ENTRETIEN SECRET DE M""' DE MAINTEÎÎON AVEC M"" DE GLAPION
ManuscriU de Versailles, hetlrea édifianles, t. V, p. 688.
(Février 1707 )
Plusieurs évoques étant venus ensemble à Sainl-Cyr voir ^["^' de Maintenon, la mère de Glapion lui en parla le lendemain. « Il est vrai, dit-elle, que j'en ai vu quatre à la fois, et que je ne pus m'empêcher de leur demander si c'étoit un concile provincial. - Oui, madame, dirent-
i La duchesse de Savoie. Le duc de Savoie était alors l'allié de l'Empire et de l'Angleterre contre la France et 1 Espagne.
ils en riant, et c'est vons qui y présiderez. — Si cela est, leur dis-je, il ne sera pas sérieux. » Puis, prenant le sien S elle témoi^^na la peine extrême qu'elle avoit du mauvais élat des affaires de. l'Kiirlise. La mère de Glapion lui demanda si ces quatre évêques n'étoient pas du même sentiment que M. l'évêque de Charires. — a iVonseulement, dil-elle, ils parlent connne lui, mais il étoit hier le plus modéré. Je vous assure qu'il est bien triste de voir le progrès que fait le jansénisme : il s'étend de tous côtés dans le royaume, et gagne presque tous les couvens. J'avois le cœur serré et l'esprit rempli de toutes ces fâcheuses idées, dit-elle, quand j'ariivai à Versailles, et pour surcroît dès que je fus chez moi, j'eus le chagrin d'être témoin d'une conversation entre le I{oi et M. le dauphin qui me fit une peine extrême. Je passe ma vie à tâcher de les unir, et à éloigner tout ce qui pourroit metire de la mésintelligence entre eux, et je les vis prêls à se brouiller pour une bagatelle. Monseigneur vouloit donner un bal public où tout le monde généralement pût être admis, et le vouloit absolument, et avec cela que M'"« la duchesse de Bourgogne y fût. Le Roi, avec une douceur charmante, s'y opposoit, en lui représentant qu'il ne convenoit point que, dès qu'il y vouloit M'"« la duchesse de Bourgogne, It.ules sorles dhomfnes et de femmes s'y trouvassent. Kilo, de son coté, n'y Irouvoit aucun inconvénient, et étoit prête à danser avec un comédien aussi bien qu'avec un prince du sang. Je ne puis vous dire coîubien ce petit démêlé m'a fait souffrir. et quelle nuit j'ai passée ensuite. Je me reproche sur tout cela ma trop grande sensibilité, et cependant, d'un autre coté, il me semble que je n'ai pas mal f.iil, et que Dieu veut bien, par exemple, que je Iremble que nous ne perdions la foi, que je désire la paix et l'union de
Son sérieux.
la famille royale, et que je craigne, entre un Roi de soixante-dix ans et entre un dauphin de quarante-six, tout ce qui pourroit les mettre mal ensemble, et qu'à la guerre générale il ne s'en joigne pas une civile. A propos de celte douceur du Roi, vous ne sauriez croire à qiud point il la porte, et j'ai plus de liberté avec lui pour l'avertir de ce qu'il fait de mal qu'avec mille autres. 11 y a quelques jours, par exemple, (lu'il s'en présenta une occasion importante; je lui dis franchement : « Sire, ce que vous avez fait est bien mal, et vous avez grand tort. » Il me reçut à merveille, et même avec humilité. Le lendemain, il fallut de nécessité parler de ce (jui avoit été si mal fait; je voulus couler doucement en disant: (( Cela est fait, sire, il n'y faut plus penser ». Il me répondit : i( Ne m'excusez pas. madame, j'ai très-graml tort. » N'ai-je pas raison de dire qu'il est humble? Il n'a nulle opinion de lui; il ne se croit point nécessaire ; il est persuadé qu'un autre feroit aussi bien que lui, et le surpasseroit même en bien des choses ; il ne s'attribue aucune des merveilles de son règne; il les regarde comme un effet de la providence de Dieu sur lui; il ne connoît pas en un an tant d'orgueil, dit-elle elle-même avec humilité, que j'en connois en un jour. »
A M"' LA PlUiNCESSE DES URSINS.
Mnsco brit. Add. m.ss., n" "20918.
Marly, 5 mars 1707.
M. de Langlée' vous rend compte, madame, de ce qu'il a déjà fait pour commencer à exécuter vos ordres; il est effrayé de la dépense par la grandeur de la chambre de
* Lan-lée, lils d'une femme de chambre de la reine Anne d'Autriche, était devenu nn personna-e à la c.»ur. « Ennchi par le jeu,
la reiuc, il doit vous proposer de vous servir de vos tableaux pour épargner la tapisserie. Comptez que ce que vous lui demandez avec la layette que vous fera M"^<^ de Beauvillier vous coûteront plus de cinquante mille éciis. Ce n'est rien pour la reine elle prince des Asturies; mais c'est beaucoup pour l'état présent des affaires.
Kien n'est plus beau, madame, que la description que vous faites de la cérémonie qui s'est passée à Madrid : je crois l'avoir vue, et je comprends que rien n'éloit plus agréable dans ce spectaele que cette jeune et brillante reine qui en faisoit le plus beau personnage comme le plus grand ornement. La camarera mayor n'y gatoit rien, et je crois qu'au moins dans ce moment-là elle étoit assez satisfaite, la fatigue n'étant pas assez grande pour gâter les autres aurémens^
liabile, coinplnisant à tous, prêtant volontiers, il étoit de tous les voyages, de toutes les parties, de toutes les fêtes. Il s'étoit rendu maître des inodes, des l'êtes, des goûts, à tel jioint que personne n'en donnoit que sous sa direction, à commencer par les princes et les princesses du sang, et qu'il ne se bàtissoit ou ne s'achetoit point de maison qu'il ne présidât à la manière de la tourner, de Torncr et de la meubler. » (Saint-Simon, IF, 504-505.) M""" de Sévigné parle fréquemment de lui dans ses lettres; c'est l'honjme habde, l'homme nécessaire. 11 avait été très bien avec M™- de Monlespan,' pour laquelle il lit faire cette fameuse robe brochée et rebrochéo ^ d'or dont M'»>' de Sévigné parle si plaisannnent. On voit qu'il savait être très bien ausri avec JI™^- de Maintenon.
La reine, selon la coutume des reines d'Esjiagne, était allée à la chapelle de Notre-Dame d'Atoclia rendre grâces de sa gi'ossesse. 0 Elle lit samedi, avait écrit la princesse des Livins, celte céèbre fonction.... Elle étoit dans une chaise, et moi dans une autre, les dames dhoimeur en carrosse.... Toutes les rues éioient tendues de belles tapissei-ies, il y avoit dans de certaines places où on passoit de l'argenterie, des miroirs et des tableaux attachés sur des tatletas cramoisis qui fesoient un fort bel effet. Vi\ jjeuple infini chantoit les louanges du roi et de la reine, les uns pleuroient de joie et demandoient au ciel que Leurs Majestés eussent cinquante enfans qui duras-ent plus (jue le monde; les autres rioionl et fesoient des grimaces très ridicules.... Quoique celte fonction dure plus de quatre heures, la reine ne s'en trouva pas inconunodée. » (Lettre de la princesse des Ui-sins du 14 févriei 1707. Bossange, III, 590.)
Les afflictions et les maladies ont éloigné d'ici M. de Ihevreuse, et M"- de Beauvillier n'y vient que très rarement, c'est ce qui fait que le trictrac ne peut nous re-
joindre. ,
Jai laissé partir M. dfi Brancas sans avoir 1 honneur de vous écrire par lui, madame; j'avois jusioment la lievrc dans ce lemps-là : je n'y ai pas un grand regret, no pouvant me résoudre à écrire ce que je ne voudro.s pas qu on vil. C'est une maxime que j'ai toujours prise pour moi. et que j'ai tàclié de donner aux personnes à qui je m intéresse le plus : Dieu veuille qu'elles en prolitent !
Je suis ravie, madame, de ce que M. l'ambassadeur es content. 11 doit l'être des dispositions du Koi pour lui et cet endroit doit le consoler de ce qu'il pourroil craindre des autres, dont je n'ai nulle connoissai.ee. Je suis persuadée, madame, que ce petit article, passant par vous, lui sera plus agréable que la réponse que je devrois faire à la lettre qu'il a bien voulu m'écrire.
A M"' U PRINCESSE DES URSINS
.Musée hrit. Add. mss., n' S0918.
Saiiil-Cyr, le '27 mars 1707.
