AOUT 1G9G
irons, s'il plaît à Dieu, à Versailles samedi. Nous y serons environ huit jours, et de là àMeudon.
Je m'aperçois avec plaisir que le Roi reprend son ancienne familiarité avec M. votre frère.
A M. L'ARCHEVÊQUE DE PARIS
Manuscrits do Mouchy, t. I, p. 58.
A Saint-Cyr, 14 août(160G).
Je ne puis vous exprimer ma joie, monseigneur, voyant ce que Dieu fait dans le cœur du Roi pour vous. Il y a déjà longtemps que je m'aperçois qu'il s'approche de vous, que la confiance augmente, ou, pour parler plus juste, qu'il se rassure sur vous : car il vous estimoit, vous goûtoit quand vous étiez M. de Chàlons; mais, monseigneur, il ne se peut taire du premier mouvement qu'il a vu en vous au dernier discours qu'il vous a fait. Il en est édifié au dernier point, et je ne le suis pas moins que lui. Je lui dis combien vous avez été toujours ferme sur la résidence, et que vous n'aviez jamais consenti que M. de Cambrai demeurât précepteur et devînt archevêque en même temps1. Le Roi est naturellement exact et sévère : ainsi ces maximes sont de son goût; il vous voit ferme en même temps qu'on vous accuse d'être trop doux. Ne croyez pas, monseigneur, que ce soit là un mauvais office auprès de lui. Il craint les naturels rudes et âpres quoiqu'il les veuille fermes. Dieu fait bien toutes choses,
1 Fénelon lui-même n'eût point accepté le siège de ('ambrai si ses fonctions auprès du due de Bourgogne lui eussent interdil la résidence dans son diocèse. Il avait été convenu qu'il passerait trois mois à la cour et neuf mois à Cambrai, tout en conservant la direction de l'éducation. Sa disgrâce l'éloigna définitivement de la cour en août 1697; il garda cependant le titre de précepteur du duc de Bourgogne jusqu'en 1699.
monseigneur, et les dispose, ce me semble, pour le salut du Roi dès qu'il rapproche de son pasteur. Après cela je n'aurai qu'à mourir en repos. Continuez d'altaquer ce qu'il y a de mauvais dans les Jésuites avec votre douceur naturelle, en le chargeant lui-même quelquefois de leur parler. Je ne sais peut-être ce que je vous dis, car, en vérité, je fais tout avec précipitation. Pardonnez toutes mes fautes.
A M. L'ARCHEVÊQUE DE PARIS
Manuscrits de Mouchy, t. II, p. 57.
28 septembre (1G0G1).
Je prie Dieu, monseigneur, de vous bien inspirer; de quelque côté que vous vous tourniez, vous serez blâmé.
Le quiétisme fait plus de bruit que je ne pensois, et bien des gens à la cour en sont plus effrayés que M. de Chartres.
, Je n'aime guère à me mêler des affaires des autres, et je ne connois personne de la congrégation de Saint- Maur.
Tous les jours me sont égaux, monseigneur, pour avoir l'honneur de vous voir, car si vous ne me trouvez pas à Versailles, vous viendrez à Saint-Cyr. Le Roi prend médecine lundi ; vous me trouverez sûrement mercredi ; mais il est très vrai que tous les jours seront bons.
J'ai eu ce matin une grande conversation avec le père
1 Lavallée, dans sa Correspondance générale, t. IV, p. 22, place cette lettre en 1695. Il n'y a qu'à consulter Dangeau pour se convaincre que c'est là une erreur. En 1095 la cour, selon l'usage ordinaire, passa les mois de septembre et d'octobre à Fontainebleau; mais en 1090, à cause de la maladie du Roi, on passa l'automne à Versailles. Le 28 septembre fut un vendredi, et Dangeau note que, le lundi suivant, le Roi prit effectivement médecine.
— OCTOBItE 1090. — r,l
de La Chaise sur l'amour de Dieu. 11 veut que la satire de Despréaux soit donnée au public J.
