‹ Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentique [microform]: choix de ses lettres et entretiensChapitre 77 sur 98 · A M-"" DE LA MAIRIE · texte numérisé non relu

A M-"" DE LA MAIRIE

Manuscrits de Versailles. Lettres et avis, p. 870.

Mai 1713.

Le dessein où vous êtes d'établir chez vous la même éducation que vous avez reçue à Saint-Cyr, au moins dans tout ce qui vous sera possible, me fait prendre la confiance de vous donner ici quelques avis, et de vous faire part de ce que notre expérience nous a appris.

Sans une continuelle vigilance, tout ce que vous ferez sera inutile. Il faut veiller vos pensionnaires jour et nuit; une conversation entre elles détruira en un moment tout ce que vous aurez fait. C'est pour en donner le loisir aux maîtresses que nous avons cherché tant d'inventions pour les soulager de mille autres occupations que d'autres peuvent remplir. Il faut avoir toujours les yeux ouverts sur elles avec une attention que rien ne puisse diminuer; c'est là le fondement sans lequel l'édifice tombera. La vigilance doit être égale pour toutes.

La piété même, qui est ce qu'il y a de plus solide, ne l'est pas assez dans la jeunesse pour résister aux occasions ; c'est pourtant par celte piété qu'il faut commencer, mais une piété convenable à leur état et à leur âge ; ne les poussez point à une trop grande dévotion ; vous en feriez des hypocrites ou des scrupuleuses; nous avons

* Prieure de Bisy, couvent voué à l'éducation des jeunes filles. M"* de la Mairie avait été élevée à Saint-Cyr; U""^ de Maintenon l'aidait et la conseillait.

toutes sortes d'expériences là-dessus; mais il est de tout âge, de toute profession, de tout sexe, d'aimer Dieu, de fuir le péché, de se laisser conduire.

Vous ne pouvez pas imiter le désintéressement de Saint- Cyr : vous n'êtes pas fondée par un grand et magnifique Roi; vous avez vos règles qui ne sont pas les mômes. Vous pouvez donner et recevoir; mais il faut, comme à Saint-Cyr, sacrifier votre intérêt au bien des pensionnaires, et ôter celles qui seroient incorrigibles, quelque peine que vous fissiez à leur famille; le bien public doit l'emporter sur celui des particuliers.

Vous ne pouvez imiter l'égalité entre vos pensionnaires qui s'observe à Saint-Cyr, car il faut en certaines choses les élever selon ce qu'elles sont; la piété doit être égale, mais réglée selon l'état; l'artisan ne peut autant prier que celui qui n'a rien à faire. Il y a plusieurs endroits où je ne pousserois pas tant les unes que les autres : il n'importe guère que des filles de basse naissance lisent aussi parfaitement que les demoiselles, qu'on leur donne une belle prononciation, qu'elles sachent ce que c'est qu'une

période, etc.

11 en est de même de l'écriture : il suffit qu'elles sachent écrire pour faire leurs mémoires et leurs comptes ; il ne faut pas leur apprendre à faire de lettres ni parler de style : un peu d'orthographe leur suffit; il n'en est pas de même de l'arithmétique, elle leur est nécessaire.

Instruisez vos bourgeoises en bourgeoises ; dites-leur que rien ne déplaît plus à Dieu et aux hoimnes que de sortir de son état; ils sont tous réglés par la Providence, et il s'y oppose quand ou veut être ce qu'il n'a pas voulu que nous fussions. Prêchez-leur la modération, qu'il ne liiut pas que le paysan fasse le bourgeois, ni que le bourgeois fasse le gentilhonune ; le monde s'en moque, et considère plus ceux qui demeurent dans leur état et qui

y vivent avec honneur et probité. J'ai connu des gens respectés de tous ceux qui les connoissoient par cette conduite ^

Expliquez-leur bien les devoirs de la religion : on se contente qu'elles sachent par cœur les commandemens de Dieu, sans leur apprendre à quoi ils nous obligent. Elles savent : Un seul Dieu lu adoreras, et adorent la Vierge; elles disent : Tu ne prendras pas le bien d'autrui, et soutiennent qu'il n'y a point de péché à voler le Roi. J'ai vu tout ce que je dis.

Le plus grand nombre des Chrétiens fait consister la piété en pratiques extérieures, confessions, communions de temps en temps, long sigour dans les églises, observances des fêtes et jeûnes; mais dans tout le reste oubli de Dieu, colères, haines, vengeances, mensonges, avarice, parjures, immodestie, chansons libres, etc.

Je ne me mellrois pas en peine de leur bonne grâce, je ne leur dcmanderois que de la modestie.

