‹ Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentiqueChapitre 35 sur 43 · A M. L'ÉVÊQUE DE MEAUX · texte numérisé non relu

A M. L'ÉVÊQUE DE MEAUX

3 avril 1098.

J'ai été si occupée depuis quelques jours, monsieur, que je n'ai pu répondre à votre lettre du 29 et à celle de

1 Elle parle du tableau de Mignard où elle esl peinte on sainte Françoise ■• probablement l'archevêque lui on demandail une copie.

- Lavallée donne cette lettre d'après l'autographe appartenant, dil il, à la collection de M""' Halos, à Caiitorbon . Elle se trouve dans los Œuvres do Bossuot, édition Mellier et Leclère, in-12, t. WVI1I. p. 425.

502 LETTRES DE Mmc DE MAÏNTENON.

M. votre neveu. 11 est visible, monsieur, qu'il est innocent, et le Roi en est si persuadé qu'il ne juge point à propos d'en faire une plus grande perquisition. Mettez-le donc en repos là-dessus le plus tôt qu'il vous sera possible, car je comprends parfaitement son inquiétude, et l'estime du Roi est trop précieuse pour n'être pas alarmé d'une calomnie qui la feroit perdre si on y ajoutoit foi l. Cependant M. votre neveu doit se confier dans la vérité, qui a une force qui l'emporte, surtout si on veut avoir un peu de patience. C'est cette même confiance que j'ai aussi dans la vérité qui me fait espérer que la décision de Home sera pour la gloire de Dieu et l'avantage de l'Église. Vous n'en avez jamais douté, monsieur, et m'avez souvent rassurée. Je suis, avec tout le respect que je dois, votre très humble et très obéissante servante.

A M. L'ARCHEVÊQUE DE PARIS

Manuscrits De Mouchy, t. I, p. 90 et 87.

A Saint-Cyr, le 24 mai (1698).

Souffrez, monseigneur, que je vous remercie très humblement de la manière obligeante dont je fus hier reçue

1 L'abbé Bossuet, qui était à Rome pour l'affaire du quiétisme, explique ainsi, dans une lettre du 28 février 1098 à son oncle, l'accusation dont il était l'objet : « On prétend que le duc Sforza Cesarini, lâché de ce que je voyois Mlle sa fille, qui, dit-on, ne me hait pas, m'avoit fait attaquer par des assassins; qu'ils m'avoient mis le pistolet sous la gorge et m'avoient l'ait promettre de ne plus la voir,... que j'en étois tombé malade de peur. » L'abbé Bossuet dément toute cette histoire, affirmant que, si le duc Sforza Cesarini l'a traité et le traite encore en ami, il connoît à peine Ja duchesse et ses filles ; que tout cela n'a été inventé que pour lui nuire à Paris, où on l'a fait parvenir aux oreilles du Roi. A Rome, personne ne croit, assurc-t-il, à celte aventure. (OEuvrcs de Bossuet (1845), t. XXVIII, p. 58G.)

chez vous. Je n'ai plus à désirer qu'un peu plus de liberté, et que je n'y fusse jamais regardée comme étrangère. Quelque opinion que j'aie toujours eue du bonheur de la comtesse d'Àyen, j'avoue que je le trouve encore plus grand que je ne l'avois prévu, et que je désirerois ardemment qu'elle en fût un peu plus digne. Elle a des défauts que je n'ose confier à son mari, de peur de le dégoûter d'elle. Il s'en faut beaucoup que son esprit soit formé ; elle auroit besoin d'avis continuels, et je vous supplie, monseigneur, de porter la duchesse de Guiche à prendre un peu soin d'elle. Je ne connois pas assez la famille1 pour savoir ce qui convient. Je vous expose simplement mes vues et les soumets aux vôtres.

J'eus hier une conversation avec le Roi sur la grande

1 Mme de Maintenon désigne ainsi la famille de Noailles; elle se sert souvent de cette expression en écrivant au cardinal. La duchesse de Guiche était sœur aînée du comte d'Ayen.

Cette lettre forme, dans le manuscrit De Mouchy, deux feuillets, le premier finissant par ces mots : « un peu soin d'elle. Je », le second continuant ainsi : « ne connois pas assez la famille ». Celui qui a disposé ces papiers en volumes a séparé à tort les deux feuillets et a placé le second (t. I, p. 87) avant le premier (t. I, p. 00). Il suffit de les rapprocher pour voir qu'ils forment un tout. Naturellement le premier seul est daté (Saint-Cyr, 24 mai). Le millésime 1698 a été ajouté, et la date est juste, puisque les premiers mois nous apprennent que nous sommes peu de temps après le mariage du comte d'Àyen. La vallée ne s'est pas aperçu que les deux feuillets ne formaient qu'une lettre. Il fait du second une lettre séparée, il ajoute le mot Je et la date juin 1607, qu'il donne comme si elle était sur l'autographe. Cet arrangemenl avait déjà été fait par La Beaumelle. Ce qui regarde Fénelon dans cette seconde partie ne convient cependant qu'à l'année suivante, et le mariage dont il y est question est celui du marquis de la Vallière, qui épousai! une, nièce du cardinal de Noailles, quatrième fille du maréchal (voir Dangeau, 15 juin 1698). La princesse de Conti, chez laquelle la noce se Jil le 15 juin suivant, était fille du Roi el de la duchesse de la Vallière; le marié était son cousin. La duchesse de Choiseul et M,n" d'Entragues, aussi de la famille de la Vallière, étaient des femmes fort décriées pour les mœurs, et sur lesquelles Saint-Simon fournil des détails de nature à justifier entièrement l'opinion exprimée par Mmo d<4 Maintenon.