A M. L'ARCHEVÊQUE DE PARIS
.Manuscrits de Mouchy, t. II, p. 84.
7 octobre (1690).
11 est vrai, monseigneur, que j'allai aux Récollets commencer ma fête. Je suis bien fâchée d'avoir perdu un moment de ceux que vous vouliez bien me donner. On m'en laisse si peu que je n'ai pas trouvé le temps d'avoir l'honneur de vous écrire, quelqu'envie que j'en eusse.
J'ai vu M. de Meaux toujours bien vif sur l'affaire que vous savez, mais bien plein d'envie de ne se pas éloigner de vous2. On ne peut en parler plus obligeamment.
Le Roi m'a conté ce qui s'est passé entre vous par rapport à Mme Guyon ; vous avez trouvé en lui quelque répugnance à la laisser sortir : il vous croit trop bon3.; Je n'ai nulle part à ces impressions-là, monseigneur. Je ne lui avois pas dit un mot de voire dessein, et je veux demeurer ferme dans celui de ne suivre que vos mouvemens en pareilles occasions.
J'ai vu notre ami4. Nous avons bien disputé, mais fort doucement; je voudrois être aussi fidèle et aussi attachée
1 Peut-ôtre faut-il, d'après ce billet de M111" de Maintenon, placer au même moment, fin septembre 1696, la Lettre bien connue où Boileau raeonte à Racine son entrevue avec le père do La Chaise, et la lecture qu'il lui fil de cette épître sur l'amour de Dieu que M"0 de Maintenon appelle improprement une satire.
- Dans l'affaire du quiétisme.
5 L'archevêque de Paris voulait et obtint qui» M** Guyon, prisonnière à La Bastille, en sortît pour être placée chez les ûlles de Saint- Thomas, à Vaugirard,
4 Kénelon.
278 LETTRES DE Mrac DE MAINTENON.
à mes devoirs qu'il l'est à son amie. Il ne la perd pas de vue, et rien ne l'entame sur elle.
Je vois avec une grande joie, monseigneur, qu'on s'accoutume à vous et qu'on est persuadé par vous. Je l'ai vu dans ce qui regarde les Pères de l'Oratoire, et vous acquerrez toute confiance en n'étant point entêté. Les petites confidences sur le Père de Sainte-Marthe ont contribué à vous faire croire sur le reste.
11 est triste qu'il y ait si peu de sujets quand il y a un évêché vacant.
La voie de M. Tiberge est bonne et celle de M. le m.1 quelquefois, afin de cacher la moitié de notre commerce.
A Mme DE RADOUAY, DAME DE SAINT-LOUIS.
Bibl. nat. Mss. Fr. nouv. acq. 1458, p. 1651. — Lettres édif., t. VI.
(15 octobre — ou 15 novembre — 1G96.)
Profitez, je vous en conjure, pour vous et pour les autres, de l'expérience que vous venez de faire sur le quinquina2; rien n'est plus déraisonnable que vos préventions, notre siècle en a sur tout. Il n'y a plus personne qui ne veuille être médecin; il n'y en a guère moins qui se mêlent de diriger ; on décide sur tout ; les femmes se mêlent de juger des livres, des sermons, du gouvernement de l'état spirituel et temporel ; la modestie
1 Lavallée, t. IV, p. 122, écrit : M. de Montchevreuil; il est possible qu'il soit ici question en effet du marquis de Montchevreuil; mais c'est une pure hypothèse.
