‹ Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentique [microform]: choix de ses lettres et entretiensChapitre 73 sur 98 · ENTRETIEN PARTICULIER AVEC M- DE GLAPION, DAME DE SAINT-LOUIS · texte numérisé non relu

ENTRETIEN PARTICULIER AVEC M- DE GLAPION, DAME DE SAINT-LOUIS

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. VI, p. 5li.

(Septembre 1708).

M""' la duchesse de Bourgogne étant venue à Saint-Cyr voir .\K de Maintenon, commença par lui dire : « J'ai le cœur bien gros, ma chère tante*; j'ai peur de vous importuner; cependant je voudrois bien pleurer avec vous^ )) Elle le fit beaucoup en effet, et M- de Maintenon avec elle, qui s'effoi^ça ensuite de la consoler. La mère de lilapion lui dit le lendemain qu'elle lui faisoit pitié, cl qu'il éloit bien triste d'avoir ainsi à partager les cliagrins de tout le monde, et lui montia le verset de l'Imit'alion qu'elle lisoit actuellement : Que ferai-je, mon Dieu! parmi tant cV afflictions qui me serrent le cœur, si vous ne daignez me fortifier par votre parole? « Que ferois-je en effet, dit M'"« de Maintenon, si toute ma ressource n'étoit en Dieu? car je me trouve presque sans cesse dans l'embarras, sans savoir quel parti prendre ; cela m'arriva encore l'autre jour. Le Roi venoit d'ap-

voit une grande joie sur son visage et une grande envie de le leur faire connoître. A onze heures elle est partie pour aller aux Loges entendre encore une messe; elle y a dîné assez mediocmnen t A trois heures elle a été à Saint-Aubin, qui est "" village dependa^U d'Avon; elle y a assisté quatre ou cinq lannlles. De la a Yaloin ; elle a été dans six pauvres ménages de paysannes toutes plus mal les unes que les autres, et a donné aux uns de quoi avoir du b e, aux autres pour acheter du pain, pour habi ier leurs enfans et pour paver leurs tailles. Enfin le dernier ou elle a ete, elle a donne bien du' linge à une pauvre femme; son mari est un peu libertin : elle la converti à moitié, Dieu et elle achèveront; il " «vo.t pas de respect ni d'obéissance pour son curé, elle la rendu l.,rt doux. Elle est rentrée chez elle à sept heures l)ieniatiguee niais se portant l.ien. » Lavallée, Lettres hulori<iue^ et édifiantes, \\, 248.

1 On sait que c'est ainsi quelle appelait M- de Maintenon.

^ On a vu dans les lettres précédentes les justes sujets de chagrin de la duchesse de Bourgogne.

preiidic une inéchanle nouvelle, qu'il me dit le soir, une demi-heure avant que de me quitter. M'"" la duchesse -de Bourgogne, (jui en étoit extrêmement ailligée, étoit aussi présente. Dans le même temps, un homme vint me prier d'engager le Uoi à faire une chose qu'il ne devoit point faire du toul, et qu'il ne pouvoit cependant refuser sans mettre cet homme au désespoir, et sans se faire une peine extrême à lui-même, parce qu'il pouvoit avoir hesoin de cet homme-là. Je devois porter la parole au Roi; je savois quel seroit mon emharras, je ne savois quel parti prendre, et disoisà Dieu : Seigneur ! aidez-moi car je ne sais ni ne puis que faire. » La mère de Gla}»ion lui dit qu'elle étoit à plaindre de ne pouvoir prendre conseil de personne en cette occasion. « Grâce à Dieu, ditelle, j'ai un directeur de hou esprit, et qui me décide de gros en gros ce que j'ai à faire, et quand une fois il ma dit ce que je puis faire en sûreté de conscience ou ce que je dois éviter, je m'en tiens à sa décision ; autrement je ne vivrois pas et j'aurois des peines infinies. » — Vous avez, ce me semble, dit la mère de Glapion, une grande liberté avec Dieu.— « Il est vrai, dit-elle, et je crois qu'il est permis de l'avoir quand on sent qu'on est à lui véritablement, et j'espère être dans cette disposition, car je désire tout de bou la gloire de Dieu, le salut de ceux auxquels il m'a attachée et mon propre salut; grâce à sa bonté, je n'ai point de passions, c'est-à-dire que je n'aime aucune personne au point de vouloir rien faire pour elle qui i)ùt déplaire à Dieu ; je n'ai point de haines, point de vengeances, point d'intérêt, nulle ambition ; je ne veux rien pour moi-même. C'est, ce me semble, plutôt le plus grand bien de la chose que l'inclination qui me détermine dans le bien que je procure aux uns et autres. » — Vous devez être bien obligée à Dieu, dit la mère de Glapion, car bien peu de gens pourroient se rendre un pareil témoignage.— « Aussi, ma fille, dit-elle, je ne cesse

