A L\ REINE D'ESPAGNE
Manuscrits de \ersaiUes. Lettres édifiantes, t. V, p. 91 .
(Octobre 1707.) Madame,
Je crois que Yos Majestés ont entrepris de me faire tourner la tête. Le Roi m'écrit comme un ami délicat qui n'a point d'affaire plus pressée que de me prouver qu'il sait bien mieux aimer que moi; et Y. M. me gronde et me tourne en ridicule sur ma sensibilité un peu mélancolique. Je me rends au roi et à vous. J'avoue qu'il sait bien mieux aimer que moi, et je serois même bien fâchée de le faire autant que lui. Yous l'avez rendu bien savant, madame, et ce n'est pas la première éducation qui lui a appris qu'on aime à entendre répéter les mêmes choses.
Je conviens avec Yos Majestés que je crois un peu ce que je crains, et que j'ai vu souvent le siège de Lérida levé, après y avoir perdu la moitié de l'armée et M. le duc d'Orléans*. Je désire de tout mon cœur que Y. M. me gronde après une bonne paix sur les terreurs paniques que j'essuie pendant la guerre. Je me promets dans ce temps-là un peu de joie ; et si nos rois vouloient se voir, il me semble que je fcrois tel voyage que l'on voudroit. Y. M. voit par là que je sais quelquefois me faire des idées agréables; je la supplie d'en faire part à M"« la princesse des Ursins, qui ne me traite pas mieux que Y. xM. Yotre, etc.
* Lérida, assiégée par le duc d'Orléans, fut prise le 13 octobre, et la forteresse le 12 novembre.
A M»' LA COMTESSE DE CAYLUS
CoUecUon Morrison.
Ce 12 octobre (1707).
M"^ de Dangeau et M'"''d'lïeudicourt vous ont écrit sur la poupée. Je n'aurois jamais cru qu'une de mes commissions vous auroit attiré des affaires, et je croyois pouvoir demander à ma nièce ce que j'avois envie d'avoir. Je n'eus point dessein de mettre la poupée dans le monde, mais je ne la refusai pas à M. le dauphin et à M'"*' la princesse de Conti, qui l'envoyèrent chercher. Enfin cette bagatelle émut toutes les dames, et donna lieu à dire tout ce qu'on a pu pour me brouiller avec bien des gens. On se déchaîne contre vous d'avoir tourné en ridicule des dames que l'on nomme, selon le dessein qu'on a de vous les déchaîner; et on est véritablement irrité contre moi de ce que j'ose attaquer la mode^ Je vous prie de ne pas vous en mettre plus en peine que moi. M"^ de Douzols m'y a mise aujourd'hui en me disant que vous êtes très sensible aux discours qu'on fait de vous; il faut pourtant, ma chère nièce, être tranquille quand on n'a pas tort.
Pourrai-je vous demander quelque échantillon avec le prix de moire noire sans vous commettre avec le public? ce sont de ces moires ondées qui imitent celle d'Angleterre. J'en ai vu sur M""*^ de Chàtillon qui m'a fait envie pour la noblesse dont je suis environnée. J'ai toujours soutenu que ce n'étoit point M. d'IIamilton * qui avoit fait l'histoire de la poupée; il y a trop de différence entre cet ouvrage et les siens, et il me reste encore assez de
* Voir la lettre du 21 août et la note.
^ Dans l'édition en quatre volumes des Œuvres du spirituel auteur des Mémoires de Gramont, publiée à Londres, 1740, et qui contient, outre ses contes, des lettres et petites pièces détachées en prose et en vers, il n'y a rien qui ait rapport à l'histoire de la poupée. ,
goût pour ne m'y pas méprendre. Vous nous manquez bien ici ; on y joue souvent au trictrac et au piquet, et on s'y ennuie quelquefois. Je me porte très bien. J'ai vu aujourd'hui le maréchal d'Harcourt bien vif sur ce qui vous regarde. Je vous embrasse, ma chère nièce.
A M"« DE FRANCLIEU*
Manuscrits de Versailles. Lettres et Avis, p. 835.
(Novembre 1707.)