M le maréchal de Noaillcs est un peu mieux; son fils partit hier à notre grand regret, car il est bon à tout, et son absence fait un vide. Je me consolera, s .1 rend quelque service à nos rois; sa bonne volonté n a po...t de bornes; c'est un homme vertueux qui aime le bien pou.le bien, qui met son cœur dans ce q..'il fa.t, et qui n est pas intéressé. On dit que j'en veux faire un général: n. Li ni lui n'y pensons; et je me llatle, madame, que vous répondriez que j'aimerois mieux qu'il servit ul.lemeu
étant capitaine que d'être un général inutile; je suis assurée qu'il ne m'en dédiroil pas.
Vous apprendrez de tous côtés par cet ordinaire qu'un parti de Courtray, conqjosé de plus de vingt officiers commandés par un colonel, ont formé le dessein de prendre un de nos princes qui sont toujours dehors et qui n'aiment pas la grande suite, lis sont venus en attendre l'occasion aulour de Versailles, et la veille de la Notre-Dame', sur les sept heures, ils arrêtèrent M. le Premier, et l'ennnenèrent sans l'ien prendre ni faire du mal à ses gens : ils crurent ajjparenunenl, par la livrée, qu'ils avoient un de nos princes-'. On dépêcha des courriers de tous côtés, et on les arrêta à llam. M. le Premier mande à M"»* sa femme que ces messieurs l'ont si hien traité qu'il les ramène avec lui. Ce partisan-là, qui est certainement hardi, sera en sûreté pour longtemps"'. Vous croyez hien, madame, que l'idée de voir un de nos princes enlevé a mis les François dans quelque émotion. La fièvre me prit une demi-heure après cette nouvelle; M'"<- la duchesse de Bourgogne eut un frisson qui lui dura viugt-quaire heures, car elle est sensihle, tendre et peureuse. Klle nous dit pourlant hier avec une simplicité qui charme qu'elle aimeroit assez à
* C'est-à-dire le i>4 mars, veille de la fête de rAmioiiciation.
- Bêniiglioii, j.i-einier éciiyer du Roi. retournait à l»aris à la nuit tombante, seid dans un carrosse du Roi. doux valets de pied derrière et un -arçon d'attelage portant un naud)eau devant, sur le septième cheval; il lut arrèlé dans la ]daine de Billancourt, i)rès du Lout du pont de Sèvres, par un parti eimemi counnandé par un nonnno t.uitom, colonel hollandais, qui avait parié qu'il enlèverait quelqu mi de marque entre Paris et Versailles. Il avait pris avec lui trente hommes choisis, dè-uisès en marchands. Avant po^è des relais sur la route jusqu'à la frontière de Flandre", ils rôdèrent quelques jours aux environs de Versailles; décidés à agir ce soir-là Ils manquèrent le duc d'Orléans, qui retournait à Paris en chaise sans apparat; trompés par la livrée, ils crurent avoir i.ris en M. de Beringhen un grand personnage.
^ Voir le Journal de Dangeau, du 24 au '29 mais.
MARS 1707. - 'l*»
être prise, pour savoir ensuite tout ce qu'on auroit fait
^ Nous savons très-bon gré au duc d'Albuqucrque, madame, d'avoir envoyé trois millions à son roi, et je crois aussi qu'on ne se trompera guère quand on déférera à votre discernement*.
Je vis hier »!•"« la duchesse de Deauvillier qui commence à respirer sur le danger où a été M. son mari; elle m'a paru très convaincue qu'il ne falloit pas faire de dépense inulile^ elle me dit que vous la chargiez du meuble du prince des Asturies, et qu'elle se trouvoit un peu embarrassée parce qu'elle sait que Langlée en a commandé un; nous en conclûmes qu'elle l'enverroit chercher, afin que ce meuble soit avec un simple borde
d'or.
Versailles.
J'ai commencé celte lellrc à Saiiil-Cyr, madame; elle a été inlenompue par M"'« la princesse, et la lièvre m'a prise sur la lin de sa visite, ce qui me met hors il-état d'écrire moi-même. Je suis pourlant ravie de savoir M. l'ambassadeur en bonne santé et en bonne humeur. Jai une grande estime pourlui.etil me semble .(u il est dillicile de récompenser des services comme les siens; je les trouve fort différens de ceux que l'on ren.l dans son pavs, au milieu de sa famille et de ses amis. S'il ne vous av^it point, madame, je le trouverois fort malheureux.
Je ne suis point surprise de ce que le Uoi a lin. 1 afiane du chevalier d'Espennes à votre satisfaction, et j ai ete bien aise que toute cette affaire ne vous ait point éloignée de M. le cardinal de Jansoii.
. Leduc d'Albuqnerqu. é,,nit vice-roi do. I>«1^^- »■";''«;; j!^';^; en annonçant l'utile euv.d ,iuon .■ccova.t de Un s appla d,.sait de lavoir fait maintenir dans son poste. (Lettre du b ""'^l^f;
" Elle devait taire faire la layette du futur pru.ce de. Astu..es.
En arrivant ici, on m'a donné votre lettre du 14. Je l'ai parcourue autant qu'il m'a été possible, car elle est un peu parfumée ; je ne vois rien où il faille répondre présentement.
M. Fa^^on est fort d'avis qu'on saigne la reine, et voudroit qu'elle l'eut été plus tôt. Adieu, madame, ma télé s'en va.
A M"'" L\ PRINCESSE DES URSLNS.
Musoo bril. Add. ms$., n* 20918.
Suiiit-Cyi-, le 10 avril 1707.
La description que vous me faites des dames espagnoles n'est pas agréable, madanie, quoique faite agréablement: elle me fait encore récrier sur le bonlieur de la reine de vous voir auprès d'elle». Je vous avoue que je ne la puis plaindre sur la douceur de la société, quand je pense à ce qu'elle trouve en vous; le reste est aisé à souffrir quand on peut s'en dédommager en particulier avec une personne comme vous; j'en connois de plus misérables.
* M™« des llrsiiis écrivait le 21 mars jn-écédent, pai-lant des dames de la cour qui auraieutpu tenir compa^'uie à la reine : a quelles ne pouvoieiit paroîlre au palais avant rin(i heures. Elles se lèvent la plupart à onze heures, midi; dînent à deux ou trois heures, et puis font la sieste; quand elles sont dans la chandire de la reine, ai>rès s'être mises à f^enoux pour lui haiser la main, elles s'asseyent à has (c'est-à-dire les femmes des Grands sur des coussins et les auties à terre), la plupart sans parler; si Sa Majesté et moi ne soutenions la conversation le plus pcissible, elle tomheroit absolument. On leur demande s'il n'y en a i)oint qui dansent, qui chantent, qui jouent de quelque instrument, qui aiment la promenade ou qui aiment à jouer aux cartes ; elles répondent (pie non.... Ce qu'elles font à merveille, c'est de demander d^^s -îràces pour elles, pour leurs amis el pour leurs domestiques.... Il y en a qui portent des chapelets autour de leur cou, des ajsMius sur leurs épaules, de i)etites croix, plusieurs reliques et le rosaire à la main. Toutes ces manières, madame, peuvent avoir leur mérite: mais il faut avouer qu'elles n'ont pas celui d'être réjouissantes.... »
Nous avons pensé perdre la duchesse du Lude; elle est Uors de danger par les soins de M. Fagon, qu. elo.t de ;: co é bien n,!lade hier au soir. La comtesse de Grainont est tombée, depuis sa petite attaque d apoplexie. Zs une tristesse, dans une peur de la mort e^^^^^^^ des larmes continuelles; on ne reconnoit m cet esput tpé leur ni ce courage anglois : tout est fo.ble en elle la monde son mari rafllige. elle se trouve abandonnée, et rien n'est plus différent de ce qne nous avons vu en elle que ce qui nous en revient depuis son accdeni .
