FRAGMENT D'UNE INSTRUCTION DE M- DE MAINTENON
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. VI, p. 47 (1702).
... Dans le temps que je deineurois à Paris, je ne manquais assurément de rien, et j'étois toujours dans une agréable compagnie qui auroit bien désiré que je ne l'eusse point quittée; cependant j'allois ordinairement chez ma bonne amie iV^^de Montchevreuil, qui étoit continuellement malade ou en couches, et moi je n'avois ni l'un ni l'autre. Je prenois soin de son ménage, je faisois ses comptes et toutes ses affaires. Un jour que j'avois vendu un veau quinze ou seize francs, j'apportai cette
somme en deniers, parce que ces bonnes gens à qui je l'avois vendu n'avoient pu me donner d'autre monnoie; cela me chargea fort et salit beaucoup mon tablier. J'avois toujours les enfans de M'"'^ de Montchevreuil autour de moi; j'apprenois à lire à l'un, le catéchisme à l'autre, et leur montrois tout ce que je savois. Elle avoit entrepris de faire un meuble de tnpisserie; je m'y mis tout entière jusqu'à en suer souvent : nous travaillions en carrosse duiant un voyage de trois semaines que nous fîmes dans un temps fort chaud; elle avoit des beaux-frères qui enfiloient nos aiguilles pour ne pas perdre de temps : je travaillois san« penser au chaud ni au beau temps, et sans sortir une seule fois pour prendre l'air. Une petite mignonne auroit dit bien souvent : Ah! qu'il fait chaud! Quoi! par un si beau temps, ne point aller se promener? — Je ne pensois à rien de tout cela, tant je travaillois avec affection, et cependant je demeurois chez elle sans intérêt, et je quittois une maison de Paris où j'étois fort aimée, où il me semble que j'aurois eu plus de plaisir; mais il n'en est point de plus grand que celui d'obliger. Je souhaite que vous n'oubliiez jamais la maxime qui dit que le plus grand plaisir est d'en pouvoir faire; mettezla en pratique et la portez juscju'à vous oublier pour servir les autres dans les choses même les plus basses; on a par là le plaisir de changer quelquefois de personnage : c'est un des plus grands qu'ait le Roi.
M'"^ de Montchevreuil avoit une petite fille dont les jambes étoient tournées; il y avoit une certaine manière de l'emmaillotter que je savois seule; il falloit la changer souvent; on venoit me quérir au milieu d'une compagnie en me disant à l'oreille qu'elle avoit besoin d'élre emmaillottée; je me dérobois pour lui rendre ce service, puis je retournois trouver la compagnie. Voilà, mes enfans, comme on fait quand on veut être aimée. On s'avise de tout ce qui peut être utile ou agréable à ceux avec
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qui on est ou leur épargner de la peine; il me semble qu'il suffit pour cela d'avoir un bon cœur et un bon esprit. .