‹ Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentique [microform]: choix de ses lettres et entretiensChapitre 82 sur 98 · A M- LA DUCHESSE DE \E>TAD01 R · texte numérisé non relu

A M- LA DUCHESSE DE \E>TAD01 R

Manuscrits de VersaiUes. Lettres édifiantes, t. VI, p. 015.

(Août 1714.)

En vérité, ma chère duchesse, vous avez de belles inventions pour faire des présents^' et pour charmer de

1 Voir le Journal de Dau-eau, 8 juillet 1714 : « Le duc de Ricl.omond, r.ls du feu roi d'Angleterre Charles II et de la duchesse de Portsmouth, a reçu deux coups d'épée dans le ventre au bout d.i Pont-Neuf. On ne sait point encore comme cela est arrive; on lait de^ informations, et on ne croit pas que ce soit un duel. »

i D'\ubi'Miv était ce secrétaire de la princesse des Irsms qui, lors de ses'' démêlés avec les d'Estrées et de sa première disgrâce, donna lieu à tant de médisances ou de calomnies. C'est a son sujet (lue Saint-Simon prête à la princesse le fameux mot : « Pour maries, non » Ouoi qu'il en fut, dAubigny resta l'homme de conhance de Bl"* des Ir^ins, et M- de Maintenon lui en parle sans gène, ce semble, comme d'un fidèle serviteur bien reçu de tous les amis de

^ 5* Eliravait envoyé à Saint-Cyr la dernière robe d'enfant du Dauphin.

pauvres filles à qui on tache de persuader qu'il n'y a rien d'agréable dans le monde! Elles ne peuvent le croire quand elles pensent à vous, el elles sont transportées de joie d'avoir en leur possession une robe que ce précieux Dauphin a portée. Llle fera honneur à jamais à celte maison-ici, et va bien redoubler l'ardeur des prières qu'on y fait pour lui. Vous avez orné cette robe de tout ce que vous avez pu et fourré du point partout afin qu'elle fût plus riche. Vous trouverez bon que je partage leur reconnoissance et que je me flatte même d'avoir quelque part au plaisir que vous leur avez voulu faire; mais rien ne peut plus augmenter l'attachement que vous savez, madame, qu'il y a longtemps que j'ai pour vous.

A M--^ LA PRINCESSE DES I RSINS

ilusée Itiit. Add. tnss., n* 2!0<J20.

Versailles, le l" décembre 1714.

Je n'ai point encore de vos lettres, mais en attendant, madame, je puis vous informer de ce qu'est M"*^ de Fleury *. Vous serez peut-être assez surprise de savoir qu'elle est sœur du roi d'Espagne. C'est une fille de feu Monseigneur et d'une comédienne que vous pouvez avoir vue, qui s'appelait M"'' Raisin, trésjolie et très aimable-. Monseigneur chargea M'"^ la princesse de Conti de cette enfant, en la priant d'ordonner à quelqu'une de ses femmes de la faire élever. Elle a toujours demeuré dans un couvent, et les religieuses ne lui ont pas laissé ignorer qui elle est,

* Il était question d'un mariage entre M"" de Fleury et le marquis de Laval, qui sollicitait à celte occasion quelque grâce du roi d'Espagne.

- M"" Raisin était une comédienne de l'hôtel de Bourgogne, célèbre par son talent et sa beauté. Sa liaison avec Monseigneur fut très publique.