Vos occupations ne sont pas petites, ma chère fille, et je n'en connois pas de plus grandes que d'inspirer la religion et la raison; c'est là le solide de l'éducation de Saint-Cyr. On ne peut pas partout traiter les filles aussi également que chez nous ; on ne peut pas toujours les arranger de même, ni les habiller d'un habit uniforme, ni leur donner toutes les distinctions et tous les prix qu'on donne dans nos classes; on n'a pas le temps de leur apprendre autant de choses. Mais cette religion et cette raison sont de toutes les conditions et de tous les âges. C'est là ce qu'il faut tâcher de bien établir avec un esprit de vérité et de douceur dans tout ce qu'on leur dit, sans finesse, sans tromperie, sans leur faire jamais rien accroire, et parlant aux plus jeunes comme aux
grandes.
11 faut les élever selon leur état, et dire à la demoiselle et à la bourgeoise ce qui leur convient. Quand on ne montrera jamais de mépris pour la bourgeoise ni pour la paysanne, elles souffriront qu'on ne les traite pas en
» Demoiselle de Saint-Cyr, qui avait été envoyée à l'abbaye de Gomerfontaine pour aider à y établir l'esprit et les maximes de la maison de Saint-Louis.
demoiselles. Quand la grande demoiselle peignera la bourgeoise qui est trop petite pour le faire elle-même, les autres verront que c'est raison qui fait agir et non pas hauteur. Ouand la demoiselle montrera à lire à la bourgeoise, la bourgeoise se portera à rendre service à la demoiselle. Il faut leur expliquer librement et franchement la différence des conditions, que Dieu a ainsi arrangées, qu'il veut être servi selon l'état de chacune, mais que la plus pieuse sera toujours celle qui sera la plus agréable*.
Il faut leur inspirer cette piété, différente dans les pratiques, (pie vous entendez si bien expliquer à Saint-Cyr. Quand toute la conduite des maîtresses sera ainsi fondée sur toutes ces maximes, sans jamais se démentir, et qu'elles iront toujours droit sans acception de personnes, considérant la vertu de préférence à tout, Dieu les bénira et les filles se formeront à ce bon esprit.
La vérité a une force et attire une bénédiction bien différente des finesses et des adresses de l'esprit du monde. Je ne puis finir, ma chère fille, sur ce chapitre. Vous êtes trop heureuse d'être employée à votre âge à de si belles fonctions.
J'embrasse M"'* de Mornay ; les petits mots de vos enHms sont très jolis, je voudrois les voir toutes.
* Dans une letlrc du 9 avril 1715, parlant sur \o même sujet (même recueil manuscrit, p. 822), M™** de Maintenon disait : « Il faut élever vos tourgeoises en bourgeoises, il ne leur faut ni vers ni conversations. Il n'est point question de leur ouvrir l'esprit. Il faut leur prêcher les devoirs de la famille, l'obéissance pour le mari, le soin des enfans, l'instruction à leur petit domestique, l'assiduité à la paroisse le dimanche et les fêtes, la modestie avec ceux qui viennent acheter, la bonne foi dans leur commerce. Il faut leur conseiller de demander à Dieu un bon confesseur, de le choisir dans la vue de son salut, de se laisser conduire comme un enfant. Il faut qu'elles édifient leurs parens, amis, voisins, qu'elles donnent de bons conseils et de bons exemples. Il faut leur dire que la piété ne s'oppose pas à la joie et qu'au contraire il la faut faire aimer en montrant qu'on sert Dieu avec joie. »
Travaillez incessamment, mais ne vous tuez pas; cet ouvrage est un ouvrage de patience sans bornes.
En voilà beaucoup pour une malade : je l'ai toujours été depuis mon retour de Fontainebleau.
A M-'= LA COMTESSE DE CAYLUS
Collection Morrison.
A Versailles, 26 décembre (1707).
Votre douleur est très-juste, ma chère nièce; mais elle n'est pas imprévue, et notre consolation doit être grande par ce que nous connoissions des dispositions de celui que nous perdons *. Donnez des larmes à un père qui vous aimoit tendrement ; mais ne vous y abandonnez pas, et venez ici le plus tôt que vous le pourrez. Vous savez que je crois qu'on est bien à la cour dans les afflictions, et qu'on profite des efforts qu'il faut faire pour ne pas présenter un visage triste.