2 L'arbre ainsi nommé est originaire du Pérou. Les vertus fébrifuges de son écorce ne commencèrent à être connues des Européens que vers 1639, en Espagne. Les Jésuites de Rome répandirent cette connaissance en Italie dix années après. En 1679 Louis XIV acheta le secret d'une préparation spéciale d'un Anglais nommé Talbot, et en publia l'usage, qui, toutefois, ne se propagea généralement que par les efforts de la Condaminc, en 1738.
n'est plus en usage ; on ne sait plus répondre : Je ne sais pas, ou ce n'est pas à moi à juger. On ne demeure court sur aucune matière, on met à la place du savoir et de l'esprit une présomption insupportable, car jamais on ne fut plus ignorant. N'ayez ni ne laissez chez vous ce caractère ; dites tout simplement que vous ne savez pas. Laissez-vous conduire aux directeurs, aux médecins, aux supérieurs, aux magistrats, au Roi; inspirez cette modestie à vos filles, pour qui cette lettre est plus nécessaire que pour vous.
Je suis ravie que les rouges aient envie de me plaire : quel plaisir si, à la première visite que je leur rendrai, vous me disiez qu'elles sont toutes très bonnes! elles parviendront rà ce bonheur si elles le demandent à Dieu, et qu'elles le servent de tout leur cœur!
A Mme LA DUCHESSE DE SAVOIE.
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes^. IV, p. 454.
(5 novembre 1690)
Je voudrois qu'il me fût permis d'envoyer à Votre Altesse la lettre que je viens de recevoir du Roi1. 11 n'a
1 La duchesse de Savoie, mère de la jeune princesse qui allait épouser le duc de Bourgogne, était fille de Monsieur, frère du Roi. et d'Henriette d'Angleterre, sa première femme. Marie-Adélaïde de Savoie, La future duchesse de Bourgogne, était entrée en France par le pont de Beauvoisin, le 15 octobre. On devait la recevoir à Fontainebleau; mais le Roi, impatient delà voir, alla au-devant d'elle jusqu'à Nontargis, suivi de Monsieur et de la foule des courlisans. C'est de Là qu'il écrivit àMmc de Maintenon une longue lettre publiée pour la première lois eu 1822 par La Société des bibliophiles, et dont L'autographe, qui était à la bibliothèque du Louvre, a péri dans l'incendie de mai 1871. En voici quelques fragments : (4 novembre 10UG) « Elle a la meilleure grâce, écrit-il, et la plus belle taille que j'ai jamais vue; habillée à peindre et coiffée de même; les yeux vils et très beaux, les paupières noires et admirables; le teint
280 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.
pu attendre jusqu'à ce soir à me dire comment il a trouvé la princesse; il en est charmé, et conclut par ce qu'il voit en elle que son éducation n'a pas été négligée. 11 se récrie sur son air, sa grâce, sa politesse, sa retenue, sa modestie. Madame s'est chargée de faire savoir à Votre Altesse Royale tout ce que je lui ai dit; ainsi je ne le répéterai point. Je ne saurois comprendre comment Votre Altesse Royale a si bien su tromper sur une princesse qui a été vue de tout le monde; mais il est certain qu'on l'a trouvée bien différente des portraits que Votre Altesse Royale a faits d'elle, et de ceux qu'elle a envoyés.
Depuis que la princesse est arrivée, je n'ai cessé de désirer que Votre Altesse Royale pût voir comment on l'a reçue, et à quel point le Roi et monseigneur en sont contents. Il n'est pas possible de se tirer de cette entrevue comme elle l'a fait; elle est parfaite en tout, ce qui surprend bien agréablement dans une personne de onze ans. Je n'ose mêler mon admiration à celles qui seules doivent être comptées; mais je ne puis pourtant m'empècher de dire à Votre Altesse Royale que cet enfant est un prodige, et que, selon toutes les apparences, elle sera la gloire de sou temps. Vos Altesses Royales me font trop d'honneur d'approuver que j'y donne mes soins; je crois qu'il les faut borner à empêcher qu'on ne la gâte, et à prier Dieu de bénir cet aimable mariage. Monsieur et Madame instruiront Votre Altesse Royale de tout le détail, et il ne me reste plus qu'à l'assurer de mon profond respect.
fort uni, blanc et rouge comme on peut le désirer, les plus beaux cheveux noirs que l'on puisse voir et en grande quantité ; la bouche fort vermeille, les lèvres grosses, les dents blanches, longues et fort mal rangées, les mains bien faites, mais de la couleur de son âge.... Je suis tout à fait content.... J'espère que vous la serez aussi.... L'air est noble, les manières polies et agréables. J'ai plaisir à vous en dire du bien, car je trouve que, sans préoccupation et sans flatterie, tout m'y oblige. »
A M'fle LA DUCHESSE DE SAVOIE.
