Celui dont Mme de Sévigné parle si souvent
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l’indigence de sa veuve, et lui dit combien elle méritait d’ôtre secourue.
La bonne reine fut attendrie.
« De combien, demanda-t-elle, était cette pension que je faisais à mon malade en titre d’oflice ?
— De deux mille livres , répondit sans hésiter le baron qui savait très -bien qu’elle n’était que de cinq cents écus.
— Eh bien! dit la reine, sa veuve aura deux mille livres. »
Les deux mille livres furent ordonnancées et payées régulièrement jusqu’à la mort d’Anne d'Autriche '.
Mme Scarron écrivit aussitôt à la maréchale d’Albret :
« Madame, je suis pénétrée du service que vous m’avez rendu, et ce qui me charme dans votre procédé, c’est que vous m’ayez accordé votre protection sans me l’avoir promise. Par la noblesse de votre action, jugez, madame, de ma reconnaissance et de mon respect* Je pourrai donc enfin, désormais, travailler tranquillement à mon salut! J’ai bien promis à Dieu de donner aux pauvres le quart de ma pension. Ces cinq cents livres de plus que n’avait M. Scarron leur sont dus en bonne morale,
1. Tallemant, dont nous avons plus haut cité le texte, était mal informé quant au chiffre, et n’en parlait que par ouï-dire
ne fût-ce que pour réparer le mensonge officieux de votre ami. »
Elle alla remercier la reine au Val-de-Gràce, où eette princesse aimait à se retirer. « Si la reine, dit une des dames de la cour, donne cette pension aux plus beaux yeux et à la plus coquette personne de France, elle ne saurait mieux choisir. »
C’est encore Mme de Maintenon elle-même qui raconta ce fait, un jour, aux dames de Saint- Cyr, et elle ajouta : « J’entendis cela, et je fus outrée. Les louanges qu’on donnait à mes yeux ne purent me faire digérer le reste. — Voilà donc, me disais-je , à quoi aboutissent tous les soins que j’ai pris de me faire une répulation sans reproche! Je trouvai ce discours si humiliant dans la bouche d’une dame de qualité , qui en connaissait l’injustice et qui aurait dû entrer dans la joie que toute la cour témoignait de ce que la reine me tirait de l’indigence , que je l’eus longtemps sur le cœur. C’est la seule fois que j’aie senti de la haine; mais cette haine fut si forte, que je me trouvais mal quand je voyais la dame, ou quand je passais devant sa porte. Si bien que mon confesseur me dit un jour : Faut-il donc, madame, que ce soit la haine qui vous damne? Cependant , cette personne ayant eu besoin de moi par la suite , je saisis avec empressement l’occasion de lui rendre service, et le premier usage que j’aie fait de ma faveur a été de
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lui montrer que je savais pardonner, non par vertu, hélas! mais par orgueil, pour faire une belle action, par goût pour les choses difficiles, pour humilier l’amour-propre de la dame et la forcer à la reconnaissance. »
Afin de travailler plus tranquillement à son salut, ainsi qu’elle l’avait écrit à la maréchale d’Atbrct, elle quitta la place Royale et prit une chambre chez les Ursulines de la rue Saint-Jacques, où elle avait fait autrefois sa première communion. Mais elle ne s’y enferma pas. « Les religieuses, rapporte Tallemant, disent qu’elle voit furieusement de gens, et que cela ne les accommode pas. » On lit dans les mémoires manuscrits de Mlle d’Aumale , élève de Saint-Cyr, qui passa vingt ans auprès de Mme de Maintenon : « Elle voyait la meilleure compagnie , et, avec sa pension de deux nulle livres , elle gouverna si bien ses affaires, qu’elle était toujours honnêtement vêtue , quoique fort simplement; car ses habits, comme elle me l’a conté elle-même, n’étaient que d’étamine de Lude , fort à la mode dans ce temps-là pour une personne de médiocre fortune; elle n’ «avait que du linge uni, était bien chaussée et avait de très-belles jupes. Elle trouvait moyen, sur ses deux mille livres, de s’entretenir ainsi que je viens de le dire, de payer sa pension, celle de sa femme de chambre et ses gages , et elle ne brûlait que de la bougie. Avec cela, elle avait
encore souvent de l’argent de reste au bout de l’année. Je n’ai jamais, me disait -elle, passé de temps plus heureux. *>
Elle avait en effet le premier de tous les biens, l'indépendance. Très -recherchée pour les agréments de son esprit et la sûreté de son commerce, elle sortait souvent de sa retraite, et c’était presque toujours pour se rendre à l’hôtel d’Albret, où elle ne paraissait jamais qu’on ne lui fit fête. Elle y dînait fréquemment ; elle y couchait quelquefois. « Elle s’attirait celte amitié, dit Mme de Caylus, par une grande complaisance et une attention continuelle à plaire à laquelle la maréchale était peu accoutumée. J’ai oui dire que, quand elles allaient à quelque spectacle, cette pauvre femme, qui n’entendait rien aux choses qu’on représentait, voulait toujours avoir auprès d’elle Mme Scarron, pour quelle lui expliquât ce qu’elle voyait, et la détournait ainsi de l’attention qu’elle, aurait voulu donner aux pièces les plus intéressantes et les plus nouvelles 1 . »
Le maréchal recevait la compagnie la plus distinguée de Paris. Il avait le goût de la littérature, il aimait la poésie, il avait conservé les traditions de l’hôtel de Rambouillet. On faisait chez lui des
J. L'École des Maris , l’École des Femmes, le Misanthrope, Tartufe, l’Avare, Andromaque, Brilannicus ont vu le jour à cette époque.
vers par amusement. On y jouait aux vers, comme ailleurs on joue à la paume. Mme Scarron n’était pas la moins propre à cet exercice, qui exige, si l’on peut ainsi parler, une grande agilité d’esprit. On nous permettra d’en citer un exemple.