Je crains bien que votre famille n'entre dans de grandes et inutiles discussions. N'oubliez rien, ma chère nièce, pour procurer la paix. M. de Bonrepaux ne pourroit-il point vous accommoder ? 11 a tant aimé M. de Villette qu'il ne doit pas être suspect à ses enfans. M'"*' d'Ileudicourt est mieux; elle nous a donné de grandes inquiétudes.
* M. de Villette était mort la veiUe d'une attaque d'apoplexie.
A M™» LA PRINCESSE DES URSINS
Musée brit. ^drf. ms,s., a» 20 918.
Saint-Cyr, le 11 janvier 1708.
Je crois que les inondations qui, comme vous pouvez penser, me font craindre le déluge, peuvent bien contribuer au retardement des courriers ; il me semble que je n ai passe qu'un ordinaire sans avoir l'honneur de vous écrire.
Je me réjouis avec vous, madame, de toutes les parures que vous avez mises au prince des Asturies. Je suis bien malheureuse en politique ; car je ne me souviens point d'en avoir eu sur l'union des deux nations, que je crois très-difticile à faire.
Vous nous voyez bien des troupes, beaucoup d'argent, et un nombre suffisant d'excellens généraux; vous voyez les ennemis embarrassés et las de la guerre : malheur à ceux qui voient tout le contraire^ !
Vous voyez l'archiduc se promenant au bord de la mer, au mois de janvier, dans le dessein d'accoutumer les Catalans à une promenade qui le mette en état de se sauver par quelque misérable barque, qui pourroit bien périr ; je le vois aller vers la mer, pour apercevoir des premiers une puissante flotte qui lui amène quarante mille hommes, commandés par le prince Eugène.
Vous voyez le comte d'Oropesa mort ; nous avons bien ouï dire qu'on a jeté quelques pierres dans son carrosse.
Vous voyez une paix glorieuse qui nous mettra tous en repos et en joie, et j'en crains une plus triste que la
* On n'a pas la lettre à laquelle celle-ci répond. Les lettres de M"* des Ursins à M"" de Maintenon manquent depuis la fin de 1707 jusqu'au 14 octobre 1708. Dans l'intervalle se trouvent seulement quelques lettres de M»* des Ursins à Chamillart et à la maréchale de Noailles. Voir A. Geffroy, Lettres inédites de la princesse des Ursins.
iTuerre. Voyez après tout cela, madame, si je profite de toutes les railleries dont la reine et vous m'accablez.
Il n'y a rien qui y paroisse que M'"^ la duchesse de Bourgogne soit grosse : elle danse jour et nuit, et mieux qu'elle n'a jamais fait; elle est embellie à n'être pas reconnoissable, pourvu qu'elle soit parée. J'ai pensé comme vous, madame, sur la grossesse apparente de cette princesse; j'aurois bien voulu qu'elle eût été véritable. Je n'aurois pas cru que la reine se lassât si tôt d'avoir des enfans; elle n'a rien de mieux à faire dans ce palais solitaire, et S. M. n'a pas été assez incommodée pour craindre une seconde maladie : elles en auront l'une et l'autre quand il plaira à Dieu ; c'est ce qui doit consoler les personnes qui leur désirent des successeurs.
Cette maladie des nourrices qu'on appelle le poil est assez ordinaire et ne passe guère vingt-quatre heures; nous ne laisserons pas d'avoir de l'impatience de savoir si le prince ne s'en sera pas plus mal trouvé.
L'amusement dont vous pariez, madame, est bien innocent ; j'aurois bien voulu l'introduire dans notre cour, et je crois ces représentations plus honnêtes qu'un jeu continuel, ou des repas très contraires à la tempérance. Je voudrois dans ce moment pouvoir vous envoyer M'"'' de Caylus avec cinq ou six demoiselles de Saint-Cyr : car la déclamation s'y est toujours conservée ; et à l'heure que je vous écris, on joue Esther dans mon antichambre. Il seroit très injuste qu'on se moquât des gens de qualité qui ont cette complaisance pour le divertissement du roi et de la reine; il faut qu'ils aient assez bon sens pour ne s'en pas mettre en peine. Seroit-il contre l'étiquette que le roi et la reine jouassent eux-mêmes? J'ai vu, sur le théâtre de mon cabinet à Versailles, une fort jolie troupe, composée de M™^ la duchesse de Bourgogne, la duchesse de Noailles, la maréchale d'Eslrèes et M"^' de Melun, M. le duc d'Oriéans, M. le duc de Noailles, le
jeune comte de Noailles et M. le duc de Berry; mais il me semble que ce dernier ne jouoit qu'à la farce.