(le le remercier et de lui rendre grâce de la protection singulière qu'il me donne au milieu de tant d'extrémités où je me trouve; car on peut dire que d'un côté c'est un excès de grandeurs et de faveurs, et de l'autre un excès d'embarras et de tristesse; car j'ai sur les peines du Uoi, des princes et de l'Ktat un degré de sensibilité (pie Dieu seul connoît. » — En cela, madame, dit la mère de Glapion, vous êtes plus à plaindre qu'eux, car pour l'ordinaire les grands ne sont pas fort sensibles. — « C'est, ditelle, que je ne suis pas grande, je suis seulement élevée; mais Dieu qui a fait tous les états et en particulier le mien, veut qu'il me tienne lieu de toutes les pénitences et austérités que je ne puis faire. J'ai toujours à l'esprit l'Kspagne presque perdue, la paix qui s'éloigne de plus en plus, les misères que j'apprends de tous côtés, mille gens qui souffrent sous mes yeux et que je ne puis soulager; du côté de la piété, tous les excès qui régnent présentement, cette ivrognerie, cette gourmandise, ce luxe excessif, etc. ; de celui de la religion, le dani^er visible où je vois qu'elle est. Je ne sais s'il fîuit porter le Hoi à pousser les choses jusqu'à un certain point ou s'il faut le modérer, car qui sait si une conduite trop sévère n'aigrira i:>as les esprits, n'excitera pas une révolte, ne causera point un schisme? D'un autre côté, qui sait si Dieu s'accommode de cette prudence humaine et de la poliliciue des honnnes quand il s'agit de l'inléiét de l'Kglise? Tout cela m'agite à un point inconcevable; je me dis à moi-même : Qui m'assurera que le Roi ne répondra pas de tout cela et des mauvaises suites que toutes ces choses peuvent avoir? Il me prend des frayeurs extrêmes sur son salut quand je pense à ses obligations, car nous sommes obligés à tout le bien que Dieu demande de nous, et nous lui rendrons compte de tout le mal que nous aurions pu empêcher. Que sais-je comment il jugera de tout cela? En vérité la tête en est quelquefois prête II. 12

à mo tournor; je crois que si on ouvroit mon corps après ma mort, on Irouveroit mon cœur sec et tors comme celui de M. de Louvois'.

« Je ne vous dis pas cela pour vous afflij^ei', ma chère fille; au contraire, c'est pour vous faire aimer votre état de plus en plus, et que vous en compreniez mieux la douceur, la paix et la sûreté. » Puis, sortant de sa chambre pour aller prier Dieu, elle dit : « Je ne sais pourquoi on se prend à la prière de toutes les maladies que j'ai ; j<' trouve que rien ne fait jdus de bien : elle repose et fortifie l'esprit et le cœur tout à la fois. La présence de Dieu est aussi d'un grand soulagement dans les peines, et il me semble qu'elle est toute naturelle et que tout nous y rappelle sans cesse : les sujets de tristesse pour nous consoler avec lui, ceux di; joie pour l'en remercier et pour le prier de ne nous y pas abandonner, les louanges pour obtenir d'être préservés de la vanité et du malheur de nous y complaire, les contradictions pour en faire un saint usage et ne pas y succomber; enfin, je trouve qu'à toute heuie, à tout moment, nous rencontrons des occasions de nous rappeler à Dieu, et d'avoir ce saint commerce avec lui qui adoucit toutes les amertumes dont la vie est semée et qui nous préserve de toutes les chutes auxquelles nous sonnnes sans cesse exposés. »

A M. LE DUC DE .NOAILLES

Manuscrits Do Mouchy, t. III, p. 155.

A Saint-Cyi-, ce 10 septembre 1708.

