A UNE DEMOISELLE SORTIE DE SAINT-CÏR
Biblioth. nalionalc. Mannsor'.ls, fonds français, n" 15201. Copio. Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. V, p. lôi>.
i«'de l'ail 1705.
Je suis ravie, ma chère iiile, de l'établissement qui se présente pour vous ; il n'y a rien que je ne voulusse fiure pour y contribuer. Vous aurez sans difficulté une place de régale, et M'"*" de Fontaines suivra celte affaire jusqu'à ce que vous en ayez l'expédition. La seconde chose que
» Il faut, pour comprendre celle lettre qui peut sembler dur»', savoir qu'alors M"" de Caylus s'était livrée au parti, c*est-à-dir«' aux Jansénistes, et avait pris comme directeur le père de la Tour, si renommé pour les conversions qu'il faisait, mais suspect, nous l'avons dit, connue étant de l'Oratoire. A en croire Saint-Simon, très partial il est vrai, elle était entrée dans les voies d'une conversion sérieuse, qui ne tint pourtant pas contre la menace d'une disgrâce. Elle renonça au i.ére de la Tour, et, mêlant le monde avec la dévotion, elle contenta en même temps M"' de Maintenon, dont ell«' redevint la favorite, et une S(»ciété moins austère, dont elle continua à faire les délices par son esprit et ses grâces.
* 51""= de Maintenon se faisait une obligation affectueuse d'écrire aux jeunes lilles qui (piiltaienl Saint-Cyr pour s'engager dans la vie soit par le niaria^^re, soit par la vocation religieuse. Ces lettres contenaient toujours qnel.|ues graves conseils; elle en laissait prendre copie aux dames de Saint-Cyr, pour le profit des générations suivantes. On trouve dans les recueils manuscrits de Saint-Cyr un grand nombre de pai-eilles épîtrcs.
vous me proposez n'est pas si aisée, m'étani fait une loi de ne demander jamais de bénéfice parce qu'on charge sa conscience de tous les maux qui en peuvent arriver. Mais si M. l'évêque d'Uzès en donnoit un pour l'amour de moi à un digne sujet, je lui en serois infiniment obligée, ne pouvant pas avoir un plus grand plaisir que de marquer à la famille où vous allez entrer l'amitié que j'ai pour vous. J'espère que M. de Bàville, qui m'a toujours fait l'honneur d'être de mes amis, vous accordera i)artout sa protection. Si vous répondez à l'éducation de Saint- Cyr, vous porterez de gi\inds trésors à M. votre mari, puisque vous serez pieuse, soumise, complaisante, douce, modeste, retirée, appliquée à vos devoirs, et imitant le plus que vous pourrez la femme forte dont nous avons tant parlé ensemble. Voilà, ma chère fille, ce que je vous souhaite, et que vous me croyiez à vous de tout mon cœur.
A M-"^ LA COMTESSE DE CÂYLLS
Manuscrits de Versailles. Lettres rdifiaiifeo, t. V, p. 511. Collection Morrison.
Ce 14 janvier (1705).
Je reçois dans ce moment votre lettre du ii de ce mois ; prenez le milieu entre vous livrer à une agréable société ou vous abîmer dans la retraite; vous ne pourriez soutenir ce dernier parti, et l'autre vous éloigneroit plus de Dieu et de vos enfans que ne feroit la cour. M. l'abbé r.obelin, qui avoit du bon sens, fut ravi quand il me vit quitter rhôtel de TUchelieu pour aller m'élablir à Saint- Germain, et je vois souvent qu'il avoit raison. Je ne désapprouve point que vous donniez des rendez -vous à l'abbé Testu ; M"^"^ la chancelière est la meilleure femme du monde, et la compagnie dont vous me parlez est excellente; il auroit été à désirer qu'elle eut élé moins
nombreuse. Il est certain que vous avez moins de mesure à garder qu'une autre par rapport à l'affliction ^ 11 est vrai que vous en avez besoin, parce qu'on vous observe. Je vous nîcommande à Dieu ; tout ira bien si vous êtes à lui. Adieu, ne craignez point de m'écrire ; mais ne comptez pas sur des réponses si promptes.