C'est dans le parler en particulier qu'il faut leur dire ce qu'elles sont et leurs obligations; on ne les fâche point quand on leur parle tête à tête, avec raison et douceur, et ces petites conversations sont des plus essentielles pratiques de l'éducation de Saiul-Cyr, et ce qui nous a fait le plus de bien; mais il n'y a que la supérieure et la première maîtresse qui leur doivent parler, et elles doivent se concerter pour dire les mêmes choses.

Il f\mt prêcher la raison à toutes également en l'appliquant selon l'état, et surtout empêcher qu'on ne dise

* Dans une aufre lettre, 9 mars 171Ô, M"" de Mainfcnon disail : « Si une fille qui sort du couvent dit que rien au monde ne doit faire perdre vêpres, on se moquera d'elle.... Quand elle dira et pratiquera de perdre vêpres pour tenir compagnie à son mari malade, tout le moule l'approuvera.... Quand elle dira qu'une femme fait mieux de bien élever ses enfants et d instruire ses domestiques que de passer la matinée à l'église, on s'accommodera de cette religion. » Lavallée, lellres et entreliens, t. Il, p. 295.

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aux enfans de ces pauvretés qu'il faut quelles oublient; il ne leur faut donner que ce qui leur sera toujours bon, religion, raison, vérité.

Comme vous gardez peu vos pensionnaires, vous devez vous borner au catécbisme, lire et écrire. C'est perdre votre temps et le leur de leur apprendre des vers et des Conversations*. Si elles s'en plaignent ou leurs parens, répondez qu'on ne vous les laisse pas assez longtemps.

Mais il est certain que ce n'est pas là l'essentiel de l'éducation de Saint-Cyr, et que vous devez vous contenter d'apprendre vous-même les instructions qui sont dans les Conversations pour vous en servir dans vos instructions. Vous passerez bien du temps à leur apprendre par cœur, comme à des perroquets, ce qu'elles n'entendront jamais. Tout cela est bon à Saint-Cyr, où la plupart demeurent

treize ans.

Vous ne pouvez étrt* aussi désintéressée qu'à Saint-Cyr; mais il faut pourtant l'être dans ce qui est essentiel pour vos pensionnaires; nourrissez-les frugalement, babillez-les de toile tout l'été, mais brûlez de la cbandelle l'biver pour qu'elles soient vues jour et nuit. Sacrifiez deux ou trois cents livres de plus pour avoir un bon confesseur. Bâtissez pour contenir beaucoup de fdles,mais non pas pour qu'on parle jamais de vous à Bisy. Ayez peu de professes de cbœur et de converses, mais le plus de pensionnaires que vous pourrez : c'est où vous ferez le plus de bien. Donnez-leur peu de livres, mais qu'on leur explique ce qu'elles lisent : l'Évangile, saint Paul, saint François de Sales, etc.

* Ce que M""' de Maintenon appelle Conversations n'est aufre chose que de pelils dialojjues moraux quelle faisait apprendre par cœur, réciter et comnicnler. Ou a beaucoup de ces pièces composées par elle.

A M-^ LA PRLNCESSE DES URSINS

Musée brit. Add. viss., n" 20 920.

(Marly), le 31 mai 1715.

Je VOUS assure, madame, que j'ai été fort aise de la naissance de M. le comte d'Ayen, et qu'il s'en faut bien que je sois aussi méchante parenle que vous le croyez. M"'*' la maréchale^ a été ravie; je crois sa dévotion très-sincère : quand on a vécu avec honneur, qu'on ne s'est occupé que de sa famille, il n'y a pas un grand chemin à faire pour aller à Dieu, et il suffit de le mettre à la place des motifs qui nous faisoient agir. Elle est plus gaie que jamais; mais on s'aperçoit pourtant bien que ses discours sur le prochain sont plus mesurés.

M. et M""^ la duchesse de Berry m'ont Aiit l'honneur de venir chez moi séparément. Le prince m'a paru tout à fait dans son naturel ; il est maigri, et n'en est que mieux; M'"^ la duchesse de Berry est un peu crue, fort grossie, un peu pâlie, de bonne mine, et toute propre à paroître belle au peuple. Elle me tint de très-beaux et de trèsbons discours, et elle a tout l'esprit imaginable; eHe s'exprime en Morteniart.

Je comprends, madame, la joie que vous avez eue du courrier de Savoie: c'est un grand plaisir de voir la reine en état de jouir du commerce de la meilleure mère du monde, et qui ne peut sans un grand mérite avoir commencé les deux éducations que nous avons vues.

Il est vrai, madame, qu'on n'a pas besoin de livres pour faire des méditations, et que tout ce que nous voyons tous les jours nous en fournit de grands sujets. Celui (pie vous marquez du duc de Médina-Cœli est bien touchnni ; mais nous en avons vu de terribles dans des personnes qui étoient rinnoceuce même.

' La maréchale de Noailles. Voir Saint-Simon, VI, 1G7.

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