‹ Madame de MaintenonChapitre 12 sur 36 · Nous pardonnera-t-on de transcrire cette sottise · texte numérisé non relu

Nous pardonnera-t-on de transcrire cette sottise

Vois sur quoi ton erreur so fonde,

Scarron , de croire que le monde Te va voir pour ton entretien :

Quoi! ne vois-tu pas, grosse bête.

Si tu grattais un peu la tète.

Que tu le devinerais bien?

si celui-ci s’en montra vivement irrité, sa confiance d’époux n’en fut pas ébranlée le moins du monde. Voici en quels termes il raconte lui-même cette affaire au surintendant Fouquet :

« Comme il s’est mis dans la tète que sa médisance et sa critique l’avaient rendu redoutable à tout le genre humain, il a cru que je lui manquais de respect, puisque je ne le craignais pas, et que, ne pouvant s’en venger sur moi seul, il devait s’attaquer à Mme'Scarron. Il fit donc contre elle une épigramme fort insolente. Elle n’a pourtant pas daigné s’en offenser, et je crois qu’il en enrage. Il est vrai qu’il a usé fort discrètement de ne la contier qu’à M. de Boisrobert, à qui, depuis, il en a cédé toute la gloire. Je ne sais lequel des deux en est l’auteur ; je sais seulement que ce sont des injures des halles. Une personne de qualité représenta à M. de Boisrobert que Mme Scarron ne s’étant point attiré une pareille offense, et n’étant point responsable d’avoir un mari du nombre des poètes, qui sont, pour la plupart, fort étourdis , les coups d’épigrammes pouvaient dégénérer en coups de bâton.

On sait de cent Boileaux les tristes aventures

Et leurs dos sont couverts de noires meurtrissures.

Boileau jugea donc à propos, pour rendre vains ces fâcheux pronostics, de faire une épigramme

à Mme Scarron, dont elle eût en quelque façon à se louer, encore que j’eusse à m’en plaindre. Dans cette épigramme , il dit à Iris qu’il a trop de connaissance de ce qu’elle vaut pour se prendre à elle de ma médisance, et que son malheureux mari n’a rien de commun avec elle. »

Gilles Boileau fut unanimement condamné par les honnêtes gens. « C’est le seul auteur, dit le premier historien de Scarron, qui ait osé parler sur ce ton-là. »

Tous les autres, en effet, s’expriment avec une considération marquée. Mlle de Scudéry, qui fait figurer Mme Scarron dans son roman de Clélie, sous le nom de Lyrianne , en trace le portrait, que le lecteur nous saura gré, sans doute, de reproduire; il verra que la vertu de notre héroïne n’y est pas moins vantée que ses charmes :

« Elle était jeune, admirablement belle et fort bien faite. Elle se nommait Lyrianne. Elle était d’une naissance fort noble, et la fortune ayant été contraire à ses parents, elle avait été, dès son enfance, emmenée en Lvbie, d’où elle était revenue si belle et si charmante , qu’on ne pouvait presque lui rien comparer sans lui faire tort. Lyrianne était grande et de belle taille, mais de cette grandeur qui n’épouvante point, et qui sert seulement à la bonne mine. Elle avait le teint fort uni et fort beau, les cheveux d’un châtain clair et très-agréable , le

DE MADAME DE MAINTENON. 6ï>

nez très-bien fait, la bouche bien taillée, l’air noble, doux, enjoué et modeste ; et, pour rendre sa beauté plus parfaite et plus éclatante, elle avait les plus beaux yeux du monde. Ils étaient noirs, brillants, doux , passionnés et pleins d’esprit ; leur éclat avait je ne sais quoi, qu’on ne saurait exprimer : la mélancolie douce y paraissait quelquefois avec tous les charmes qui la suivent presque toujours ; l’enjouement s’y faisait voir à son tour, avec tous les attraits que la joie peut inspirer, et l’on peut assurer enfin sans mensonge que Lyrianne avait mille appas inévitables. Au reste, son esprit était fait exprès pour sa beauté, c’est-à-dire qu’il était grand , agréable et bien tourné. Elle parlait juste et naturellement, de bonne grâce, et sans affectation. Elle savait le monde, et mille choses dont elle ne se souciait pas de faire vanité. Elle ne faisait pas la belle , quoique elle le fût infiniment ; de sorte que , joignant les charmes de sa vertu à ceux de sa beauté et de son esprit , on pouvait dire qu’elle méritait toute l’admiration qu’on eut pour elle dans le temple de la fortune, lorsqu’elle y entra, etc. » T.ous les écrivains de cette époque s’expriment à peu près dans les mêmes termes. On ne peut donc douter raisonnablement que la conduite de Mme Scarron n’ait été irréprochable. Mais nous ne prétendons pas lui en faire une grande gloire. Il n’y a point de victoire sans combat. Or, sa vie 101 e

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entière démontre qu’elle n’a jamais eu à lutter ni avec ses sens, ni avec son cœur. Toute la vérité, à cet égard, est dans ce mot, qu’on assure que Ninon de L’Enclos dit plus tard à Fontenelle : « Mme Scarron a toujours été sage, mais elle n’était pas propre à l’amour.

