son esprit tracassier la rendait insupportable à tous ceux qui l'approchaient.
270 LETTRES DE Mœe DE MAIKTÈNOX.
Cette princesse ne part plus de la maison, et craint moins ce qui y reste qu'elle ne craignoit Mme de Miramion; ainsi tout est à craindre pour l'honneur de cette communauté.
A M. L'ARCHEVÊQUE DE PARIS
Manuscrits de Mouchy, 1. 1. p. 155.
23 avril (1696).
Le père Séraphin1 a soutenu son carême, et le finit hier de manière à faire pleurer hien des gens. Il m'est venu voir ce matin et m'a parlé de ses affaires. Je lui ai conseillé de les traiter avec vous, monseigneur, et il s'y dispose. Il a pris congé du Roi dans mon antichambre et en a reçu plus de louanges que tous les prédicateurs ensemble n'en ont donné à Sa Majesté depuis trente ans. M. le maréchal de Noailles en a entendu une partie. Le Iloi doit vous parler là-dessus. C'est à vous, monseigneur, à voir ce que vous avez à faire. Mais comptez que c'est
1 C'est de ce père Séraphin, capucin, que La Bruyère, dans son chapitre de la Chaire, fait un éloge qu'on ne lit. pas sans surprise, en pensant combien la postérité l'a peu ratifié : « Cet homme que j'attendois impatiemment, que je n'osois pas espérer de notre siècle, est enfin venu », etc. Il avait prêché un carême à la paroisse de Versailles. C'est là que La Bruyère a dû l'entendre en 1692. Les sermons et homélies du père Séraphin ont été recueillis et publiés successivement en dix volumes, qui ont paru en 1694, 1697 et 1705. Il est évident qu'il avait une simplicité, une onction très propres à toucher les auditeurs, et les plus délicats, puisque La Bruyère reproche aux paroissiens de Versailles de n'avoir point su le goûter, taudis que les courtisans désertaient la chapelle du château pour aller l'entendre. Louis XIV, qui était bon juge, fut de l'avis de La Bruyère. Plus tard, le père Séraphin fut accusé de doctrines suspectes ; on voit déjà ici une allusion de Mme de Maintenon à une opposition entre lui et le cardinal de Noailles, qui finit par lui interdire la chaire. — Il y a plusieurs prédicateurs de ce nom, aussi capucins, qu'il ne faut pas confondre avec celui-ci. L'abbé Le Gendre, dans ses Mémoires, dit beaucoup de mal et du talent et de la personne de ce père Séraphin.
sans entêtement, sans exagération, que je vous dis que jamais homme n'eut un tel succès, et que le Roi et monseigneur en particulier en sont touchés jusqu'à la tendresse pour sa personne. Je crois de la gloire de Dieu de ne pas scandaliser cet homme; du reste, il en arrivera ce qui lui plaira.
Le père de La Chaise ne perd plus d'occasion de me voir : il vint m'annoncer hier que le Roi prenoit l'abbé de Caylus1 pour aumônier. Nous eûmes ensuite une longue conversation. Je vis que le Roi n'est pas si docile que je le croyois, et que le bon père lui donne de trèsbons conseils; il m'exhorta à le prêcher en m'assurant que personne ne le pouvoit mieux que moi. Nous nous encensâmes l'un l'autre, et nous étions de même avis. Mais j'allai parler d'amour de Dieu, et là-dessus on me voulut persuader qu'il y en avoit une très-parfaite2 dans la crainte : ainsi nous nous séparâmes après avoir un peu disputé.
11 est charmé des dispositions de monseigneur.
A M. L'ARCHEVÊQUE DE PARIS
Manuscrits deMouchy, t. H, p. 2({.
A Marly, 18 mai (1693).
Que ne donnerois-je pas, monseigneur, pour assister au sacre qui se fera dimanche, et pour être témoin de la joie de M0" la duchesse de Noailles3? Ce sont là, ce me semble, les ietes et les plaisirs permis aux chrétiens. Mais Dieu ne veut pas me donner de telles consolations.
! Beau-frère de la comtesse de Caylus, il devint plus tard évoque d'Auxerre.
- Sic.