Vous savez, mon cher duc, que je pense comme vous sur le commerce de lettres, et qu'il y a de bonnes rai-

* Voir la note sur la mort de Louvois, lettre à l'abbesse de Foiitcvrault, du 27 septembre 1091, page 214.

sons pour les rendre rares entre ceux qui sont tentés de tout dire. Nous sommes dans un état très violent sur les affaires de Flandres; vous en connoissez mieux que moi limportance. Je ne doute pas que M. votre père ne vous tienne instruit de tout. Je voulois attendre qu'elles fussent décidées; mais je n'y vois point de lin; les armées sont pourtant bien près l'une de l'autre. Le Roi veut qu'on hasarde tout pour secourir Lille, et il s'y trouve de si grandes difficultés par les postes avantageux que les ennemis occupent que je suis persuadée qu'on ne pourra les suriTionter. Cependant on les croit à tous momens aux mains, et jamais la cour n'a été dans l'état où elle est depuis la malheureuse journée d'Oudenarde. Notre Roi est le seul qui se possède toujours dans la même égalité d'esprit, d'humeur et d'occupations. Notre aimable piincesse est trop aimable, et je commence à lui trouver trop de mérite. Vous seriez charmé de sa conduite, et je voutlrois qu'elle eût des témoins comme vous; car peu de ceux qui l'environnent sont capables de connoître le prix de ce qu'elle sent, et je la vois souvent louée très mal à propos; ce sont sujets de conversation pour cet hiver, si vous me retrouvez encore. Je me soutiens malgré mon extrême foiblesse de corps et d'esprit, ou, pour parler plus juste, car on peut vous parler dans toutes sortes de langues. Dieu me soutient et me soutiendra tant qu'il lui plaira de me Aiire souffrir. Vous connoissez mes croix, et elles sont imperceptibles aux autres; mais il n'importe : l'important est de les bien porter. Je ne suis pas contente de la santé de M. votre père; je l'aime véritablement, et je sais ce que vous souffrirez quand vous le perdrez. Il dort souvent et n'a plus d'appétit. On se moque de moi quand je m'en effraie; je souhaite qu'on s'en moque longtemps.

J'ai fait vos complimens à votre maître, qui les a reçus comme vous le pouvez désirer; il sait que vous ne pouvez

plus rien faire, et que tout est oublié et négligé présentement; on ne pense qu'à la Flandre, et vous comme les autres et mieux que les autres. Les choses sont disposées de façon à donner de longs déplaisirs. 11 faut que les bons François et les bons serviteurs du Roi renouvellent de zèle et de courage. J'ai de grandes espérances sur vous, mon cher duc, et bien de l'impatience de vous voir ici. Votre cœur vous dit que nous sortirons bien de l'action de Lille; Dieu le veuille! Ce sera. pourtant un mirach> des prières qui se font partout; car; à parler selon les apparences, nous devons être battus et tout perdre. Notre cher maréchal de nôufilcrs lait tout ce qui est possible. Je vous embrasse bien tendrement.

Pendant toiilos ses campagnes depuis 1705, Villars a entretenu une corrcspoudanco active* avec M;" de Maintenon. Il sond)le compter sur elle aussi bien pour ce qui regarde ses inléréts privés que pour obtenir ce qui est nécessaire au succès de ses entreprises. Ce ne pouvait être sans raison qu'an milieu des circonstances les plus graves un chef d'année s'adressait ain^i à elle: on ne saurait douter que, durant ces difficiles années, elle n'eùl une part aux conseils du Roi, tout an moins qu'elle n'y lut écoutée. On ne Ini reprochera point l'appui constant qu'elle prêta à Villars en ces temps critiques où il soutenait pr.'sque seul la fortune de la Fran,ce.

M. le marcpiis dé Voi;ûé a donné 'dans le Concspomhml (année 1881) un certain nombre de lettres échangées entre eux. Celles de Villars connnenceut à la lin de 1703, et se continuent pendant sa campagne du Languedoc contre les Camisards (1704) et ses campagnes sur le Rhin, en Italie et en Allemagne. Malheureusement le savant éditeur des Mémoires de Villars (tome I, 188i)n'a encore retrouvé de lettres de M° de Maintenon qu'à partir de 1708. Voici la première de ces lettres:

A M. LE MARÉCHAL DE VILLARS*

12 septembre 1708.