Madame Scarron veuve.

Tous les historiens sont d’accord sur le dénûment où se trouva Mme Scarron, après la mort de son mari. Aucun d’eux n’explique comment de cette affaire des déchargeurs, qui avait valu six mille livres de rente au défunt, il ne resta pas un sou pour la veuve. On s’intéressa de tous côtés à sa situation. On lui fit mille offres de service. Elle n’accepta qu’une chambre meublée , que la maréchale d’Aumont, parente de Scarron, lui prêta. Cette chambre appartenait à un couvent de sœurs hospitalières établi près de la place Royale. C’était alors une pratique en honneur parmi les dévots de se mettre en retraite dans une maison religieuse à certaines époques de l’année, et principalement pendant la semaine sainte. Sans doute la maréchale d’Aumont se conformait habituellement à cet usage.

Elle ne borna pas là ses bienfaits , si l’on en croit Tallemant des Réaux : « La maréchale d’Aumont , dit cet écrivain, lui envoya au commencement tout ce dont elle avait besoin , jusqu’à des habits. Mais elle le fit savoir à tant de gens, qu’enfin la veuve s’en lassa , et un jour elle renvoya par une charrette le bois que la maréchale avait fait décharger dans la cour du couvent. » Un bienfait publié est presque un bienfait reproché , et l’on a déjà pu voir que ia descendante des d’Aubigné était fière.

Pendant qu’elle habitait ce réduit, ses amis avaient imaginé de demander pour elle le rétablissement de cette pension que Scarron avait obtenue de la reine mère, vers 1645, en qualité de son malade en titre d’office , et qui avait été supprimée lors de la Fronde. Malheureusement Scarron, à cette époque, avait fait contre Mazarin une détestable satire intitulée la Mazarinade, que le cardinal n’avait point oubliée. On ne put tirer de lui qu’une facétie.

« Comment se porte la suppliante? demandat-il.

— Bien.

— Alors, elle n’a aucun titre à la charge de malade de la reine. »

On se retourna du côté de Fouquet, qui avait fait à Scarron, quelques années avant sa mort, une pension de seize cents livres. On lui demanda que cette pension fût continuée à sa veuve , et il fallut

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qu’elle allât solliciter elle-même. C’était une démarche embarrassante et pénible. Fouquet, aussi peu délicat qu’un financier peut l’être, ne donnait pas : il achetait. Il se vantait d’avoir le tarif de toutes les vertus. Mme Scarron ne se dissimulait pas quel danger courrait sa réputation si elle obtenait directement quelque chose d’un pareil homme, et l’on peut conjecturer qu’elle ne se décida que pour ne point désobliger les personnes qui agissaient en sa faveur. Elle s’y prit du moins de manière à ne point réussir : « Je me souviens, dit Mme de Caylus, d’avoir ouï raconter qu’étant un jour obligée d’aller parler à M. Fouquet , elle affecta d’y aller dans une si grande négligence que ses amis étaient honteux de l’y mener. Tout le monde sait, ajoute Mme de Caylus, en guise d’explication, ce qu’était alors M. Fouquet, son faible pour les femmes, et combien les plus haut huppées et les mieux chaussées cherchaient à lui plaire. »

La toilette de Mme Scarron disait au surintendant : « Je n’ai rien à vendre. » On devine la réponse. Elle n’obtint rien. Fouquet, depuis , fit auprès d’elle plusieurs tentatives. Il employa des émissaires qui furent éconduits; il envoya des diamants qui n’eurent pas plus de succès que les émissaires. Mme Scarron conserva donc l’estime d’elle-même et sa bonne renommée : on a déjà vu qu’elle y tenait plus qu’à tout le reste. Mais sa position était

douloureuse. Ses amis la secouraient de temps en temps. Mme de Montchevreuil l’emmenait avec elle à la campagne, et l’aidait ainsi à vivre pendant une partie de rannée. Malgré ces^ secours insuffisants , elle s’endettait.