Les affaires dltalie vous affligent, madame; je crams bien qu'à la lin vous ne me pardonniez toutes mes fisses Je les prévois peut-être de trop Ion., ma.s elles ese trouvent que trop bien fondées. Je crams fort retour de l'été; M. le duc de Savoie nous fera tout le ma , '1 pourra, et M. le n.aréehal de Tessé est part. Lou-'gé, que je ne saurois avoir grande cou ancee lui M. le duc de Vendôme n'est pas de même; .1 se pre 1 faire des merveilles, et tout le monde couvent Î;;;--! a une armée trés-non.breuse et trés-b.en d.sposee Dieu veuille la conduire î
Le retranchement des officiers généraux a afihg eb^ des .^ens ; c'est un des malheurs des ro.s d avo.r a che. L^s uvemens de quelques provinces vous oteronl
un pe» d" f""P- ; - -"l- P- '«' •""'"""' '' ^"''"
. Oa se rappeUe nue la ^T^^,::rtX:^^^- ,„„, et func des Héroïnes de , ''^ '"'^V.^^'-^Hélé élevée à foi-t- „,„n,iuo de ta grande am.lc ^ "™^^^^7' ™^,,^ ,, juc de Gramont, IWyal. Uetournée -\*»f ^'^'/''^^eve, u ce le. année., d'une exilé nion.entaneracnt de '.'»™^- .""" ^„„t „„ ^jc nombreuses g,.ande piété, elle fut d,n,ee l' -<^ ^ '.ff ^...is de fo.-t-lloyal, lettres à elle "J'''^''*'^^,^-.'- ''',,,'"'' elle ..laisait tellement au Uoi
""■"'"' "''-tlit'et'Ta'^S rtn1:.;nme,-Jé „u'elle resta en laveur par son esprit et l a^itunui u Ma iilouon en
Inprès de lui. Saint-Simon ^^.J^^^l ;,,f"^,,'»"\,',„e, à laquelle elle ètiit jalouse. Elle avait eu récemment une attaque, i
survécut peu.
sujets (J'amiction, de ne voir point de fin à une si cruelle guerre et de n'entendre plus parler que de misère? Y en a-t-il de plus touchante que celle de ces seigneurs espagnols dont vous me parlez, qui se trouvent ruinés par la fidélité qu'ils ont eue pour leur véritable roi? Tout votre courage est bien nécessaire, madame, pour porter ce que vous voyez et tout ce que vous avez à craindre. Pour moi, je sèche de douleur, et quand vous devriez me gronder encore, je vous dirai que toute ma consolation est d'être vieille.
Notre Roi est tranquille, ferme, d'humeur égale, douce, et tel que vous l'avez laissé. Sa santé est très bonne, ses occupations sont les mêmes, et il ne paroît pas qu'il se soit rien passé qui lui ait lait de la peine : c'est quelque chose de surprenant et qui m'étonne toujours.
Notre princesse fait tous ses efforts pour se divertir et ne parvient qu'à se fatiguer et à s'étourdir; elle alla hier diner à Meudon, suivie de vingt-quaire dames : on (levoit aller ensuite à la foire et à des danseurs de corde foit renommés, revenir souper à Meudon, et sans doute jouer jusqu'au point du jour. Elle sera arrivée ce matin, peut-être malade, ou du moins bien sérieuse, car les relours de ses plaisirs le sont toujours.
Notre prince devient fort joli, j'en souhaite un pareil a la reine. Elle s'en occupera donc plus que M'"^' sa sœur, et elle fera fort bien. Ils sont pourtant assez ennuyeux si p(;tils; il faut au moins qu'ils aient quelque connoissance. La grossesse de la reine est un bon remède à ses glandes; j'espère bien que sa couche les emportera lout à fait.
A Versailles.
M"" la duchesse de liour-ogne a un grand mal de lèle. M- Fagou a la fiévie, et vient délie saigné. De quelque côté que je me tourne, je trouve des sujets de peine et
— MAI no7. — 1®
,linquiélude : comment, madame, est-il possible que vous veuillieï de mes lettres?
A. M"" LA l'RINCESSE DES «RSINS.
Musée liril. Add. mss., n' 201118.
SaiiilCyr, le 8 mai 1707.
11 est bien juste, madame, de remercier le Dieu des batailles de celle qu'il vient de nous faire gagner' ; vous avez bien jugé de la joie du Hoi et de celle de toute la maison royale; je ne puis m'empècher de vous en fane le détail. Vous connoissez Marly et mon logeinc.it ; le Roi étoit seul dans ma pclile chand)re, et je me mottois à table dans mon cabinet, par lequel on passe. Un ol licier des gardes cria à la porte où étoit le Uo. : « Voila M. de Cbamillart. ,. Le Roi répondit : « Quoi ! lui-même ! ). parce que uaturellement il ne devait point venir. Je jetai Ina serviette, lout émue, et M. de ChamiUart me di : „ Cela est bon! », et entra de suite, suivi de M. do ^illv, „ue je ne connoissois point ; et vous croyez bien, madame, que j'entrai aussi, .l'entendis donc la défaite de l'armée ennemie, et retournai souper de fort bonne humeur. M. le dauphin, qui jouoit ou voyoit jouer dans le salon, vint bien vite trouver le Roi, et M. le duc de Bourgogne entra un billard à la main'. Madai.u; vmt, a qui ^n s'étoit hâté d'aller dire que M. le duc d Orléans avoi gagné une bataille; je lui dis qu'il n'y étoit pas, dont elle est très fâchée, et j'entendis qu'elle disoit : -.apprendrai bientôt que mon lils se sera pendu ». M ih, Dangeau quilta la table pour aller écrire a M. son ma.i,
< Almania, 25 avril. I.c duc d-0,-lcans,.l.:i allait connnauder, ..•arriva qt.e le le..de.iiai.i de la hataillc. ^,.,„.,.„, «veniiile». '- Billard pour queue de billard : .1 ï e.i a dauUts exemple..
qui éloit à Paris, et M""^ d'Heudicourt pour aller à la porte de mon cabinet souhaiter un peu de repos.
M™* la duchesse de Bourgogne doit être saignée dans quelques jours, les médecins le crovant nécessaire en quelque état qu'elle puisse être.
Je relis avec plaisir les endroits de votre lettre du 17 avril, où vous me dites les avantages qui suivroient le gain d'une bataille en Espagne. Dieu veuille, madame, que vous ayez été prophète !
Je crois que Clément etM'"^ de la Salle* partiront vers le 15 ou 20 de ce mois; vous ne pouvez avoir dans leur profession de plus honnêtes gens.
J'ai parlé au Roi, selon l'ordre de la reine, du frère de M. de Valouse; le Roi n'a pas encore répondu précisément.
Vous voyez, madame, par ce mélange d'écritures, combien je suis libre avec vous; mon cœur me dit que vous l'approuverez, et que vous êtes aussi assurée de mon respect et de ma tendresse, car c'est très véritablement que je vais jusque-là pour vous.
A M-« Ik PRINCESSE DES URSIiNS.
3Iusée bril. Add. m**., ii» ::J0918.
A Saiiit-Cyr, ce 12 juin (1707).
Je ne crois pas, madame, que jamais personne ait poussé si loin la bonté, la politesse et le respect pour le sang de nos rois que vous venez de le faire par la réception que vous avez faite aux nourrices du prince des Asturies, car je veux espérer que ce sera un garçon. Il est vrai, madame, que je voudrois avoir assisté à ce fes-
* Lnccouclieur et la garde de la duchesse de Bourgogne, qu'on envoyait à la reine d'Espagne.
tin' et que je ne connois guère de fête qili mo pût ètre^lus agréable ; vous êtes admirable en tout, et sure de trouver en moi uiie admiratrice. Si vous avez passe huit jours sans recevoir de mes lettres, madame, c est aue M. de Torcy en charge quelquefois des courriers, car, de ma part, rien n'est plus réglé que le commerce nue i'ai l'honneur d'avoir avec vous.
Il est vrai, madame, que les affaires d'Espagne son |>ien changées. Dieu veuille achever ce qu'il a commence! Je crains le siège de Lérida, et qu'on n'y fasse comme lors de M. de Catinat; j'ai impatience que la saison ^oit venue d'entrer en Portugal, et que vous les forciez à vous demander la paix : accordez-la-leur, madame, et remettez-en la conquête à une autre fois.
M de Vendôme et M. de Marlborough sont toujours a trois lieues l'un de l'autre; notre général pétille de laire (,uelque chose, mais il faut que ce soit avec apparence de
succès. , , 1 ^,
M de Villars suit les ennemis et les met a de grandts, .ontrilmlions. 11 leur a écrit une lellre qu'on trouve romanesque ; on dit ici qu'il est foi., mais je vous avoue, ,„adame, que je désirerois que le Roi eût plu-e"';;;;» ces fous-là. Notre armée d'Allemagne ne nous coulcia plus rien: c'est un grand soulagements . n,, nviit fait venir au palais de lladrid douze nouiriees qui
l" det m-sins raconte plaisanunent ce.le ''«.^'Pt-n. « •-•^' ^'^
le cœur de toutes ces prétendantes.... » Lettie a M at ^'"."rL'u:;; r::"^.!.!' àt .a „ouve.>e que M. de Viilars .toit à
-■?^;jï^^S^"fiftï^^-S-:;^ii^1^y?V^L, ,;^
iSr» LETTRES DE M""- DE MAINTENON.
M. le marérhnl de Tessé est plus prudent, il voit tout le péril, et me fait mourir de peur; c'est un côté l)ien dangereux.
On mande que M. le duc de Savoie a une vapeur qui lui n duré dix heures, et que ce n'est pouitant point une apoplexie. M"'' la duchesse royale écrit à M"'« la duchesse de Bourgogne qu'il est toujours languissant et foibic, et que la fièvre lui a repris, mais que les accès ne sont pas si violens.