Un jour, l’abbé Testu, celui-là même dont Mme de Sévigné parle si souvent, compara Madame Scarron à une geôlière. Elle répondit pâlies vers suivants :
« Ah! l’ingrat, le maudit métier,
Que le métier de geôlière!
Il faut être barbare et fière,
11 faut faire enrager un pauvre prisonnier :
Non, ce n’est pas là ma manière.
Tous ceux qui sont dans mes liens D'cux-mèmes sont venus s’y rendre.
Je n’ai pas cherché les moyens De leur plaire ou de les surprendre.
Prison ou liberté, je leur donne à choisir.
Je le dis donc sans être vaine :
Je prends mes captifs sans plaisir,
Et je sais les garder sans peine *. »
Malgré la frivolité de ces amusements, son esprit sérieux et la solidité de son jugement frap~
I. M. le duc de Noailles, après La Beaumelle, attribue ces vers à Mme Scarron. Mais nous ne devons pas dissimuler au lecteur que Voltaire dit quelque part : « Il (La Beaumelle), attribue à Mme de Maintenon plusieurs vers qu’on sait être de l’abbé Testu, et d’autres qui sont de M. de Fieubet. »
( Honnêtetés littéraires.)
paient tout le inonde. On la consultait sur les affaires les plus importantes. « Je me souviens, dit encore Mme de Caylus, que Mme la princesse des Ursins, alors Mme de Chalais, faisait de fréquentes visites à l’hôtel d’Albret. Je lui ai entendu dire depuis à elle-même, parlant à Mme de Maintenon, qu’elle souffrait impatiemment que le maréchal et les autres seigneurs importants eussent toujours des secrets à lui dire, pendant qu’on la laissait avec la jeunesse, comme si elle eût été incapable de parler sérieusement. »
Ce fut à l’hôtel d’Albret qu’un architecte *, appelé Barbé, qui se mêlait d'astrologie, lui prédit sa grandeur future. On ne voit pas que cet incident ait fait, dans le moment, une grande impression sur elle : mais elle s’en souvint plus tard, en parla souvent et fit même rechercher ce Barbé, qui avait eu la maladresse de mourir avant l’accomplissement de sa prophétie. A cela près, tout semble prouver qu’alors Mme Scarron, ne désirant rien de plus que ce qu’elle avait, était vraiment et complètement heureuse. « Je ne comprenais pas , a-telle dit depuis, en parlant de ce temps de sa vie, qu’on put appeler ce monde une vallée de larmes. * Mais ce bonheur précaire lui fut tout à coup enlevé. La reine mère mourut le 20 janvier 1666, et
1. Un maçon, dit l'auteur des Segraisiana , qui plaça la scène chez Scarron.
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sa pensionnaire retomba brusquement dans l’indigence. Chacun prit d’abord intérêt à son infortune. Mme de Montclievreuil, Mme d’Albret, lui offrirent un asile dans leur hôtel. Mme de Richelieu sans doute en fit autant, puisque Mme Scarron lui écrivit, à la date du 20 février, le billet suivant, qu’on nous permettra de citer comme tant d’autres, rien n’étant plus propre à donner mie idée exacte du caractère, du tour d’esprit et du style de celle dont nous racontons l’histoire.
« Je vous remercie, madame, de tout mon cœur, de la retraite que vous m’offrez; mais je suis bien éloignée aujourd’hui de penser à quitter la me Saint- Jacques. Il n’y a qu’une vie retirée qui puisse me convenir dans la situation où me réduit la mort de la reine.... Mon deuil est bien différent de celui de la cour : j’ai à pleurer ma bienfaitrice, et mon repos, et mon bonheur. •>
On la jugera mieux encore par la lettre qu’on va lire, également adressée à Mme de Richelieu. Il faut savoir qu’un homme riche et grand seigneur, mais vieux et débauché, avait demandé sa main quelque temps avant la mort de la reine; qu’elle l’avait refusée sans hésitation ; que la plupart de ses amis l’avaient blâmée; qu’après l’événement qui lui ôtait toute ressource, on était revenu à la charge, cl que Mme Scarron persistait.
« Madame, je le jure en présence de Dieu : quand
même j’aurais prévu la mort de la reine, je n’aurais point accepté ce parti. J’aurais encore mieux aimé ma liberté. J’aurais respecté mon indigence *. Mes amis sont bien cruels, madame : ils me blâment d’avoir rejeté les propositions d’un homme, riche et de condition à la vérité , mais sans esprit et sans mœurs. J’ai dit à ce sujet à Mme la maréchale tout ce que j’ai pu trouver de plus fort et de plus sensé : elle me condamne, elle m’impute mes malheurs. A la vérité , je n’aurais pas aujourd’hui à regretter la perte de la pension qui me faisait subsister ; mais Dieu y pourvoira ! Et j’aurais à présent à regretter ma solitude , ma liberté , mon repos , biens que Dieu ne pourrait me rendre sans miracle. Si le refus était à faire, je le ferais encore, malgré la profonde misère dont il plaît au ciel de m’éprouver. Je me suis bien consultée : j’ai tout considéré-, tout pesé, tout vu. Je ne suis donc pas coupable, madame: je ne sus que malheureuse, et c’est bien assez. »
Refuser, du fond d’un abîme de misère, l’opulence, un titre, un établissement légitime et honorable selon le monde , parce que ces biens auraient été le prix d’une union où l’affection et l’estime ne seraient entrées pour rien, c’était assurément le fait d’une âme peu commune : c’était un des plus