A M. D'AUBIGNÉ A PARIS
Colloction de S. M. le P.oi de Hollande.— Manuscrits de Versailles. Lettres
édifiantes, t. I, p. lo9.
28 février (1078).
L'amitié que j'ai pour vous me fait souhaiter que vous ne vous soyez pas marié simplement pour être marié, et que vous lâchiez de faire de votre femme une personne raisonnable; sa jeunesse me donne courage d'y travailler, et si vous vouk^z bien ne pas délruire ce que je ferai de près et de loin, j'espère que nous en ferons quelque chose.
Il nie paroît que c'est une fille qu'on a gâtée conmie fille uni(iue [et comme bourgeoise, qui sont les gens qui élèvent le plus mal leurs enfans]. Pour commencer par le plus essentiel, elle a de la piété, et vous devez la confirmer dans les bonnes impressions qu'elle a là-dessus. Voire intérêt est conforme en cela à celui de Dieu, et, quoiqu'elle soit laide, elle trouvera à mal faire si vous lui ôtez ce qui peut la retenir.
Ne l'empêchez donc par aucune raison d'être réglée : qu'elle ne se lève point tard, qu'elle entende la messe tous les jours, qu'elle ne sorte jamais seule; mais qu'elle ne fasse point la grande dame. Mettez-la dans un milieu qui ne l'abaisse point, et qui aussi évite le ridicule où vous tomberez tous deux si vous le prenez sur un ton
trop haut.
[Klle est d'une incivilité insuppoitable : c'est une suite infaillible de la basse naissance, et le séjour de Cognac l'achèvera, si vous ne] tenez la main à la rendre honnête, et à ne pas recevoir à boire d'un laquais, quand ce n'est pas le sien, sans le remercier. A l'égard des femmes de qualité, vous savez bien qu'elle leur doit tout par toutes sortes de raisons.
Je l'ai fort priée de ne pas attirer la familiarité des
lionimes, car elle est trùs-clangereirse, surtout en nrovince, on ils pntin.nt ot se mettent snr le lit d'nne fennne par grossM'.reté ; il fauciroit éviter ces manières-là .t si J^i.s m'en croyez, vous la laisserez souvent aninvs'cle M de Miossens, qui, poui l'amour de vous et de moi, en prendra soin. '
Klle est déréglée en tout : elle déjeune à onze heure, ^jlle ne peut dîner; il lui faut des confitures à collation'
^l^l>eurre à déjeuner. [Knfin c'est l'image de la ^b^^^^^^ g^^o.s.e, et ce qui s'appelle une caillette de Paris 1 . I il^M>arle [comme à la halle]', mais c'est le moind.e J'Il^onvenu^nt, car elle apprendra bien à parler francois ï'^1'^^ rue paroît attachée à sa personne [et ses sots'pa-' rens sont tous prop^
l'n H je lu. ai deja dit; il l^uit lui persuader, afin qHle ne se donne aucun ridicule là-dessus]. Du reste
^'"^^ i-t fort luVn de s'ajuster; elle est d'im à. à !e couvrir de vert et d'incarnat, et seroit très-mal, néoli^é; ma.s 11 „o nuit pas qu'elb. passe tous les matins deux "u trois heures au miroir.
enEl' ' ''•! "'"'"'•' ^" "^^^^q^inoment ; cependant soit 0 fance, soit ignorance du prix de chaque chose,] soit i";;» '"• -^ ^l-^'H'. une grande idée de nius, ilme aro ju elle ne compte pour rien la dépense, et elle e love ^u. les matins me demander qu.liie chose, co^m " eloit égal de lu. donner un habit ou une douzaine Je roisq^^^
capable, de lui donner une somme pour s'entretenir
m mut ach te unejupe trop chère, qu'elle ma.n ueroit de ouhers et de rubans. Il nous en arriveroit encor u a dce bien: c'est que, q..^ moi de lui donner quelque chose, elle nous en sau.oit
' La copie de Sai„t-Cyr dit seulement : « Elle parle très n.al ».
o-ré, ce qu'elle ne fera pas tant qu'elle ne connoUra pas la dépense et l'état de nos affaires; au contraire, elle trouvei'a toujours (juc nous ne lui donnons pas assez. Si elle n'éloit habillée de neuf et en fonds de toutes choses, je vous conseillerois de lui donner mille francs par an ; mais, étant habillée pour six mois, je crois que ce seroit assez de huit cents francs, et vous et moi lui fei'ons toujours quelque petit piésent. Vous ne sauiiez c.-oire combien de paieilles précautions évitent de querelles ; elle a des habits qui ne sei'ont pas de saison à Cognac ; il ne lui en faudi^i que de légers; je lui enver.'ai ce qu'elle me demandera, et je raccoutumerai à me payer régulièrement ce que je ne voudrai pas lui donner, car je ne veux pas qu'elle me croie sa dupe.
Je suis fâchée qu'elle ait deux demoiselles : quand elles servi.'oient comme des servantes, ce qui n'arrive jamais, c'est un ridicule à cette petite femme d'avoir deux demoiselles. Il est trop tard pour rien changer làdessus.
J*ai oublié de vous parler d'un homme qui a servi dix ans M. de Montchevreuil ; il est très-fidèle, et propre à èt.-e vol.e maître d'hôtel; il est excellent officier et se méleroit de tout, pourvu qu'il eût quehiue petit garçon sous lui ; il a appris son métier chez feu M*"^' de Montausier et a servi M. de la Bazinière.
[Si vous croyez pouvoir être heureux avec votre femme, songez à vous ménager et à ne vous en pas lasser; songez à ne pas la dégoûter par des grossièretés qui font leur effet; et empêchez-la aussi d'en avoir devant vous. Je vous conseillerois de ne pas coucher toujours ensemble ; vous avez deux chambres bien commodes pour cela à Cognac. Laissez dire tout le monde : rien n'est habile que de se rendre heureux, de quelque manière qu'on s'y
prenne.] M™*^ d'Aubignê me paroît modeste : confirmez-la dans
(ie si bonnes coutumos Flin rv,« voir prendre la chZZ' '^i ^V"''"' ■''"^'''''''''' ^'
<••-• à elle dev.,„l vos valelsj " ''"" "'"""
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' "'"^"•"'^'P"'"'""'' vous eu ferez u.,et.v.s- ^'^^ i"» JH'., l.M.do.o sur sou dV.n ! •''';"' '"'''^^"'^' ^'^ ^'-'^''«^^^ .1
impertinente femme, et qui ne sera pas supportable j)armi les honnêtes gens.
Surtout ne bi voyez point trop, de peur de vous en bisser; accoutumez-la à se passer de plaisir et à savoir demeurer dans sa cbambre à lire de bons livres et à travailler.
Vous trouverez peut-être bizarre qu'une femme qui n'a jamais été mariée* vous donne tant d'avis et tant d'enseigncmens sur le mariage ; mais j'ose vous dire (fue la confiance que l'on a toujours eue en moi et mon expérience par tout ce ({ue j'ai vu m'ont fait voir que l'on se rend souvent malheureux par des bagatelles qui, revenant t(Kis les jours, font à la fin des grandes aversions. J'ai une envie extrême (]ue vous soyez heureux, et il n'y a rien ({ue je ne lisse pour y contribuer.
A l'égard de la dépense, réglez-la et comptez, mon cher frère, (jne ce n'est que notre vanilé qui nous rend nécessiteux. Si vous ne vouliez qu'un bon lit, qu'autant à manger qu'il nous en faut, qu'être habillé selon votre condition, qu'un équipage })our ne pas aller à pied, vous et tous tant ({ue nous sommes aurions assez de bien. L'état où vous avez été doit vous faire goûter celui où vous êtes, et doit aussi vous mettre à couvert de la vanité dont je vous parle, car vous attirez déjà assez l'envie [de tout ce qui vous a vu miséi'able] sans ajouter des dépenses et des airs de grandeur ipii vous ont attiré mille ridicules; vous n'avez jamais été plus moqué que i)ar les gens à qui vous donniez des repas magnili(jues.
Je vous aiderai en t(mt quand vous ne mangerez que votre revenu, et votre famille me sera comme la mienne; mais elle me deviendra étrangère dès (pie je vous verrai prendre un ton (jui vous ruinera et (pii vous ridiculisera. Jainie encore mieux dépenser mon argent (jue de vous
1 Curieux reluur sur boii mariage avec Scarron.
Je voir (Icpcnsor mal à propos. Chacun a ses fantaisies, et je ne suis pas plus avare (|ue vous; mais j'aurois cinquante mille livres de rente que je ne le prendrois pas sur le Ion de gi'ande dame, et que je n'aurois pas de valet de chambre comme M- de Coulan-es, ni de lit galonné d'or; \o. plaisir rpi'elle en a ne vaut pas les railîeries qu'elle en essuie. M. le chancelier * son oncle n'en voudroit pas avoir un paieil, et il est admiré pour sa modération.
Si vous revenez à Pa.is cet hiver, je prendrai ujie maison avec vous et je vous donnerai toules les aides possibles.
Voyez bien clair dans votre dépense et sachez cpii paye les bardes qu'elle a i)rises de tous les côtés. M>"^' de Lancosme en a bien fait aussi, et en use sur tout bien obligeamment.
Souvenez-vous encore de ne jamais parler ni en bien m en mal de votre fenune; caron joue toujours un mauvais personnage là-dessus.
[Ne lui parlez jamais ni de vos bonnes fortunes, ni de votie bravoure; on n'est point sur ses gardes avec une oison comme elle, on aime à lui en faire accroire, et cependant ou elle le redit, ou il lui en échappe quelque chose qui est d'un grand ridicule; elle ne fut l'autre jour qu'un moment avec nous, et elle nous rapporta que vous iriez combattre les Anglois d'une façon risible.]
Vous ne craignez que moi en ces occasions-là; cepenpendant les autres s'en moquent davantage, et quand vous ne songez qu'à m'éviter et à vous cacher de moi, vous tombez en des mains assurément plus dangereuses' Enfin tout ceci est fondé sur l'envie que j'ai que vous soyez heureux et estimé, que vous passiez votre vie doucement, et que vous répariez autant que vous le pourrez
* Michel Le Tellier.
les injustices que l'on vous a faites ; du reste, si l'intérêt que j'y prends vous importune, comptez que je ne m'en mêlerai qu'autant et si peu que vous le voudrez; j'en jugerai par la connoissance que vous me donneivz du dedans de votre flunille; mais ne vous contraignez pas, car je serai contente de toul, pourvu que vous le soyez.