A M"^ LA COMTESSE DE CAYLUS
Bibliolli. nalioiinle. Manuscrits, fonds fian<;ais, u° 15 IW.
i- avril (1705).
Vous faites les commissions qu'on vous donne avec tant de diligence qu'il faudroit bien de l'argent pour yfournir. J'ai peine à croire qu'il y ait une étoffe plus extravagante que celle que vous m'avez envoyée; mais tout est supportable en jupon. Je n'ai rien à vous dire de nouveau; mais seulement le déchaînement n'est pas cessé : vous n'avez jamais été dévote que par politique; vous ne pensez plus qu'à vous remarier, voilà sur quoi on brode tous les jours quelque chose de nouveau. N'en soyez point en peine, ma chère nièce; voire conduite, s'il plaît à Dieu, forcera vos ennemis à se taire, et vous élablira une réputation qui vaut mieux que tous les trésoi's du monde.
Je suis bien en peine de M'"^ la princesse des Ursins- et bien fâchée de ne pouvoir lui marquer par mes soins le véritable intérêt que je prends à sa santé, et pour elle et pour l'Espagne. Je vous emi)rasse de tout mon cœur. Je me porte assez bien présentement.
* Voir ]»lus haut la première note à la lettre du 15 novembre 1704.
* Elle avait eu permission de venir à Versailles et rentrait en grâce.
^,C. ■* tKj
ENTRETIEN PARTICULIER D'UNE CONFIANCE INTIME DE M™ DE MAINTENON AVEC M'"'^ DE GLAIMON».
4 avril 1705.
« Je suis, me dit Madame, dans une grande joie quand je vois fermer la porte en entrant ici, et je n'en sors ([u'avec peine. Souvent, en retournant à Versailles, je pense : Voilà le monde, et, selon toutes les apparences, le inonde pour lequel J.-C. ne voulut point prier la veille de sa mort-. Je sais qu'il y a plusieurs bonnes âmes à la cour, et que Dieu a de ses saints dans tous les états ; mais il est certain qu'en général c*est là ce qui s'appellt^ le monde, c'en est le centre; c'est là où toutes les passions sont en mouvemenl, lintérét, l'ambition, l'envie, le plaisir, etc. C'est donc ce monde si souvent maudit de Dieu. Je vous avoue que ces réflexions me donnent un sentiment de tristesse et d'horreur pour ce lieu où il faut }>ourlant que je demeure. »
Après avoir parlé avec Madame de plusieurs choses
* Lavallcc, au tome II, page 153 de ses Lettres historiques et édifiantes, indique pour ce tri's curieux document une double source. Il mentionne d'abord le tome I, page 505, des Mémoires de Languet de Gergy. Cei)endant lui seul a publié ces Mémoires dans le volume intitulé : La famille d'Aubigné et l'enfance de M""" de Maintenons et l'on n'y tiouve pas cet entretien, auciuel il est fait seulement allusion (page 278) comme il suit : 4 C'est cette contrainte contiiuielle que M™" de Maintenon racontait en détail à son amie M""= de Clapion, et que celle-ci a rendue tout naturellement dans une conversation qu'elle a mise par écrit. » La seconde source quindique l.avalléeestle tome V manuscrit des Leff;e.v <?>/«//««/<'« au séminaire de Versailles. Ce tome V, dans son éUit actuel, ne donne pas cet enlrelien: mais tout un cabier de dix pages (2Ô5 à '265) y manque aujourd'bui : c'est là très probablement que Lavallée a trouvé ce morceau, sur l'authenticité duquel il ne semble pas qu'il y ail lieu , d'élever des doutes. Nous le donnons nécessairement d'après lui.
- « Je prie pour eux. Je ne jtrie poijit pour le monde, mais pour ceux que vous m'avez donnés, jiarce qu'ils sont à vous. » Evangile selon saint Jean, XVII, 9.