ce qui ne lui a pas donné de vocation. Elle s'ennuie fort, et veut se marier. Elle est blanche et blonde, bien faite, et ressemblante à Monseigneur. Je crois qu'elle a bien présentement dix-sept ou dix-huit ans : je ne savois point qu'elle s'appelât M"" de Fleury, et ne comprenois rien à la lettre dont vous m'avez envoyé la copie. M. le maréchal de Villerov m'éclaircit, et aussitôt je donnai cette lettre au Iloi, afin qu'il vît avec M- la princesse de Conti ce qu'il y auroit à faire. Cette princesse en fut fort surprise, car elle ne sait rien de tout ce qu'elle contient, et il faut que M. le manpiis de Laval se soit un peu troi) avancé. Voilà, madame, l'éclaircissement de ce que S. M. C. a voulu savoir. Il seroit à souhaiter que cette aventure ne fût [)as aussi publique qu'elle est; mais, après tout, cette pauvre fille n'est rien, puisque Monseigneur ne l'a jamais reconnue. M- la princesse de Conti presse souvent le Roi de la marier; il consent qu'on lui cherche un mari dans le fond de quelque province éloignée : les tem[)s sont si mauvais qu'il ne croit pas devoir donner un mariage bien considérable.

M. le duc d'Orléans eut, il y a quelques jours, une assez grande foiblesse pour perdre connoissance, mais qui n'a eu aucune suite.

Nous sommes à Versailles : on dit que ce sera pour cinq mois; je le souhaite fort. Je n'ai point encore vu M. le Dauphin; mais M. Fagon m'assure qu'il se porte bien. L'abbé de Villeroy »fut sacré hier par M. le cardinal de Uohan et les évéques de Noyon et de Limoges, tous deux comtes de Lyon.

Du 5 décembre.

J'ai reçu, madame, votre lettre du 19 : je suis très fîichée du mal dont vous vous plaignez; je ne counois

* Il était petit-fils du maréchal de Villeroy et devenait archevôquc de Lyon.

— DÉCLMDRE 1714. —

ÔJi

point la colique, mais tout le monde tombe d'accord que c'est un mal des plus douloureux. J'espère beaucoup de la bonté de votre tempérament et de votre sobriété ; on y peut encore ajouter votre habileté. Je suis maintenant à un régime bien nouveau pour moi, car je bois du vin trois fois le jour avec du quinquina, dont je me trouve

fortifiée.

De la manière dont on parle de la reine, elle aura quelque chose à souffrir avec S. M. C. si elle est délicate, car les grands princes sont accoutumés à juger des aulres par eux. On dit qu'elle mène un confesseur et un médecin qu'elle veut garder. Je n'entreprendrai point de vous dire tout ce qui nous en revient : chaque endroit où elle passe fournit quelque relation, toutes fort différentes; mais comme on n'y peut ajouter foi, j'avoue que je n'y fais point attention : je m'en remets, madame, à ce que vous me direz quand vous l'aurez vue.

M. Amelot a pris congé du Hoi aujouid'liui pour son voyage de Rome, et je l'ai vu ce matin. Il n'est point embarrassé de M. h; cardinal de la Trémoille, et je crois en effet qu'il sortira fort bien de cet endroit-là. Dieu veuille qu'il en soit de même de tous les autres, qui sont assurément les plus difiiciles !

Non assurément, madame, vous ne reconnoî triez personne si vous veniez ici, et toutes les fois que vous ne seriez pas avec le Roi, vous douteriez que vous fussiez à la cour; mais il est inutile d'en parler, et impossible d'y remédier.

Vous pouvez compter, madame, sur deux amis qui ne ee démentent pas, qui sont M. le maréchal de Villeroy et M. Amelot : on ne peut être plus vifs et plus constants qu'ils ne le sont pour vous.

On joue aujourd'hui à Sceaux Alhalie : vous connoissez la beauté de cette pièce, et on dit qu'elle sera parfaitement jouée. Il y a des comédiens retirés du théâtre qui

jouent avecM"*'" du Maine : la Deauval fait Atlialie S Haron l'ait Mathaii', M. île Malézieu le grand prêtre, M'"'^ du Maine Josabeth, le comte d'Eu le petit roi, etc. ^.

J'ai beaucoup parlé de vous aujourd'liui avec M. Ainelol, et nous sommes tombés d'accord sur le tout.