Je crois vous avoir mandé, madame, que notre princesse n'est pas grosse, et qu'elle se porte bien; elle est venue hier faire ses dévotions ici, et y passer la journée. M"^" deCaylus a passé quehiues jours à Versailles, et doit y revenir hienlôt. J'ai aujourd'hui avec moi la duchesse de Noailles. Vous me lyiannisez sur les éli'angei's et sur mes parens; je vous avoue, madame, que les femmes de ce temps-ci me sont insupportables : leur habillement insensé et immodeste, leur tabac, leur vin, leur gourmandise, leur grossièrelé, leur paresse, tout cela est si opposé à mon goût, et, ce me semble, à la raison, que je ne puis le souffrir : j'aime les femmes modestes, sobres, gaies, capables de sérieux et de badinage, polies, railleuses d'une raillerie qui enferme une louange, dont le cœur soit bon et la conversation éveillée, et assez simples pour m'avouer qu'elles se sont reconnues à ce portrait, que j'ai fait sans dessein, mais que je trouve très-juste».
Stuttjjni-d, où il a réglé les coiitiihutions du pavs de Wuilomberç à 2 200(100 livres.... 11 a écrit aux iiia-istrats de la' ville d'Llui, et leur mande qu'ils renietteut eu liberté au plus tôt les prisonniers Irançois (ju ils retiennent si injustement, à moins de quoi il enverra Lniler les petites villes et les bourgs de leur territoire'. » [Journal i\q Dangeau, iO juin 1707.) On peut voir comment Saint-Simon, I. V, I». 500, déprécie cette campagne, qui avait cependant rétabli en l)artie les alïaires.
* On comprend la délicate flaUerie que renferment ces dernier*; mots.
K M""^ L\ PRINCESSE DES URSINS
Musée brit. Add. iiiss., n- il) 018.
Sainl-Cyr, Ic10juial707.
M. de Vendôme est toujours dans la même situation ; il prétend que les ennemis seront obligés de décamper plus tôt que lui. M. le maix'chal de Villars va tant que rien ne l'arréle, imposant de grosses contributions; mais que sert de faire crier l'Empire si nos ennemis entrent en France? M'»*^ de Nemours a enfin fini sa vie, et tous les prélendans à Neufchâtel sont en campagne». Notre princesse a pris le deuil pour quelques jours, dont je la trouvai hier soir bien parée. Je n'ai vu M. de Vaudemont qu'une fois : je ne laisse pas de savoir qu'il est aimé du Roi. Il s'en va à Commercy ; mais je ne crois pas qu'il y demeure longtemps : il goûte trop la cour pour s'accommoder de la campagne; il ne trouve rien de plus délicieux que la vie de Marly.
M"^« la duchesse de Bourgogne me paroît bien plus aise des aventures tristes de M. Clément et de M- de la Salle% qu'elle ne l'auroit été d'un voyage tout uni; comme vous l'aviez projeté, elle passera d'agréables nuits avec sa garde à la première couche.
"" M. le duc de Bretagne sort tous les jours quand il fait beau- il vint hier à frianon en fort bonne santé. Le cardinal'de Janson ne pouvoit se taire l'autre jour sur le plaisir qu'il avait eu de voir d'un coup d'œil le Roi, i Marie d'Orléans-Longueville, duchesse de Nemours, était lille du premier lit du duc de Longueville, qui épousa en secondes noces la sœi du grand Condé, si célél,re pendant la Fronde. L le e a.t pru.ceT e souvoraine de Neufchâtel, et la possession de celte pet.leprmc pautrindépendante donna lieu, après sa mort, à d'arden es compélitîons. Ce fut l'Électeur de Brandebourg qui en demeura le maître nn détriment de tous les prétendants français.
* On se rappelle que cétaicMU raecouclieur et la garde quoi, envoyait à la reine d'Espagne.
Monseigneur, M. le duc de Bourgogne et M. le duc de Bretagne. M"'" la duchesse d'Albe soutint l'autre jour à M"'« la maréchale de la Motte que le prince des Asturies seroil plus beau, et ne fil pas bien sa cour à notre gouvernante, qui paroît s'affoiblir beaucoup ^
J'appris hier qu'on ôte encore des Iroupps au duc de Noailles du petit nombre qu'il avoit. Il sera affligé; mais on court au plus pressé.
On ne peut guère compter, madame, sur ce qui vous a obligée d'envoyer votre dernier courrier. Les ennemis, à ce qu'on dit, ne parlent que de paix dans l'armée de Flandres : il seroit rare qu'elle se fil sans que nous le sussions.
M. d'Anlin m'a conté la mort de M'"*^ de Moutespan. II a été auprès d'elle les trois derniers jours de sa vie*; elle a été aussi tranquille qu'elle a été agitée sur la mort, dont on n'osoit parler devant elle quand elle se portoit bien. Klle n'a pas dit un mot de qui que ce soit, ni à son fils qui étoit présent. Elle dit seulement au gardien des capucins de Bourbon, qui vint l'assister: « Mon père, exhortez-moi en ignorante, le plus simplement que vous pourrez ». Les deux princesses sont encore affligées.
Nous sommes dans un lieu délicieux. Je ne sais, madame, si vous avez vu Trianon dans cette saison-ci ; mais, il faut l'avouer, je serois plus à mon aise dans une cave, la paix étant faite à des conditions raisonnables, que je ne le suis dans un palais enchanté et parfumé comme celui-ci '•. M"^^'la duchesse de Bouigogne y fait tout ce qu'il faut pour détruire sa santé; elle ne le croira que lorsqu'il n'y aura plus de remède.
* La duchesse d'Albe était femme de l'ambassadeur d'Espagne; la marécliale de la Mot te était gouvernante des enfants de France et par conséquent du peiit duc de Drelagne.
* Saint-Simon dit que d'Antin n'arriva que peu d'heures avant la mort de sa mère; du reste les deux récits s'accordent.
^ Dans sa lettre du 3 juillet, M»« des Ursins répondait : « J'ai vu Trianon dans toutes sortes de saisons ; j'allois souvent m'y promener
La lettre qui va suivre est curieuse parce qu'elle montre avec quelle sollicitude M- de Maintenon suivait la duchesse de Bourgogne et s'efforçait de la préserver des dangers auxquels la livraient sa jeunesse et son inexpérience. La princesse était vive ardente, adonnée au plaisir. Son mari, austère pour luimême, ne partageait pas ses amusements, mais n'osait les contrarier. Ou se rappelle ce que M™^ de Maintenon disait (lettre du 24 juillet 1706) : « Le duc de Bourgogne est toujours pieux, amoureux, et scrupuleux ». On a vu à Sainl-Cyr l'habileté de M">« de Maintenon comme éducatrice ; mais peut-être cette éducation a-t-elie paru souvent sévère, étroite, plus propre au cloître qu'au monde. Ici se posait un problème différent • il fallait former une princesse destinée à un troue considéré inconleslablement comme le premier de l'univers, et qui, dès son arrivée à la cour de France, y occupait encore enfant la première place, puisque la reine et la première dauphine n'existaient plus. On ne peut qu'admirer l'intelligence avec laquelle M- de Maintenon comprit une telle éducation, 1 habileté et la souplesse quelle montra pour séduire cette enfant s'en faire aimer, la diriger, la corriger sans la rebuter jamais. Elle sut devenir la confidente indulgente de ses légèretés, jusqu a payer ses dettes de jeu. Aussi le même attrait qui avait séduit le Uoi séduisit-il la jeune princesse. Elle fut captivée par cette direction aimable et sage; elle en sentit le prix, elle l'accepta, non pas seulement par poUtique, comme le dit Saint-Simon, mais
du temps que j'étois à Versailles le matin de bonne heure et les après-dLr, j'y respirois les parfums qui y sont, et j admirois oites les beaulés du palais et des jardms avec un i^a.sir extrême; ce ieu est certainement enchanté. Cependant, madame, vous lui préféreriez une cave pour avoir la paix; mais savez-vous bien que, Lvous Y étiez quelque temps, quelque tôt qu'elle se fit, vous seriez morte aval t que d'en apprendre la nouvelle. Si vous m'en croyez Tnc 1 è faites plus de pareils souhaits; regardez tout ce quil y a de charmant dans cette aimable retraite, et espérez que vous verrez finir la guerre honorablement. Quelque changement tavorable qui vt pn F^mo-ne il Y reste encore assez de choses pénibles et Inql ant'es' oûT m'obliger à me jeter par la fenêtre si je n'étois ^s chrétienne et que je fusse d'humeur à me faire des horreurs de fout Plût à Dieu que vous fussiez de même! car vous en seriez plus hei;^^^^^^^^ et je ne souhaite rien avec plus de passion que de vous savoi' hors de vos agitations, votre bonheur m'etant aussi sensible que le mien propre. »
par raison et par goût. Oiiand la dauphine fut arrivée à tel éclat radieux qui en fit les délices de la cour comme du Roi, M-^de.Maiutonon put s'applaudir de son ouvrage (voir plus loin sa lettre à M""' des Ursins du 15 décembre 1710).
