‹ Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentiqueChapitre 8 sur 43 · AU MARECHAL D'ALBRET · texte numérisé non relu

AU MARECHAL D'ALBRET

3 septembre (4671).

J'ai manqué à vous écrire ces trois derniers ordinaires parce que je ne me trouvois pas le temps de vous faire une longue lettre; mais comme mes occupations augmentent par le retour de la cour, il vaut mieux ne vous écrire qu'un mot que de ne vous point écrire du tout. M. de Lionne est mort1, et l'on ne sait encore qui aura le soin des affaires étrangères. On avoit fort nommé l'archevêque de Toulouse2; mais on dit que les ministres n'ont pas envie de le mettre en tiers, et qu'ils aimeront mieux se charger de l'emploi du défunt. On croit que M. de Berni3 conservera la charge. Voilà une grande perte pour la maison d'Estrées. Le Roi a pourtant écrit et parlé fortement pour M. de Laon\ et je crois qu'il voudra qu'il soit cardinal. Mme de Lionne a un très beau procédé ; elle pleure son mari et ne veut point sortir de son couvent5. Beaucoup de gens croient que cela ne dépendroit pas d'elle et que sa famille désire qu'elle y demeure. Votre comtesse de Castres a fort réussi à la cour,

1 Le 1er septembre.

2 Pierre Bonzi, né à Florence, grand aumônier de la Reine.

3 Louis de Lionne, marquis de Berni, fils du ministre. Arnauld de Pomponne succéda à Lionne, en indemnisant Berni, qui devait avoir la survivance.

4 Un duc d'Estrées avait épousé en 1670 la fille de Lionne. Ce duc avait pour oncle César d'Estrées, évêque duc de Laon,qui fut déclaré cardinal en 1672. Le cardinal d'Estrées fit plus tard pour Mme de Maintenon, dit Mme de Caylus, « beaucoup de choses galantes qui, sans toucher son cœur, plai soient à son esprit ».

8 On sait quelle avait été l'inconduitc de Mme de Lionne, et le mot de Mme de Sévigné sur elle.

et notre belle amie l'a été voir; je ne l'ai pas encore vue. On est à Versailles et je n'y vais point. On avoit dit bien des sottises d'elle qui sont très fausses. Les courtisans croient que notre petit homme est baissé ; pour moi, je juge par ce qu'il m'en revient qu'il n'y a rien de changé. Il y a ici bien des malades. Rouville1, Troisville2, le marquis de Charault3, le grand-maître, et plusieurs autres que j'ai oubliés. Le Père Ferrier l'est assez considérablement. Adieu, mon maréchal ; je ne suis pas trop gaie, et je commence à m'ennuyer d'attendre si longtemps. Le plaisir que j'ai dans le commerce de notre amie m'empêche de m'impatienter ; mais, quand je suis sans elle, il me reste peu de choses pour me consoler.

AU MARÉCHAL DALRRET.

10 septembre (1671).

J'allai lundi à Versailles avec Mme de Vivonne4, que l'on avoit priée de m'y mener. Je trouvai notre amie plus belle que jamais et en très bonne santé ; elle me reçut tout aussi bien que je Taurois pu désirer, et j'eus l'honneur de voir des gens dans sa chambre qui me firent assez bonne mine. Je dinai avec les dames; Mme de Thiange me demanda quand vous reveniez, et parut très-

1 Comte de Rouville, beau-frère de Bussy-Rabutin.

2 On prononçait et on écrivait même souvent Tréville. C'est ce gentilhomme béarnais de beaucoup d'esprit et de galanterie, qui a été peut-être l'Arsène des Caractères de La Bruyère, et qu'Alexandre Dumas, dans ses Trois Mousquetaires, a étrangement travesti. (Voir Saint-Simon, Mémoires; Blampignon, Essai sur Ma lebr anche, p. 55; Servois, édition de La Bruyère dans les Grands écrivains ce la France, 1, 444.)

5 Marquis de Gliarost, puis duc de Béthune, gendre de Fouquef. 4 Mme de Vivonne, Louise de Mesmes, était belle-sœur de Mme de Montespan.