Il y a bien longtemps, monsieur, que j'ai envie d'avoir l'honneur de vous écrire; mais j'ai été dans un si grand abattement depuis que notre armée s'est mise en marche pour le secours de Lille que je vous avoue que je n'en avois pas le courage et que je remettois toujours à me réjouir ou à m'afiliger avec vous quand nous verrions cette grande affaire décidée. Elle tire si fort en longueur que je ne puis plus attendre, et je pense trop souvent à vous pour ne vous le pas dire. Ce n'est pas à moi à raisonner sur ce qui se passe en Flandres. Je vous en crois instruit quoique vous en soyez loin. Il paroît qu'on a perdu un temps qui ne peut se recouvrer. La diversité des sentimens a tout gâté, et la pluralité des généraux n'est pas bonne. M. le duc de Bourgogne est bien à plaindre de commencer par quelque chose de si difficile, et de se trouver tiraillé cntiv tant de gens, qui, je crois, ont tous d€ bonnes intentions, mais qui voient différemment. M. le maréchal de Boufflers fait, à ce qu'on dit, tout ce ([ui est })ossible, et ne paroît pas encore bien pressé. Il faudroit un miracle pour que Lille fût secouru. Celte grande affaire, monsieur, qui fait toute natie attention, ne peut faire oublier au Roi ni aux honnêtes gens que vous avez sauvé le Dauphiné. Sans vous, toutes mes inquiétudes n'auroient pas été pour la Flandre seulement. Vous m'avez écrit il y a longtemps que le Roi en seroit quitte avec M. de Savoie pour deux châteaux, et vous auriez encore mieux fait que vous ne le promettiez sans la trahison du commandatTt d'Exilles. Je suis bien en jieine de votre conscience par rapport à cet homme-la, car je doute que vous lui pardonniez jamais. Vous m'avez

' Lettre donnée par M. le marquis de Vo^^ié dans le CotrespondatU.

attiré un lemerciement de M. d'Arlagnan. Je voudrois que les officiers qui servent avec vous sussent les témoignages que vous leur rendez auprès du Uoi pendant que les autres généraux se plaignent souvent de ceux qui sont avec eux. Si on vous connoissoit autant que moi, on vous aimeroit beaucoup. Vous avez trop de bonté de penser à ma santé : elle est souvent attaquée; mais jusqu'ici elle se soutient. Je suis bien véritablement, monsieur, votre très humble et très obéissante servante.

A M. LE DUC DE NOAILLES

Manuscrit De Longueruo, fol. 34.

A Saint-Cyr, 7 octobre (1708).

Vous ne me sortez guère de l'esprit, mon cher duc, et vous m'avez tant montré votre attachement pour M. votre père que votre douleur m'est toujours présente*. Vous la portez tout seul et malade; mais votre religion, votre couraire et votre raison vous fourniront des ressources.il est vrai que l'on n'en souffre guère moins; la religion fait consentir à la peine, le courage soutient l'extérieur, et la raison fournit des rétlexions assez foibles contre la tendresse. Il faut même convenir qu'il est très-raisonnalde de pleurer un père, et tel qu'étoit celui-là. J'en suis plus toucliée que je ne puis vous le dire. Le Roi me fait espérer que vous viendrez après la Toussaint. Votre famille a grand besoin de vous pour reprendre une forme. Notre cardinal est pénétré et fait de son mieux pour soutenir les autres.

Les nouvelles de Flandres ne vous consoleront pas de vos autres déplaisirs. Adieu, mon cher et très-cher duc.

* Le maréchal de Noailles était mort le i oclobro.

On nous assure que votre fièvre est finie; mais quand je pense à ce que vous apprendrez, je choisirois la fièvre pour vous, si c'étoit à nous à choisir. M'"'' votre femme est véritablement affiigée et comprend la perte qu'elle

fait.

Servez-vous d'une main étrangère pour ce qui n'est

pas secret, et ne m'en faites jamais d'excuse.

A M. LE DUC DE NOAILLES

Manuscrits De Moucliy, t. 111, j). US.

A Versailles, ce 3 décembre (1708).