A M""' LA MARQUISE DE DANGEAU
Manuscrits de Versailles, lettres édifiantes, t. VI, p. 505. — Coirection
3Iorrison, n°6I. Inédile.
Ce samedi soir, 4 heures trois quarts ^10 juillet 1707).
^ M""" de Vaiidemont* n'est qu'un prétexte, madame, et
c'est pour parler à M'»'* la duchesse de Bourgogne que je
vous ai priée de remettre à demain voire voyage à Paris.
Le I{()i me dit hier au soir qu'il avoit élé surpris de voir
les joueurs à La Bretesche \ Je vis par là que M"^« la
duchesse de Bourgogne me trompe; elle m'avoit conté
que M'"^ la duchesse s'étoit priée elle-même à ce repas,
et je vois que c'étoit une partie Aiite. Le Roi me dit
qu'elle avoit prié M'"*' la duchesse d'y venir, et ce fut
M. de Lorges qui parut un des premiers^ Je répondis qu'il
éloit assez naturel que M"^^' la duchesse fût chez son frère,
mais que, pour le jeu, j'en étois plus fâchée que personne!
Le Boi me dit : « N'étoit-ce pas assez pour un jour qu'un diner,une cavalcade, une chasse, une collation? )> 11 ajouta, après avoir un peu rêvé : « Je ferai bien de dire à ces messieurs qu'ils ne me font pas bien leur cour déjouer avec la duchesse de Bourgogne ». Je dis que le lansquenet
* Anne Elisabeth de Lorraine-Elbeuf, princesse de Vaudemont vint à Pans en 1707 et fut reçue à Marly; c'est cette circonstance gui nous donne la date de cette lettre. Dangeau nous apprend qu'elle passa à Marly du vendredi 15 au mercredi 20 juillet, et que le samedi 10 la duchesse de Bourgogne joua à la roulette ss^c beaucoup de dames. *
*' Saint-Nom-la-Broteschc est encore aujourd'hui un petit villa-e entre Versailles et Marly. Il y avait sans doute quelque rendez-vous " chasse. \ ou- la notice qu'en donne l'abbé bebeuf.
m'avoit toujours fait peine par la crainte qu'elle ne fît quelque voyage qui lui fit tort et ne la mit sur un mauvais pied. On parla d'autres choses; le Boi revint et me dit : « Ne ferai-je pas bien de faire parler à ces messieurs? » Je répondis que je croyois que cette manière-là nuiroit à M'"'' la duchesse de Bourgogne, et qu'il vaudroit mieux lui parler à elle-même et que cela demeurât secret. Il me dit qu'il le feroit aujourd'hui. C'est pour l'avertir, madame, que je vous ai suppliée de demeurer. ISous voilà arrivés plus tôt que je ne pensois à cet éloignement que j'ai toujours appréhendé. Le Boi croira l'avoir fâchée en rompant son lansquenet et sera plus froid pour elle; il est vrai qu'elle sera fâchée et sera plus froide pour lui. Je penserai la même chose et reprendrai le respect que je lui dois; mais je ne suis pas encore assez détachée de l'estime du monde pour consentir qu'il croie que j'approuve une telle conduite.
M"'« la duchesse de Bourgogne sera plainte par M"'« la duchesses qui me fait bien souvenir en cette occasion des pièges que M-^^ sa mère tendoit à la Reine et à M'»« de la Vallière pour faire remarquer ensuite au Boi ce que c'étoit que leur conduite. Si après avoir parlé, madame, vous pouviez venir à Saint-Cyr, j'en serois ravie; mais je doute qu'après la triste conversation que vous devez avoir, vous soyez en état de paroître. S'il vous est possible d'aborder M'"" la duchesse de Bourgogne, vous pourriez lui donner ma lettre, afin qu'elle se prépare à répondre au Roi, et vous lui parlerez ce soir plus au long. Vous jugez bien, madame, de la nuit que j'ai passée. 11 faut prier Dieu pour noire princesse, qui se noie dans un verre d'eau.
Quelques lettres ou fragments de lettres de la duchesse de Bourgogne à M""= de Mainlenon se trouvent dans le recueil des
» C'est M'»' de Nantes, femme de Louis de Bourbon-Condé, qu'on appelait M. le duc, et f» de M- de Montespan et du Roi.
Lettres édifiantes (manuscrits de Versailles) et aussi dans les Mémoires des dames de Saint-Cyr (1846, in-12). Voici un fragment qui pourrait bien se rapporter aux mêmes circonstances que vient de mentionner la lettre à M"* de Dangeau. Les deux lettres se complètent, et nous font entrer dans les intimes rapports de la jeune princesse avec celle qu'elle n'appelait jamais que ma tante, « pour confondre joliment, dit Saint- Simon, le rang et l'amitié ».
« Je suis au désespoir, ma chère tante, de faire toujours des sottises et de vous donner lieu de vous plaindre de moi. Je suis bien résolue de me corriger, et de ne plus jouer à ce malheureux jeu, qui ne sert qu'à nuire à ma réputation et à diminuer votre amitié, qui m'est plus précieuse que tout. Je vous prie, ma chère tante, de n'en point parler en cas que je tienne la résolution que j'ai prise. Si j'y manque une fois, je serai ravie que le Roi me le défende, et d'éprouver ce qu'une telle impression peut faire contre moi-même.... Je suis comblée de toutes vos bontés et de ce que vous m'avez envoyé pour achever de payer mes dettes ; j'ai été bien fâchée de ne pouvoir tantôt
vous en parler Je suis au désespoir de vous avoir déplu,
j'ai abandonné Dieu, il m'a abandonnée. J'espère qu'avec son secours, que je lui demande de tout mon cœur, je me corrigerai de tous mes défauts.... » [Lettres édifiantes, t. VU, 286.)
A M. LE DUC DE NOAILLES
Manuscrits De Mouchy, t. III, p. 114.
Ce 15 juillet 1707.
J'attendois toujours que je pusse écrire moi-même pour vous mander de mes nouvelles ; mais, voyant que mes forces ne reviennent point, j'aime mieux vous en dire par M"'' d'Aumale que d'être plus longtemps sans commerce avec vous.
M. le maréchal de Noailles ne vous aura pas laissé ignorer que le maréchal de Villars s'est un peu trop avancé, et que les ennemis l'ont coupé ; mais il assure
fort qu'il conservera la supériorité qu'il a eue jusques ici, à moins que les ennemis n'envoyassent un puissant secours. On l'élevoit aux nues quand il ravageoit l'Allemagne ; c'est le dernier des généraux depuis qu'il a icrnoré la marche des ennemis. Les discoureurs du salon* sont toujours les mêmes.
Je puis vous assurer que le Roi est très content de ce que vous faites, et très persuadé de votre attachement pour lui. Vous agissez sur des principes qui vous soutiendront toujours. Mes inquiétudes sont présentement pour la Provence, Je vois beaucoup de gens qui les croient mal fondées; Dieu veuille qu'ils aient raison! Le scorbut est dans la flotte des ennemis. On dit qu'ils jettent dans la mer tous les jours plus de cinquante hommes ; il est malheureux d'avoir à s'en réjouir. Si nos affaires se soutiennent de ce côté-là, nous pourrions espérer la paix.
Votre denier de la veuve a été très bien reçu ; vous faites ce que vous pouvez et on est bien persuadé que vous ne manquez pas de bonne volonté.
Le mariage que vous savez ne va pas bien, et je crois, par des raisons que je ne saurois expliquer, qu'il seroit mauvais pour tout le monde.
Nous avons six Noailles à la cour ; M'"^ votre femme est souvent avec moi, et n'aura jamais si bon esprit que vous; mais j'en suis du reste assez contente, parce que je crois que M"« la maréchale l'est. On m'en assure, et j'agis sur
ce pied-là.
Mes chagrins sur le jansénisme augmentent tous les jours sans que j'y voie aucun remède. On a commencé à gâter le Val-de-Grâce, dont le Roi a un sensible chagrin par rapport à la Reine-mère.
Je suis plus que jamais hermite à la cour. Il n'y a personne sans exception à qui je puisse parler; ma vieillesse
* C'est-à-dire du grand salon précédant les appartements particuliers, et où la cour se tenait réunie.
?':>-?S"W*;'sS3s;j;i»;^1fï»''*c^«j^j^
me console de tout. Adieu, mon cher duc, je vous estime trop pour ne vous pas aimer. M'"^ la duchesse de Bourgogne prétend que vous êtes le plus honnête homme de France, elle vous aime et vous estime par des réflexions au-dessus de son âge. Sa conduite est assez folle, et cependant je lui trouve un fond de raison qui me fait beaucoup espérer pour l'avenir. Elle et M. son mari sont dans une parfaite union. Il y a dans le régiment d'Artois un sous-lieutenant de la compagnie de M. le chevalier de Balincourt ; il est sous ma protection et je vous le recommande, mon cher duc, s'il mérite que je me mêle de lui ; il est parfaitement bien gentilhomme, et frère de la petite musicienne que vous m'avez vue à Versailles.
