‹ Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentique [microform]: choix de ses lettres et entretiensChapitre 23 sur 98 · ANNÉE · texte numérisé non relu

ANNÉE

Il faut, nous l'avons dit, recueillir soigneusement les témoignages contemporains qui permettent de contrôler ou de compléter ces souvenirs. M""" Scarron semble s'être adonnée plus que jamais à la société de ses amis pendant l'hiver 1671-72, atin peut-être de mieux dissimuler son secret. On voyait sa laveur croissante à la cour, mais ou ignorait son véritable rôle. M"^ de Sévigué, si euqjressée à tenir sa fille au courant de toutes les iulrigu<*s, de tous les « dessous de cartes », n'en savait pas plus (pie les autres; mais elle écrivait à M""' de Griguau le 15 janvier 1072 : « Nous soupons tous les soirs avec M™" Scarron. Elle a l'esprit aimable et merveilleusement droit ; c'est uu plaisir de l'euteudre raisonner sur les horribles agitations d'uu certain pays qu'elle connaît bien « ; — il s'agit évidemment de la cour; — « c'est une plaisante chose que de l'entendre causer de tout cela. Ces discours nous mènent quel- (piefois bien loin, de moralité en moralité, tantôt chrétienne et tantôt politicpie. » {Grands rcrivahis, t. H, p. -464.) Et le 26 février suivant (ibid., p. 514.) : « M'" Scarron, qui soupe ici tous les soirs, et dont la société est délicieuse... ».

Cependant peu après, au printemps de cette même année 1672, c'est elle certainement que désigne M"*' de Sévigué, en parlant d'une amie qui accompagne M""' de Montespan dans un voyage dont les circonstances ne sont pas équivoques : (( L'amant de celle que vous avez nommée l'incomparable ne la trouva point à la première couchée, mais sur le chemm, dans une maison de Sanguin au-delà de celle que vous connoissez. Il y fut deux heures; on croit qu il y vit ses enfans pour la première fois. La belle y est demeurée avec des gardes et une de ses amies; elle y sera trois ou quatre mois sans en partir » (t. III, p. 54). Louis XIV partait pour la campagne de Hollande; il laissait M""' de Montespan enceinte. Elle quitta la cour en même temps que lui, mais s'arrêta au Génitoy, château isolé près de Lagny (pii appartenait à Sanguin, maître d'hôtel du Roi. M"^ Scarron l'y accompagna avec les deux enfants, et c'est elle que désigne M'"" de Sévigué comme Vamic. Ce fut là que naquit, le 20 juin, le troisième enfant, le comte

deVexin. Plus occupée que jamais à son retour par ce nouveau fardeau, M""' Scarron ne réussit plus à concilier ses fonctions avec une vie dégagée en apparence de tous soins. M"" de Coulanges écrivait à M'"" de Sévigné le 26 décembre 1672 : « Pour M""' Scarron, c'est une chose étonnante que sa vie; aucun mortel sans exception n'a commerce avec elle. J'ai reçu une de ses lettres ; mais je me garde bien de m'en vanter, de peur des questions infinies que cela attire »' (t. III, p. 176). Le 20 mars 1675, M™' de Coulanges écrivait encore : « Nous avons enfin retrouvé M""^ Scarron, c'est-à-dire que nous savons où elle est; car, pour avoir commerce avec elle, cela n'est pas aisé » (t. III, p. 195). Le mystère devenait toutefois très transparent, et le Roi, décidé à reconnaître ses enfants, n'imposait évidemment plus le même secret. L'acte de reconnaissance fut enregistré au Parlement le 20 décembre 1675. Dès avant celte date, les amis de M"" Scarron la savaient installée dans un bel hôtel où on allait la voir, mais avec discrétion. Dans une lettre du 4 décembre, M™" de Sévigné raconte à sa fille qu'elle a soupe chez M"'" de Coulanges avec l'abbé Testu et M""= Scarron : « Nous trouvâmes plaisant de l'aller remener à minuit au fin fond du faubourg Saint-Germain, fort au-delà de M™^ de la Fayette, quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne : une belle et grande maison où l'on n'entre point; il y a un grand jardin, de beaux et grands appartemens. Elle a un carrosse, des gens et des chevaux; elle est habillée modestement et magnifiquement, comme une personne qui passe sa vie avec des personnes de qualité. Elle est aimable, belle, bonne et négligée ; on cause fort bien avec elle. Nous revînmes gaiement à la faveur des lanternes. « (T. III, p. 298.) Et le 25 décembre : « M"'^ de Coulanges et deux ou trois amies sont allées voir le Décjcl (on sait qu'elle désignait ainsi M""' Scarron) dans sa grande maison. On ne voit rien de plus : je compte y aller un de ces jours et je vous en manderai des nouvelles ».