Je n'ai jamais tant senti le poids de la vieillesse qu'aujourd'hui qu'elle m'a empêchée de rendre à M. le maréchal de Noailles et à toute sa famille un devoir qui étoit encore plus dans mon cœur que dans la bienséance ^ Témoignez-en ma douleur à M. le cardinal et à M'"<^ la maréchale, mon cher duc, et soyez ma caution que je ne manquerai jamais volontairement à ce que je leur dois. Je ne sais rien de nouveau et nous ne pouvons plus rien attendre de bon. J'espère qu'à votre retour j'aurai une conversation tranquille avec vous avant que vous soyez en quartier. Je prie M'»*^ votre femme de m'écrirc quel- (juefois; mais je ne voudrois pas vous ôter un moinent (lui pût vous retenir à Paris; il vous convient plus d'être

» Joun/a/ de Dangcau, 3 décembre : « Ily eutà>otre-Dame,à Paris, un service ma-nilique pour le marochal de Noailles, ou etoieiit presque tous les courtisans et toutes les dames de la cour. »

A M. LE DUC DE NOAILLES'

Manuscrits De Mouchy, t. III, p. 198.

Co 4 décoiiibro (1708).

Lo Pioi a ordonné à M. lo niaréchal do lîouiïliMS de se rendre. Je suis dans une giandc; inquiélude du dénouement de la citadelle; car je crains tout de h supériorité des ennemis; je serai bien allligée et|MJUi' le mari et |)our la fenune si ce merveilleux lionune est prisonnier de guerre, .le ne sais rien de nouveau de Flandres et vous n'en sauriez être instruit i)ar moi, car mon ignorance est si grande que je ne puis juger de ce qui nous est bon ou mauvais.

Je vous remercie, mon clier duc, de ce que vous voulez faire pour M""' de l]arneval*;si vous la logez cbaudemenl, vous lui sauverez la vie. Je me porte mieux qu'à moi n'appartient dans la situation où est mon cœur.

A M. LE DUC DE NOAILLES '

Manuscrit De Lunguerue, fol. Gi.

Vendredi (décembre 1708).

Si nous faisons la guerre au roi d'Espagne, vous n'en serez point chargé. Vos remontrances ont été trouvées fort justes, et je ne puis attendre plus longtemps à vous ôter l'inquiétude que je vous ai vue.

* La suscripfion de cette lettre est : a Au duc de Noailles, hôtel de Koailles, rue Saiiit-llonoré, à Paiis ».

* C'était une dame noble Irlandaise qui était venue en France à la suite du roi Jacques. Elle était veuve, avec jilusieurs tilles, et dans une grande misère. Son nom revient souvent parmi ceux des personnes que secourait M""" de Mainlcnon.

^ Ce billet est cité dans les Mànoircs de koailles (éd. Michaud. p. 229) qui nous donnent cette date.

A M"'^ LA PRINCESSE DES URSINS

Bossan^'O, Lettres inédites, etc., t. I, p. 366.

Versailles, le 25 décembre 1708.

11 (iiut que j'aime autant à vous obéir que je le fais, madame, pour contimier à vous écrire, ne pouvant plus vous rien dire que de très-aflligeant.

Vous savez sans doute présentement que la fin de notre campagne a été pitoyable, et que les ennemis ont l'audace d'assiéger Gaiid, parce qu'ils espèrent qu'elle leur sera aussi heureuse que celle qu'ils ont eue d'attaquer Lille. La défense de M. le maréchal de Boufllers nous a bien fait voir combien cette entreprise étoit témélaire, puisqu'il a laissé (juatre mois à notre armée pour le secourir, pendant lescjnels quatre mois nous n'avons l'ait qu'une très petite tentative (par M. le chevalier de Luxembourg), qui nous a réussi ; une plus gi\inde auroit eu le même succès et de plus heureuses suites.

Vous avez raison de dire, madame, qu'il faut regarder tout ce qui nous arrive comme venant de Dieu. Notre Roi étoit trop glorieux ; il veut l'humilier pour le sauver. La France s'étoit trop étendue, et peut-être injustement; il veut la resserrer dans des bornes plus étroites, et qui en s(;ront peut-être plus solides. Notre nation étoit insolente et déréglée ; Dieu veut la punir et l'abaisser. 11 n'y a que vos intérêts, madame, où je ne vois pas si clair; un roi tout vertueux, un droit fondé dans la justice; un prince appelé par tous ses peuples, déclaré héritier par son prédécesseur au lit de la mort contre toutes ses inclinations naturelles ; une reine qui est l'honneur de son sexe et des princesses de son rang, un inainage uni par la conformité des sentimens de grandeur, de bonté, et de justice, béni

Cette lettre n'est i)as dans le manuscrit du Musée britanni(iuc.

par un successeur qui donne des espérances : que tout cela, madame, soit contre l'ordre et la volonté de Dieu" c'est ce que je ne comprends pas, et ce que lui seul éclaircira un jour*.