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. IV, p. 440.
(6 novembre 1696.)
Voici une lettre qui ne convient guère au respect que je dois à Votre Altesse Royale ; mais je crois qu'elle pardonnera tout aux transports de joie où nous sommes du trésor que nous recevons; car Mme la duchesse du Lude, qui n'en parle plus que les larmes aux yeux, dit que l'humeur est aussi accomplie que ce que nous voyons ; pour l'esprit, elle n'a que faire de parler pour le montrer, et sa manière d'écouter et tous les mouvemens de son visage font assez voir que rien ne lui échappe. Votre Altesse Royale, quoi qu'on puisse lui mander, ne croira point jusqu'où va la satisfaction du Roi; il me faisoit l'honneur hier de me dire qu'il falloit qu'il fût en garde contre lui parce qu'on la trouveroit excessive. Elle a trouvé Monsieur un peu gros, mais pour monseigneur, elle le trouve menu, et le Roi de la plus belle taille du monde. Elle a une politesse qui ne lui permet pas de rien dire de désagréable; je voulus hier m'opposer aux caresses qu'elle me faisoit, parce que j'étois trop vieille; elle me répondit : «Ah! point si vieille)). Elle m'aborda quand le Roi fut sorti de sa chambre en me faisant l'honneur de m'embrasser ; ensuite elle me lit asseoir, ayant remarqué bien vite que je ne puis me tenir debout; et, se niellant d'un air flatteur presque sur nies genoux, elle me dit : « Maman m'a chargée de vous faire nulle amitiés de sa part, et de vous demander la vôtre pour moi: apprenez-moi bien, je vous prie, tout ce qu'il faut faire pour plaire ». Ce sont ses paroles, madame, mais l'air de gaieté, de douceur el de grâce dont elles sont accompagnées ne peut se mettre dans une lettre. Quelque longue que soit celle-ci, je suis persuadée qu'elle n'en-
fc282 LETTRES DE M™ DE MAINTENUS.
nuiera pas Votre Altesse Royale. J'aurai Fhonneur de lui en écrire quand je connoîtrai encore mieux l'aimable princesse que je m'en vais voir.
A M. L'ARCHEVEQUE DE PARIS
Manuscrits de Mouchy, t. II, p. 87.
Marly, ce 21 février (1007).
J'ai vu nos amis, monseigneur; nous avons été fort cm barrasses les uns avec les autres. M. l'archevêque de Cambrai me parla un moment en particulier. Il sait le mauvais effet de son livre1, et le défend par des raisons qui me persuadent de plus en plus que Dieu veut humilier ce grand esprit, qui a peut-être trop compté sur ses propres lumières. Il me dit que le père de La Chaise lui avoit rendu compte d'une conversation qu'il avoit eue avec le Roi, après laquelle il ne pouvoit se dispenser de lui parler. Je tombai d'accord de tout. Mais, par les dispositions que je vois dans le Roi, M. de Cambrai aura peu de satisfaction de cet éclaircissement. Je parlai aussi
1 Sur ce livre des Maximes des saints le jugement de Saint-Simon se rencontre avec celui de Mme de Maintenon : « Si on fut choqué de ne le trouver appuyé d'aucune approbation, on le fut bien davantage du style confus et embarrassé, d'une précision si gênée et si décidée, de la barbarie des termes *qui fesoit comme une langue étrangère, enfin de l'élévation et de la recherche des pensées qui laisoient perdre haleine comme dans l'air trop subtil de la moyenne région. Presque personne qui n'étoit pas théologien ne put l'entendre, et de ceux-là encore après trois ou quatre lectures.... Je rapporte non pas mon jugement..., mais ce qui s'en dit alors partout, et on ne parloit d'autre chose jusques chez les dames; à propos de quoi on renouvela ce mot échappé à Mme de Sévigné lors de la chaleur des disputes sur la grâce : Épaississez-moi un peu la religion, qui s'évapore toute à force d'être subtilisée. Ce livre choqua fort tout le monde..., le Roi surtout. » (T. 1, p. 408.)