A M. DE r.lir.NONVlLLE, A MAIMENON.
Ijnprinice dans los Mémoires de l'Académie des Sciences, Itiscriplioiis et Bcllrs-LeUres de Toulouse, 8' série, t. VII, p. 557 *.
A Saint-Gormnin, ce 28 janvier (1079).
Vous aurez sans doute appris que l'acquisition de Pierre^ est faite, et M. Viette a dû vous mander d'en prendre possession promptement; mais je ne sais si M. le marquis de Montchevreuil vous aura fait savoir le soin particulier que je vous prie de prendre des habitans de ce lieu-là, qui en ont un pressant besoin. Je vous prie donc de faire toutes vos diligenc(^s pour que les vauriens en soient chassés, que les insolens soient punis, et que les bonnes giMis y vivent en repos. 11 n'y a jdus le prétexle de la })luralité des seigneurs, et il faut dans ces commencemens les mettre sur un bon pied.
Je vous prie de voir M. le curé de Pierre, de lui recommander encore tout nouvellement la charité de ce lieu-là, et de conférer avec lui sur ce qu'il y auroit à faire pour qu'il y eût deux messes les dimanches et les
' M. rii. Pindol a jmMié dans ce recueil Huit lettres inédites de M"'" de Mnuilenon, d'après les Archives des raiiiilles d'Avesseiis et du ruy-Monk'S(}uieu. Elles couceriieut le détail de l'aduiinislralion de la lerre de M;iiuteuou. Voir plus bas la lettre du 9 Jioveudjre (1079)
- l'ar acte du 2r> janvier 1079, M'"" de Mainlennu venait d'aclielcM jiour la somme de "liOOO livi-es et d'ajouler à sa lerre de Maiiilenon les sei^'neuries de Pierres, Tliéncusc et Coisriclieu.v.
fêtes. Je crains que plusieurs personnes ne la perdent, et il faut regarder par quel expédient il nous faut l'enq^eclier, s'il peut y contribuer de son chef, si les paroissiens y voudroient aider, et j'y aiderois aussi, mais de peu et sans ni'obliger à rien. Je sais bien que, dès que l'on offre quel((ue chose aux paysans, ils se rendent diriiciles; c'est pounpiui je m'adresse à vous et à lui pour y apporter de la prudence avec de bonnes inlentions. Je crois qu'il n'est ])as nécessaire que je die à M. le curé de prendre soin des pauvres dans ce froid ici, et que tant qu'ils auront un sou ils ne laisseront mourir personne ni de faim ni de froid'.
J'ai bien de la joie d'avoir vu votre femme eu très boime santé.
Vous aurez soin de la recette de Boisricheux et de Pierre. Au nom de Dieu, ne dépensez pas un sou ({ue sur mon ordre, afin que je ne sois pas trompée sur les mesures que je prends poui'ma dépense. Mandez-moi souvent des nouvelles deMaintenon, car, quoique je sois à la cour, je ne laisse pas d'y penser souvent et d'aimer à savoir tout ce qui s'y passe.
Mes complimens à M"° de la Ilarteloire et à Chariot-.
* La i)lir.ise est ii rôfïnlit'ro, mais le sens n'est pas obscur.
* Doiilot dp (jui«;nonvillc, « lennier général aux fermes-unies de Sa ^Knjesté, rue de lîratiue, à i'aris », avait ctc choisi j>ar M"' d»* Maintenuu pour iuleudaut de sa cliàlelleuie de Mainlenon. aecpiise le 27 direiidjre 1G74, êri^^ée plus tard eu marquisat. — Le mai'(piis de M(Uitclievreuil s'est toujours mrlé, comme ami, de ses affaires. — M"*^ de la llarleloire est une parente de Si'arron, et Chariot est un lils naturel de Cli. d'Aubi^né, (pie M"" de Maiul(>n<m taisait élever : ils habitaient à Maintenon.
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A M. D'AUBIGNÉ
R(J SAlNT-PiÎRE, FAIBOLRG SAINT-GEUMALN, A PAI'.IS. Colloction do S. M. le Roi do Ilollando.
Ce mardi 11 juillet (1079).
Je suis au désespoir de vous fâcher toujours; mais qu'est-ce qui vous parlera franchement que moi? M. Pellet m'a conté un procédé que vous avez eu avec lui qui n'est ni juste ni honnête: quand des parlies* sont arrêtées, il n'est plus question de rabalh'e et il n'v a (lu'à paver • les înarchands de Paris ne craignent point les violences, et se font payer des plus grands seigneurs. On n'a [)as toujours une aussi grosse somme que celle que vous lu^ devez, mais ou entn; en payement par ce qu'on peut, et quand ils trouvent de la bonne foi, ils ne sont qiKî trop faciles à prêter. Les vilains procédés se content par les maisons et font un grand tort à la réputation. Finissez celui-là, je vous en conjure, et sans emportement, car il vous feroit plus de tort qu'à M. Pellet.
On a quitté le deuil, et si M"»" d'Aubigné veut venir faire une visite à la cour, il ne tiendra qu'à elle; mais je lui conseille d'atlendre que M'"^' la duchesse de Bichelieu y soit, qui ne reviendra que vendredi. J'ai bien envie d'aller soujK'r dans l'entresol ; je ne crois imurlant pas (lue ce soit sitêl ; au reste, je suis tout à fait rebutée de MaiiiltMion, par le monde cpii s'ad(uine à y venir. Ne perdez pas une occasion de dire que quand il y a une persoinie de plus que je n'ai compté, je suis au désespoir, et que vous ne voudriez pas vous jouer à me surprendre. Je ne me soucie pas de passer pour bizarre, pourvu que l'on n'y vienne point.
Adieu. Mes complimens à M'»*^ votre femme; on dit
* Cesl-â dire des cojuptes.
iOO LETTRES DE M-"-^ DE MAIN'TENON
qu'elle se porte fort bien; je n'en suis pas de même depuis mon retour deMaintenon; je ne suis pas sans maux de tète.
A M. D'AUBIG>K, A PARIS.
Collection de S. M. ic Roi de Ifollaiido,
A sept heures du soir, aoûf (1079).
Je ferai ce que je pourrai pour ce que vous désirez de moi, et si j'y réussis, j'en aurai plus de joie que vous, sans même compter l'intérêt que j'y trouverai ; mais pourquoi mettez-vous un écriteau sur votre maison avant d'en avoir trouvé une? Il me semble que nous devrions nous tenir où nous sonnnes, jusqu'à ce que nous eussions trouvé quel((ue chose d'admirable ; et pour cela il faudroit le chercher à loisir. Une maison vers l'hôtel de Longueville * nous seroit commode ; je vis l'autre soir un écriteau à la porte qui est tout devant. Ce n'étoit que portion de maison, mais en voyant de plus près, et la louant un peu cher, on l'auroit peut-être entière. Si cette occasion-là manque, il s'en trouvera quelque autre, pourvu que l'on ne se presse pas. A[)rès tout, faites comme vous l'entendrez ; outre la complaisance que j'aurois pour vous, j'y suis si peu que vous devez n«î guère penser à moi. .le n'ai pu aller à Paris; mais je vous l'avois dit. Jai eu mille embarras quiseroient trop longs à vous dire. M. du Maine se porte bien ; M"" de Nantes a la fièvre ; vous voyez les deux auli-es qui ne sont pas en bon état. Sachez, je vous prie, qui a fait faire les plumes de mon lit, afin que je sache à qui je les dois. Je suis bien fâchée de n'avoir pu
* Cof liôtrl rtnit situé rue Saiut-Tlinnias du Louvre. Il avait êlé célèbre sous la Fronde. La Montespan et M""" de Maiutenou y lojjeaieut quand elles venaient à Paris. D'Aubiyné et sa femme y lialiitôreut. Un l'apiielait aussi hôtel du Maine.
mener M""*^ d'Aubigné au camp ; je n'ai pas eu un moment pour y aller voir M. de Noailles, qui m'en avoit conviée. M'"" de Dreuillac m'a dit qu'elle avoit voulu y amener ma belle-sœur; elle auroit bien f;iit d'y venir, et tout ce qu'elle fera avec M'"'' de Breuillac sera bien : c'est une très hoimète femme et (jui a de l'esprit; il n'importe pas tant aux jeunes personnes d'aller avec des gens d'un bon air pour le monde que d'être vues avec des prudes* ; c'est là le principal. Je fus ravie de la trouver au cours avec M'"^ de la Porte. Nous partons de demain en huit jours pour Fontaine])leau; si M'»« d'Aubigné veut venir la semaine qui vient, elle le peut. Adieu, mon am|.