Vous aurez de la peine à divertir le roi d'Espagne ; mais toutes ces choses-là pourroient divertir la reine : on n'y admet que ce qu'on veut. Cela se faisoit ainsi dans mon cabinet, parce qu'il y avoit peu de place; mais il est bien vrai que, dans la suite, on offense ceux qu'on n'y reçoit pas, et c'est ce qui me fit ôter ces spectacles de Saint-Cyr.
Pourquoi voulez-vous contraindre votre roi à m'écrire ? Je vous vois d'ici lui arracher une lettre, qu'il accorde à la complaisance; je ne peux rien lui mander que ce que je mettrois dans les lettres de la reine ou dans les vôtres, dont vous lui ferez part comme il vous plairoit, sans forcer sa bonté à m'écrire de temps en temps : vous ne me persuaderez point, madame, que ce commerce puisse lui faire plaisir.
Il n'est question ici présentement que de bals : il y en a de deux jours l'un ; le roi d'Angleterre et la princesse y viennent; la reine a toujours la goutte. Le Roi devoit l'aller voir aujourd'hui ; elle ne manque pas de visites quand la cour est à Mari y.
Je n'ai point ouï parler de ce tremblement de terre à Turin. On dit que M. le duc de Savoie va marier M"* de Suze avec le prince de Carignan.
Rien n'est plus sincère, madame, que ces assurances de mon respect et de mon attachement que vous voulez recevoir avec tant de bonté. Conservez-moi, madame, avec M. l'ambassadeur; mon estime pour lui croît tous les jours.
A M-° LA PRINCESSE DES URSINS
Musée brit. Add. mss., n* 20918.
Saint-Cyr, le 4 mars 1708.
J'espère que vous aurez eu de la gelée après la pluie, comme nous, et que le Manzanarès redeviendra poudre, au moins pour cet été. Vous mettez, madame, toute ma politique à bout, en me faisant voir que les Espagnols sont fort dociles sur les manières françoises; j'en suis si peu charmée qu'il n'y en a guère que je voulusse établir et que je ne changeasse, si j'en élois la maîtresse.
Vous vous apercevrez, madame, du manque de généraux où nous sommes; je n'ose en dire davantage. Ne comptez-vous pour rien six à sept mille honimes en Catalogne ? mais vous les voyez tous morts, et il est très fâcheux d'avoir à désirer que cela fût. Il ne faut pas se natter, madame, sur le manque d'argent, et vous ne devez rien oublier pour vous soutenir; le rabais de la monnoie, en même temps que le changement de contrôleur Général, a fait paroître huit ou dix millions en un jour. M. Desmarets n'a point l'air désespéré, et tous les gens d'affaires sont ravis de l'avoir.
M. Chamillart a quitté en honnête homme, sans rien disputer, sans rien retenir, et avec une droiture qu on ne sauroit trop louera Le maréchal de Villeroy triomphe; il est ami intime de M. Desmaretz^
i A la On de février, le Roi avait retiré à Chamillart la charge de contrôleur des finances et l'avait donnée a Desmaretz Chamillart ^^:^nnui^ère de la guerre, ^ifol-^^f-^;;' ^^^^^ Colbert, avait travaillé de bonne heure dans les bmeaux de son oncle sa réputation était celle d'un administrateur économe et habUe il rétaWk quelque ordre dans les finances, releva le crédit a
aide des prêts du banquier Samuel Bernard, et créa 1 impôt du dixfLe! qui devait être perçu sur toutes les terres, même sur celles
du clerffé et de la noblesse. . • ^„ i;*
" ïedUion Bossange remplace par amd le mot am> qu. se ht
M"" la duchesse de Bourgogne ne se porte pas bien; mais je crois que ce n*est qu'une suite du carnaval.