A M"" LA PRINCESSE DES URSINS
Musée brlt. Add. tnss., n* 20918.
Saiiit-Cyi-, le 21 août 1707.
Je meurs de peur, madame, d'avoir trop bien jugé les affaires de Provence. Tout le monde vouloit ici que M. le duc de Savoie se retirât ; cependant nous voyons par nos dernières nouvelles qu'il poursuit son entreprise *, et qu'il ne nous craint guère, puisqu'il vient de s'affoiblir par un détachement de cinq à six mille hommes, que M. le prince Eugène commande, pour aller on ne sait où ; mais un tel chef ne laisse pas lieu de douter que le dessein ne soit important.
Ce n'est pas vivre que d'êlre toujours dans ces alarmeslà. Les armées sont en présence en Allemagne, elles sont
* Le duc de Savoie assiégeait Toulon. Le 22 du même mois, il abandonnait ce siège, forcé dans ses retranchements par le maréchal de Tessé, et bientôt la Provence était délivrée. Dans la lettre du 28 août, on verra la joie de M"* de Maintenon pour ces heureux succès.
toujours à la veille d'une action en Flandres ; on veut en tenter une à Toulon pour chasser les ennemis d'une hauteur qu'ils nous ont prise : le moyen d'être heureux partout! En vérité, madame, vous avez beau dire, je ne vous crois pas bien tranquille ; le rappel de M. le maréchal de Bervâck et de nos troupes ne vous sera point indifférent.
On dit que les troupes de S. A. R.* font de terribles désordres, et même des cruautés effroyables en Provence. Il ne falloit pas un moindre mérite que celui de nos princesses pour faire excuser un tel père; la nôtre est triste, je souhaite de tout mon cœur que la vôtre ne le soit pas.
M™^ la duchesse de Bourgogne arrive ici et me remet voire lettre du 7 de ce mois ; je suis très-fâcliée, madame, que vous changiez de style. Vous ne paroissez guère plus contente que moi, et en vérité les choses ne sont pas disposées à donner de la joie. Un heureux événement à Toulon changeroit la face des affaires; mais un mauvais nous pousseroit bien loin ; c'est une incertitude qui me fait passer de si tristes nuits qu'il n'est pas possible que les jours soient bons. Je suis à vous, madame, toujours également, en quelque état que je sois.
A M'"'= LA COMTESSE DE CAYLUS
Collection Morrison.
ASaint-Cyr, cc2l août (1707).
La poupée a diverti M™« la duchesse de Bourgogne, qui l'a trouvée très bien vêtue. Vous croyez bien, après
* Le duc de Savoie.
cela, que je n'aurai pas de regret à la dépense. Je n'ai point encore vu M"* de Noailles; je la crois à Paris*.
Mandez-moi des nouvelles de M'"^ la duchesse d'Albe quand vous en saurez ; car je suis toujours en peine de M. son fils.
Il faut, pour vous guérir, venir à Versailles quand nous V serons ; un retour de chasse vous seroit fort bon. Je le donnerois de bon cœur s'il étoit vrai que M. le duc de Savoie ait été repoussé; mais nous ne recevrons point cette agréable nouvelle. Je suis bien Françoise pour craindre les mauvais événemens; mais je ne le suis pas pour me flatter comme tout ce qui m'environne.
J'ai donné l'argent que je vous dois à M"^ d'Aumale.
Vous ne devez jamais manquer, ma chère nièce, à faire des amitiés pour moi à M. votre père toutes les fois que vous le voyez, car je pense souvent à lui, et je lui désire ardemment ce que je désire pour moi-même et qui nous réunira.
Si vous voyez M™^ de Saint-Géran, priez-la de joindre à la commission qu'elle veut bien faire du ruban couleur de feu pour le bonnet de Jeannette, qui assortisse bien au tablier et à la palatine '.
* M"»" de Maintenon avait promis une poupée à sa petite-nièce, encore enfant, lille du duc de Noailles. Elle charjjea M"^ de Caylus de faire habiller cette poupée, et celle-ci s'amusa à lui composer une toilette extravagante qui en faisait une caricature des modes, fort exagérées, des jeunes femmes de la cour. Là-dessus grand émoi et colère de celles qui se sentaient atteintes ; le bruit en alla jusqu'à la cour d'Espagne. M"* des Ursins écrivait le 13 novembre 1707 (Bossange, IV, 109) : « M""* de Caylus me lit une petite description d'une poupée qu'elle vous a voit envoyée par votre ordre. Je la trouvai si plaisante que j'eus l'honneur de la lire à Leurs Majestés, qui en rirent de tout leur cœur. Je m'imaginai la voir dans tout son ridicule, et je crus y reconnoître plusieurs ligures que je trouvai dans mon dernier voyage à Paris... Je crois que les dames ne sauront pas trop bon gré à M""* votre nièce d'avoir si bien représenté l'extravagance de leur coiffure et de leur habillement. » (Voir plus loin la lettre du 12 octobre.)
* Jeannette Pincré était une gentille enfant que M""* de Maintenon
Adieu, je suis passablement bien depuis trois jours et je vous embrasse.
A M'"^ LA PRINCESSE DES l'RSINS.
Musée brit. Add. inss., n* 20918.
Saint-Cyr, ce 28 août 1707.
Hé bien! madame, que dirons-nous de nos jugemens? M. le maréchal de Tessé vient de rendre à la France le plus grand service qu'elle pût recevoir : le siège de Toulon est levé, la marine n'est point anéantie, la place n'est point prise, M. le duc de Savoie va sortir de Provence. U nous en coûte deux médiocres vaisseaux et dix à douze maisons brûlées. Il a échoué dans son entreprise, et perdu dix mille hommes par la désertion, par les maladies et les actions qui se sont passées. On dit qu'il a embarqué des troupes pour aller en Catalogne, et nous vous allons rendre celles que nous avions prises avec leur général. Mais à propos de lui, est-il vrai, madame, qu'il est brouillé avec vous et avec M. le duc d'Orléans? J'ai bien de la peine à croire que vous ne m'en eussiez rien
mandé.
Nous attendons à tout moment la nouvelle de 1 accouchement de la reine, et j'espère par la santé de S. M.
que ce sera un fils.
Je trouvai hier, en m'en retournant à Versailles, M. le duc de Bretagne sur le grand chemin. Je montai dans son carrosse, ne pouvant le quitter. C'est le plus aimable enfant du monde; il ressemble à M- la duchesse de Bourgogne, et est aussi vif qu'elle ; il se porte à merveille.
avait recueillie, qui plaisait à Versailles, et ^^'^"^ maria comme elle fit pour plusieurs autres. Saint-Simon (t. \1H, p. f^^''^^^ veut que M-« de Maintenon ait souhaité par jalousie de l eloignei du Roi. La correspondance ne confirme pas ces soupçons.
i3S LETTRES DE M- DE MAINTENON.
Notre princesse a été transportée de joie de voir M. son père sortir de France. Nos princes sont contens par raison, mais affligés véritablement de ne pas marcher.
On m'apporte, madame, votre lettre du iO de ce mois. Nous avons senti comme vous la perte du rovaume de Sicile; il n'est pas possible de tout garder, et U y a du miracle à se soutenir aussi longtemps. Je crains comme vous, madame, que LL. MM. GG. ne soient mises encore à de plus rudes épreuves ; mais Gelui qui vient de sauver la Provence, et qui a aveuglé M. le duc de Savoie dans toute sa conduite, protégera, s'il lui plaît, des princes qui lui sont agréables. Quebjue tristes que soient mes idées, je ne puis croire qu'il les abandonnera.
Je suis ravie, madame, de ce que vous me faites l'honneur de me mander sur M. le maréchal de Lerwick. J'admire la malice de ces inventeurs de nouvelles, et je ne comprends pas bien quelle utilité ou agrément ils y trouvent. Je ne pouvois croire qu'il fût brouillé avec M. le duc d'Orléans et vous sans que M. l'ambassadeur en mandât rien au Roi, et je me llattois bien aussi que vous aviez assez de confiance eu moi pour m'en dire quelque chose.
Vos lettres, madame, sont de bien vieille date ; nous sommes au 28, et elles sont du 10. Nous comptons que la reine accouchera vers le 25, et qu'ainsi nous n'en aurons des nouvelles que les premiers jours de septembre. Nous partons toujours pour Fontainebleau le 12 septembre; j'ai un grand mal de tète aujourd'hui.
A M-° LA MARQUISE DE DANGEAU
Collection Morrison.
A la Ménagerie, ce ... septembre 1707.