La correspondance de M'"" de Mainlenon n'offre guère pondant l'année 1G79 que des lettres à son frère d'Aubigné sur les affaires de son ménage. Il y a toutefois une lellre à l'abbé (iobelin, que Lavallée emprunte à ce qu'il appelle les 3fanuscrits(ks dames de Sainl-Cyr, et qu'il date de mars 1079, dans LKpielie se trouvent ces mois : « Vous savez si j'ai besoin que l'on prie Dieu pour moi : je vous le demande encore, et de prier et faire prier pour le Koi. qui est sur le bord d'iui grand préci])ice ». Si celte lettre est en effet de ce teiiqxs, les paroles de M""' de Mainlenon peuvent faire allusitui aux nouvelles amours du Roi avec M'"^ de Fontanges, qui venaient renverser les espérances d'amendement qu'im avait pu fonder sur sa froideur croissante envers M™"' de Montespan. On sait quel fut l'éclat soudain do cotte passion et (piel en fut le déclin rapide. M"" de Montespan, définitivement délaissée, régla dûment ses comptes : elh; obtint la surintendance de la maison de la Reine ; c'était officiellement un premier rang à la cour, où ses enfants étaient traités en princes. Quant à M"" de Mainlenon, elle allail voir, au milieu de tes orages, sa faveur consacrée par une place suprême, ambitionnée des femmes du plus haut rang. Le Dau])liin, celui qu'on appelait Monseigneur, épousait
* C'est-à-dire avec des femmes sévères sur les mœurs.
une princesse de Bavière : « Nous saurons bientôt, écrit M™" de Sévifj:n<'' (13 décembre 167U), ceux qui sont nommés pour M*"" la Dauphine.Il y en a qui disent que M""" de Maintenon sera placée d'une manière à surprendre, (le ne sera pas à cause deQuanto, car c'est la plus belle haine de nos jours. Elle n'a vraiment besoin de i)ersonne ([ue de son bon esprit. » M"" de Maintenon lut en elïet nonnnée dame d'atour de la Danpbine (8 janvier 1680). Toute relation de dépendance, même tout rapport nécessaire disparaissait entre elle et M"'' de Montespan. Voyons, par un extrait d'im de ses entretiens ultérieurs avec les dames de Saint-Cyr, connnent M""' de Maintenon, à dislance, expliquait et jugeait son propre rôle dans la lutte où elle venait de triompher à sa manière. Vers 1700, dans une instruclion « aux d(^moiselles de la classe blene » (Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes^ IV, 779), elle s'exprimait ainsi :
... 11 y a du plaisir à vivre avec ses amis ot à s'entretenir avec eux, comme l'on dit, à cœur ouvert et sans contrainte. Il y a cependant une maxime d'un auteur j)aïen, dit-elle tout bas à la maîtresse, que je trouve bien dure : c'est d'agir avec ses amis comme si l'on étoit assuré qu'ils deviendront un jour nos ennemis. Je me contenterois, ce me semble, de ne leur rien laisser voir de mauvais en moi; je tàclierois de n'avoir jamais tort en leur {)résence, aussi bien qu'en celle des personnes que j'aimerois le moins, parce qu'il peut en effet arriver mille choses dans la vie qui nous séparent, que souvent d'amis on devient ennemis, et qu'alors on est au désespoir de s'être trop fié à eux et de leur avoir parlé sans réserve. M'"*' de Montespan et moi, par exemple, aj<mta-t-elle, contiiuiant de parler bas à la maîtresse, nous avons été les plus grandes amies du monde ; elle me goùtoit fort, et moi, simple comme j'étois, je donnois dans cette amitié. C'éloit une femme de beaucoup d'esprit et pleine de charme ; elle me parloit avec une grande confiance et
me disoit tout ce qu'elle pensoit. Nous voilà cependant brouillées sans que nous ayons eu dessein de rompre. Il n'y a pas eu assurément de ma faute de mon côté, et si cependant quelqu'un a sujet de se plaindre, c'est elle; car elle peut dire avec vérité : C'est moi qui suis cause de son élévation ; c'est moi qui l'ai fait connoître et goûter au Roi : puis elle devient la favorite, et je suis chassée. — D'un autre côté, ai-je tort d'avoir accepté l'amitié du Roi, aux conditions que je l'ai acceptée? Ai-je tort de lui avoir donné de bons conseils et d'avoir taché, autant que je l'ai pu, de rompre ses commerces? Mais rovenonsàce que j'ai voulu dire d'abord. Si, en aimant M'"^ de Montespan connue je l'aimois, j'étois entrée d'une mauvaise manière dans ses intrigues; si je lui avois donné de mauvais conseils, ou selon Dieu ou selon le monde; si, au lieu de la porter tant que je pouvois à rompre ses liens, je lui avois enseigné le moyen de se conserver l'amitié du Roi, n'auroit-elle pas à présent entre les mains de quoi me perdre, si elle vouloit se venger? Et ne pourroit-elle pas dire au Roi : Cette personne, que vous estimez tant, me disoit cependant telle ou telle chose ; elle me portoit à cela, elle me conseilloit de faire ainsi, etc.? — N'ai-je pas raison de dire qu'il ne faut rien laisser voir, même à nos amis, dont ils se puissent prévaloir dans la suite contre nous s'ils venoient à changer? Tôt ou lard les choses se savent, et il est bien fâcheux d'avoir à rougir dans un tenq)S de ce que l'on aura dit ou fait dans un autre. Je disois, il y a bien des années, à M. de Rarrillon : qu'il n'y avoit rien de si habile que de n'avoir point tori, et de se conduire toujours et avec toutes sortes de personnes d'une manière irréprochable ; il trouva que j'avois raison, et qu'en effet il n'y a rien de si habile que d'être par sa bonne conduite à l'abri de toutes sortes de reproches. Je me souviens qu'un jour le Roi m'envoya parler à M"^^ de Fontanges ; elle étoit en fureur sur des mécontentemens
qu'elle avoit reçus; le Roi craignoit un éclat, et m'avoit envoyée vers elle pour la calmer ; j'y fus deux heures, et j'employai ce temps à lui persuader de quitter le Moi, et à essayer de la convaincre que cela seroit beau et louable. Je me souviens qu'elle me répondit avec vivacité : Mais, madame, vous me parlez de me défaire d'une passion comme de (piilter une chemise! — Mais, pour en r(ivenir à mon personnage, vous m'avouerez que je ne devois pas en rougir, et que je n'avois pas à craindre que l'on sût ce que je lui avois dit. Vous ne sauriez Irop prêcher celle même conduite à vos demoiselles : quelles ne donnent jamais que de bons conseils, qu'elles agissent en toutes les affaires les plus secrètes et les plus intéressantes qu'elles pourront avoir comme si elles a voient cent mille témoins, ou qu'elles les dussent avoir dans la suite; car encore une fois il n'y a rien qui ne se découvre enfin, et il est toujours jdus chrélien, plus verlueux, plus sur, et plus honorable de n'avoir jamais fail qu'un beau personnage ; et quand même il arriveroit que l'on ignoreroit élernellement quelle a élé la sagesse de notre conduile, je trouve que l'on doil conq)ter pour beaucoup le bon lémoignage que nous rend intérieuremenl noire conscience.
A M. D'AlBItiNÉ, A PARIS».
Collection (le S. M. le Roi de Hollande.
A Versailles, ce saiiietli au soir {i5 sejilenibre iOTO).
J'avois résolu d'aller voir aujourd'hui M'"^ d'Aubigné, mais ce ne sera pas la dernière fois que je serai trompée dans mes mesures. M™*' de Montespan a voulu aller à
* Celle leltre si curieuse élait déjà connue au dix-liuiliènie siècle ; Voltaire en parle à l'article Économie de son Diclwnnaire philosophique, et en cite un fragment.
Noisy par le beau temps qu'il a fait; je pars demain au matin pour aller au Val; c'est une petite maison qui est dans le parc de Saint-Germain, où l'on met M"^ de Tours à cause de sa maladie. Je la mènerai et y coucherai pour l'établir, et je serai lundi de bonne heure pour recevoir la cour à Saint-Germain. Je vais mander à Maintenon de m'envoyer Noëlle au plus tôt; c'est une fille que M""^' de Maintenon* a élevée, qui me sert fort bien, est de grand travail, et que je ne fais que vous prêter, afin que vous tûtiez d'une servante qui Mi fort bien la cuisine, qui frotle à merveille et qui nettoyé mieux la vaisselle que qui que ce soit. Vous n'en dépenserez que la nourriture; et si une femme vous accommode, vous aurez le temps d'en chei'cher une de connoissance. Je serois d'avis que la Vallée ou Aimée allassent au marché; car Noëlle est dépensière. 11 faut se servir des gens selon leurs talens, et compter qu'il n'y en a point de parfaits. Je vous ferai venir un aquais; vous avez bien raison d'en demander un grand; les pelils ne sont bons à rien. Si celui qui viendra ne vous accommode pas, il faut le l'envoyer, et ne se pas lasser jusqu'à ce que vous en ayez un bon ; et pour cela il faut faire serrer leurs haillons^, afin de leur reineltre sur le corps, et qu'il ne vous en coûte rien.
Vous avez très-bien fait, et vous ne pouviez trop tôt vous défaire de vos chevaux; ce qu'ils vous auroient coûté à nourrir vous en redonnera à Pâques pour les promenades et nos voyages de Maintenon ; ma belle-sœur ne sortira guère cet hiver, et quatre chevaux vous suffiront. Mais pour en revenir aux laquais, j'en ai deux très-inutiles que je vous prêterai toutes les fois que vous en aurez besoin, tantôt pour huit jours, tantôt pour un mois; ils ont vos livrées que j'ai prises exprès pour ces accoin-
* Fenune du marquis de Maintenon qui avait vendu sa terre à M°"= Scarron.
* C'est-à-dire les vêlements ayant déjà servi.
modemons-là; ils ne vous coûteront qu'à nourrir, et il est de l'hahilefé de se servir ainsi les uns des autres et profiter des temps. Votre femme est malade et hors d'état de se montrer; il lui faut bon feu dans sa ehand)re, de la bougie, de la gelée* et peu de Irain; l'été elle n'ama rien de tout cela, et il lui faudra des chevaux et des laquais. Je vous dis tout ce qui me vient à la tête non pas pour que vous vous en contraigniez, mais pour que vous en preniez ce qui vous en paroîtra bon; dans ce même esprit, je vous envoie un projet de dépense, tel que je le ferois si j'étois hors de la cour, et sur lequel on peut encore ménager. 11 faut nous servir de tout et faire envisager à vos gens que, s'ils vous servent bien, je le compterai comme s'ils étoient à moi. Je trouve que c'est trop de passer cinq cents écus pour une maison; songez que c'est pour vous tout seul, et que je n'y coucherai pas dix fois dans une année ; qu'il ne faut que trés-peu de logement et seulement deux remises de carrosse, s'il se peut, sans qu'il y en ait sous la porte. Tout le quartier de Richelieu, tout celui du Palais-Hoval et du Louvre, tout celui de Saint-flonoré sont bien longs % et pour du temps ne vous pressez point : vous serez où vous êtes tant qu'il vous plaira. Je ne réponds point à vos complimens, et je serai récompensée de tout si vous vivez un peu réglé et guéri. Je suis ravie que vous ayez été dîner avec M. de Vaujoin-. M. d'ileudicourt compte aussi beaucoup sur vous ; ne vous piquez point d'honneur de leur en rendre, et mettez toules les vilenies sur moi.
Dépense par jour pour douze personnes (monsieur et madame, 5 femmes, 4 laquais, 2 cochers, i valet do chambre) :
* Quehiue gelée de viande ou autre.
- Sont bien grands.