Saint-Simon répand, sans scrupule et sans mesure, sur cette infortune si noblement soutenue, le poison d’une haine qui ne respecte rien. « Ses connaissances de toutes les sortes , dit-il , ne l’empêchèrent pas , à la mort de son mari , d’être réduite à la charité de sa paroisse de Saint-Eustache. Elle y prit une chambre pour elle et pour une servante, dans une montée où elle vécut très à l’étroit. Ses appas élargirent peu à peu ce mal-être. Villars, père du maréchal, Beuvron, père d’Harcourt, les trois Villarceaux , qui demeurèrent les trois tenants , et bien d’autres, l’entretinrent.

«Cela la remit à flot, et peu à peu l’introduisit à l’hôtel d’Albret, par là à l’hôtel de Richelieu 1 et ailleurs; ainsi de l’un à l’autre. Dans ces maisons, Mme Scarron n’était rien moins que sur le pied de compagnie. Elle y était à tout faire , tantôt à demander du bois, tantôt si on servirait bientôt, une autre fois si le carrosse de celui-ci ou* de celle-là était revenu, et ainsi de mille petites commissions

t . Mme la duchesse de Richelieu était veuve , en premières noces, du frère du maréchal d’Albret. Elle avait environ vingt ans de plus que son second mari.

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dont l’usage des sonnettes , introduit longtemps depuis, a ôté l’importunité. »

Saint-Simon ne ménage pas plus les expressions que les amants. Rien de plus piquant que son petit conte. Mais devant les faits constatés qu’en reste-t-il ?

Il est constaté que Scarron habitait la rue Saint- Louis, et que sa veuve, après sa mort, se réfugia chez les hospitalières de la place Royale , logement qui convenait mieux que tout autre à sa fortune, puisqu’elle n’y payait pas de loyer. Saint-Eustache n’était donc pas sa paroisse , et n’a pu lui faire la charité.

Il est constaté que pendant deux ans environ elle fut dans l’indigence, et qu’une pension de deux mille francs que lui accorda enfin la reine mère, fut reçue par elle comme une fortune inespérée. Saint-Simon, évidemment, n’avait jamais entendu parler de cette pension.

Il est constaté que Mmes d’Albret et de Richelieu étaient deux femmes d’un âge mûr, de mœurs sévères, de peu d’esprit, et tournées à la dévotion. Est-ce là que Mme Scarron aurait pu être introduite par le seul fait d’avoir été entretenue par Villars , Beuvron, et les trois Villarccaux, sans compter les autres ?

Il est constaté enfin que le maréchal d’Albret , ou Miossens , ces deux noms appartiennent au même

personnage , avait été l’un des amis les plus assidus de Scarron , qu’il avait parlé d’amour à Mme Searron , n’en avait pu rien obtenir, et lui avait témoigné son estime en la présentant à la maréchale. À ce propos , Mme de Caylus fait observer avec raison que « les maris de ce temps-là , quelque galants qu’ils fussent , n’aimaient pas que leurs femmes en vissent d’autres dont la réputation eût été entamée. » Mme Scarron n’eut donc pas besoin , à l’hôtel d’Albret, des étranges introducteurs qu’imagine Saint- Simon.

Tallemant des Réaux , qui écrivait à cette époque même, qui était à l’affût de tous les scandales, qui a raconté en ce genre tout ce qu’il savait et tout ce qu’il ne savait pas , qui n’a épargné ni la fortune , ni le rang, ni [la naissance, ni l’àge, dit de Mme Scarron, au même article dont nous avons déjà rapporté quelques phrases : « On a trouvé le moyen de lui faire avoir une pension de la reine mère de deux mille cinq cents à trois mille livres. Elle vit de cela, a une petite maison , et vit modestement. Villarceaux y va toujours, mais elle fait fort la prude, etc. •>

Voilà donc sur quoi est fondé ce roman des trois Villarceaux , qui demeurèrent les trois tenants! La passion de l’aîné de ces Villarceaux pour Mme Scarron était alors connue de tout le monde , aussi bien que son peu de succès. On le plaisantait là-dessus

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de lous côtés , en prose et en vers 1 , et lui-même ne s’en faisait point accroire. Si du moins Saint- Simon se fût contenté de celui-là , sa médisance aurait pu avoir quelque vraisemblance aux yeux des gens mal instruits. Mais trois Villarceaux! trois à la fois! toujours sans oublier les autres. C’est

l En voici , que Boisrobert lui adressa :

« Ta constance est incomparable,

Et devant ta flamme durable,

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