FRAGMENT D'UN ENTRETIEN DE )!■"« DE MAINTENON
Manuscrits de Versailles. LeWres édi fiantes, i. VU, p. 527 (1717).
Croiriez-voiis bien que ce qui a d'abord servi de fondemont à cette étonnante fortune sans que j'y pensasse le moins du monde sont tous les services d'amie que M'ûe de Montespan remarqua que jti rendois à M™* d'Heudicourt, qui étoit notre amie commune et chez qui elle me vovoit souvent; je faisois là les mêmes choses que chez 3I'»e de Montchevreuil; jamais six heures ne me pienoient dans mon lit, et pendant que la maîtresse du logis ne se levoit qu'à midi, je donnois ordre à tout dans sa maison et mettois en train les tapissiers et ouvriers qui y éloient, leur aidant souvent quand je voyois qu'ils en avoient besoin.
Je me souviens que quand elle se maria, je fus si occupée d'elle que je m'oubliai entièrement et me laissai voir à toute la cour, qui vint à ses noces, aussi négligée et aussi lasse qu'une servante : on me mit promptement dans une chambre pour m'habiller à mon tour; et quand je rentrai, M'"»' de Montespan ni personne ne me reconnut, tant on me trouva différente de ce que Ton venoit de me voir, et tout cela, selon ma coutume, pour faire plaisir à mes amies et point par intérêt, car je n'en atlendois rien, et j'étois bien éloignée en ce temps-là de croire que M"« de Montespan seroit, après Dieu, la première cause
de la haute fortune que j'ai faite. Elle étoit alors encore fort sage et disoit même, en parlant de M'«^ de la Vallière : (( Si j'étois assez malheureuse pour que pareille chose « m'arrivât, je me cacherois pour le reste de ma vie » ; mais nous avons vu, comme vous savez, qu'elle a pensé bien autrement depuis ce temps-là.
Pour en revenir à ce que je vous disois, si M™« de Montespan ne m'avoit pas connue de ce caractère infatigable et de bonne foi, elle ne m'auroit pas choisie pour l'emploi que le Roi me confia sous le dernier secret. Une dame de votre connoissance ^ étoit de leur confidence, et pour rien du monde je n'aurois voulu y être comme elle y étoit. Ils ne la choisirent pourtant pas pour l'exécution de leurs desseins ; ils me vinrent chercher pour cela au moment que je ne pensois certainement à rien de pareil Cette sorte d'honneur assez singulier m'a coûté des peines et des soins infinis ; j'étois montée à l'échelle à faire l'ouvrage des tapissiers et ouvriers, parce qu'il ne falloit pas qu'ils entrassent; je faisois tout moi-même, les nourrices ne mettant la main à rien, de peur d'être ftitiguées et que leur lait ne fût pas bon ; j'allois souvent à pied de nourrice en nourrice, déguisée, portant sous mon bras du linge, de la viande, etc.; je passois quelquefois la nuit entière chez un de ces enfans qui étoit malade, dans une petite maison hors de Paris; je rentrois chez moi le matin par une petite porte de derrière, et, après m'être habillée, je montois en carrosse par celle de devant pour m'en aller à l'hôtel d'Albret ou de Richelieu, afin que ma société ordinaire ne s'aperçût de rien et ne soupçonnât pas seulement que j'eusse un secret à garder; je maigrissois à vue d'œil, mais on n'en pouvoit deviner la cause. Voilà comme Dieu se sert de tout pour accomplir ses desseins, et comme il nous conduit insensiblement
* C'est M""' d'Heudicourt.
sans que nous nous en apercevions jusqu'où il veut nous mener.