A M. D'AUBIGNÉ, A TOULON
Bibliothèque nationale. Manuscrits. Cabinet- des titres *.
(De 1660 à 1663.)
Je reçois avec toute la douleur imaginable les nouvelles du mauvais état où vous êtes ; mais je ne suis guère en état de vous consoler, puisque je suis plus malheureuse que vous.
Il est fort fâcheux que vous ayez l'aversion que vous me témoignez pour la mer, puisque je ne sais point
1 Les paroles étaient dcQuinault. Voir la Gazette de France de 1660, page 1217.
2 Ordre du St-Esprit, t. LV, f° 162; de la main de Clairambault, qui date : de 1660 à 1663. Cette lettre a été imprimée pour la première fois dans l'article de M. Bordier sur Charles d'Aubigné, France protestante, 1. 1 (2e édition), colonne 540. Elle n'est point dans le recueil de Lavallée.
d'autre parti pour vous, et que rien n'est plus difficile que d'en trouver dans le temps de la paix pour un gentilhomme qui n'a pour tout bien que son épée. J'ai reçu tous les déplaisirs du monde de la prière que j'avois faite à M. de Villette1 de vous recevoir et de vous garder chez lui. Vous n'en avez pas bien usé, à ce que j'ai appris de trente personnes différentes, et vous vous êtes brouillé avec lui après en avoir reçu tous les services qu'on peut recevoir d'un frère à qui l'on est cher. Je vous avoue que j'en ai de très grands ressentimens contre vous, et que ce procédé-là a détruit toute la bonne opinion que j'avois de vous. Vous avez reçu de lui non seulement les choses nécessaires, mais vous lui avez pris ce qu'il ne vous donnoit point, et vous avez reçu de l'argent pour le jouer. Je ne comprends pas qu'on puisse avoir le cœur d'un gentilhomme et en user ainsi, et, comme je vous l'ai mandé mille fois, il vaudroit mieux avoir un habit usé et ne point jouer que de le faire par des voies aussi basses que sont celles de recevoir. J'ai déjà fait tenir deux quartiers de votre pension à mon cousin pour commencer à le remplacer de toutes les dépenses que vous avez faites à ses frais. Vous êtes sur le point de toucher encore un quartier, et, si vous me donnez une occasion de vous le faire tenir, je n'y manquerai pas. Vous vous êtes brouillé avec M. le commandeur de Neucheze, et j'en ai reçu des reproches des gens par lesquels je vous avois fait recommander. Enfin, pour vous parler bien franchement, il ne me revient de vous que des choses désagréables. J'en suis dans une douleur proportionnée à la tendresse que j'ai pour vous, et ce qui me désespère est que ce que j'apprends passe par les mains de gens
1 Elle parle évidemment ici de son cousin germain, Philippe le Valois de Villette, né en 1682, avec lequel elle avait été élevée chez sa tante, M"" de Villette, et pour qui elle conserva toujours une grande amitié. Beaucoup de lettres lui seront adressées (voir la note à la Lettre du T» avril 1074).
IN LETTRES DE Mme DE MAINTENON.
dont vous auriez besoin, et àquij'avois donné de l'estime pour vous. Adieu; je voudrois avoir donné un bras et que vous fassiez le plus honnête homme de France. Je vous servirois certainement assez utilement et plus que je ne le puis faire pour moi-même.
A Mme DE BRINON, A VILLARCEAUX,
Piblioth. nationale. Mss., fonds français, nouv. acq., 1992, fol. 211. Inédite.
Ce G septembre (1669).
J'ai bien cru que la douleur de Mme de Villarceaux seroit telle que vous me la représentez; mais j'ai bien cru aussi que sa piété lui donneroit des consolations que les autres n'ont pas. Elle a trop de vertu pour ne pas faire un scrupule d'une trop vive et trop longue affliction, et elle sait mieux que moi que c'est dans ces occasions-là que l'on donne des marques de foi et de résignation qui sont d'un plus grand mérite que tout ce qu'on peut faire dans un autre état. Je ne saurois vous donner nulle espérance pour ce pauvre enfant, car il est celui dont on doute le moins de la mort ; et même l'on prétend en savoir des particularités. Ce seroit leur donner une douleur toute nouvelle quand la confirmation en viendra. Mme de Villarceaux est bien heureuse d'avoir auprès d'elle une personne qui a autant d'esprit et de vertu que vous. Je voudrois y être pour partager et pour tâcher d'adoucir sa douleur; mais je ne sais encore quand j'y pourrai aller. En attendant, faites-leur à tous mille amitiés pour moi, et croyez, madame, qu'on ne peut vous honorer plus que je fais.