44 LKilKfciS DE M»' 1)K MAIMKNON.
affligeantes, je lui dis qu'il falloit au moins qu'elle n'en vît auenne de telles dans cette maison, et que tout y allât si bien que ce fût un lieu de repos pour elle, et où elle |n*it se consoler de tout ce qu'elle trouve ailleurs. — « Mais cela est bien ainsi, dit Madame ; et que ferois-je sans cette maison? je ne vivrois pas. Je crois (pie Dieu me l'a donnée non seulement pour faire mon salut, mais pour mon repos, car elle ne me sert pas seulement à prier Dieu et à me recueillir, mais à me délasser; elle me fait oublier les autres affaires. Quand je suis ici et que je m'occupe, quatid nous sommes en conseil ou que je parle à quelqu'un, je ne pense en vérité pas qu'il y ait une cour ; ainsi je respire un peu. » — J'ai pensé ce malin, lui dis-je, quand je vous ai vue communier, qu'il y avoit peut-être longtemps que vous n'aviez eu la matinée semblable, où vous ayez pu prier Dieu à votre aise et vous recueillir. — « Cela est vrai, dit Madame, et je vous ai dit bien des fois qu'il faut que je prenne pour mes prières et pour la messe le temps que tout le monde dort; sans cela, je n'y pourrois pas aller; car quand on a une fois commencé à entrer cliez moi, il ne faut plus compter que je sois ma maîtresse ; il ne me reste pas un instant. » — Je lui dis là-dessus que je me figurois sa cliambre, sans comparaison, comme la bouli(|ue de ces gros marcbands qui, quand elle est ouverte, ne se vide plus, et où il faut qu'ils demeurent attacliés.— « Cela est en effet ainsi, dit Madame. On commence à entrer cbez moi vers sept beures et demie. C'est d'abord M. Marécbal '. 11 n'est pas plus tôt sorti que M. Fagon entre. Il est suivi de M. lUoin- ou de quelque autre qu'on envoie savoir de mes nouvelles. J'ai quelquefois des lettres extrêmement pressées qu'il faut que je place là de nécessité. Ensuite viennent les gens de plus grande consé-
* Pi-rmior cliirurpieii du Roi.
- Proinior valet tle chambre du Roi.
(juence : un jour M.Cbamillarl, un autre M. l'arclievêque ; aujourd'hui c'est un général d'armée (pii va partir, demain une audience qu'il faut doimer et qui m'a été demandée, avec cette circonstance ({ue c'est presque toujours des personnes (jue je ne puis différer de voir, car il le faut bien, par exemple, quand les officiers pai'tent, et ainsi des autres. M. le duc du Maine atlcndoit l'autre jour dans mon anticbandjre que M. de Chamillart eut fini. Quand il fut sorti, M. le duc du Maine entra, et me tint jusque quand le Uoi airiva; car il y a là même un petit agrément, cest (juils ne sortent de chez moi que rjuand quelqu'un d'au-dessus les chasse. Quand le Uoi vient, il faut bien qu'ils s'en aillent tous. Le Uoi demeure avec moi jusqu'à ce qu'il aille à la messe. Je ne sais si vous prenez gaide qu'au milieu de tout cela je nt; suis pas encore habillée; si je l'élois, je n'aurois pas eu le temps de prier Dieu. J'ai donc encore ma coiffure de nuit; «•ependant ma chambre est comme une église : il s'y fait connue une procession; tout le monde y passe, et ce sont des allées et des venues perpétuelles.