504 LETTRES DE Mrae DE MAINTENUS.

affaire ; il veut ôter M. de Cambrai et tout ce qui environne les princes; mais il cherche des raisons de différer, et tout cela par la peine d'en faire à M. de Beauvillier. Je lui dis tout ce que je pus pour le presser, sans pourtant lui montrer là-dessus un empressement qui pût le scandaliser; je n'en ai pas en effet, et ne veux que ce que Dieu veut. Je ne trouvai pas le Roi adouci sur le fond de la chose.

La princesse de Gonti me vint trouver hier pour me charger de demander au Roi qu'il lui permît de prier à la noce la duchesse de Choiseul et Mme d'Entragues. Il répondit qu'elles étoient trop décriées pour qu'il pût lui conseiller de les avoir avec elle, mais qu'elle consultât Mme la duchesse de la Vallière et fit ce qu'elle voudra. Je ne doute pas que notre sainte carmélite n'exige cette complaisance sans comprendre qu'elle fait par là plus de tort à sa fille que d'honneur aux autres.

Priez pour moi, monseigneur, je vous en conjure; je n'ai pas le courage de porter ma fortune, jugez ce que je ferois dans l'adversité.

La querelle du quiétisme atteignait la période aiguë. La disgrâce de Fénelon, entraînant celle de ses amis, allait être suivie de sa condamnation à Rome. Le Roi ne savait pas encore, lorsqu'il sanctionnait toutes les mesures prises contre Mme Guyon, quel appui elle recevait de lui. Bossuet par charité et par espoir de le ramener, M,ne de Maintenon par un reste de sympathie, peut-être aussi par peur de se compromettre, avaient dissimulé leurs soupçons sur sa doctrine, et appuyé sa nomination à Cambrai. Quand tout éclata, Louis XIV témoigna son mécontentement en congédiant les personnes qui, sous la direction de Fénelon, étaient attachées à l'éducation des jeunes princes; on y comprit le marquis de Fénelon, frère de l'archevêque, bien que son emploi fût subordonné, et sa doctrine, comme dit Saint-Simon, assurément

nulle. Louis XIV parait avoir été irrité même contre Mme de Main tenon, et, suivant Languet dcGergy, « les reproches furent si amers qu'elle avouoit n'avoir jamais été si près de sa disgrâce qu'en ce moment-là ». Cette colère envers elle ne fut pas de longue durée; peut-être est-ce pour la lui faire oublier que le Roi lui témoigna, peu de temps après, une faveur si éclatante, lors de ce camp de Compiègne dont il va être bientôt question.

A M. L'ARCHEVEQUE DE PARIS

Manuscrits De Mouchy, t. II, p. 1±1.

29 juin (1698).

Je ne sais, monseigneur, si je pourrai finir cette lettre, mais je sais bien que voici le premier moment que j'ai eu libre pour la commencer. Tout ce que dit M. de Beauvillier ne suffit pas; mais il faut, je crois, attendre qu'il plaise à Dieu de l'éclairer. On m'assure que les dames veulent revenir.

Le livre de M. de Meaux fait un grand fracas ici ; on parle d'autre chose ; les faits sont à la portée de tout le monde; les folies de Mmc Guyon divertissent; le livre est court; tout le monde le lit1.

Je ne doute point, monseigneur, que M. le duc de Beauvillier ne soit fâché de me perdre. Mon amitié pour lui étoit très sincère : je crois qu'il en avoit pour moi.

Le manuscrit contre vous est entre les mains de M. l'évêque de Chartres ; je l'ai prié, monseigneur, de vous l'envoyer.

J'ai été très contente de Mme la duchesse de Guiche; elle m'a paru moins femme que je ne Pavois cru; je ferai

1 Bossuet écrivail à son neveu l'abbé Bossuet le 30 juin: « Vous ne sauriez croire le prodigieux effel que fait ici el à Paris ma Relation du quiétisme.... Le Roi a déclare d'une manière qui ne peul être ignorée de personne que les faits de ma Relation étoienl de sa connoissance el 1res véritables. »

506 LETTRES J)E Mme DE MAINTENON.

tout de mon mieux pour elle. Ne compte-t-elle pas venir à Compiègne? Toute sa famille y sera.

Le livre de M. de Meaux réveille la colère du Roi sur ce que nous l'avons laissé faire archevêque1. Il m'en fait de grands reproches. Il faut que toute la peine de cette affaire tombe sur moi! Bonsoir, monseigneur. Conservez vous, je vous en supplie, et accordez à nos prières ce que vous auriez fait par complaisance pour Mme la duchesse de Noailles.

Page 1