— FÉVaiER 1697. — 283
un moment à -M. le duc de Beauvillier, qui me montra sa peine du silence du Roi.
J'ai fait ce que j'ai pu pour gagner qu'on veuille le prévenir; mais on ne veut point, et cette conversation ne sera pas moins froide que l'autre. Cette opposition n'a pas été inspirée par moi; elle est dans le cœur du Roi sur toutes les nouveautés. Je vois bien qu'on me l'imputera; mais je vous dois la vérité, monseigneur, et je vous la dis. Du reste, je suis prête à dire tout ce que je croirai de mon devoir dans une occasion si importante.
Je n'ai point vu M. de Meaux, quoique j'aie fait quelque diligence pour cela. J'ai pensé qu'il veut peut-être pouvoir dire qu'il ne m'a pas vue pendant tout ce vacarme : on dit qu'il est grand-
M. de Pontchartrain ne vous embarrassera plus. Son fils épouse MIIe de Roucy.
J'ai oublié ce qui m'oblige à vous écrire. M. de Cambrai veut vous parler, monseigneur, en ma présence. Il me l'avoit déjà proposé, et je lui avois répondu que ce seroit quand il vous plairoit ; mais il me paroît qu'il veut que je sollicite et que je concerte cette entrevue. Il m'a mis entre les mains un mémoire des articles qu'il veut traiter avec vous, qui sont des interrogations sur tout ce qui s'est passé. Je ne prévois nulle utilité de cette conversation; mais peut-être tirera-t-il quelque avantage si on la lui refuse, comme il veut en tirer du silence de M. de Meaux.
284 LETTRES DE Mme DE MAINTENUS.
A M. L'ARCHEVÊQUE DE PARIS
Manuscrits de Mouchy, t. 1, j». 11 i.
Il y a trois traités dans ce petit livre, monseigneur, lotis trois de M. de Cambrai ; le premier et le dernier ont élé faits à ma prière. Celui De la tristesse et de la dissipation a été fait, je crois, pour Mme de Chevreuse; au moins c'est d'elle que je le tiens1. Ces dames2 m'ont écrit; je suis embarrassée avec elles, et je suis incapable de dissimulation. Elles sauront combien vous avez parlé el écrit eu leur faveur.
A M. L'ARCHEVEQUE DE PARIS
Manuscrits de Mouchy, t. II, p. 97.
11 mai ^1697).
Je suis honteuse, monseigneur, de tout ce que vous prenez la peine de m'écrire pour me rassurer. Il est vrai que je crains vivement que M. de Meaux et vous n'alliez pas de concert pour le fond de cette affaire-ici ; mais je suis bieu persuadée, monseigneur, qu'on ne peut ni ne doit exiger que M. de Meaux juge M. de Cambrai, puisqu'il s'est toujours expliqué là-dessus. Le Roi parla hier à M. de Beauvilliers, selon vos intentions, et le
1 Le petit traité de Fénelon Sur la dissipation et la tristesse commençant par ces mots : « Vous êtes en peine sur deux choses... » est sans doute celui dont parle Mme de Maintenon ; quant aux deux autres, composés pour elle, celui De la simplicité et celui Des Croix qu'il y a dans Vétat de prospérité, de faveur et de grandeur, semblent pouvoir lui convenir particulièrement. Chacun d'eux n'a que quelques pages.