La nourrice du duc de Bretagne a été enrhumée doux fois, et le prince aussi : cela, joint à une sixième dent qui se fait trop attendre, a obligé de la changer; il a repris la nouvelle avec peinent la mord souvent jusqu'au sang, mais j'espère qu'il s'y accoutumera.
Il est certain, madame, que notre princesse a trop de peur de devenir grosse : la vôtre est si raisonnable que j'espère qu'elle ne prendra point ces impressions-là, et je les crois très-mauvaises selon Dieu; et elles doivent encore, par bien d'autres raisons, désirer des enfans.
Que je suis de votre avis, madame, sur les comédies que vous avez fait représenter! Ce sont des amusemens pleins d'esprit; il s'en trouve peu dans les nôtres : je ne doute point que vous ne fissiez une aimable cour, si vous étiez en repos.
A Versailles.
Je suis venue ici, madame, pour achever ma lettre, et demander permission au Roi de pouvoir vous parler de l'affaire d'Kcosse : elle me met dans un étrange mouvement. Vous en apprendrez sans doute les particularités; mais enfin, madame, le roi d'Angleterre part mercredi, 7 de ce mois, pour être vers le 9 à Dunkerque, et s'embarquer le 10. Le Roi lui donne six mille hommes. Les grands seigneurs écossois ont écrit plusieurs fois qu'ils le recevront. Vous jugez bien, madame, que si Dieu veut bénir cette entreprise, elle fera une grande diversion et peut-être la paix; si vous avez des saints en Espagne, mettez-les en prières. La chose est publique maintenant;
dans le manuscrit du Musée britannique , ce qui donne un sens absolument faux, en faisant croire que Villeroy est intime du ministre nouveau comme du ministre tombé. Villeroy était ennemi de Chamillart, et c'est pourquoi il triomphe de le voir remplacé par son ami intime.
mais on prétend que les ennemis n'auront pas assez de temps pour s'y opposer : ma longue vue les voit pourtant à Dunkerque, nous empêchant de partir, ou, si nous partons, je les vois nous prendre dans le temps que l'on mettia les troupes à terre. Le vent est au nord aujourd'hui ; et c'est celui qui nous est le plus contraire ; cependant je consens de tout mon cœur que la reine et vous voyiez le roi d'Angleterre se mettre à la voile avec un vent du midi, qui le rend en quatre jours à Edimbourg; qu'il y soit reçu et proclamé roi d'Ecosse; que la reine Anne soit contrainte de rappeler ses troupes, et que nous profitions de cet avantage. Je consens même que cette flotte prenne en passant Marlborough, qui s'en va en Hollande pour quinze jours.
J'allai hier à Saint-Germain. La reine* est dans un état pitoyable ; elle a la goutte, un peu de fièvre, une fluxion dans la tête et une agitation dans l'esprit que vous comprendrez aisément. Elle est ravie de cette lueur d'espérance, elle craint tous les périls auxquels le roi son fils va être exposé; lui, est transporté de joie de partir. La princesse a eu la rougeole, et ne sait encore rien. Le Roi et Monseigneur y vont demain, et notre princesse y va mardi : voilà une grande affaire si elle réussit; je ne cesse d'y penser jour et nuit.
C'est le chevalier de Forbin qui passera le roi d'Angleterre; c'est M. de Gassé qui commandera les troupes françoises : le secret a été gardé longtemps, mais enfin il s'est découvert par tant de sortes de préparatifs qu'il a
fallu faire.
J'ai reçu une lettre de M. le cardinal de la Trémoille*, qui me fait voir qu'il est bien instruit de vos bontés pour moi : il n'avoit pas encore eu d'audience du pape; ainsi il n'a pu que me donner des espérances, mais avec des
* La reine d'Angleterre, veuve de Jacques II. ■ Frère de M""* des Ursins.
i58 LETTRES DE M- DE MAINTENON.
manières si obligeantes que je ne puis jamais les oublier. Oui certainement, madame, je vous tiendrai parole, et je me sens un fond d'estime cl d'amitié qui pourroit durer plus longtemps que ma vie. Je serai dans une grande imi)atience de savoir de vos nouvelles sur l'entreprise d'Ecosse, qui sera, je crois, de votre goût. Le Roi y avoit été toujours opposé ; il ne s'accommode pas de l'incertitude des mesures de ce qui se passe sur la mer.