(( Quand le Uoi a entendu la messe, il repasse encore par chez moi. Knsiiite la duchesse de Uourgogne vient avec beaucoup de dames, et on demeure là pendant que je dîne. Il semble donc qu'au moins voilà un temps employé pour moi ; mais vous allez voir comment. Je suis en peine si la duchesse de Uourgogne ne fait rien de uïal à propos, si elle en use bien avec son mari; je lâche de lui faire dire un mot à celle-ci, de voir si elle traite bien celle-là. Il faut (Milretenir la compagnie, faire en sorte de les unir tous. Si quelqu'un fait une indiscrélion, je la sens; je suis embarrass'ee de la manière dont on prend ce qui se dit ; enfin, c'est une contention d'esprit que rien n'égale. H y a autour de moi un cercle de dames, de manière que je ne puis demander à boire. Je nie détourne quelquefois, et je leur dis en les regardant :
40 lEITRES DE M-« DE MAINTENON.
c'est bien de riionneur pour moi, mais je voudrois poiirlant bien avoir un valet! Sur cela, cbaeune veut me ï^ervir et s'empresse pour m'apporter ce qu'il me faut, ce cjui est encore une autre sorte d'embarras et d'importunilé pour moi. Enfin ils s'en vont dîner, car je le fais à midi avec M^nl'ileudicourt et M"^*^de Dangeau,qui sontmalades. Me voilà donc enfin seuleavecelles; tout le monde s'en va. S'il yavoit un jour où je puisse ce qui s'appelle m'amuser un inoment, ce seroit ici, ou pour causer ou pour jouer une partie de ti'ictrac. Mais ordinairement Monseigneur prend ce temps-là pour me venir voir, parce qu'un jour il ne dine point ou il a dîné plus tôt pour aller à la chasse. Il vient donc après les autres; c'est l'honnne du monde le plus diflicile à entretenir, car il ne dit mot. Il faut pourtant que je rentrelienne, car je suis chez moi; si cela se passoit chez un autre, je n'aurois qu'à me mettre derrière dans une chaise et ne rien dire si je voulois. Les dames qui son! avec moi peuvent faire cela si elles veuleni, mais moi qui suis dans ma chambre, il fimt que je paye ce qui s'appelle de ma personne et ({ue je cherche quoi dire; cela n'est pas fort réjouissant.
(( Après cela on sort de table. Le Roi avec toutes les princesses et la famille royale viennent dans ma chambre •'t y apportent avec eux une chaleur effroyable. On cause, et le Roi demeure là environ une demi-heure; puis il s'en va, mais rien que lui ; tout le reste est encore là, el connue le Roi n'y est jdus, on s'approclie davantage de moi. Us m'environnent Ions, et il faut que je sois là à écouter la plaisanterie de M™« la maréchale de C'\ la raillerie de celle-ci, le conte de celle-là. Elles n'ont rien à faire, toutes ces bonnes dames ; elles ont le teint bien rafraîchi et n'ont rien fait dans toute la matinée; mais il n'en est pas de même de moi, qui aurois bien autre chose à faire que de causer, et qui porte souvent dans le cœur un chagrin, une méchante nouvelle : cet assaut, par
exemple, qu'on devoit donner à Verrue* il y a quelque temps. J'ai tout cela dans l'esprit; je pense que peut-être dans le monde mille gens périssent, que d'autres souffrenL.. » — J'interrompis Madame en lui disant ; Je pensois tout à l'heure, madame, en vous entend;mt parler, que vous aviez au moins un avantage de cette presse d'occupations et d'affaires; c'est que, comme elles se succèdent les unes aux autres, vous n'avez pas le temps de songer à celles qui sont aflligeanles. — a 11 le semble en effet, ajouta Madame, mais cela ne m'empêche point d'y penser et d'avoir tous les jours un poids sur le cœur qui me pénètre, avec lequel il faut pourtant que je rie; cela me paroît très pénible. Mais pour achever ma journée, après qu'on a ainsi demeuré quelque temps, on s'en va chacun chez soi, et savez-vous ce qui arrive? c'est qu'il reste toujours quelqu'une de ces dames qui veut me parler en particulier. Elle me prend par la main, me mène dans ma petite chambre pour me dire souvent des (•hoses désagréables et très emuiyantes, car vous jugez bien que ce n'est jamais de mes affaires qu'elles veulent m'entretenir; c'est de celles de leur famille. L'une a un démêlé avec son mari; l'autre veut obtenir quelque chose du Roi ; c'est un mauvais office qu'on a rendu à celle-ci ; c'est un faux rapport qu'on aura fait de celle-là ; une méchante affaire aux uns, quelques embarras dans le domestique des autres, et il faut que j'écoute tout cela ; el celle qui ne m'aime point ne s'en contraint pas plus qu'une autre : elle me dit son affaire ; il faut que j'aie la scène et que je parle pour elle au Roi. La duchesse de Bourgogne a quelquefois à me parler; elle veut aussi que je l'entretienne en particulier. Tout cela me fait quelquefois penser, quand j'y fais réflexion, que mon état est bien singulier, car il faut bien que ce soit Dieu qui l'ait
* Venue fut prise par le duc de Vendôme le 10 avril 1705, après un siège de plus de six mois.