2 Mmc de Maintenon désigne ici les duchesses de Beauvillier, de Chevreuse, de Charost, qui continuaient à soutenir avec ardeur Fénelon et Mrae Guyon.
— MAI 1697. — k285
trouva si froid qu'il n'augura rien de bon de la réponse qu'on lui doit rendre lundi. Le Roi s'expliqua fortement et fit envisager la suite que pourroit avoir tout ceci. La scène de Saint-Cyr va faire un grand bruit el sera regardée comme un prélude. Dieu veuille, monseigneur, vous bien éclairer, fortifier et consoler, car cette affaire est si affligeante qu'il n'y a que la soumission à sa volonté qui puisse faire respirer.
J'ai espéré que le mariage proposé se feroit. La demande du gouvernement de Rocroi a tout gâté ou peut être servi de prétexte. Je suis bien en peine de Mme votre mère.
L'agitation que causait la lutte entre Bossuet et Fénelon au sujet du quiétisme avait son écho à Saint-Cyr. Quelques dames Mmes de la Maisonfort, de la Tour, et de Montaigle résistaient aux exhortations de l'évèque de Chartres, et continuaient sourdement h propager dans la maison les doctrines de Mme Guyon avec l'ardente et subtile spiritualité de Fénelon sur le pur amour et l'abandon. On sait l'horreur de Louis XIV pour tout ce qui lui semblait porter atteinte à l'autorité et à l'unité religieuse. Quand il sut ce qui se passait à Saint-Cyr, il en fut fort irrité, et résolut de couper dans le vif. Mme de Main tenon, qui se sentait responsable, abandonna très vite les dames suspectes : une lettre de cachet les exila dans des monastères éloignés. Celui qui montra le plus de bonté en cette triste affaire fut bossuet. 11 recueillit dans un couvent de son diocèse Mme de la Maisonfort, la plus compromise, la plus ardente des trois dames expulsées. Avec une patience et des ménagements infinis, il ramena la paix dans cette âme troublée. Quand on lit les réponses qu'il faisait aux longs questionnaires qu'elle lui adressait, on ne sait ce qui étonne le plus, des subtilités, des scrupules de celle qui interroge, ou de la science, de la hauteur de sens et de la charité de celui qui répond. M""1 de Maintenon s'était engagée à payer la pension de M,no de la Maisonfort dans le couvent où elle s'était retirée. On est obligé de dire que cette pension fui souvent en retard, el Bossuet craignait de rappeler
cette dette de charité, véritable dette de justice, envers une pauvre fille que Mme de Maintenon avait précipitée pour ainsi dire dans la vie religieuse, qu'elle avait enivrée de son amitié, de ses louanges, et dont elle faisait la victime expiatoire d'erreurs encouragées tout d'abord et propagées par elle-même. Les lettres qui suivent reviennent sur toutes ces agitations de Saint-Cyr.
A Mme DE RADOUAY, DAME DE SAINT-LOUIS.
Bibliothèque nationale. Mss. Fr., nouv. acq., Ii38, p. 1652. Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. IV, p. 471.
Ce 11 mai 1697.
Vous ne pleurerez jamais tant vos sœurs que je les pleure depuis quatre ou cinq ans, et encore plus depuis deux ou trois mois que je voyois qu'il en faudroit venir à ce qui s'est fait. Je les aimois par inclination et par estime, les voyant très vertueuses. Mais je dois préférer le bien de la maison à toute autre considération, et j'espère de la bonté de Dieu pour Saint-Cyr qu'il vous donnera des supérieurs spirituels et temporels incapables de tolérer la moindre nouveauté sur la religion.