5 Mère des deux prélats: l'évoque de Chàlons, qui devait être sacré,
H l'archevêque de Paris, qui était le consacrant.
272 LETTRES DE Mmc DE MA1INTEN0N.
Je lui demanderai de tout mon cœur de combler de ses grâces le consacrant et le consacré, et d'être leur force pour porter les travaux de l'épiscopat.
Demandez-lui, monseigneur, de me douner celle qu'il me faut pour porter les plaisirs de la cour. Il y a huit jours que j'y suis sans relâche, il y en a presqu'autant que je succombe à la tristesse de n'entendre rien dire de raisonnable. Le chapitre des pois dure toujours, l'impatience d'en manger, le plaisir d'en avoir mangé, et la joie d'espérer d'en manger encore, sont les trois points que j'entends traiter depuis quatre jours. Il y a des dames qui, après avoir soupe avec le Roi et bien soupe, trouvent des pois chez elles pour manger avant de se coucher. Vous avez d'étranges brebis, monseigneur. Pardonnez cet épanchement de mon chagrin à mon pasteur, et faites-en part, si vous le voulez, à l'évéque de Saint-Cyr1.
Le Roi a un érésipèle à la joue qui n'est rien; il sera saigné lundi, se reposera mardi, sera purgé mercredi, et ira jeudi à Trianon. Voilà son projet. Je serai, je crois, lundi à Saint-Cyr, où j'attends M. de Chartres et MM. Brisacier et Tiberge ; mais, monseigneur, vous serez toujours le bienvenu.
A M. L'ARCHEVÊQUE DE PARIS
Manuscrits de Moucliy, t. I, p. 56.
A Marly, ce 5 août (1690).
Je n'ai plus parlé de Mllos de Castelnault, monseigneur, ne voulant pas vous commettre à un nouveau refus. M. de Pontcharlrain fit mercredi une dernière tentative, et fut refusé avec chagrin de la part du Roi.
Le Roi refuse les bonnes œuvres plus que jamais,
1 Mme de Maintenon désigne ainsi Godet des Marais, l'évéque de Chartres : Sâint-Cvr était dans son diocèse.
et voici son raisonnement : il dit que ses aumônes ne sont que de nouvelles charges pour ses peuples; que plus il donnera, plus il prendra sur eux ; que ses aumônes sont sans mérite, puisqu'il ne les prend pas sur lui et qu il n'en a ni plus ni moins tout le nécessaire et tout ce qui lui est agréable. Je ne vois, en effet, que sur son plaisir qu'il pourroit prendre, et ce plaisir est son jardin ; il n'y fait que des dépenses médiocres. Fournissez-moi des raisons, monseigneur, s'il y en a de meilleures que les siennes.
Il ne m'a dit qu'un mot sur le père de La Tour : il étoit en si mauvaise humeur ce jour-là que je crus devoir le ménager.
Les dames se donnent assez de mouvement pour être auprès de Mme la duchesse de Bourgogne1, monseigneur, pour que vous puissiez faire parler Mme la duchesse de Noailles sur Mme de Créqui, la duchesse du Lude ou la duchesse de Venladour. La dernière est séparée d'avec son mari. Sa réputation n'est pas sans tache 2 ; elle traîne une mauvaise suite dans sa famille; elle est toute liée à Saint-Cloud, dont on voudroit éloigner la jeune princesse. Vous avez trop de vertu, monseigneur, pour qu'on ne puisse pas vous tout dire sans ménagement. L'abbé Testu prétend que vous ne vous taxez pas à la proportion des autres5. Je sais répondre en général à ces sortes de discours; mais, si vous voulez m'instruire, je répondrai encore mieux.
1 Par suite du traité de paix conclu avec le duc de Savoie, sa fille Marie-Adélaïde devait épouser le duc de Bourgogne. Elle n'avait que onze ans, mais elle devait être envoyée en France dés maintenant. et on lui formait une maison.
- Voir la note à la lettre de On janvier 1002. On est un peu surpris de ce jugemenl sévère de Mmc de Maintenon sur la duchesse de Ventadour, à laquelle on trouvera adressées tant de lettres sympathiques
et élogieuses. Ici cependant M de Maintenon s'accorde assez avec
M de Sévigné et Saint-Simon.
3 Pour la capitation.