Je suis à la Ménagerie* par complaisance pour M">'' d'Heudicourt, qui l'a proposé pour faire quelque chose en faveur de Toulon, pour ne point mener mes nièces à Saint-Cyr et pour jouer un peu au trictrac; mais, madame, que ces parties-là sont différentes de celles où vous êtes! Je n'ai pas encore bien démêlé si c'est par l'agrément que vous y mettez, ou par le bruit que vous y faites; mais enfin nous sommes dans un trop grand repos. Nous avons imaginé une poule pour allonger le divertissement, et je l'ai gagnée d'abord, au granddéplaisir de ces dames; quelque inclination que j'aie pour l'argent, j'ai été un peu fâchée de voir notre poule finie sans vous ; j'aurois voulu vous la garder, et vous auriez été ravie de raisonner sur les expédiens qu'il auroit fallu trouver pour vous en mettre. Vous auriez fait cent propositions et toutes plus mauvaises l'une que l'autre, car feu M. de la Rochefoucauld nous a appris qu'il n'y a
* La Ménagerie était une dépendance du palais de Versailles située sur la gauche au bout du grand canal, sur la route de Saint- Cvr et destinée, comme son nom l'indique, à loger des botes rares et cur euses. On y adjoignit un petit pavillon pour s'y reposer et y faire collation. En 1698 Louis XIV donna la Ménagerie ^ ^^ du^^^^^^^ de Bourgogne. On fit alors au pavillon des agrandissements et de granrembellissements. Ce fut désormais un petit château avec arartem^nt d'hiver et d'été. Le Roi se fit un plaisir d'y prodiguer les mer^eU es d'une décoration luxueuse, à laquelle travaiUeren AudrT A r^-ain, Boulogne. Blanchart, Desportes. On n'y couchait famaTs m ifon y venait jouer et se reposer. La duchesse de BouriTne y re evait Une ferme était attenante et la princesse prenait S comme plus tard Marie-Antoinette, à y jouer a la fermière, remphccmentl ce charmant séjour est devenu aujourdhui une krme' 1 ne reste rien du château que quelques ruines qui per-
meuent d en retrouver le plan. Voir Le château de VersaUles, par
Dussieux, 2 vol. in-S"».
jamais qu'un bon expédient. Noire princesse a reçu hier* en habit de religieuse la reine d'Angleterre, dont elle fut reconnue d'abord. Elle ne laissa pas de faire comme une dame de Saint-Louis, et servit la reine et la princesse à la collation; car il fallut en donner une, ce qui ne me fit pas un fort grand plaisir. M'"^ la duchesse de Bourgogne se fatigua fort à Saint-Cyr en y faisant toutes les charges de la maison, et de là elle alla trouver M. le duc de Bourgogne, qui l'attendoit ici en y préparant le souper. Elle revint à Versailles très fatiguée, ayant changé d'habits quatre ou cinq fois. Je ne sais pourquoi j'ai entrepris une narration aussi ennuyeuse que les auteurs étoient ennuyés. Il vaut bien mieux vous dire que notre prince a une dent et M»"" la nourrice plus de deux ou trois cents pistoles, dont elle estfort contente. Vous m'avez écrit une merveilleuse lettre. Comme j'ai l'honneur de vous connoître fort peu mystérieuse, je la lus tout haut à un retour de Saint-Cyr, et toute la compagnie en fut charmée, surtoirt M. Fagon, dont le goût n'est pas à mépriser. Je n'ai point eu la fièvre et je mange trop peu présentement pour avoir des indigestions. Je trouve fort mauvais que votre confesseur ne vous croie pas : c'est révéler votre confession. — Il est pourtant bien vrai, madame, que le duc de Savoie s'en va et ta grands pas, si grands même que nous ne l'attraperons pas; mais je suis contente que tout le monde vive, pourvu qu'on n'attaque point la France. On ne croit pas qu'il se passe rien en Flandre. II semble par tout ce qui se dit que les grandes affaires vont être en Espagne, où je crains fort l'étoile de M. le duc d'Orléans. Nos gens sont à Mcudon, je dis tous nos gens : c'est pourquoi je suis en grande sûreté ici. —J'ai envoyé la dépouille de mon Angloise à M»"" d'IIeudicourl, qui en meurt de peur et qui l'a fait mettre bien loin
* A Saint-Cvr
— OCTOBRE 1707. — i«
d'elle ; il y avoit quelques louis qui ne Font pas tant effrayée. Adieu, madame, je. vais reprendre le jeu. Reve- ,„ez en état de faire quelque chose mercredi, et croyez qu'il seroit plus heureux de ne vous avoir pas vue que de cesser de vous voir.
A M""> L\ PRINCESSE DES URSINS
Musée brit. Add. mss., n* 20918.
Fontainebleau, le 10 octobre 1707.
Je lirai votre lettre au Roi, madame, c'est tout ce que je puis faire. Elle est pleine de force; je ne doute pas qu'elle le soit aussi de vérités. Il est vrai qu'on a peine à détruire ici certaines impressions; et jusqu'à moi, je me suis mêlée de croire que toutes les manières françoises déplaisent aux Espagnols, et qu'il n'auroit pas fallu changer la moindre chose à l'étiquette ^ On a peine à compter les grands pour rien; mais je n'en aurois nulle à me soumettre à vos vues, et je voudrois de tout mon cœur que tout ce qui est ici pensât de même; je ne crois pas qu'il y en ait d'Autrichiens, mais il peut bien être qu'ils sont trop attachés à leurs vues, et que leur politique est fausse.
Je ne saurois me faire une plus agréable idée que de me représenter votre reine portant elle-même son fils pour le présenter à Dieu^; je le prie de tout mon cœur qu'il bénisse une famille si pieuse ; je l'espère, et ne puis croire qu'il les abandonne.
Je sens plus la douleur de M. Amelot que je ne lui ai mandé ^ Sa conduite, et tout ce que vous m'en avez dit
1 M-<= de Maintenon blâmait fort, par exemple, qu'on eût donné le nom de Louis au prince des Asturies. .
^ La reine d'Espagne était accouchée le 25 août d'un prince des
^^ Le comte de Clermont, fils du comte de Tonnerre, chassant dans
et écrit m'a donné une si grande estime pour lui que je le regarde comme un de mes meilleurs amis, l'estime faisant en moi ce que le commerce fait dans tous les autres.
Je suis charmée de la lettre que le roi d'Espagne me fait l'honneur de m'écrire * ; elle est toute pleine de raison et de sentiment, et m'assure pour longtemps contre tout ce que l'on me pourroit dire de son insensibilité. Je ne puis avoir l'honneur de lui répondre à cet ordinaire-ci. Il en sera, je crois, de même de l'article de M* •' de Séry, car je ne sais si je pourrai voir le Roi avant que ma lettre parte. S'il accorde ce que vous demandez, madame, ce sera une grande complaisance pour le prince, car on ne peut être sur un plus mauvais pied que cette fille s'est mise ici par toute sa conduite-. Elle soutient son person-
la plaine do Saint-Denis avec le second fils d'Amelot,le tua d'un coup de fusil, par accident selon les uns, à dessein selon les parents du mort. Il semble que la culpabilité fut établie, car, sans expliquer cet acte de violence, Dangeau dit le 29 novembre suivant : « Le l\oi a donné grâce au comte de Tonnerre : on le met à la Bastille, où il sera un an; il donnera 10000 francs d'aumônes que M. le cardinal de Noailles partaj^era aux pauvres, et il n'entrera jamais dans aucune maison où sera M. Amelot ; et si M. Amelot arrivoit dans une maison où il fût, il seroit obligé d'en sortir, afin que M. Amelot n'ait pas la douleur de voir celui qui a tué son fils, et un fils qu'il aimoit tendrement. Le Roi avoit fait écrire à M. Amelot par M. le chancelier et par M. Chamillart pour l'exhorter qu'on fît grâce au comte de Tonnerre à cause de son extrême jeunesse ». Saint-Simon, racontant ce même événement, ajoute : a Tonnerre étoit une espèce d'hébété, fort obscur et fort étrange ».
* Voir plus loin la réponse de M""" de Maintenon à cette lettre du roi d'Espagne.