Je vous renvoie vos lettres de M. de Fénelon : il ne m'y paroît rien que de bon, et quand j'en jugerois mal, rien n'est dangereux à une fille qui est prête à tout quitter au premier mot des supérieurs. Le silence intérieur ne m'épouvante point quand je vois qu'on y joint le désir de l'exercice de toutes les vertus. Soyez en paix, ma chère fille, priez pour nos chères sœurs, demandez la docilité et l'humilité pour elles, ce sont leurs vrais besoins, et servez Dieu dans la place où l'obéissance vous met sans en désirer d'autres. Appliquez-vous votre lettre imprimée1, eu vous croyant indigne de tout. Peutêtre les confondois-je; mais il n'importe. Adieu, priez pour moi plus que jamais.
4 Probablement une de ces lettres de Fénelon.
A M. L'ARCHEVÊQUE DE PARIS
Manuscrits de Mouchy, t. II, p. 50.
20 mai (1697).
Les amis de Mme Guyon savent que vous l'avez vue, monseigneur, et que vous lui avez porté la lettre du père de la Combe1, Ainsi la nécessité de resserrer cette femme augmente. Cependant vous avez oublié d'en parler au Roi, qui pense comme vous, et qu'il faut lui ôter les deux filles qu'elle a auprès d'elle. Si vous m'écrivez pour avoir son ordre, ne répondez, s'il vous plaît, qu'à ce premier article de ma lettre et non pas à celui qui suit.
J'ai parlé au Roi pour ôter ceux qui environnent les princes, et j?ai fini mon discours en disant que je ne pouvois pardonner à M. le duc de Reauvillier d'avoir choisi les amis de Mmfi Guyon, les connoissant pour tels de longue main.
En effet, je vois chaque jour de plus en plus combien j'ai été trompée par tous ces gens-là à qui je donnois ma confiance sans avoir la leur; car, s'ils agissoient simplement, pourquoi ne me mettoient-ils pas de tous leurs
1 Le père delà Combe avait été le directeur de Mme Guyon ; il l'avait accompagnée dans tous ses voyages. Beaucoup plus compromis et moins intéressant qu'elle, il avait été enfermé au château de Lourdes, et ensuite à Vincennes. — Sur l'histoire de M,m Guyon et sur toute celle querelle du quiétisme, on peut consulter l'ouvrage de M. L. Guerrier : Mme Guyon, sa vie, sa doctrine, etc. (1884). On y trouvera (p. 407) la lettre du père de la Combe dont il est ici question. On remarquera que L'auteur de cette intéressante élude a le tort de citer les lettres de Mm0 de Maintenon d'après La 15e.nimelle, c'est-à-dire d'après un texte falsifié; la publication de M. Lavallée lui permettait d'être plus exact. On pourra lire aussi avec beaucoup de fruit l'article de M. Brunetière dans la Revue des Deux Mondes du 15 août 1881, où il juge avec aillant de saine critique que de finesse non seulement le livre dont nous venons de palier, niais la fameuse querelle qui mit aux prises deux grands esprits et passionna la société do leur temps.
28$ LETTRES DE Mme DE MAINTESON.
mystères? et, s'ils craignoient de me les révéler, n'est-ce pas une preuve qu'ils avoient un dessein formé, et qu'ils se servoient de mon amitié et de mon crédit pour établir cette nouveauté à la cour ?
Le Roi me parut disposé à parler franchement à M. le duc de Beauyillier. S'il ne le fait pas dès demain, ce sera une grande marque du crédit de ce ministre.
Poussez M. d'Argenson, monseigneur, et faites-lui parvenir que nous le croyons gagné par les amis de M'ne Guyon.
Je vis hier Mme la duchesse de Guiche, dont je suis très satisfaite par rapport à tout ce que je traitai avec elle : il me parut qu'elle tenoit encore à Mme la duchesse de Mortemart; mais il n'importe, puisqu'elle ne la voit plus.
Je proposai hier de nommer un ambassadeur; on y fera quelque réflexion.
A Mrac DU PÉROU, SUPÉRIEURE.
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. IV, p. 488.
(Juin 10<J7.)