La lettre qu'on vient délire, et qui paraît ici pour la première fois, est d'une grande importance pour l'histoire morale de Mme de Maintenon. Cette lettre est adressée à Mme de Brinon,
religieuse Ursuline, que nous verrons associée à la fondation de Sainl-Cyr. Elle n'a pour date que ces mots autographes : « Ce 6 septembre ». Voici quelles raisons autorisent à la placer en 1669. Mme Scarron, par l'intermédiaire de Mrae de Brinon, y adresse des condoléances à Mme de Villarceaux pour la mort d'un jeune homme cher à celle-ci. « Ce pauvre enfant » paraît avoir été tué dans un combat; « il est celui dont on doute le moins de la mort ». Denise de la Fontaine avait épousé le 18 mars 1643 Louis de Mornay, le célèbre marquis de Villarceaux. Un fils aîné, Charles de Mornay, fut tué le 1er juillet 1690 à la bataille de Fleuras ; la seule date de notre lettre, 6 septembre, empêche, outre plusieurs autres motifs, de croire qu'il y soit question de lui. Mais son frère plus jeune, Philippe de Mornay, chevalier de Malte, enseigne du vaisseau amiral au siège de Candie, fut tué à ce siège. La Gazette de France annonce sa mort le 27 août ; c'est évidemment de celui-là qu'il s'agit.
Si la lettre à Mwe de Brinon est de 1669, elle dissipe en partie l'obscurité qui enveloppait les premières années du veuvage de Mme Scarron. A ne prendre que les opinions extrêmes, nous étions en présence de deux récits fort différents et, à vrai dire, contradictoires, celui de Saint-Simon et celui des dames deSaint-Cyr ; voyons si le nouveau et parfaitement authentique témoignage que nous produisons ne sera pas décisif.
Le marquis de Villarceaux et le marquis de Montchevreuil étaient parents et habitaient des châteaux voisins. A en croire Saint-Simon (I, p. 54), Villarceaux, qui était, dit-il, un débauché fort riche, « entretint fort longtemps Mme Scarron et la tenoit presque tout Pété à Villarceaux. Sa femme, dont la vertu et la douceur donnoient une espèce de respect au mari, lui devint une peine de mener cette vie en sa présence ; il proposa à son cousin Montchevreuil de le recevoir chez lui avec sa compagnie, et qu'il mettroit la nappe pour tous. Cela fut accepté avec joie, et ils vécurent de la sorte nombre d'étés à Montchevreuil )). Les dames de Saint-Cyr présentent les choses tout aut renient (Mémoires des Dames.,, p. 117) : elles montrent Mra0 Scarron fort liée à Paris avec beaucoup de « gens de mérite et d'une qualité distinguée, entre lesquels M. de Mornay, marquis de Montchevreuil, et madame sa femme. Ils lui étoient si unis qu'ils s'en séparoient le moins qu'ils pouvoient, et même lorsqu'ils alloient à Montchevreuil, leur maison de campagne, ils l'engageoient à venir avec eux, on elle les y alloit trouver.
20 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.
Ce fut là qu'une religieuse Ursuline, nommée Mme de Brinon, eut l'honneur d'être connue d'elle », etc. Notez que, dans la même page où il fait son vilain récit, Saint-Simon, en même temps qu'il vante la vertu de Mme de Yillarceaux, reconnaît la bonne réputation et la piété, exagérée selon lui, de Mme de Montchevreuil. Mme de Caylus rend de cette dernière à peu près le même témoignage. A qui Saint-Simon fera-t-il croire que cette Mme de Montchevreuil fût femme à accepter le scandale qu'on n'osait pas imposer à une autre? Quant à Mme de Villarceaux, la lettre que nous venons de faire connaître montre en elle, non pas une femme offensée par la pire injure, mais une amie à qui l'on offre, sur un ton d'intimité, de graves et religieuses consolations. Il faudrait que la veuve de Scarron eût trompé ici trois honnêtes personnes à la fois.... L'accusation de Saint-Simon ne se peut soutenir.