Quinze livres de viande à cinq sous par livre. 5 1. 15 s.
Deux pièces de rôti 2 10
Pour du pain 1 10
Pour du vin 2 10
Pour du bois 2 »
Pour du fruit 1 10
Pour de la chandeii • » S
Pour de la bougie » 10
lil.los.
Voilà à peu près votre dépense, qui ne doit pas passer quinze livres par jour, l'un portant l'autre, la semaine 100 livres et le mois 500 livres. Vous voyez que j'augmente, car 100 livres par semaine, ce ne seroit que 400 livres par mois; mais, y joignant le blanchissage, les flambeaux de poix, le sel, le vinaigre, le verjus, les épices et de petits achats de bagatelles, cela ira bien là. Je compte 4 sous en vin pour vos 4 laquais et vos 2 cochers ; M'"'' de Montespan donne cela aux siens; et si vous aviez du vin en cave, il ne vous en coûteroit pas trois. J'en mets 6 sols pour votre valet de chambre et 20 pour vous qui n'en buvez pas pour trois; mais j'ai mis tout au pis. Je mets une livre de chandelle par jour : c'en sont huit; une dans l'antichambre, une pour les fenunes, une pour la cuisine, une pour l'écurie; je ne vois guère que ces quatre endroits où il en faille; cependant, comme les jours sont courts, j'en mets huit, et si Aimée est ménagère et sache s(»rrer les bouts, cette épargne ira à une livre par semaine. Je mets pour 40 livres de bois que vous ne brûlerez que deux ou trois mois de l'année; il ne faut que deux feux, et que le vôtre soit grand. Je mets dix sous en bougie; il y en a six à la livre qui durera trois jours. Je mets pour le fruit 50 sous; le sucre ne coûte qu'onze sous la livre, et il n'en faut pas un quarteron pour une compote; du reste, on fonde un plat de
pommes et de poires qui passe la semaine en renouvelant quelques vieilles feuilles qui sont dessous, et cela n'ira pas à 20 sous par jour. Je mets deux pièces de rôti, dont on en épargne une le matin, quand monsieur dine à la ville, et une le soir quand madame ne soupe pas; mais aussi j'ai oublié une volaille bouillie sur le potage. Tout cela bien considéré, vous verrez que nous entendons le ménage. Vous aurez le malin un bon potage avec une volaille : il faut se faire apporter dans un grand plat tout le bouilli, qui est admiiable dans ce désordre-là. On peut fort bien, sans |)asser les 15 livres, avoir une entrée de saucisses un jour; d'une fraise de veau, un autre; de langues de mouton, et le soir le gigot ou l'épaule avec deux bons poulets. J'ai oublié le rôti du matin qui est un bon cbapon, ou telle autre pièce que l'on veut, la pyramide élernelle et la compote.
Tout ce que je vous dis là posé, el que j'apprends à la cour, votre dépense de bouclie ne doit pas passer 6000 livres i)ar an. J'en mets 1000 pour habiller M'"*' d'Aubigné, et avec ce que je lui donne, elle en aura assurément de reste; elle a une année d'avance, et elle n'a rien acheté depuis qu'elle est mariée, au moins si je n'en suis point la dupe. Je mets ensuite 1000 livres pour les gages ou les babils des gens; 1000 livres pour le louage de la maison, ce qui n'ira pas là; oOOO livres pour vos habits et pour l'opéra* et d'autres dépenses. Tout cela n'estil pas honnête? et le reste de votre revenu ne peut-il pas suffire à certains extraordinaires que l'on ne peut prévoir, comme l'achat de quelque cheval, l'entretien de deux carrosses, un meuble, le payement de quelque petite dette? Vous voyez que nous entrons en tout. Si de ce que je vous di%s un mot peut vous être utile, je n'aurai pas de regret à ma peine, et du moins je vous aurai fait voir que je sais quelque chose sur le ménage. * Ce mot est bilfé dans l'auti)j,a*iiplic, coiiiinc profane sans doute.
Le mémoire de M. Legois sera donné, et j'ai autant d'envie de lui liiire plaisir que vous. J'attends M. Fagon, qui me dira des nouvelles de M»'« votre femme. Accoutumez-la à la solitude et à s'amuser dans sa chambre; il ne vous conviendroit point qu'elle fût dans le monde, et le repos de votre vie dépend de bien enfourner ce commencement ici. La petite vérole n'était pas à désirer; mais il faut s'en servir pour qu'elle ne voie que très-peu de gens.
Je suis ravie que vous soyez content de M. de Mortcmart; offrez-lui votre carrosse, s'il n'en a point, quand il sera en état de marcher; c'est le seul service que vous lui puissiez rendre et il peut vous être bon. N'envoyez pas quérir celui que j'ai donné à M™^ d'Aubigné sans m'en avertir, car vous croyez bienque je trouverai moyen de rendre cette voiture-là utile. Ne vous éparpillez point dans cette grande maison ayant si peu de gens; si j'étois à votre i)lace, je ferois faire la cuisine dans ce petit trou qui est auprès de cet endroit où il y a un lit jaune ([ue, par parenthèse, je Irouvois fort abandonné, mais je n'en dis rien, parce que vous arriviez et que le désordre est excusable. Comme j'espère que nous avons quelque temps à vivre ensemble, apprenez à M'"" d'Aubigné et à ses femmes à me connoîlre; c'est-à-dire qu'en même temps que je prèle tout avec plaisir, je ne compte pas que rien soil gâlé ni rompu, et (juejai donné ordre à N'anon de faire un mémoire depuis le lit de velours jusqu'à la crémaillère.
Legois m'a dit que vous avez acheté du linge de table; il faut le marquer et prendre garde qu'on ne le change au blanchissage. 11 faut parler de toutes ces choses-là devant M'"- d'Aubigné : elle a un air d'emplâtre que je voudrois bien lui ôler.
Bonsoir, en voilà assez pmir un jour. Je serois ravie si vous m'écriviez avec un pareil détail.
ilO LETTRES DE M""= DE MAINTENON.
A M"« DE GUIGNONVILLE», A MAINTENON.
Iini>riiucc dans les Mémoires de V Académie des Sciences, Iiisa'ipiions et BeUes-Letlres de Toulouse, 8* série, t. VII, p. 5ôy.
Ce 9 novembre (IG79).
Comme je suib fort sincère et que je n'aime point à fâcher que le moins qu'il m'est possible, je ne veux pas m'adresser à d'autres ([u'à vous-même pour me i)laindre de vous et pour vous dire que vous vous moquez de tout ce (pie je vous dis, et M. de Guignonville de même. Je lui ai mandé positivement de ne point laire travailler à la tour carrée {|ue je n'en eusse faille marché avec lui; à cela il me répond ((u'on y travaille et que ce sera bientôt fait. Je vous mande de distribuer des tourbes avec M. le curé de Pierre, et vous lui en parlez quand tout est fait. Ces manières-là ne me sont pas propres, et je suis trop vieille pour n'être pas maîtresse chez moi. M. de Guignonville et vous êtes accoutumés à gouverner M'"" de Maintenon* comme un enfant. Ce n'est pas là mon humeur. Si vous ne voulez point de commissions de moi, je ne vous en donnerai plus, et je m'adresserai seulement à vous pour avoir de l'argent ; mais si vous voulez continuer à vous mêler de mes afliiires grandes ou petites, il faut, s'il vous plaît, les faire exactement comme je les demande.
Au l'esté, vous savez combien vous me plaisez l'un et laulre, et la joie de vous avoir aussi prés de moi que vous y êtes. Je vous en ai domié des marques qui vous l'ont dû persuader, et si vous voulez me servir à ma mode, vous n'obligerez pas une ingrate.
Je mande à La Couture de distribuer ce qui reste de tourbes.
* Sœur «les deux de Guignonville qui surveillaient r.ulniiuislrnlion de la terre de Mainfeuon.
'*• La |>ré(édoiite cliàtelaiue.
A M. L'ABBÉ GOBELIN
Manuscrils de Versadles. Lellres édifiantes, l. I. p. 178.
(8 janvier) 1080^
Je VOUS envoie le mémoire de mes aumônes réglées afin que vous jugiez si elles sont bien appliquées. J'ai fait iM'"' de Montchevreuil religieuse, et j'en ai encore une dont je paye la pension; son père va se rétablir, mais il ne l'est pas encore. Outre ce que j'écris, j'en fais quehpies autres dans les occasions : voilà ce qui concerne les aumônes. Quanta mes habillemens, je vais les changer, et les prendre pareils à ceux de M™'' de Piichelieu. J'ai une indifférence là-dessus qui m'ôte tout scrupule ; j'ai été vêtue d'or quand j'ai passé mes journées avec le Roi et sa maîtresse; je vais être à une princesse, je serai toujours en robe noire ; si j'étois hors de la cour, je serois en touriére, et tous ces changemens ne me font nulle peine. Du reste, je fais trop de dépense, parce que je suis naturellement propre et peu portée à l'avarice.
Mes journées sont présentement assez réglées et fort olitaires: je prie Dieu un moment en me levant ; je vais à deux messes les jours d'obligation et à une les jours ouvriers;je dis mon office tous les jours et quandje m'éveille la nuit, je dis un Lamlate ou un Gloria Patri. Je pense souvent à Dieu dans la journée, je lui offre mes actions; je le prie de m'ôter d'ici si je n'y fiiis pas mon salut, et (lu reste je ne connois point mes péchés. J'ai une morale et de bonnes inclinations qui font que je ne fais guère de mal ; j'ai un désir de plaire et d'être estimée (|ui me met sur mes gardes contre toutes mes passions; ainsi ce ne sont presque jamais des faits que je me puis
* Lauguel de Ger^y indique ceU<' dale (ji. 174 de ses Mémoires). Le texte qu'il demie ne diftère que fort jteu de celui de Versailles.
reproclîcr, mais des motifs Irès-liumains, une grande liberté dans mes pensées et dans mes jugemens, et une contrainte dans mes paroles qui n'est fondée que sur la prudence humaine. Voilà à peu près mon état ; ordonnez les remèdes que vous croirez les })lus propies Je ne puis vraisemblablement envisager une retraite; il faut travailler ici à mon salut ; contribuez-y, je vous supplie, autant que vous le pourrez, et comme c'est le plus essentiel de tous les services, comptez aussi sur la plus entière reconnoissance.