M. le maréchal de Boufflers est venu, et repart le lendemain de Noël pour aller commander en Flandres. Le tioi a cherché tout ce qui pouvoit lui faire plaisir : il lui donne toutes les entrées chez lui, il le fait pair, et donne contre toutes ses règles la survivance du gouvernement de Flandres à son fils, qui n'a que douze ans. C'est l'homme le plus vertueux que je connoisse ; il va recommencer à servir à soixante-six ans, fort malsain, fort mal content de la manière dont on l'avoit fait quitter. Comblé de toutes sortes de bienfaits, honoré de tout le monde, une famille aimable, et n'ayant plus besoin que de repos, il quitte tout cela, madame, par être persuadé qu'il se doit tel qu'il est au Roi son bienfaiteur et à l'État.

Il ne m'est rien revenu, madame, sur M. le duc d'Orléans dont on ne doive être content ; il m'a paru fort zélé pour les grands intérêts du roi et de la reine ', et se dispose

* M™° des Irsins répondait le 7 janvier 1701) : c Je ne crois pas, madame, qu'il soit possible d'écrire mie plus belle leUrc qu'est la dernière dont vous m'avez honorée, et je ne sache que vous capable de penser aussi chrétiennement, si justement et si noblement que vous laites ».

- On voit de quel ton M""' de Maintenon continue à parler du duc d'Orléans. Il n'y a rien ici, ni dans les lettres que nous ne donnons pas, ([iii justitie l'anecdote que raconte Saint-Simon (VI, 4i). Selon lui, le duc d'Orléans aurait tenu à Madrid, dans un souper d'oHiciers, im propos très insultant sur 31""* de Maintenon et sur M""^ des Ursins. Rapporté à cette dernière, transmis par elle à M""' de Maintenon, ce propos aurait suscité chez toutes deux une haine violente dont les etlets n'auraient pas tardé à se faire sentir, (lomme Saint- Simon dit tenir l'aneidote du duc d'Orléans lui-nième, il faut croire sans doute (pie l'insulte eut lieu; mais elle fut ou ignorée ou méprisée de celles à qui elle s'adressait. Dans une lettre suivante, du 50 décembre, M'" de Maintenon parlera d'un bruit qu'on avait fait courir, suivant lequel le duc d'Orléans était tombé amoureux de la reine d'Es]iagne. Elle traite ce bruit de sottise à laquelle il ne faut point faire attention.

— DÉCEMRRE 1708. — ^^"^

sans hésiter à les aller servir tmit de son mieux. A vous dire la vérité, on est si consterné ici de l'état des affaires de Flandres qu'on en parle beaucoup moins que de tout le

veste.

L'entrevue du Roi et de M. de Boufflers a encore augmenté la douleur de S. M. de la perte de Lille, parce qu'il a vu bien clairement qu'on pouvoit l'empêcher. Le courage est toujours égal ; mais je crains un fond de tristesse, qui, à la longue, fait de mauvais effets.

M. le Dauphin paroit toujours dans la même égalité dans tous les événemens. M. le duc de Bourgogne est fort triste, et veut absolument retourner à l'armée, en quelque qualité que ce soit, aimant mieux servir à la tète de son régiment que d'en demeurer à la triste campagne qu'il a faite.

Je suis bien trompée dans toutes mes connoissances, ou M'"^ la duchesse de Bourgogne sera ti\^s-malheureusc toute sa vie. Elle a ime sensibilité, une gloire, une délicatesse (le sentimens peu propres à ce pays-ci; je n'en dirai pas davantage ; elle est toute propre à m'achever, car on ne peut la connoître sans l'aimer comme je l'aime et sans entrer dans tout ce qui la louche. Elle ne se porte point bien : cette tumeur qu'elle a dans le ventile grossit; tout ce côté-là s'en ressent jusqu'au sein. Maréchal doit la voir nu premier jour; je vous en manderai des nouvelles, madame, comptant beaucoup sur l'amitié que vous avez

pour elle.