* M"* de Séry, maîtresse du duc d'Orléans, fut connue plus tard sous le nom de M""" d'Argenton. Le voyage de Grenoble dont parle M"* de Maintenon est une équipée romanesque qu'elle avait faite l'année précédente, lorsque le prince était gravement blessé. Elle alla le rejoindre. Voici la combinaison qu'offrait M"* des Ursins dans une lettre du 26 septembre : « M. le duc d'Orléans, qui m'honore de beaucoup de bontés, a bien voulu me confier le désir qu'il auroit de pouvoir procurer une espèce de distinction à une demoiselle qui ne lui a pas été indifférente : vous comprenez facilement que c'est de
nage avec une insolence qui lui révolte tout le monde, et fait faire des folies à celui dont elle est aimée qui lui font un tort que je ne puis vous exprimer. Le Roi en a parlé plusieurs fois à M. son neveu; le voyage qu'elle fit à Grenoble, et la foiblesse qu'il eut d'aller s'y renfermer avec elle, détruisit tout l'honneur qu'il s'étoit acquis à l'affaire de Turin, dont le malheur tomboit sur tous les autres et point du tout sur lui. Cette créature a la hardiesse de se loger dans le Palais-Royal, et d'avoir fait faire une maison vis-à-vis des fenêtres de M'"^ la duchesse d'Orléans. Elle a pris une grande partie des meubles de Saint-Cloud; et Madame la querella il y a quelque temps, à qui elle répondit avec cotte même insolence. Elle perd entièrement ce prince eu l'éloignant de la cour et en lui faisant passer sa vie avec la plus mauvaise compagnie du monde. Ne croyez pas, madame, que je vous parle en vieille dévole effrayée du péché de cette fille; mais vous savez parfaitement que, dans le mal même, il y a des manières plus honnêtes les unes que les autres. Je ne sais comment cette affaire seroit prise en Espagne, mais je vous réponds qu'elle sera très mal reçue ici et pour notre Roi et pour le vôtre : sa piété et la vertu de la reine ne doivent pas honorer un tel scandale, et
M"° de Séry que je veux parler. Son Altesse Royale, se trouvant fort embarrassée pour en venir à bout, a imaginé qu'un simple tilre de dame d'atour de la reine d'Espagne, sans aucune pension, conviendroit, parce que cela lui ôferoit le nom qu'elle poric à son service, et dont il est de la générosité, en quelque façon, de ce prince de la défaire, en la faisant monter un degré un peu plus honorable. Il voudroit bien, madame, vous avoir l'obligation d'obtenir du Roi qu'il ne désapprouvât point sa vue; car l'approbation de Sa Majesté suffit pour que le roi et la reine d'Espagne donnent cette satisfaction à M. d'Orléans, qui mérite des grâces bien plus considérables, et Leurs Majestés seroient ravies de lui faire ce petit plaisir : il ne tireroit à aucune conséquence; au contraire, il n'y auroit point de Castillan qui ne les en louât, et qui n'en fit autant s'il étoit en la place du roi. D'ailleurs, madame, ce n'est pas chose nouvelle que ces sortes d'affaires ; je me flatte donc que vous me ferez une réponse favorable sur ce sujet dont je vous serai tout à fait obligée. »
i44 LETTRES DE M-" DE MAINTENON.
M. d'Orléans est bien malheureux de demander un tel
prix de ses services.
J'ai bien cru, madame, que vous sentiriez la perte de M. le comte d'Egmont* : on en dit beaucoup de bien présentement, selon la mode de notre cour, qui croit se justifier en disant du bien des morts de tout le mal qu'elle dit des vivans. On dit que M™*^ la comtesse d'Egïuont est inconsolable. Je ne fermerai point ma lettre, madame, sans avoir tenté de parler au Roi; mais il prend médecine aujourd'hui.
Au premier mot que j'ai voulu dire au Roi sur M"« Séry, j'ai été interrompue, et je vous assure, madame, que j'ai eu de la peine à faire écouter cet article de votre lettre. Je suis assurée que si vous voyiez de prés ce qui se passe ici par rapport à cette fille, vous penseriez autrement que vous ne pensez. 11 seroit bien plutôt à désirer, madame, que le crédit que vous avez sur ce prince fut employé à le retirer d'un attachement qui lui fait un très grand tort, et qui tôt ou tard le fera tomber dans de très-grands inconvéniens. Les courtisans vous parleroient là-dessus comme moi, et tout le monde voit avec peine tant de grandes qualités gâtées par une conduite qui ne peut être goûtée. On prétend même que, dans le fond, M. le duc d'Orléans en est bien las, et que ce n'est qu'une générosité et une bonté mal entendues qui lui font soutenir la gageure.
Le Roi ne se rendra jamais là-dessus, madame ; et il
* Le comte d'Egmont, mort à trente-huit ans, fut le dernier de cette illustre maison. Il laissa ses biens à sa sœur, qui avait épousé Nicolas Pignatelli, d'une famille de Naples, et dont le lils prit le titre et les armes du comte d'Egmont. Il avait épousé une nièce du prince de Clialais, premier mari de M"» des Ursins. o M"" des Ursins, qui aimoit. fort tout ce qui appartenoit à son premier mari, étant à Paris avant la mort du second, avoit fait venir cette nièce chez elle, où elle demeura jusqu'à son mariage avec le dernier de la maison d'Egmont. » Saint-Simon, XIII, 568.
faut que vous lui épargniez de nouvelles instances, qui ne feroient que rendre cette affaire encore plus mauvaise; voilà la première où j'ai trouvé que vous n'avez pas raison. 11 n'en est pas de même de celle des recommandations que vous prétendez qu'on fait à votre cour ; le Roi se souvient fort bien qu'il vous a dit qu'il y avoit des personnes auxquelles il ne pouvoit en refuser, mais que vous étiez convenue de ne les point compter quand il ne les feroit pas lui-même. J'ai encore dans ma cassette le traité des articles que vous fîtes dans ma chambre à Marly, et je ne croyois pas qu'on y eût manqué. Le Roi entre dans ma chambre et fait finir ma lettre plus tôt que je ne l'aurois voulu.
AU ROI D'ESPAGiNE.
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. V, p. 914.
(Octobre 1707.)
Me voici bien revenue de mes anciennes idées. Je croyois V. M. d'une profonde indifférence sur nous autres misérables, et je reçois une lettre ql'Elle pleine de délicatesse sur l'amitié. Je ne vous conseille pas, Sire, de disputer sur cela avec une personne qui a un peu étudié le quiélisme, car je Lui prouverois qu'il a de la perfection à ne rien demander, à ne rien désirer, à être dans une entière désappropriation de ses intérêts : voilà un mot qui fait voir que je sais quelque chose. Je crois cependant qu'il n'est pas de mon intérêt de trop approfondir avec V. M., et il vaut mieux lui donner des nouvelles de notre cour. Il est juste de commencer par celles du Roi, dont la santé résiste aux années, aux affaires, et aux plus fâcheux événemens; celle de M. le dauphin est aussi très parfaite; mais il le doit à sa bonne conduite. Il s'est retenu sur le manger, et il est en cela, si on peut IL 10
dire, bien plus sage que le Roi. M. le duc de Bourgogne est un prince très merveilleux, et en qui Dieu a fait des miracles et un changement admirable. V. M. peut se souvenir qu'il étoit très vif, pour ne pas dire colère : il est très modéré. Il aimoit le jeu et le gros jeu : il ne joue plus que par complaisance, et d'une manière plus parfaite que de ne pas jouer du tout, puisqu'elle est sans affectation. Il joue quand M'"*= la duchesse de Bourgogne manque d'un joueur ; mais il y met peu de temps et d'argent. Il aimoit la propriété, et employoit ses menus plaisirs à acheter mille choses qu'il étoit ravi d'avoir : il donne tout aux pauvres avec une application et un ordre admirables. Il se cache le plus qu'il peut; mais, comme cela est difficile à une personne de son rang, il est déjà connu de toute la France sur ce pied-là, et par conséquent aimé et estimé de tout le monde. M™^ la duchesse de Bourgogne a un mérite un peu moins sérieux ; je me gardcrois bien de dire que c'est la plus aimable princesse du monde : Y. M. n'en conviendroit pas, et ne lui donneroit certainement que la seconde place. Elle est beaucoup mieux de sa personne qu'elle n'étoit quand vous étiez ici. Elle se fait aux manières françoises; elle aime fort le plaisir, quoiqu'elle soit sérieuse ; elle se divertit le plus qu'elle peut, elle n'y réussit pas toujours. Elle est sensible à l'esprit et en trouve peu. M. le duc de Bretagne lui ressemble tout à fait, et on croit lui remarquer une connoissance fort avancée. M"*' d'IIeudicourt prétend que M. le duc de Bourgogne lui fera bientôt apprendre les mathématiques, et qu'il ne le laissera pas longtemps entre les mains des femmes; car, dans le même temps qu'il en adore une, il ne peut souffrir toutes les autres. Mais je me laisse aller. Sire, très imprudemment au plaisir d'entretenir Y. M. Je me suis embarquée à trop de détails pour la réjouir. Quand je saurai de quoi Elle veut que je remplisse mes lettres, je le ferai le
mieux que je pourrai, ne pouvant comprendre qu'Elle prenne la peine de les lire, et me trouvant trop heureuse si Y. M. me permet de l'assurer quelquefois que, dans toute la Castille, Elle n'a pas un sujet qui lui soit plus dévoué que moi.