Uncanocdote qui selrouvc dans la correspondance deBiissy- Rabiilin (à M™' de Montjeu, 25 mars 1G80) fait juger en même temps des occupalions très etïeclivcs d'une dame d'alour et de l'étonnemcnt qu'excitait rélévation de M"*' de Maintenon à des fonctions si enviées : « Je ne sais si on vous aura mandé le démêlé de la maréchale de Rochefort (qui étoit aussi dame d'atour do la Daupliine) et de M""' de Maintenon. En tout cas, le voici. La maréchale, qui coiffoil M'"' la Dauphine, ayant été obligée de sortir parce (pi'elle sai<,nioit du nez, M""^ de Maintenon acheva d'habiller la princesse. La maréchale, étant revenue, se phiignit (pi'on avoit entrepris sur sa fonction, et, comme elle SLMiibloit vouloir refaire ce que M""^ de Maintenon avoit déjà fait, M"" la Dauphine leur dit qu'elle ne savoit pas comme on en usoil en France, mais qu'en Bavière, quand elle étoit une fois habillée, on ne la déshabilluit que pour la coucher. On a réglé que la première des deux dames qui commenceroit M""^^ la Dauphiue l'achèveroit : cela étant, ce sont deux charp-s égales.... Personne sans exception n'est inieux avec le Roi (pie 31"" de Maintenon. » Celle-ci racontait plus tard aux demoiselles de Saint-Cyr« qu'elle avoit appris de sa mère à bien peigner (elles étaieiU toutes deux habituées à se servir seules), et que ce petit talent avoit plu tout d'abord à la Dauphiue, «pii auruit été lâchée de ne l'avoir pas tous les matins pour cela ».
Les années 1680 et 1081 sont celles (pii ont vu la faveur de M""*" de Maiu tenon prendre un cours constant et réj:!ulier, fondé sur l'estime et le goût du Roi, et désormais à l'abri des orages
La liaison avec M"" de Fontanges prit fin après un dernier éclat : la belle reçut le titre de duchesse (avril 1080) pour s'en aller bientôt après, malade, épuisée, la mort dans le cœur et siu' le visage, à l'abbaye de Chelles, où elle mourut en 1081. La Palatine dit crûment qu'elle avait été empoisounée par M'"* de Montespan; et les curieuses recherches de M. Pierre (élément (M""" de Montespan et Louis XIV, iii-8, 1868) montrent que cette accusation n'est pas dénuée de tout fondement : M"" de Montespan, déses[)érée, aurait eu recours pendant les années précédentes à la Voisin pour en obtenir des philtres, (pi'elle aurait fait prendre à sa rivale et peut-être même au Roi, afin de ranimer son amour. Le procès de la Voisin en janvier 1080 dévoila ces mystères. Louis XIV, avec modéi-alion et sani;-froid, ordonna à (lolhert et à La Revnie, lieutenant criminel, d'étoutïer un tel scandale, cpii eût rejailli sur sa cour et sur lui-même; mais le charme que si souvent l'altière favorite avait su ranimer par son seul esprit et sa seule beauté fut, ou peut le croire, délinilivement rompu. Est-ce sous le coup de ces impressions pénihles que le Roi, quittant Saint- Germain le 18 mai, « connue il montoit en carrosse avec la Reine, eut de grosses paroles pour M""' de Montespan sur des senteurs dont elle est toujours chargée et qui font mal à Sa Majest*' »? (Bussy, Correspondance, t. V, p. 116.)
Tout cela ramenait naturellement le Roi vers ce commerce d'amitié rempli de sécurité et de douceur (jue lui offrait M™' de Maintenon. Personne mieux que M""" de Sévigné, écho fidèle de tous les bruits de la cour et de la ville, qui avait bien connu M""= de Maintenon et la jugeait avec son ingénieuse perspicacité, ne peut faire comprendre cette faveur uni(pie, « la plus souhaitahle du m(»nde ». Elle écrit le 17 juillet 1080 . « M""' de Coulanges est toujours surprise de la sorte de faveur de M"' de Maintenon. Enfin nul autre ami n'a tant de soins et d'allenlion qu'il en a pour elle. Elle me mande ce que j'ai dit bien des fois : elle lui fait connoître un pays nouveau qui lui étoit incoimu, qui est le commerce de l'amitié et de la conversation, sans contrainte et sans chicane; il en paroît charmé. » Et encore : « Les courtisans appellent tout bas M""^^ de Maintenon M™- de Maintenant.... Elle passe tous les soirs depuis huit heures jusqu'à dix heures avec Sa Majesté. M. de Chamarande la mène et la ramène à la face de l'univers. » (18 septembre 1680.)
A M. D'AUBIGNÉ
Collection de S. M. le Roi de Hollande.
A Fontainebleau, ce 0 juillet (1G80).
Vous mo faites un oxtivme plaisir de mo prêter votre petit carrosse ; mais vous ne me mandez point quand vous partez pour Cognac ; nous serons peut-être revenus pour vous le rendre. Je crois comme vous que par là vous sauvez la vie de mes chevaux. S'il n'y a point de colTre à cette calèche, il faut y eu ftùre faire sans façon, et qui puisse seulement fermer, et porter ma toilette.
M. Colbert est parti; je le verrai à Saint-Germain.
Je mande à Viette de vous payer neuf cent quaranteneuf livres; vous n'êtes pas en' état d'attendre. Vous seriez trop riche et trop heureux si vous pouviez quitter le jeu et vivre en tout régulièrement; quand les malheurs vous donneroient cette pensée, vous ne feriez (|ue ce que tout le monde fait; nous nous piquons d'un sentiment contraire par vanité; mais il n'importe comment nous allions à Dieu.
Je vous défie de recevoir le meuble qui est chez vous d'aussi bon cœur que je vous le donne, mais je suis ravie que vous le receviez avec plaisir.
Je vous remercie de Champagne, et de la conq^laisance que vous avez de me donner vos laquais, quand ils sont en état de vous servir, ayant la peine de les ftiire ; je ne sais comment faire pour son habit, désirant qu'il ne soit habillé de neuf qu'en même temps que les autres. Faites comme pour vous.
11 faut donner la lettre de M"'' Martel à Beuvron ou l'envoyer à Vibrais ; je suis si paresseuse que je serois fâchée qu'elle fût perdue après avoir eu la peine de l'écrire.
Ne parlez de ma faveur ni en bien ni en mal, et du
reste ne vous fâchez point; on est enragé contre moi, et, comme vous dites, on se prend à tout pour me nuire ; si on n'y réussit pas, nous nous en moquerons, et si on y parvient, nous le souffrirons avec courage*.
Je sei'ai bien aise de voir M'"*^ d'Aubigné pour une nuit ou deux; il faudroit qu'elle pût s'accommoder du lit de M"*^ de la llarleloire, que l'on feroit le plus propre que l'on pourroit. 11 faut qu'elle vienne mercredi au soir ou jeudi ; car dans les premiers jours je ne pourrai quitter iM'"'' la Dauphine, parce que je serai seule; les autres dames vont à Paris.
Adieu, mon cher frère, songeons à l'état où nous étions pour nous trouver heureux de celui où nous sonmies.
A M. L'ABRÉ GOBELIN.
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes.
Décembre 1080.
Je m'ennuie tout-à-fait de n'avoir aucun commerce avec vous, et quoique l'aumônier me dise souvent de vos nouvelles, je voudrois vous voir, ou du moins en savoir par vous-même. Je vous prie de me mander si vous êtes hors d'état de me venir faire une visite avant Noël, car si cela est, j'irai à Paris; et si vous vouliez bien me faire relier un Nouveau Testament, vous me feriez plaisir ; je voudrois |)()uvoir le porter dans ma })Oche, et si vous jugiez à pr()])OS de le mettre en plusieurs tomes, ils senuent, ce me semble, plus commodes. Il les faut relier de chagrin avec des fermoirs d'acier, et une Lnitation de Jésus-Christ, de même V Introduction à la vie dévote, et votre livi'e pour la messe. Ce sera là toute ma
* Ce passage est cité, avec quelques variantes, dans Languet de Ccrgy, p. 147.
ilG LETTRES DE M™" DE MAINTENON.
bibliolh(''que, ce qui no tiendra pas grande place ; il les faut tous en chagrin avec les mêmes fermoirs. Je vous demande pardon de tant de commissions, mais l'envie que j'ai de bien faire vous consolera de la peine que vous aurez. Je me porte fort bien; je suis contente et trop pour mon salut, car je ne sais quelle est ma croix. Je me recommande à vos prières, et vcms demande la continuation de votre amitié.
Le promier emploi que M""" de Maintenon voulut faire du loisir et de la sécurité d'une faveur désormais établie fut de travailler à la conversion de toute sa fauiille, encore protestante. Ouant aux moyens qu'cllo employa, il ne s'agit pas de justifier ce qui ne peut ni ne doit l'être; il vaut mieux comprendro quelles opinions, quels préju^^és réj^^uanls douiinèrent lui esprit qui se montrait si juste en d'autres circonstances. Les lettres (pi'on va lire sont à cet égard de bien curieux témoignages, aux(piels il faut joindre, comme non moins important, celui de M"" de (]aylus,fort intéressée en c<'tte affaire. Voici ce qu'elle raconte dans les Souvenirs. M. de Villelte, étant venu à la cour avec son fils ai)rès sa brillante campa«:ne de Sicile, rencontra une faveur qu'il aurait pu pousser fort loin s'il eût voulu se faire callutlicpie. (-onmie il résistait à toutes les offres, M""' de Maintenon prit, de concert avec Seignelay, le parti de l'envoyer en un voyage de long cours, pendant Ie(|uel le fils abjura sans beaucoup de résistance, «piitta la marine, et fut mis à l'académie, là où se formaient les jeunes officiers. Quant à la sœur, W" de Mursay, — qui fut M"" de Caylus, — on i)rofita des mêmes circonstances. M"" de Maintenon, ne voulant pas commettre M""" de Villette avec son mari, se fit livrer l'enfant par une des tantes. M"° de Mursay arriva à Paris en même temps que ses cousins et cousines, le jeune de Saint-Hermine, M"" de Saint-Hermine et de Caumont, que leurs parents n'osèrent pas refuser. Quant à la conclusion, M"" de Mursay, elle, ne fut pas lente à se consoler : « Nous arrivâmes ensemble à Paris, où M""" de 3Iain-
il7
tenon vint aussitôt me chercher, et m'ennnena seule à Saint- Germain. Je pleurai d'abord beaucoup; mais je trouvai le lendemain la messe du Roi si belle que je consentis à me faire catholique, à condition que je l'entendrois tous les jours, et qu'on me jiarantiroil du fouet. C'est là toute la controvers;; qu'on employa et la seule abjuration que je fis. » Les autres, plus âf;és, firent une résistance un peu plus lougue, « et qui fut infiniment glorieuse au calvinisme » ; mais finalement ils cédèrent : on les verra tous, M. de Villette avec eux, s'empresser en convertis zélés autour de M'"" de Maintenon, et ne lui reprocher que de ne les point faire assez largement profiter de sa faveur.