On s'explique donc que dès 1672 elle ait pu faire profiter son frère d'une faveur dont celui-ci, pas plus que les autres, ne savait alors la principale source. Charles d'Aubigné, plus âgé qu'elle d'une année seulement, après avoir été page chez M. de Neuillant, son parent, puis enseigne en 1655 dans le ré- Sfiment dit de Mazaiin, et lieutenant en 1661, devint succèssivement capitaine de cavalerie, gouverneur d'Amersfort en Hollande (place prise en juin 1672), puis deBelfort,de Cognac,

du Bpiry, etc. La suite de la correspondance mettra en pleine lumière ce l'àclieux personnage, qui avait beaucoup du caractère, des vices cl de l'esprit de son père, et qui ne cessa d'être pour M""* de Maintenon un sujet de trouble, d'inquiétude et de déboires. La curieuse lettre de la page IGl'a déjà montré.

A M. D'AUBIGNÉ, GOUVERNEUR D'AMERSFORT

Collection de S. M. le Roi de Hollande. — Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantesy t. I, p, 21.

A Paris, ce 27 septembre (1672).

Je sens plus que je n'avois fait encore la joie de votre établissement depuis que j'ai reçu votre lettre du 12 de ce mois. Je suis ravie de vous voir content, et bien loin de mereposer là-dessus, je vais être plus vive que jamais sur votre fortune. lUen n'encourage tant à faire plaisir que lorsque l'on a affaire à des gens qui le sentent ; ne pensez donc qu'à vous bien acquitter de votre devoir à Aniersforl, et laissez-moi le soin de vos affaires d'ici. J'ai parlé à M. de Louvois sur votre compagnie : il m'a dit qu'il la falloit garder encore quelque temps, et qu'ensuite on verra ce qu'on en fera. J'ai remercié tous les gens dont vous vous louez, et j'ai une grande inspatience de voir M. de Saint-Pouanges, pour savoir de vos nouvelles particulières. Je suis ravie de vous voir tenant table, et le prie-Dieu me ravit; vous avez raison de croire que j'aurois plaisir de vous y voir et d'être témoin de votre gravité. Réjouissez- vous, mon cher frère, mais songez à votre salut; il y faut venir, et les honnêtes gens doivent y penser par un motif plus noble que celui de la peur. Je vous recommande les catholiques, et je vous prie de n'être pas inhumain aux huguenots. Il faut attirer les gens par la douceur, Jésus-Christ nous en a montré l'exemple.

Adieu; je parlerai à Dandelot; mais vous êtes bien

éloignés pour vous rejoindre. Je me porte fort bien ; que je sache de vos nouvelles le plus souvent que vous pourrez, et de longues lettres. Je reçois tous les jours des complimens pour vous, de mes amis et de nos parens; je me contente d'y répondre.

Adieu, mon cher frère, je vous embrasse de tout mon cœur.

Dès que les enfants du Roi furent reconnus, et que la déclaration royale fut enregistrée au Parlement (20 décembre 1675), la mission confiée à M"" Scarron cessa d'être secrète, et elle parut ouvertement à la cour comme faisant partie de la maison de M™" de Montespan. Quelle attitude observat-elle dans cette situation d'entière dépendance? Quels mérites monlra-t-elle dans l'exercice de ses fonctions, et quels furent ses rapports avec son étrange protectrice ? Comment s'accommoda-t-elle de la vie de cour ? s'en plaignit-elle sincèrement ? quelles perspectives d'avenir accepta-t-elle ? Lorsqu'elle eut la faveur croissante du Roi, de quelle nature fut cette faveur ? Quand commença l'éloignement entre elle et M"" de Montespan, puis la lutte ouverte ?