Nous n'avons qu'à rappeler ici la soudaine disgrâce qui mil lin à la fortune de la princesse des Ursins. On en trouvera tout le détail dans Saint-Simon. Allant au-ilevant de la reine d'Espagne, elle la rencontra à Qnadracpié. Aux premiers compliments qu'elle lui adiessa, la reine l'accusa d'insolence, et, la chassant de sa chambre, donna ordre de la faire mouler aussitôt en carrosse et de la conduire au delà des Pyrénées. Connivence ou indolence, le roi d'Espagne laissa faire, et passa du joug de la princesse des Ursins à celui de sa nouvelle épouse. Le fauteur de toute celte intrigue était Alberoni. Ayant accom[)agné le duc de Vendôme en Espagne, il élait resté à celle cour comme chargé d'affaires du duc de l'arme, et y avait gagné la conliance de M™*" des Ursins; mais elle avait trouvé son maître. C'est lui (pii avait suscité le choix de la princesse Élisabelii Farnèse. Pendant les négociations du mariage

* La Do.'Mival fit paitio do la lioupe de Moli«"'iv, où cllo jouait les servantes et les jeunes premières. Elle quitta le théâtre (>n 1704.

* Daron, très eélèbre acteur, joua avec un é^sil succès les rôles comiques et tragiques. Dans la troupe de Molière, il créa Ariste des Femmes savantes. Il assista Molière à sa mort et alla à Sainf-Germaiu eu i)ortcr la nouvelle au Hoi. Il excellait non moins dans le genre traj,Mque, et le montra dans les rôles importants des pièces de Ha- .ine. 11 (juitla le théâtre en 1691, ce qui lui valut d'être souvent appelé à la cour jtour diriger les représentations dont les princes et les jeunes seigneurs étaient les acteurs, et môme d'y jtrendre part. Il rentra au théâtre en 1720, y reprit avec succès les rôles d'amoureux. 11 conqtosa aussi des jiièces de théâtre. L'une d'elles, L'homme à bonnes partîmes, eut un grand succès et passa pour peindre l'auteur lui-même, qui, fort beau de sa personne et fort vaniteux, avait de ^n-andes prétentions once genre.

^ M"' des Ursins répondait : « Quelipies bons acteurs qui puissent représenter Alhalie à Sceaux, le grand i>rètre que j'ai vu à Sainl- Cyr manquera ». C'était M""" de Caylus. Leltie du 14 décendue; llubsange, t. IV, p. 551.

et le voyage à dessein prolongé de la nouvelle reine, il avait entretenu une active correspondance avec elle et avec le duc de Parme, oncle de celte princesse, minant la situation de M"^ des Ursins et édifiant la sienne. Celte correspondance, sans doule inédite, se trouve aux archives de Naples (Papiers Farnèse, 5i). La disgrâce étant ainsi préparée, il trouva plus sûr d'engager la reine à brusquer le dénouement hors de la présence du faible roi. Alberoni écrivait le lendemain de celle scène violente au duc de Parme : « Parera à Y. A. S. questa resoluzione non poco risentita : perô, ben esaminala da Sua Majestà, e confeiila meco, fu creduta tanto necessaria corne l'unica salute di Sua Majestà ». 25 décembre 1714.

La lettre de M"' de Maintenon montre la surprise qu'on eut de cette aventure à la cour de France ; mais on y était depuis longtemps irrité contre M'"' des Ursins. Alberoni avait pris ses prècaulions, et savait que le Roi de France ne ferait rien pour la soutenir.

A M- LA PRINCESSE DES URSINS

Muste biil. Add. nus., n" 209^.

Versailles, le 12 janvier 1715.