fait. Je me vois là au milieu d'eux tous ; celte personne, cette vieille personne, devient l'objet de leur attention!... C'est à moi (|uil faut s'adresser, par qui tout passe ! Et Dieu me lait la ^n-àce de ne voir jamais ma condition par ce qu'elle a d'éclatant ; je n'en sens que la peine, et il me semble (|ue, Dieu merci! je n'en suis point éblouie, qu'il peiinet (|ue je voie cela tel (ju'il est, que je ne me laisse point aveugler par la grandeur et par la faveur qui m'environne. Je me regarde comme un instrument dont Dieu se sert pour faire du bien, que tout le crédit (juil permet que j'aie doit être employé à le servir et à soulager qui je puis, à unir entre eux tous ces princes, etc. Je pense quebiuefois à la haine que j'ai naturellement pour la cour; car cela n'est pas nouveau, c'est de tout temps. Dieu cependant m'y destinoit; pourquoi donc m'a-t il donné de l'aversion pour elle? Il faut bien que ce soit pour cela même, parce (piil vouloit quej'y vécusse et qu'il vouloit m'y sauver. M'"^" de Montespan au contraire aimoit fort la cour, non seulement par les engagemens qui l'y tenoient attachée, mais elle aimoit la vie de la cour. Que fait Dieu ? Il y attache celle qui la hait et il en éloigne celle qui l'aime, et apparennnent pour le salut de toutes les deux. Ah! ({u'il fait bon de le laisser faire, s'abandonner à lui, vivre au jour la journée en fiiisant tout ' le bien qu'on peut! Il sait mieux ce qu'il nous faut que nous-mêmes, et c'est assurément un excellent directeur : il n'y a qu'à se livrer à sa conduite. Poursuivons.
(( Quand le Roi est revenu de la chasse, il vient chez moi ; on ferme la porte et personne n'entre plus. Me voilà donc seule avec lui. H faut essuyer ses chagrins s'il en a, ses tristesses, ses vapeurs; il lui prend quelquefois des pleurs dont il n'est pas le maître, ou bien il se trouve incommodé. 11 n'a point de conversalion.il vient quelque ministre qui apporte souvent de mauvaises nouvelles; le Roi travaille. Si on veut que je sois en tiers dans ce con-
seil, on m'appelle; si on ne veut pas de moi, je me retire un peu plus loin, et c'est là où je place quelquefois mes prières de l'aprés-mitii ; je prie Dieu environ une demiheure. Si on veut que j'entende ce qui se dit, je ne puis rien faire. J'apprends là quelquefois que les affiiires vont mal ; il vient quelque courrier avec de mauvaises nouvelles; tout cela me serre le cœur et m'empêche de dormir la nuit.
(( Pendant que le Roi continue de travailler, je soupe; mais il ne m'arrive pas une fois en deux mois de le faire à mon aise. Je sais que le Roi est seul ou je l'aurai laissé triste; ou bien le Roi, quand M. de Ghamillart est près de Unira vec lui, me priefjuehjuefois de me dépêcher. Un autre jour, il veut me montrer quelque chose, de manière que je suis toujours pressée, et alors je ne sais point faire autn* chose que de manger très promplenient. Je me fais apporter mon fruit avec ma viande pour me hâter, tout cela le plus vite que je puis. Je lairse M""' d'Ueudicourt et M'"'' de Dangeau à table, parce qu'elles ne peuvent faire comme moi, et j'en suis quelquefois incommodée.