fâchée d'apprendre que vous passeriez l'hiver à Bordeaux. Elle m'en demanda la raison. Je lui dis que vous aviez pris cette résolution sur les bruits qui couroient de la guerre, et que vous croyiez mieux faire votre cour en demeurant en Guienne qu'en revenant à la cour. On dit que vous étiez fort amoureux de la femme d'un conseiller, et je dis que ce n'étoit pas elle qui vous retenoit. Je ne vis point notre amie en particulier : ce sera pour Saint-Germain. On s'alla promener dès que l'on eut dîné, et j'eus l'honneur d'être de la promenade1, ce qui surprit fort les courtisans et moi aussi, car je n'en avois pas ouï parler, et je ne m'étois jamais attendue à un pareil traitement. Je suis sûre que vous en serez aussi aise que moi, et que vous aurez quelque plaisir à voir votre ouvrage élevé, et par des gens que vous aimez. Il y avoit beaucoup de courtisans autour de la calèche; M. de Lauzun causa fort avec moi, et quand on descendit, votre ami M. de Turenne continua le petit commerce que vous avez établi entre nous. Je revins à minuit avec Mme de Vivonne, qui me fît un plaisir sensible en me contant naturellement les inquiétudes qu'elle vous avoit vues sur ma mauvaise santé. Je vous assure que l'engouement où j'étois de ce qui m'étoit arrivé à Versailles ne m'empêcha pas de sentir vivement cette marque de votre amitié. Vous apprendrez de toute part le choix de M. de Pomponne, et vous l'aurez su dès dimanche. Courtin2 en est un peu consterné, car il avoit espéré. M. de Barrillon* est revenu

1 Elle eut l'honneur d'être de la promenade du Roi, en mon! an t dans un des carrosses qui l'accompagnaient.

tJ Honoré de Courtin, employé dans un grand nombre de missions diplomatiques, termina la grande négociation de Louis XIV avec la Suède, qui amena le traité du 14 avril 1672 contre la Hollande. Voir A. Getïroy, Recueil des instructions... pour la Suède, Alcan, 1885.

3 Paul de Barrillon d'Amoncourt, longtemps ambassadeur en Angleterre. Ses papiers sont conservés au département des manuscrits do la Bibliothèque nationale, à Paris. La Fontaine lui a dédié Le pouvoir des fables. Mrae de Caylus rapporte qu'il fut un des soupirants de

ici incognito pour voir son fils qui est très mal de la petite vérole. Troisville est tout-à-fait dévot, et se va retirer dans quelque communauté. La petite Coulanges1 s'en alla hier à Autry2 pour trois mois. L'hôtel de Richelieu croit s'en aller à la fin de septembre pour revenir à Noël. La cour s'en va à Saint- Germain dans huit jours. Le maréchal de Gramont se meurt5, et pourra bien être mort avant que je ferme votre paquet. M. de Laon est cardinal ; cela n'est pas encore déclaré : il falloit cette prospéritélà pour réparer ce qui est arrivé dans la maison de Lionne depuis deux mois. On dit que M. de Montausier a parlé deux fois au Roi pour faire venir le comte de Guiche4. Je viens d'apprendre que l'on sera à Versailles jusqu'à la fin du mois. Je vous prie de dire à M. d'Albret, s'il est avec vous, que Mme de Pons passera deux mois à Richelieu. M. Golbert est mieux, et son cinquième accès, qu'il a eu aujourd'hui, a été moindre que les autres. Adieu, mon maréchal, je voudrois bien savoir qui c'est qui vous mande les nouvelles, car, selon cela, je serois plus ou moins exacte à vous les écrire. — Mme de Nevers s'en va en Italie trouver son mari 5.

Quand Mme Scarron écrivait ces lettres au maréchal d'Albret, elle dissimulait quels liens elle avait contractés avec Mme de

Mm' de Maintcnon, « mais maltraité comme amant et fort estimé ami; il n'étoit pas ce qu'il y avoit de moins bon dans cette société ». Il comptait parmi les habitués des hôtels de Richelieu et d'Albret.

1 Marie-Angélique du Gué, mariée à M. de Coulanges : c'est l'aimable ménage si souvent nommé dans les lettres de Mme de Sévigné.

2 Terre près de Gien, appartenant à une Coulanges.

3 Le maréchal (Antoine III) ne mourut qu'en 1678.

4 Le comte de Guiche, lils aîné du maréchal duc de Gramont, avait été exilé en 1669 pour ses folies galantes. Mme de Sévigné, 27 septembre 1671, dit qu'il est l'appelé.

5 Ces derniers mots sont sur un fragment de la lettre que le enche! de cire, quand on l'a ouverte, a enlevé et conserve.

5'2 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

Montespan depuis qu'elle élevait les enfants du Roi. Elle demeurait ainsi fidèle au secret qu'elle avait juré, et sa correspondance n'offre aucun détail sur ce sujet. Toutefois, dans sa vieillesse, elle est revenue, en s'entretenant avec les dames de Saint-Cyr, sur les souvenirs de ce temps et sur les motifs, à son avis très légitimes, d'accepter un emploi qui, l'approchant du Roi, devenait, comme elle dit, l'origine « providentielle » de sa fortune.

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