J'aurois grand besoin de la vertu que vous me croyez, madame, car je ne crois ni ne prévois rien que de fâcheux, et il ne me reste pas assez de temps à vivre pour les révolutions que vos princes pourront bien voir.

M. le prince est toujours très mal, et ceux (jui l'approclient sont bien persuadés que nous ne le reverrons jamais. Je crois M. le prince de Conti mort, quoiqu'il vive encore : c'est une grande perle et tout le monde en paroît aflligé.

Ma santé n'est pas bonne présentement, madame; mais je suis toujours la même pour vous.

ENTRETIEN AVEC M™" DE (iLAPION.

Maïuiscrils de Versailles. Lellrcs édifia nies, t. VI, p. i»JI '.

M"*' de Maintenon s'entretenant avec la mère de Glapion lui dit: (( Mon Dieu! ma fiUé, que je vois d'étranges choses dans le pays où je suis forcée de demeurer! Il me semble que j'y suis à peu près comme ceux qui sont derrière un théâtre et voient au vrai les choses comme elles sont. Pendant (juc ceux qui sont devant sont transportés d'admiration, eux voient que ce qui paroît un palais enchanté à ceu.x-ci n'est qu'une toile cirée, que ces admirables machines et ces belles illuminations ne sont que des cordages et de vilaines coulisses remplies de cire ou de suif. De même je vois le monde dans toute sa laidein', pendant que mille gens qui le voient sans l'approfondir sont éblouis de son éclat. Je vois des passions de toutfô^ sortes, des trahison.^, des bassesses, des ambitions (fémesurées; d'un côté des envies épouvantables, de Katifre des gens qui ont la rage dans le cœur, qui ne clierchent qu'à se détruire les uns les autres ; enfin mille mauvais procédés, et tout cela souvent pour des bagatelles. Gela seul ne suffiroit-il pas pour m'engager à me reléguer moi-même au bout du monde et à retourner à l'Amérique si l'on ne me disoit sans cesse que Dieu me veut où je suis? Ce ne sont pas là mes seules peines, et

* Nous croyons que cof entretien, pour lequel le manuscrit de Versailles donne la date de 1711, doit avoir eu lieu en 1708 ou au coniniencement de 1709. Ce qui y est dit des chagrins « épouvantables » de la duchesse de Bourgo^^ne se rapporte sans doute à la campa^^ne mallieureuse du duc de Bourgogne dont il est question dans toutes les lettres pjécedentes.

mille embarras d'esprit et de conscience viennent m'assaillir. Je crains pour le salut du Uoi, pour celui de nos princes, de M'"*- la duchesse de Bourgogne. Il y a mille choses, comme je vous l'ai déjà dit, où je ne sais quel jinrti prendre entre ce qui seroit le plus convenable à la oloire de Dieu et entre le danger (pi'il y auroit à rebuter U)ul à fait ces gens-là de la piété. Cette musique par exemple qui fait le seul viai plaisir du Uoi, et où l'on n'entend que des maximes absolument opposées à l'Kvangile et au christianisme, seroit, ce me semble, bien convenable à retrancher ou à changer. Si l'on en dit un mot, le Roi répond aussitôt : (( Mais cela a toujours été, la Reine ma mère, et la Reine, qui communioit trois fois la semaine, ont vu cela comme moi ». Il est vrai que, pour lui personnellement, ces sortes de maximes ne lui font aucune impression, qu'il n'est occupé que de la beauté de la musique, des sons, des accords, etc., et qu'il chante souvent ses propres louanges sans penser que c'est les siennes, et seulement par goût pour ces chants. Mais il n'en est pas de même de tout le reste des spectateurs, parmi les- (piels il est impossible qu'il n'y en ait plusieurs à qui ces maximes toutes païennes ne fassent que trop d'impression. I.e Roi a pris autrefois un plaisir extrême aux beaux canli.pies dEslher et d'Athalie, et à présent il est presque honteux de les faire chanter, parce qu'il sent que cela ennuie les courtisans.

(( iS'est-il pas déplorable que parmi des chrétiens, et sous un Roi qui ne voudroilpas assurément offenser Dieu, qui le craint, qui est plein de religion, on ait de telles pratiques? Si le Roi cependant vouloit absolument qu'au lieu des maximes diaboliques qui sont semées dans les opéras, l'on ne chantât que des choses saintes ou du moins innocentes, les gens d'esprit s'empresseroient à lui en faire; mais il craint d'établir une nouveauté qui ne Itlairoit pas au public. »

La mère de Glapioii dit à ce sujet qu'elle avoit lu quelque part que ceux qui diseut que ce que Ton eutcnd à rOpéra entre par une oreille et sort par l'autre, ont oublié que le cœur est entre deux.