Trois fragments des Instructions ou des Entretiens ultérieurs de Mme de Maintenon nous aideront, comme nous l'avons annoncé plus haut, p. 12, à compléter l'histoire de son enfance et de sa jeunesse.
FRAGMENT D'UN ENTRETIEN DE Mme DE MAINTENON.
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. V, p. 926 (1707).
... Dans mon enfance, j'étois ce qu'on appelle un bon enfant, de sorte que tout le monde m'aimoit, et qu'il n'y avoit pas jusqu'aux domestiques de ma tante qui ne fussent charmés de moi, parce que je ne pensois qu'à leur faire plaisir. Étant un peu plus grande, je demeurai dans des couvens; vous savez combien j'y étois aimée de mes maîtresses et de mes compagnes, toujours par la même raison, que je ne pensois depuis le matin jusqu'au soir qu'à les servir et à les obliger. Après cela, je fus dans le monde, recherchée d'un chacun : les femmes m'aimoient parce que j'étois douce dans la société, et que je m'occupois beaucoup plus des autres que de moi;
les hommes me suivoient parce que j'avois encore les grâces de la jeunesse. J'ai vu de tout, mais toujours en tout honneur : c'étoit une amitié d'estime et générale ; je ne voulois point être aimée en particulier de qui que ce soit, je voulois l'être de tout le monde, faire dire du bien de moi, faire un beau personnage et avoir l'approbation des honnêtes gens; c'étoit là mon idole, dont je suis peut-être punie présentement par l'excès de ma faveur. Quand je commençai à n'être plus si jeune, ces grands empressemens diminuèrent un peu, mais en même temps commença ma faveur; il n'y eut point d'intervalle : l'une succéda à l'autre. Je commençai à faire figure, et je continuai à travailler, par une conduite irréprochable, à m'attirer les louanges de tout le monde; il n'y a rien que je n'eusse été capable de faire et de souffrir pour faire dire du bien de moi; je me contraignois beaucoup, mais cela ne me coûtoit rien, pourvu que j'eusse une belle réputation : c'étoit là ma folie; je ne me souciois point de richesses, j'étois élevée de cent piques au-dessus de l'intérêt, mais je voulois de l'honneur.
FRAGMENT D'UNE INSTRUCTION DE Mme DE MAINTENON.
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. VI, p. 47 (1702).
... Dans le temps que je demeurois à Paris, je ne manquois assurément de rien, et j'étois toujours dans une agréable compagnie qui auroit bien désiré que je ne l'eusse point quittée; cependant j'allois ordinairement chez ma bonne amie Mmede Montchevreuil, qui étoit continuellement malade ou en couches, et moi je n'avois ni l'un ni l'autre. Je prenois soin de son ménage, je faisois ses comptes et toutes ses affaires. Un jour que j'avois vendu un veau quinze ou seize francs, j'apportai cette
22 LETTRES DE Mme DE MAINTENUS.
somme en deniers, parce que ces bonnes gens à qui je l'avois vendu n'avoient pu me donner d'autre monnoie ; cela me chargea fort et salit beaucoup mon tablier. J'avois toujours les enians de Mme de Montchevreuil autour de moi; j'apprenois à lire à l'un, le catéchisme à l'autre, et leur montrois tout ce que je sa vois. Elle avoit entrepris de faire un meuble de tapisserie; je m'y mis tout entière jusqu'à en suer souvent : nous travaillions en carrosse durant un voyage de trois semaines que nous fîmes dans un temps fort chaud ; elle avoit des beaux-frères qui enfiloient nos aiguilles pour ne pas perdre de temps : je travaillois sans penser au chaud ni au beau temps, et sans sortir une seule fois pour prendre l'air. Une petite mignonne auroit dit bien souvent : Ah! qu'il fait chaud ! Quoi! par un si beau temps, ne point aller se promener? — Je ne pensois à rien de tout cela, tant je travaillois avec affection, et cependant je demeurois chez elle sans intérêt, et je quittois une maison de Paris où j'étois fort aimée, où il me semble que j'aurois eu plus de plaisir; mais il n'en est point de plus grand que celui d'obliger. Je souhaite que vous n'oubliiez jamais la maxime qui dit que le plus grand plaisir est d'en pouvoir faire; mettezla en pratique et la portez jusqu'à vous oublier pour servir les autres dans les choses même les plus basses; on a par là le plaisir de changer quelquefois de personnage : c'est un des plus grands qu'ait Je Roi.