Vous savez, ma chère fille, ce qui a donné entrée à jjme QUyoQ chez vous, et vous savez aussi la suite de son commerce. J ignorois entièrement le danger dont il étoil; ou plutôt j'ai été imprudente de laisser entrer ici une personne sans m'étre bien informée de sa conduite. Dieu l'a permis pour vous en faire bien voir les conséquences, et pour vous rendre plus circonspectes que moi. Vous avez vu la peine que votre évèque a eue à détruire ses maximes et à supprimer ses livres et ses écrits : il me parut qu'il suffîsoit pour vous qu'il les désapprouvât, et vous devez vous en tenir pour toujours à la décision de vos supérieurs. Je n'aurois pas voulu faire d'autres
consultations s'il n'y avoit eu que l'intérêt de votre maison ; mais le bruit que cette affaire a fait et dans Paris et à la cour me fit voir que le Roi en auroit connoissance, et ne manqueroit pas de m'en parler. C'est ce qui m'obligea à consulter pour être en état de répondre au Roi. Je choisis pour cela M. l'évêque de Meaux et l'évêque de Chalons, M. Joly, le père Bourdaloue, M. Tronson, et nos chers amis M. Brisacier et M. Tiberge. Si j'avois su quelque chose de meilleur, je m'y serois adressée. Je leur écrivis, et les priai de me mander leur avis sur les livres et les manuscrits qui contenoient cette illusion qu'on nomme quiétisme ; vous verrez leur réponse. Celle de M. l'évêque de Meaux n'y est pas, parce que je lui fis ma consultation verbalement, s'élant trouvé à la cour en ce temps-là; vous verrez par ce qu'il a écrit depuis quel est son sentiment. Le Roi me parla comme je l'avois prévu, et ceux qui l'avoient instruit des bruits du quiétisme voulurent en accuser les personnes de la cour qu'il considère le plus1, et avec lesquelles j'ai le plus grand commerce. Ils connoissoient en effet Mme Guyon et l'estimoient; mais, dès qu'ils la virent soupçonnée d'une mauvaise doctrine, ils voulurent consulter ses livres, et, sans m'en rien dire, consultèrent M. l'évêque de Meaux, M. l'évêque de Chalons et M. Tronson, ce qui me confirma encore dans l'estime que j'avois pour eux. M. l'abbé de Fénelon se joignit h ces messieurs, et tous ensemble examinèrent huit mois durant les livres, les manuscrits, les maximes et la vie de Mme Guyon. Ces assemblées2 commençoient par la prière; on n'y portoit aucune passion, on travailloil ensemble, on travaillent séparément, et on cherchoil sans se presser à démêler l'exacte vérité, sans se prévenir. Pendant ce temps-là, M. l'archevêque
1 Le duc de Beauvillier el le duc de Chevreuse, les amis de Fénelon.
a Elles sont connues sous le nom de conférences d'Issy.
200 LETTRES DE Mme DE MAINTENUS.
de Paris 1 condamna les livres de Mme Guyon ; nos examinateurs approuvèrent cette censure sans se hâter davantage de donner la leur, et enfin, après les huit mois accomplis, après heaucoup de prières et de sacrifices, ils signèrent tous quatre la condamnation des propositions que vous voyez 2 ; ils firent ensuite les mômes condamnations dans leurs diocèses, qui seront suivies de plusieurs autres. Que cette expérience vous mette sur vos gardes, ma chère fille, pour ne pas donner d'entrée chez vous aux profanes nouveautés : les livres, les confesseurs, les écrits donnés mystérieusement sont les moyens dont le démon se sert pour troubler la paix de la conscience ; les filles en sont très susceptibles; gardez les vôtres avec une vigilance qui aille jusqu'à la défiance ; demeurez simples dans votre piété, soyez soumises à vos supérieurs, ne soyez point curieuses. Nous sommes ignorantes; mais il n'importe, n'ayant qu'à nous laisser conduire.