« Après tout cela vous jugez bien qu'il est tard. Je suis debout depuis six heures du malin ; je n'ai pas respiré de tout le jour. 11 me prend des lassitudes, des bai 11emens, et plus que tout cela je commence à sentir ce que fait la vieillesse ; je me trouve enlin si fatiguée que je n'en puis plus. Le Roi s'en aperçoit et me dit quelquefois : Vous êtes bien lasse, n'est-ce pas? Il faudroil vous coucher. Je me couche donc; mes femmes viennent me déshabiller; mais je sens que le Roi veut me parler et qu'il attend qu'elles soient sorties, ou bien il y reste encore quehfue ministre, et il a peur (ju'ou entende. Gela l'inquiète et moi aussi. Que faire? Je me dépêche, et je me dépêche jusqu'à m'en trouver mal, et il faut que vous sachiez que j'ai haï toute ma vie d'être pressée. A l'âge de cinq ans, cela me faisoit cet effet-là; je me trouvois mal quand je me précipitois trop, parce que je H. 4
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suis nalurelleinent très vive, et que par conséquent je me presse assez de moi-même, et je suis par-dessus cela très délicate, de manière que cela m'étouffe et fait ce que jt; vous dis. Enfin me voilà dans mon lit; je renvoie mes femmes ; le Roi s'approche et demeure à mon chevet. Pensez- vous hien ce que je fais là? Je suis couchée, mais j'aurois besoin de plusieurs choses, car je ne suis pas un corps glorieux. Je n'ai là personne à qui je puisse demander ce qu'il me faut ; j'aurois besoin quelquefois qu'on me chauffât des linges, mais je n'ai pas là une femme ; ce n'est pas que je n'en pusse avoir, car le Roi est plein de oonté, et s'il pensoit que j'en voulusse, il en souffriroit plutôt dix ; mais il ne croit pas que je m'en contraigne. Comme il est toujours le maître partout et qu'il fait tout ce qu'il veut, il n'imagine pas qu'on soit autrement que lui, et il croit que, si je n'en ai pas, c'est que je n'en veux pas. Vous savez que ma maxime est de prendre sur moi et de penser aux autres. Les grands ordinairement ne sont pas ainsi : ils ne se contraignent jamais, et ils ne pensent pas même que les autres se contraignent pour eux, ni ne leur en savent point de gré, parce qu'ils sont tellement accoutumés de voir que tout se foit par rapport à eux qu'ils n'en sont plus frappés et n'y prennent pas garde. J'ai été quelquefois dans mes grands rhumes prête à étouffer par la toux sans pouvoir être soulagée. M. de Pontchartiain, qui me voyoit toute cramoisie, disoit au Roi : Mais elle n'en peut plus, il faudroit appeler quelqu'un, etc.