Mme de Montchevreuil avoit une petite fille dont les jambes étoient tournées; il y avoit une certaine manière de l'emmaillolter que je savois seule; il falloit la changer souvent; on venoit me quérir au milieu d'une compagnie en me disant à l'oreille qu'elle avoit besoin d'être emmaillottée; je' me dérobois pour lui rendre ce service, puis je retournois trouver la compagnie. Voilà, mes enfans, comme on fait quand on veut être aimée. On s'avise de tout ce qui peut être utile ou agréable à ceux avec
— ANNEES 1060-1670. — To
qui on est ou leur épargner de la peine ; il me semble qu'il suffit pour cela d'avoir un bon cœur et un bon esprit.
FRAGMENT D'UNE INSTRUCTION DE Mme DE MAINTENON.
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. VI, p. 468 (1707).
... Je voudrois avoir fait pour Dieu ce que j'ai fait dans le monde pour conserver ma réputation. J'ai soutenu dans ma jeunesse et au milieu du plus grand monde de ne porter qu'une simple étamine, dans un temps où personne n'en portoit; j'étois plus singulière dans mon habillement que ne le seroit une demoiselle de Saint-Cyr au milieu de la cour.... Je n'étois pas assez heureuse pour agir en cela par piété; je le faisois par raison et pour l'amour de ma réputation. Je n'avois pas assez de bien pour égaler les autres dans la magnificence de leur habillement; j'aimois mieux me jeter dans l'extrémité contraire, et marquer que j'étois tout à fait- au-dessus du désir de paroître par l'ajustement et par la parure, plutôt que de laisser croire que j'en attrapois ce que jepouvois, et que je faisois mon possible pour en approcher. Je ne saurois vous dire quelle estime cela m'attira; on ne pouvoit se lasser d'admirer qu'une jeune personne au milieu du monde eût le courage de soutenir un habillement si modeste; il l'étoit en effet, et n'avoit rien de bas ni de rebutant; si la qualité de l'étoffe étoit simple, l'habit étoit bien assorti et fort ample, le linge étoit blanc et fin, rien ne sentoit la mesquinerie. Je paroissois plus avec cela que si j'avois eu un habit de soie décolorée, comme en ont la plupart des pauvres demoiselles qui veulent approcher de la mode, et qui n'ont pas de quoi pour en faire la dépense.
Je soutins avec une fermeté inviolable la générosité de ne recevoir aucun présent; j'étois tellement connue de
U LETTRES DE Mm« DE MAINTENON.
ce caractère que jamais aucun homme ne s'avisa de m'en offrir, sinon un, qui étoit un sot. Je ne sais à quel dessein il fit ce que je vais vous dire : j'avois un éventail d'ambre fort joli, je le posai un moment sur la table ; cet homme, soit en badinant, soit à dessein, prit mon éventail et le rompit en deux. J'en fus surprise et choquée; j'y eus, dans le fond, un grand regret, car j'aimois fort cet éventail. Le lendemain cet homme m'envoya une douzaine d'éventails pareils à celui qu'il m'avoit cassé. Je lui fis dire que ce n 'étoit pas la peine de casser le mien pour m'en envoyer douze autres, que j'en aurois autant aimé treize que douze, et je les lui renvoyai et demeurai sans éventail. Je le tournai en ridicule dans les compagnies de ce qu'il m'avoit offert un présent. Jamais, depuis, aucun homme ne s'avisa de m'en offrir. Vous ne sauriez croire la réputation que ce procédé me donna ; aussi en étois-je si jalouse que j'aimois mieux me passer de tout que d'agir autrement. Cet amour de la réputation, quoiqu'il soit mêlé d'orgueil et de fierté, et que, par conséquent la piété doive le corriger, est cependant d'une grande utilité aux jeunes personnes; c'est le supplément de la piété pour les préserver des plus grands désordres. C'est pourquoi je ne conseillerois jamais de l'étouffer dans le cœur de la jeunesse.