Je ne sais ce qu'il y a eu de plus vif en moi, de la douleur de votre état à l'étonnement de ce qui vous arrive, madame. Il y a longtemps que vous me prépariez à une retraile, et je n'en étois point surprise ; mais je vous avoue que je n'aurois jamais cru (|ue vous eussiez quitté l'Kspagne coimue une criminelle : il faut se taire, madame, quand nos malheurs nous viennent par ceux que Dieu a faits nos maîtres. J'esi)ère que vous im^. ferez bien la justice de ne pas me croire insensible à ce que vous souffrez ; j'ai une grande impatience de recevoir de vos nouvelles. Vous devez Umi à M. le maréclial de Villeroy, il est hors de lui ; du reste, tout est partagé entre vos ennemis qui triomphent et vos amis consternés : c'est M. de Villeroy qui me fournit une occasion pour cette lettre-ci ;

VOUS savez que je ne dispose pas des courriers. Instruisez-moi, madame, de ce que vous voulez faire, de ce dont vous voulez qu'on pai'le, et de ce que vous voulez que je sache toute seule ; je ne manquerai jamais à ce que je dois à l'amitié dont vous m'avez honorée; je. vois peu de monde, mais je dois la justice à U""^ de Ventadour et à M'"*' de Cavlus qu'elles sont bien touchées. Je recois dans ce moment une lettre de M. de Noirmoutier, qui me fournit encore une occasion d'avoir l'honneui' de vous écrire ; je ne la manquerai pas.

Le manuscrit du séminaire de Versailles {Lettres édifianlcs^ VI, 638) donne une lettre sans doute inédite de la princesse des Ursins, datée de Saint-Jean-de-Luz, et qui répond à la lettre qu'on vient de lire. Elle déclare que ce message lui a été d'une consolation infinie « et par la sensibilité que vous, madame, et notre généreux ami m'y faites paroitre.... et par l'assurance des bontés du Roi.... J'attendrai, ajoute-t-elle, les ordres dont il daignera m'bonorer à Saint-Jean-de-Luz, où je me trouve dans une petite maison au bord de la mer. Je la vois souvent agitée et quelquefois calme ; elle me fait ressouvenir des cours.... Je ne suis point du tout surprise que M™" la duchesse de Ventadour et M"" de Caylus soient attristées de me voir chassée d'Espagne comme une criminelle qui

mérite d'être traitée avec toute sorte de cruauté » Dans

une seconde lettre, datée de Bordeaux, 5 février 1715, et que nous puisons à la même source, elle se félicite d'avoir reçu une lettre du Roi qui lui permet de venir à Versailles.» Je n'entreprendrai pas, madame, de vous représenter la joie que j'aurai quand je me trouverai tète à tête avec vous, quoiqu'il se soit passé des choses bien tristes depuis que j'ai été privée de cet honneur. J'en aurai cent mille à vous dire de toutes sortes. Celle qui m'inquiète davantage pour le présent est l'état dans lequel sont mes trois chers princes.... Je ne vous nierai point que je tremble pour eux.... On me mande que la faveur du cardinal Alberoni est au plus haut point : c'est le plus grand malheur qui pût arriver à S. M. Catholique. »

A M- LA PRINCESSE DES URSLNS

Musée biit. Add. niss.,n"iOdiO.

Versailles, le 15 février 1715.

Non, madame, je ne vous fermerai point ma porte, et quoique nous n'ayons à traiter que des matières bien tristes, j'ai une grande impatience de me trouver en liberté avec vous : laissez-vous conduire par votre ami, il n'y en eut jamais un meilleur; et s'il en étoit cru, madame, vous seriez sur le pinacle, plus honorée et plus considérée que vous ne l'avez jamais été. Tout le monde ne pense pas de même. Je trouve aussi peu de chose à vous écrire que j'en aurois beaucoup à vous dire ; car je ne crois pas, madame, que j'aie besoin de vous faire de nouvelles protestations de mon sincère et respectueux attachement.

C'est un miracle de vous voir vovaij^er sans en être incommodée ; il faut bien que voire courage vous soutienne. M. le maréchal se fait un nouveau mérite, madame, par la manière dont il en use avec vous, je veux dire M. le maréchal de Montrevel.

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