A M. D'AUBIGNÉ
Mamisci'ils de Versailles. Lettres cdi/'iaiifcs^ t. I, p. 196.
(Dccombre 1080.)
Vous vous passeriez bien de donner le fait aux dévoles en faisant le portrait de M'"'' dAubigné*; on ne peutavoir trop de soin de soi quand d'ailleurs on fait son devoir. Ne soyez jamais en peine de ma santé, quoi que vous entendiez dire. Si j'étois malade un peu considérablement, vous le sauriez par moi ou de ma part. 11 y a longtemps qu<' le petit de Mursay est catholique; M. de Saint- liermine est arrivé aujourdhui, qui, je crois, me donnera plus de peine. J'aurai dans peu de jours M"'*' de Saint- Ih'rmine, de Caumont et de Mmsay. J'es[)ère que je n'en manquerai pas une. Mais j'aime Minette% que j'ai vue à Cognac, et si vous pouvez me l'envoyer, vous me ferez un extrême plaisir. 11 n'y a i)lus d'autre moyen que la violences car on sera bien affligé dans la famille de la conversion de Mursay. 11 Amdroit donc que vous obtinssiez
* C'cst-à-dirc : Vous feriez mieux do ne pas médire de votre femme....
- Demoiselle de Saiut-llermine, et future comtesse de Maillv.
d'elle de ni'éciire qu'elle veut être catholique. Vous m'enverrez celte lettre-là ; je vous envoyerai une lettre de cachet avec laquelle vous pi'eiidriez Minette chez vous jusqu'à ce que vous trouvassiez une occasion de la faire partir, ce qui se trouve assez aisément, outre que vous, iM. de Xaintes, M. de Marillac, M. de Tours, et enfin je trouverois des amis sur toute la route, et si l'on me l'envoyoit à Richelieu, je ne serois pas en peine du reste. Travaillez à cette affaire: j'ai inclination pour cette petite lille, et vous m'ohligerez en faisant une honne œuvre. Quant aux autres conversions, vous n'en pouvez trop faire ; mais ne corrompez pas les mœurs en prêchant la doctrine. Adieu, mon cher frère, mille amitiés à cette pauvre dévote, je suis fâchée de la continuation de ses maux. Vous ne médites rien de M™^' de Miossens*.
A M-"" DE \TLLETTE2.
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, 1. 1, p. iOl.
A Saint-Germain, ce 25 dôccmbre 1(>80.
Quoique je sois hien persuadée, madame, que vous me donnez votre fille de hon cœur et que vous avez une grande joie de la conversion de mon neveu, je ne laisse pas de croire que vous avez hesoin de consolation, et c'est pour y contribuer que je vous écris.
M. de Mursav fit hier ses dévotions, et le curé de
* M"" de Martel, sœnr de M""' d'IIoudicourt, avait épousé M. de Miossens, frère du maréchal d'Albrct.
* En tête de celte lettre il y a celle note des dames de Sainl-Cyr : « M'"*' de Maintenon avoit i)ris le temps de l'absence de M. de Villelte pour faire enlever ses cnfans à l'insu même de leur mère qui étoit catholi(pie, dans le dessein de les faire instruire dans la religion catholifiue ».
— DECEMBRE iC80. —
Versailles qui l'a instruit et confessé en est fort content, voilà le plus essentiel ; du reste, je ne vois rien que de hon en lui et je ne lui ai encore découvert aucun défaut que de parler un peu trop. Je ne suis pas bien résolue encore sur ce que je ferai de lui ; il me paroît qu'il a envie de quitter la marine, et hien des gens me le conseillent; quoi qu'il en soit, ne vous mettez pas en peine, j'en aui'ai les mêmes soins que s'il étoit mon fils. Je lui fais apprendre à danser et il ftiudra le faire monter à cheval si nous le mettons sur terre. Le Roi a mille hontes poiu* lui et j'espère qu'il lui donnera une pension. J'ai ])arlé pour faire MM. de la Roche-Allart* enseignes; puisque les huguenots ne peuvent rien espérer, il faut demander pour les call cliques. M. de Saint-Hermine écoute et répond fort honnêtement à tout ce que je lui dis sur la religion ; mais jusqu'à cette heure il ne me donne nulle espérance. Je le menai samedi avec moi à Paris, où j'allois voir M"'*' de Fontmore et mes nièces - ; je les trouvai toutes enlaidies, dont je suis hien fâchée, mais je ne lecoimus en iaçon du monde M"*^ de Saint-Hermine. M"'' de Caumont est très maigrie et votre fille jaune connue la cire. Je l'amenai avec moi; elle pleura un moment, quand elle se vit seule dans mon canosse; ensuite elle fut quelque temps sans rien dire, et après cela elle se mit à chanter. Elle a dit à son frère qu'elle avoit pleuré, en songeant que son père lui dit en pai-tant que, si elle changeoit de religion et venoit à la cour sans lui, il ne la veri^oit jamais. Elle s'attendrit dès que l'on vous nonmie ; du reste, elle est accoutumée à moi, et quand je l'assure qu'elle m'aimera, elle me répond qu'elle m'aime déjà. J'ai passé le jour d'aujourd'hui à la
* Neveux de M"® de Villetle,
- Elle aiipelle nièces les lillcs de ses cousins germains.
LETTRES m M-"^ DE MAÎNTENON.
faire liro cl à lui apprendre à travaillera la tapisserie; elle a un maître à danser qui me répond qu'elle dansera fort bien; elle trouve ma table meilleure que eelle de M'"^ de Fonlmore. J'ai mandé à mes nièces de venir ici le plus tôt qu'elles pouiront, car leur visage ne reviendra pas tant qu'elles mourront de faim. M""' de Fonfmort étoit très inconunodée le jour que je la vis. Que je vous plains, ma chère cousine, dans raf,n(alion où vous êtes entre un mari et vos enfans ! C'est avoir le cœur déchiré j>ar les endroits les plus tendres; je le suis si fort pour ce que j'aime que je comprends mieux qu'une autre voire douleur ; consolez-vous en Dieu et en mon amitié. Je ne doute pas que l'eidèvement de votre fille ne fasse du bruit; je l'ai voulu ainsi j)our vous lronq)er la première, ne craignant rien plus que de vous commettre avec M. votre mari. La petite de Mursay en soulïre, cai- elle n'a pas nue chemise, et nous sommes dans des fêtes qui retarderont beaucoup toutes les choses dont elle a besoin.
M. de Seignelay m'a dit aujourd'hui que M. de Villetle seroit ici au mois de février; j'espère que la tendresse qu'il a eue toujours pour moi l'empêchera de s'emporter, et qu'il démêlera bien au milieu de sa colère que tout ce que je fais est une manpie de l'amitié que j'ai pour mes proches. Je ne me console point d'avoir manqué Minette. Adieu, j'ai la main lasse et il est tard.
A >!""= DE VfLLETTE, A NIORT.
Manuscrits de Versailles. Leltres édifiantes, t- I, P '-"3.
Ce 25 dêceiiibro 1080.
Si vous aviez été de la même religion que M. votre mari, je vous aurois priée de m'envoyer votre fdle, et
j'aurois espéré autant de complaisance qu'en ont eu M. et M"''- de Lalaigne et M. de Caumont ; mais j'ai eu peur que l'on ne vous soupçonnât d'avoir été bien aise de me la doimer et de quelque intelligence avec moi sur la religion; voilà, ma chère cousine, ce qui m'a obligée de vous tronquer, et pourvu que M. de Villette ne soit point mal content de vous, je me démêlerai bien du reste. J'espère qu'il ne prendra pas si sérieusement l'enlèvement de M"*' de Mursay, et qu'il consentira qu'elle demeure avec moi jusqu'à ce qu'elle soit en âge de dire sa volonté. Ne la plaignez point; elle se trouve fort bien ici, et je suis ravie de l'avoir; elle est jolie et aimable, et le talent que j'ai pour l'éducaticui des enfans sera tout enq)loyé pour elle.
Adieu, ma chère cousine, votre lettre me fait ])itié, ou pour mieux dire, votre état ; mais enlin vous êtes catholique, et il est impossible que, dans votre cœur, vous ne sovez bien aise de voir vos enfans dans le chemin où je les ai mis. Votre fds ne servira plus sur mer. Je suis sensiblement touchée d'affliger mes cousines par les marques les plus essentielles que je puisse leur donner de mon amitié, car assurément je songe à leur témoigner, dans la personne de leurs enfans, la reconnoissance et la tendresse que j'ai pour elles et que j'aurai toujours, quoi qu'elles puissent faire, quand même elles viendroicnt à me haïr.
A M. L'ABBÉ GOBELIN
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, 1. 1, p. 212.
A Saint-Germain, ce 26 janvier 1081.
Si j'étois à Paris, je vous verrois souvent, car je vous avoue que l'on ne peut être ni plus touchée ni plus occupée
de voire douleur que je le suis*, et qu'il n'y a rien que je ne fisse pour la soulaj,'er. Je sais bien que voire résignalion esl le plus solide remède; mais s'il empêche de se plaindre et d(î murmurer, il n'empêche pas l'impression de la douleur, ni que le cœur se flétrisse dans une perte aussi Jurande (pie celle que nous venons de faire. Traitez-vous donc comme vous traiteriez un autre à qui vous conseilleriez la diversion, et croyez que je suis votre amie pour toujours et à toute épreuve. Plût à Dieu que ces assurances vous pussent être de quelque consolation, et que je puisse en quelque façon remplacer ce que Dieu a voulu vous ôter, et dont je vois la grandeur de la perle à tous les momens du jour.