Les trois lettres qui vont suivre, adressées en 1671 au maréchal d'Albret, prennent dans l'histoire de Mme de Maintenonune importance qui n'échappera pas au lecteur. Bien qu'elles aient été imprimées il y a quatre ans1, elles sont peu connues. Les originaux, entièrement autographes, ont appartenu aux ar-
1 Un paquet de lettres, 1576-1672, Henri IV, Henri de Condé, comte de Soissons, maréchal d'Albret, Turenne, duc de Bouillon, Mme de Maintenons Ninon de Lenclos, publiées par M. Louis Audiat cl M. Henri Valleau, Paris, Baur, rue des Saints-Pères, 11 (1881, grand in-8° de 46 pages).
chives du château de Pons, résidence des d'Albret, et sont aujourd'hui en la possession de la famille de Dampierre, qui a bien voulu me les communiquer.
César de Miossens, maréchal d'Albret, avait été des amis de Scarron. Il venait chez le poète chercher le plaisir de la conversation, et se montra reconnaissant plus tard en offrant à sa veuve une protection qui lui devint singulièrement utile. Mme de Caylus dit dans ses Souvenirs qu'il la donna comme intime amie à la maréchale, femme d'une grande piété, « preuve certaine encore de la vertu qu'il avoit reconnue dans Mme Scarron ; car les maris de ce temps-là, quelque galants qu'ils fussent, n'aimoient pas que leurs femmes en vissent d'autres dont la réputation eût été entamée. La maréchale étoit une femme sans mérite, sans esprit; mais Mmc de Maintenon, dont le bon sens ne s'égara jamais, crut, dans un âge aussi peu avancé, qu'il valoit mieux s'ennuyer avec de telles femmes que de se divertir avec d'autres ». (Voir plus bas, 7 septembre 1676, et 23 octobre 1677.) Les lettres que nous donnons sont sur le ton d'une obligée respectueuse envers un bienfaiteur presque sexagénaire. C'est dire qu'elles n'autorisent pas les médisances qui n'ont pas épargné non plus cette amitié. Familièrement admise à l'hôtel d'Albret comme à l'hôtel de Richelieu, Mme Scarron rencontra, dans la première de ces deux maisons surtout, la meilleure société de la cour et de la ville ; elle y trouva de nouvelles occasions de déployer le charme de sa conversation, de faire goûter son ardeur à se rendre utile ou agréable. C'est là qu'elle connut Mme de Montespan. Mme et M. de Montespan, dans les premiers temps de leur mariage, ne bougeaient, dit Saint-Simon, de l'hôtel d'Albret, le mari étant cousin du maréchal. Quand la marquise fut la maîtresse du Roi, quand cette liaison devint publique et déclarée (Amphitryon est de 1668), ce ne fut pas le parti de M. de Montespan que l'on prit à l'hôtel d'Albret, et Mme Scarron ne rompit point avec l'amitié qu'une rare mise en commun d'esprit avait fait naître1. Loin de là, ses lettres de 1671 au maréchal trahissent le ton de llattene envers la toute-puissante maîtresse et la joie de recevoir quelques rayons de sa faveur. Depuis 1669, elle devint secrètement la gouvernante des enfants de Mme de Montespan et de Louis XIV.
1 Elles se plurent mutuellement, dit M"" de Caylus, et se trouvèrent Tune à l'autre autant d'esprit qu'elles en avaient en effet.
23 LETTRES DE Mme J)E MAINTENUS.
Ceux qui ont essayé plus tard d'expliquer et d'excuser cette origine de la fortune de Mme de Maintenon ont allégué qu'elle n'accepta une telle mission que sur l'ordre du Roi (Yoirles Souvenirs deMme de Caylus),etLanguetde Gergy, son pieux panégyriste, raconte que, « sur l'avis de son directeur, elle pensa que ce n'étoit pas autoriser le crime que de cacher la honte de celle qui l'avoit commis, et de procurer au fruit qui en venoit une éducation chrétienne ». Ce n'est pas toutefois cela seul qui paraît ici; lorsque la lutte ardente s'établira entre ces deux femmes, la correspondance de Mme de Maintenon nous la montrera très affermie sur un terrain déjà bien à elle, et d'où elle avait dû viser de bonne heure, non pas sans doute à la prodigieuse fortune qui lui advint, mais à une influence morale de nature à l'affranchir de toute rivale en la mettant hors de pair. Le progrès est tel pendant ces années-là pour Mme Scarron que sa troisième lettre au maréchal nous la fait déjà voir à la cour, où elle prend pied par un éclatant succès.