« Le Roi demeure chez moi jusqu'à ce qu'il aille souper, et environ un quart d'heure avant le souper du Roi, M. le Dauphin, M. le duc et M"*" la duchesse de Bourgogne viennent chez moi. A dix heures ou dix heures et un quart tout le monde sort. Voilà ma journée. Me voilà seule, et je prends les soulagemens dont j'ai besoin; mais souvent les inquiétudes et les fatigues de la journée m'empêchent de dormir. »
AVHIL 1705. —
Je témoignai plusieurs fois à Madame combien tout cela me paroissoit gênant pour elle, et que je ne m'étonnois point si quelqu'un avoit dit qu'elle étoit une des plus malheureuses personnes du monde. « Cependant, ajouta-t-elle, on peutdiie aussi : N'est-ellc pas heureuse? Elle est avec le Roi depuis le matin jusqu'au soir. Mais on ne se souvient pas, en disant cela, que les princes et les rois sont hommes comme les autres, qu'ils ont leurs chagrins et leurs peines, et qu'il faut les partager avec eux. De plus, il y a mille choses à quoi les nôtres ne pensent pas et qui retombent sur moi. Par exemple, M™*" la princesse des Ursins va })artir pour s'en retourner en Espagne. Il faut que je m'occupe d'elle, et que je répare, par mes soins et par tout ce que je puis, la froideur de M"'** la duchesse de Bourgogne, la sécheresse du Roi et l'indifférence des autres. Je vais chez elle, je lui donne du temps chez moi ; j'écoute mille choses dont je n'ai que faire, et tout cela afin qu'elle s'en aille contente d'eux tous, qu'elle en puisse dire du bien, et surtout de la duchesse de Bourgogne, qu'elle ait lieu de se louer de notre cour et d'en bien parler. Je vois qu'ils sont trop négligens pour cela; il faut que j'y supplée, et ainsi de mille autres choses. »
En causant ainsi, je demandai simplement à Madame si elle n'étoit pas souvent dans l'impatience ; elle me répondit : « Ah! vraiment oui, j'y suis; je me trouve quelquefois dans un état à en avoir, comme on dit, jusqu'à la gorge; mais il faut durer, et puis c'est Dieu qui arrange tout cela ! Quand je fais réflexion à l'état où je suis, et que je me trouve accablée d'affaires ou de chagrins, je pense qu'est-ce qu'il seroit de ma vie sans cela. Si avec cette magnificence, ces richesses, ces commodités, je n'avois rien qui me fit peine, y auroit-il rien au monde de plus propre à me perdre? Une grandeur comme cellelà, jointe aux aises de la vie, cela porte aisément à l'on-
bli de Dieu. Je suis toujours logée comme le Uoi ; mos meubles sont magnifKiues; je suis dans l'abondance; mais Dieu, dans tout cela, lait voir sa miséricorde, en prenant soin d'y mêler des désagrémens et des peines qui servent de contre-poids et me font retournera lui*. » Je lui dis sur cela (|u"il me sembloit que Dieu faisoit voir dans la conduite qu'il avoit sur elle, non seulement sa miséricorde, mais encore, si on l'ose dire, son adresse. — « C'est fort bien dit, ajouta Madame, car elle paroit en efl'et en ce qu'il se sert pour me faire souffrir et pour me sauver des clioses qui sont capables de corrompre le cœur, et c'est en cela que j'admire sa bonté pour moi et le soincpi'il prend de mon salut. » — Une des cboses, lui dis-je, madame, qui rend encore, ce me semble, votn^ vie plus pénible, c'est qu'il y en a souvent qui en aj)parencc semblent être inutiles, comme par exenqile des conversations où il vous paroit que vous ne faites pas de bien et où le temps s'en va en pure perte. — « Cela est vrai,ré|)ondit Madame, et non seulement des conversations telles que vous dites, mais me voir tenir un jeu; il y a quelquefois liant connue cela de cartes autour de moi. En vérité, je pense quelquefois : Diroit-onque c'est là la cliandjre d'une cbrétienue?On n'y voit que de la magnificence, on n'y respire que le plaisir. Cependant je me console en pensant que si cela ne se passoit pas cliez moi, il V auroit trente bommes avec les femmes qui sont là, qu'il s'y diroit et s'y feroil peut-être bien du mal, au lieu que tout s'y passe au mieux dans l'innocence ; il ne s'y trouve jamais d'autres bommes que les princes. 11 faut bien pourtant que cette jeune princesse se divertisse, et je crois que je dois sur cela ne pas tant regarder ce que je fais que ce qui se feroit si les cboses étoient autrement. ;)
* Voir sur « la contrainte Je la cour de France » la lielation d'Ézêcliiel Spanheiin, publiée jtar M. Ch. Schefer (Renouard, in-8\ 1882^, page 154.