A M. D'AUBIOE.
Colleclioti de S. 51. 1.' Roi de Hollande.
A Saiut-Gcrniîun, ce 2 mars (1C81).
Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, tantôt par maladie, tantôt par trop d'occupation, et souvent par jiaresse; vous savez qu'il y a des gens que l'on aime qui sont négligés, parce que l'on ne veut pas se contraindie j)our eux. J'ai été assez languissante quelque temps avant le carnaval. M. Fagon a ti'ouvé à propos de me faire prendre des eaux de Sainte-Heine, et je m'aperçois qu'elles me font du bien. Je ne fais point de carême, et je crois que vous ne doutez pas que je n'aie quelque soin
* L'abbé Gdlioliu vouait do perdre ?ou iioveu, l'abbé Le Ragois, précepteur du duc du Maiue. On a publié en 1084, iu-12, sous le titre d'Introduction à l'histoire de France, un travail qu'il avait composé pour son élève, mais qu'il ne destinait sans doute pas à la publicité. Adopté par toutes les maisons d'éducation, cet ouvrage a été réim]>rimé un grand nombre de lois, avec des corrections et additions qui ne l'ont jtas rendu meilleur.
de moi. Je jouis d'un grand repos, et M'"^ d'Aubigné ne travaille pas plus en tapisserie que je fais. M""' de Fonlnjort pourra vous dire de mes nouvelles, et la résolution que j'ai prise de ne plus voir personne. Je me suis si mai trotivée de toutes les exceptions (lue j'ai faites, et il éloit si difficile de les soutenir, que j'ai mieux aimé prendre le parti de faire tout égal; j'en essuierai quebpies murmures, et on dira que la tète m'a tourné; mais cela est moins mauvais (jue les affaires que l'on mefaisoit. On avoit parlé de quelques voyages j)our ce carême; mais ils sont rompus. On doit aller passer huit jours à Saint-Gloud, et partir le lendemain de Pâques; après cela, on reviendra ici pour se préparera aller à Boui^bon ; on partira le 28 d'avril ; la cour y séjournera tout le mois de mai, elle reviendra à Versailles au commencement de juin ; on y demeurera jusqu'à la fin de juillet; on ira passer le mois d'aoïit à Chambord, et on reviendra passer septembre à Fontainebleau. Voilà le projet de notre été, qui pourroit être renversé si on y étoit assez heureux pour voir M™*^ la Dauphine grosse ; Monseigneur se porte à merveille. 11 y a quinze jours que M"'^' la duchesse de Richelieu est à Paris pour une fièvre tierce de M. son mari. M"« la maréchale de Rochefort est encore plus souvent malade que moi. M"'<^ de Montchevreuil soutient la fatigue à merveille et a augmenté son troupeau de la plus laide fille que l'on puisse voir, qui est votre M'"^ de Jarnac. Laval a Iriomphé dans les bals; mais elle est malade présentement. Voilà les nouvelles de notre maison ; je n'en sais guère d'autres. Apprenez-moi celles que l'on vous mande de moi. Faites mille amitiés de ma part à M™^" d'Aubigné, et croyez que je ferai toujours pour vous tout ce qui me sera possible. Adieu.
A M. DK VILLETTE*.
Manuscrits (]♦• Vorsaillcs. Letln-sédifianfcs, t. I, p. 211. LavalltV, Corresjwndnnci' g r tir m h-, t. II, p. 157.
5 avril 1G81.
Je viens do recevoir deux lettres de vous et je vois avec douleur que la moins douce est la dernière; cepeiidanl je ne m'en plains point, et avec fout aulre que vous j'essuierois de ^nandes aigreurs. Je ne me suis point trompée dans votre procédé, et quoi qu'on m'ait pu dire, j'ai soutenu (jue rien ne vous pourroit emporter contre moi. Je connois voire tendresse et voire raison; c'est ce qu'il faut pour recevoir ce que j'ai fait de la manière dont vous le recevez. Vous êles trop juste pour douter du motif qui m'a fait agir; celui qui regarde Dieu est le premier; mais s'il eût été seul, d'autres âmes éloient aussi j)récieuses pour lui (pie celles de vos enfans, et j'en aurois pu conveitir qui m'auroient moins coulé; c'est donc l'amitié que j'ai toute ma vie eue pour vous qui ma fait désirer avec ardeur de pouvoir fiiire quelque chose pour ce qui vous est le plus cher. Je me suis servie de votre absence comme du seul temps où j'en pouvois venir à bout; j'ai fait enlever votre fille par l'impatience de l'avoir et de l'élever à mon gré, et j'ai trompé et afiligé M'"^' votre femme pour (ju'elle ne fût jamais soupeonnée par vous, comme elle l'auroit été si je m'étois servie de tout autre moyen pour lui demander ma nièce. Voilà, mon cher cousin, mes intentions, qui sont bonnes et droites, qui ne peuvent être soupçonnées d'aucun intérêt, et que vous ne sauriez désapprouver dans le même temps qu'elles vous affligent. Comme je vous fais justice et que vos déplaisirs me touchent, faites-
* Revenu en France an mois de mars, il avait écrit à M""^ de .Maintenon, dit M""^ de Cayius, des lettres pleines de reproches.
la-moi aussi, et recevez avec tendresse la plus grande marque que je vous puisse donner de la mienne, puisque je fâche celui que j'aime et que j'estime, pour servir des enfans que je ne puis jamais tant aimer que lui, et qui me perdront avant que je puisse connoître s'ils seront ingrats ou non. La lettre que vous avez écrite à votre fils a fait pleurer tous les gens d'honneur et de sens à qui je l'ai montrée : elle est d'un caractère si tendre et si ferme que, quelque idée que je me fusse faite de votre procédé, il va encore plus loin; mais, pour parler comme vous, ne traitons jamais de controverse et gouvernons vos enfans de concert, h m'en vais pour cela vous dire ce que j'en pense, afin que nos instructions soient conformes.
Votre fils a de l'esprit et du sens; il est doux, bien né, plein de bonnes intentions, hardi, ambitieux, et, en un mot, je n'ai rien vu de mauvais en lui, (ju'unc grande présomption; trop occupé de lui, point des autres; questionnant toujours, parlant trop, n'aimant pas la lecture, enfin tous les défauts d'un homme qui a été admij'é ; je l'ai poussé là-dessus, il s'en est corrigé si promptement, que je ne le puis comprendre. Je croyois l'affliger en lui proposant l'académie, et qu'il auroit de la peine à devenir écolier après avoir été officier sur sa bonne foi, et depuis homme de cour. Cependant, c'est où je vis son bon sens, il en fut ravi, et il s'y conduit de façon que bernardi me fait dire tous les jours qu'il n'a jamais vu de jeune lioinme si doux, si sage et si appliqué que lui. Nous eûmes un petit démêlé sur ce que j'exigeai qu'il ne sortît que pour venir à la cour; je sais la rigueur de cet ordre-là; mais je sais aussi que rien ne lui seroit meilleur pour ce pays-ci, et qu'il ne peut être trop sage s'il veut plaire au Uoi. M. de Fourbin ^ me l'a-
* Connnandant de la conipa^^nie des mousquetaires du Roi ; le jeune Mursay en luisait partie.
mène toutes les semaines : cela lui est bon et plus utile que d'être avec un prince du sanii". Nous le laisserons à l'académie tant que vous le jugerez à propos; écrivez-lui souvent, exigez qu'il vous réponde; il écrit mal et est paresseux là -dessus, car du reste il ne l'est pas. Il est un peu crû, mais il sera petit.
Votre fille est à peu près comme lui, hors que je la trouve encore plus appli(juée à se corriger et à vouloir plaire; elle a aussi les mêmes défauts et se croit admirable, ne songeant qu'à sa personne; on l'a gâtée làdessus par l'aveuglement des pèi'es et des mères, car assurément elle n'est point belle et ne le sera pas*; du reste, j'en suis très-contente, et j'espère en faire une fdle de mérite ; mais je vous conjure, mon cher cousin, que l'on ne veuille point la conduire de Poitou ni me taire des prières contre ce que je crois devoir.
M"'*' de Villette et M'»*' de Fontmort m'accablent pour qu'elle n'aille point dans un couvent, et tout cela sur ce qu'elles la croient une merveille et que la cour en seroit charmée. Klles me prient de la faire suivre mes femmes à Bourbon; en vérité, elle seroit en bonne compagnie! Je suis tout le jour dans le carrosse de M'"'' la Dauphine, où elle ne peut aller; j'arrive le soir, je vais en des lieux où je ne la puis mener; elle i)asseroit sa vie sans rien apprendre et sans entendre une parole raisonnable. Laissez-moi faire, je vous en prie. Je prétends la traiter comme si elle étoit ma fdle ; elle sera auprès de moi dans les lieux de séjour, et j'emjiloierai ce temps-là à lui donner de l'esprit, de la l'aison, de la bonne grâce. Klle sera dans un couvent pendant les vovages, et elle apprendra à prier Dieu, à travailler, à lire, à écrire, et, en
* Si M™^ de Cayliis n'eut pas la hanito vc^uVu'vc, olleoiit un cliarme [tUis précieux : « Jamais, dit Saiut-Siuion, un visage si spirituel, si touelianf . si jtarlauf : jamais une Iraiclieur itaroille; jamais tant de gniee ni plus dVsi»rit; jamais tant de gaîfé et d'a-^rémens; jamais créature jilus séduisante. »
un mot, ce que je ne puis lui montrer. Je Tai mise aux Ursulines de Pontoise avec M''^'* de Montehevreuil, pour qu'on l'instruisit à faire sa première confession. Je croyois aller à Bourbon, mais, le voyage étant rompu, je l'enverrai quérir à la fin de ce mois (|ue nous irons à Versailles; elle y sera toujours, et i-etournera dans son couvent, quand on partira pour Fontainebleau et pour Chand)ord. Je ne réj)onds point à ces dames sur elle, car je crois que vous enlendrez mieux raison, et que vous comprenez mieux l'impossibilité et l'extravagance qu'il y amoit à la traîner dans des voyages où elle ne me verroil jamais, et coucheroit sur une paillasse avec mes femmes, au hasard de tomber malade et de demeurer en chemin, car la cour n'arréteroit pas pour elle *.