Nous avons, pour répondre à ces questions, sa très précieuse correspondance avec l'abbé Gobelin, son confesseur depuis 1666; ses lettres au marquis de Yillelte, son parent, et à d'Aubigné, son frère; les témoignages de M"*^ de Sévigné, écho contemporain et fidèle, et les propres récits de la vieillesse de M"" de Maintenon. Que la correspondance avec l'abbé Gobelin soit sincère, il n'y a pas lieu d'en douter : on y apporte de part et d'autre religion et confiance. L'abbé Gobelin paraît avoir été un bon et saint prêtre, un peu faible, suffisamment accommodant (il se chargeait des charités de M-"" de Montespan), et assez pénétrant pour reconnaître et subir la supériorité d'esprit de celle qu'il devait diriger. M"" Scarron n'avait pas de raisons pour craindre son influence ou douter de son secret. Les preuves de la candeur de l'abbé Gobelin ne manquent pas. Il deviendra nécessairement plus tard le confident du mariage avec Louis XIV; nous le verrons tomber alors dans une confusion telle, que sa pénitente devra le rappeler à la sévérité de

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ses Ibnclions, et le qui lier enfin en lui conservant son affection et son respect. — L'abbé Gobelin, en mourant, légua ces lettres aux dames de Saint-Cyr; Langnet de Gergy en fit faire en 1740 des copies en vue des Mémoires qu'il préparait. C'est d'après ces copies, qui font partie des papiers conservés au grand séminaire de Versailles, que nous donnons les pièces qui suivent.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manustiils de VeiKiilles. Lettres édifiantes, l. I, p. 26.

Mars 1G74.

Vous avez tant pris parla mes maux qu'il est bien juste que je vous dise que je nie porte mieux, et que j'espère ne pas retomber, pourvu que j'aie toujours de certains soins de ma santé que ma délicatesse m'oblige de prendre, et qui me font autant de peine que mon mal même.. le ne sais point combien je serai à la cour: j'y suis venue avec des dispositions soumises qui durent encore, et je suis résolue, puisque vous l'avez voulu, de me laisser conduire comme un enfant, de tâcher d'acquérir une profonde indifférence pour tous les lieux et pour les genres de vie auxquels on me destinera, de me détacher de tout ce qui trouble mon repos, et de chercher Dieu dans tout ce que je ferai. Ce n'est pas que je sois bien propre à une dévotion toute intérieure et toute de contemplation ; les actions m'y auroient peut-être mieux conduite ; mais vous vous souviendrez, s'il vous plaît, que vous voulez que je demeure à la cour, et que je la quitterai dès que vous me le conseillerez. Écrivez-moi avec liberté ; vos lettres me seront rendues sûrement.

Je vous supplie d'avoir la bonté de faire relier un de vos livres pour la messe* avec du chagrin et des fer-

* 11 s'agit d'un petit vohmio do l'abbé Gobelin : Brève Intelligence de Cordre des cérémonies de la messe.

moirs d'or tout unis, et de me l'envoyer dès que vous l'aurez. J'ai fait votre cour sur le soin que vous avez de nos enfansS et sur le dessein que vous avez imaginé pour les lid)les d'Ésope ; vous êtes fort bien avec eux; je crois aussi qu'ils mettent sur votre compte la douceur qu'ils me trouvent présentement. Dieu veuille qu'elle ne soit que sur le sien, et qu'en effet la déférence que j'ai pour vous et l'envie de trouver du repos ne soient pas les motifs qui

me Hissent agir.

Le P. Bourdaloue fait ici des merveilles. Notre duchesse « et moi nous nous voyons tous les jours. Ne m'oubliez jamais dans vos prières.

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