« Cela est fort bien dit, répondit M'"'' de Maintenon, et je suis assurée qu'au sortir de ces speclacles on n'est pas si en état de résister aux occasions qu'on le seroit en sortant de vêpres. Je dis un jour à ce proposa M. le duc de Bourgogne, qui est un saint : Mais vous, nionseigneui-, que ferez-vous quand vous serez le maître? Dértiidrez-vous les opéras, les comédies et les autres spectacles, car bien des gens prétendent que s'il n'y en avoit point, il vauroit encore de |)lus grands désordres? — Je pèserois mûrement le pour et le contre, répondit-il ; j'examineruis les inconvéniens qu'il i)eut y avoir de part et d'autre, el je m'en tiendrois à celui où il y en auroit le moins. Cela n'est-il pas d'une merveilleuse piété pour un si jeune prince?

« Ce qui m'étomie, ajoula-t-elle, quand j'y pense, mais sans me troubler cependant, car je sais que Dieu tire sa gloire de la déroute de nos projets comme de leur réussite, c'est de voir que quantité de choses que j'ai faites avec la plus grande envie de procurer la gloire de Dien, le bien de l'Église et le salut du Roi, ont mal tourné. Par exemple, j'ai voulu que le duc de Beauvillier et M. de Chevreuse fussent amis du Roi, afin qu'il vît d'honnêtes gens capables de lui faire aimer la vertu et d'éloigner de lui cette corruption de maximes et de llalleries qui l'environne. Cela a mal tourné, et j'en suis bien fâchée, mais sans me repentir de ce que j'ai fait, parce que véritablement ma seule vue étoit de procurer un bien utile à la gloire de Dieu et au salut du Roi.

(( J'avois aussi de très-bonnes intentions quand je lis nommer MM. de Noailles et de Fénelon archevêques de Paris et de Cand)rai ; j'en eus tant de chagrin dans la suite

que le Roi me disoit : « Hé bien ! madame, iaudra-t-il que nous vous vovions mourir pour cette affaire-là ?)) Je n'en ressens pas un moindre présentement sur M. de Noailles; mais ce (pii me console, c'est que j'avois cru bien faire, (.( feu M. de Chartres pensoit comme moi sur ces deux honunes-là,et les regardoit comme des saints très propres

à bien servir l'I^glise. »)

Puis, après avoir un peu pensé, elle dit: « Les princes ne veulent jamais envisager les choses tristes , ils sont accoutumés qu'on les leur ôte toujours de devant les yeux, et je me vois réduite par le devoir de ma conscience, par rainilié que j'ai pour le Roi et par le véritable intérêt que i, prends à tout ce (jui le touche de lui dire la vente, de ne le point flatter, de lui faire voir qu'on le trompe souvent, qu'on lui donne de mauvais conseils. Voyez ipiel personnage d'attrister ainsi quelqu'un que l'on aime et [ qui on ne voudroit pas déplaire! Voilà cependant ce (,ue je suis obligée de faire. Je l'afflige souvent quand il ne vient chez moi que pour chercher à se consobr. D un autre côté. M'-" la duchesse de Bourgogne, qui a des cha-rins épouvantables, me les vient tous apporter. Elle vint"! par exemple, hier comme je me couchois n en pouvant plus d'excès de fîUigue: elle se jeta sur moi, et me tint très-longtemps à me conter ses peines; il me fallut rester à demi déshabillée, parce que, si je in'elois couchée, elle n'auroit pu me parler en liberté, la table ou le Roi travaiUoit étant tout près de mon lit. Llle a la bonté de me demander si elle ne m'incommode point; mais avec toute la liberté qu'elle me donne, et quoiqu'elle me prie d'en user avec elle comme avec ma fille, il m est impossible de la compter pour rien et de n'avoir pas pour elle toutes sortes d'attention Nos princes croient tous que je ne me gêne en rien avec eux, et ils auroient, en effet, la bonté de le souffrir; mais je pense bien plus à eux qu'à moi, et je ne fais que ce que je crois qui leur

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