Ne voulez point de mal à M'"' de Fontmort, mon cher cousin, et pardonnez-lui, pour l'amour de Dieu et pour l'amour de moi, une chose qu'il étoit difficile quelle refusât à sa religion et à notre amitié. Elle a cru en tout cela rendre un grand service à vos enfans ; elle vous aime tendrement : achevez de tout faire de bonne giâce.
Je ne vous réponds point sur ce que vous me demandez votre fille; jugez vous-même si je dois vous la rendre, et si, ayant fait une violence pour l'avoir, je ferois la sottise de la rendre; donnez-moi plutôt les autres par amitié pour eux, puisque aussi Jiien, si Dieu conserve le lîoi, il n'y aura pas un huguenot dans vingt ans. Je me chargerai de tous volontiers, et je ne crois pas pouvoir rien faire qui mar(|ue plus la tendresse que j'avois pour ma tante, qu'en faisant à ses petits-enfans le traitement que j'ai reçu d'elle.
Je ne vous ai point rendu de mauvais offices aiqu'ès du Uoi, et plût à Dieu que vous n'eussiez pas j)our le servir une exclusion insurmontable. Votre fils a été ma-
* Ces sejtt dernières lignes manquent à la copie de Versailles, et sont dans le texte de Lavallée.
lado, il est mieux; votre fille est ravie de tout et m'écrit souvent. J'ai lu la lettre de Marmande *; il écrit bien mieux que son frère en toute faeon ; mais je voudrois leur ôter cette manière de se tutoyer que je vois établir dans votre famille et qui n'est point noble du tout.
Adieu, mon cher cousin; mes complimens à M'"^ de Yilletle et à M"^*^ de Saint-Hermine; je n'écris qu'à vous et vous voyez que (î'est amplement. Je crois (jue vous aurez été bien aise de la promotion de M. le maréchal d'Kstrées*. 11 me dit beaucoup de bien de vous; mais je lui dis que je le comioissois, et qu'il me feroit plus de plaisir de le dire au lloi. Je ne conqirends pas pourquoi vous n'avez pas appris par moi la conversion de M. de Mursay ; je vous l'ai mandé le jour c^i'il lit son abjuration à Versailles, et je ne manquerai jamais à rien de tout ce (jui j)ourravous marquer la tendresse, l'estime et la considération (jue j'ai pour vous.
A M. DE MOMCIlEVHKriL, A BARÈ(.ES\
A Versailles, ce 4 juillet 1081.
Je vois la satisfaction que vous avez de votre machine; j'y prends part en toute fîiçon, et j'espère que les bains tels ((ue vous me les représentez ne sont point inutiles; ne vous rebutez point (juoi que l'on vous puisse dire,
* M. (le Mnrnmnde était le seeoiid (ils de M. de Villette. Celui-ci lit d'abord mine de le soustraire aux jtrojels de conversion de M"" de Maintenon; mais cela ne dura pas. Tout en grondant, il ne retira pas ses autres enfants, et donna Marmande, qui ne se lit pas jjrier.
- Jean d'Estrées, vice-amiral, avait été pronm maréchal de France le 25 mars 1G81.
^ Aufoirraphe conservé dans la famille de Morn.iy. ijui descend du mai(iuis de Monlchevreuil. — M. de Montclievreuil avait été nommé ^^(uverneur du duc du Maine, et l'on peut croire que cette nomination avait été faite à l'instigation de M™" de Maintenon. Il avait conduit le prince au.\ eaux de Daréges. — Lavallée, Coir. gcnerale.
ils ne sauroient faire de mal ; mais mettez des intervalles de deux ou trois jours avant que le prince paroisse échauffé, et, après cela, poussez votre séjour le plus loin que vous pourrez. Je ne crois point qu'il s'en trouve mal dans sa santé; liarèges a une chaleur trèsdouce, et vous devriez vous baigner régulièrement; c'est un trésor que vous n'aurez pas toujours, et vous vous l'ejtenlirez de l'avoir négligé.
Les sueurs vous sont très-bonnes, et je vous réponds que vous vous eu trouveriez très-bien, pourvu (|ue vous les prissiez comme il faut, c'est-à-dire que vous vinssiez du bain vous mettre au lit sans souffrir le moindre air en passant. J'écris une grande lettre au prince. Je me suis avisée de deux nouvelles à la fin qui ne lui seroient pas indifférentes s'il j)ouvoit en être témoin.
M'"'' la Dauphine nous fait faire une vie assez mébuicolicfue; il va aujourd'hui six semaines qu'elle est malade et dans un très-grand chagrin : elle ne souffle (|ue Lessola ^ et M"»' de Richelieu. M™« de Montclievreuil et moi ne paroissons pas enfaveur^ J'entends dire que l'on
• Ressola était une feimne de lîliambre de la Dauphine ([u'elie avait amenée de Bavière, et à laquelle elle témoignait une amilié extraordinaire, vivant enfermée avec elle, au grand déjilaisir du Hoi. Cette pauvre princesse s'abîma dans cette solitude; délaissée de tous, elle fini! par mourir de consomption.
* M""^ de Caylus expliipie cela. « M""* de Richelieu n'aima M"" de Maintenon que dans la mauvaise fortune et dans h; repos d'une vie oisive. La vue d'une faveur qu'elle croyoit mériter mieux cpj'clh; l'emporla sur le goût natinel. l'eslime el la recouuoissauce. La première iilacc dans la conliance du Roi parut à ses yeux un vol (pielle ne pul pardonner à son ancienne amie; mais, désespérant d'y jiarvenir, elle se tourna du côlé de M"" la Dauphine, et par des craintes, des soupçons et mille fausses idées, ell<» contribua à réioignemeul que cette princesse eut poui- U'. mo)i(l(>. M'" l.i Daiqihinr \o\(.ii |.| nécessité d'être bien avec la favorite pour rire bien avec le Roi sou beau-pére; mais, la regardant en même temjts comme une jiersonn»; dangereuse dont il falloit se délier, elle se détermina à la retraite où elle étoit naturellement portée, et ne découviit qu'ajués la mort de M™" de Richelieu, dans un éclaircissement qu'elle eut avecM™^ de Maintenon, la fausseté des choses qu'on lui avoit dites. »
va donner une gouvernante aux princesses, et que M'"'=' de Monlespan et de Thianges ont de la peine à vivre ensemble; les disputes sont fréquentes. M'"'' de Montespan est grossie d'un pied depuis que vous l'avez vue; elle est étonnante. Vous savez sans doute la mort de M'"^ de Fontanges; elle laisse pour cent mille francs de dettes pardelà ses meubles et ses pierreries; le Roi a i)ris tous les effets et payera toutes les dettes. On espère aller bientôt à Fontainebleau; le lîoi en a envie, et M'"'' la Daupbine n'a que de très-petits accès, ([ui font espérer qu'ils linijont bientôt. M"^" de Laval est revenue plus noire qu'elle n'éloit. La princesse de Conti embellit tous les jours*. Adieu, mon clier maniuis, je suis toujours la même pour vous.
A M. DE MOiNTCllEVUEllL, 1 BAREGES.
Aulograiilio au cluUeau do Moniay. — Lavalltr, Concsponduiice (jcutiale.
Fontainebleau, ce 2 seiitenibre 1G81.
Ouil y a longtemps que je ne vous ai écrit, mon cber marquis, et que je m'ennuie de votre longue absence et de celle de mon cber mignon! Ne revenez que lors(pie M™* de Montespan l'ordonnera, mais ne le baignez plus, et très peu à Bagnères, car je me meurs de i)eur qu'à la iinon en fasse trop; ne vous laissez aller à aucune complaisance pour la Gutière, qui voudra vous retenir dans sa ville, et croyez qu'un bain de Bagnères, excepté celui de Sainl-Rocb, écbauffe plus que dix de llarèges. Vous me mandez (|ue noire prince commence à s'ennuyer: j'en suis au désespoir, car je ne puis lui savoir les moindres peines sans souffrir pour le moins autant. Ouand on vous verra résolu à ne le plus baigner, on vous fera revenir
* Elle était, dit M""" de Caylus, agiéalile coinuje sa mère M"" de la Vallière avec la taille et lair du Roi son jière.
bien vite : il est impossible que l'on n'ait pas impatience de le voir.
Vous êtes bien à plaindre si vous avez dans vos montagnes le cliaud que nous sentons dans les rocbes de Fontainel)leau ; pour moi, j'en suis désespérée. Le Roi ne va pas à la cbasse, parce qu'on ne peut soulenir les rayons du soleil ; mais on s'enferme tous les jours pour la comédie, où l'on dit que l'on meurt. M""^^ de ïbianges prend le soin souvent d'orner un écbafaud de toute la beauté que fournit sa famille ; on y mêle quelques étrangers qui ne servent qu'à faire voir l'avantage que le sang de Mortemart emporte sur ce qu'il y a de plus beau ici. On dit que M™'' de Montespan a souvent des vapeurs ; je ne l'ai rencontrée qu'une fois depuis un mois. Toules cboses sont comme vous les avez laissées. M™^ de Montcbevreuil et moi nous nous voyons souvent; elle est assez bien présentement pour le corps et pour l'esprit; je suis mieux aussi de mes vapeurs, et si je vous avois à diner, je me trouverois fort contente.
Adieu. Mes complimens à mon petit duc ; je l'aime toujours : dites-lui qu'il me fera mourir de douleur s'il trotnpe les espérances que le Roi a sur son méi'ite. 11 n'a pas de grand ragoût en tout ce qui l'environne* : plût à Dieu que notre prince le pût consoler de tout ce qui manque aux autres, et qu'il le trouvât son fils en toutes façons. Il me semble qu'il a du courage, de la gloire, et un désir d'être estimé qui est la source du mérite. Inspirez-lui bien, je vous conjure, de vouloir être au-dessus de tout ce qu'il voit par les bonnes qualités, en même temps qu'il leur cédera pnr la naissance (►u, pour mieux dire, parce qu'il est le plus jeune. Adieu, mon cber marquis, mes complimens à M. de Court et à M. de la Porte ; pour vous, je crois que vous n'en voulez point.
* C'est-à-dire dans sa famille légitime. Le Dauiihin était homme lort médiocre.