C’est Mme de Montespan qu’elle désigne ainsi
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quée dans ce pays-là que vous ne soyez bien défendue. » Puis, dans une autre du 4 décembre: «Nous soupàmes encore, hier, avec Mme Scarron et l’abbé Testu, chez Mme de Coulanges.... Nous trouvâmes plaisant d’aller remener Mme Scarron , à minuit , au fin fond du faubourg Saint- Germain, fort au delà de Mme de La Fayette, quasi auprès de Vaugirard , dans la campagne ; une gi ande et belle maison où l’on n’entre point ; il y a un grand jardin, de beaux et grands appartements. Elle a un carrosse et des chevaux. Elle est habillée modestement et magnifiquement, comme une femme qui passe sa vie avec des personnes de qualité. Elle est aimable, belle, bonne et négligée. On cause , on rit fort bien avec elle. >*
Il était tout simple que Mme Scarron ne se gênât plus autant qu’elle l’avait fait jusque-là. L’existence de ses élèves n’était plus un mystère, et Louis XIV se préparait à la proclamer à la face de la France et du monde. C’est le 20 décembre 1673 que furent vérifiées au parlement les lettres de légitimation du duc du Maine, du comte de Vexin et de Mlle de Nantes, leur sœur, qui était née depuis quelques mois.
Le duc du Maine était boiteux , et l’on avait recours à tous les moyens pour le guérir de cette infirmité. A la fin de l’hiver, Mme Scarron le conduisit à Anvers , auprès d’un médecin de qui Ton
racontait des cures merveilleuses. L’enfant souffrit cruellement entre ses mains, et revint aussi boiteux qu’auparavant. A son retour il fut présenté à la reine, ainsi que son frère et sa sœur, et ce dut être une étrange cérémonie ! Ce dernier pas franchi, Louis XIV les établit enfin à Versailles, avec leur gouvernante.
Mme Scarron k la cour.
Apparemment, la conduite de Mme Scarron avait dissipé les inquiétudes de Mme de Montespan. Une grande intimité s’établit d’abord entre ces deux femmes. Après avoir consacré tout le jour à ses élèves, la gouvernante venait chaque soir chez Mme de Montespan, à l’heure où le roi la quittait et où ses femmes de chambre la mettaient au lit. Elles avaient ensemble des conversations interminables. Mais cette bonne intelligence dura peu.
« Madame de Montespan et moi, a dit depuis Mme de Maintenon, avons été les plus grandes amies du monde. Elle me goûtait fort, et moi, simple comme j’étais, je donnais dans celte amitié. C’était une femme pleine d’esprit et de charme. Elle me parlait avec une grande confiance, elle me disait tout ce qu’elle pensait. Nous comptions l’une
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et l’autre que notre amitié ne finirait jamais. Car, quoique nous eussions quelquefois des querelles assez vives, elles n’altéraient point le goût que nous avions l’une pour l’autre. »
Cette simplicité, dont Mme de Maintenon s’accuse ici, était-elle en effet son défaut? On le croit difficilement après avoir lu sa correspondance , et observé attentivement sa conduite. Il semble au contraire que personne n’ait jamais poussé plus loin la prudence, l’habileté, l’art de se faire valoir avec discrétion, de se rendre agréable et nécessaire, de profiter des circonstances qui s’offrent, de les provoquer lorsqu’elles ne s’offrent pas, de faire tourner à son avantage les passions cl les faiblesses d’autrui. C’est surtout dans ses querelles avec Mme de Monlespan que l’on reconnaît ce savoir-faire. Mme de Montespan avait parfois l’humeur altière et le propos vif. Elle ne se dissimulait pas ce que son éclat avait de précaire*; elle savait qu’il suffisait d’un caprice pour la dépouiller en un instant de toute sa gloire. Enfin, Mlle de La Vallière, qui était encore là, à côté d’elle, quoiqu’à la veille de quitter pour jamais la cour et le monde, Mlle de La Vallière , obscure et délaissée après quelques années si brillantes, lui donnait à réfléchir. D’ailleurs, pouvait-elle voir sans un secret dépit les avantages que Mme Scarron tirait tout naturellement des fonctions quelle remplissait, et
du succès de ses soins? Le duc du Maine était un de ces enfants prodiges qu’on cite pour leur génie jusqu’à dix ans, et pour leur médiocrité pendant le reste de leur vie. Il avait, d’ailleurs, une charmante figure dont la grâce se reflétait probablement sur les choses qu’il disait. Louis, assez disposé aux faiblesses paternelles , et qui n’apercevait dans Monseigneur, son fils légitime, aucun sujet d’orgueil , se réjouissait du regard éveillé , du sourire fin, des vives saillies du petit bâtard, et croyait se retrouver en lui. Il prenait donc beaucoup d’intérêt à son éducation et s’entretenait volontiers avecla gouvernante, à qui il donnait de temps en temps des marques de satisfaction et de confiance. Mme de Montespan s’en inquiétait, s’irritait, s’emportait, tantôt contre le roi, quelle obligeait parfois à dissimuler la bienveillance même la plus innocente, tantôt contre Mme Scarron , à qui elle faisait sentir alors la supériorité de sa position. Blessée ainsi dans le sentiment de sa dignité personnelle , Mine Scarron était invinciblement amenée à discuter cette position, fondée sur un double adultère, à protester contre des hauteurs et des violences de procédé injustifiables. Ayant exigé pour entrer en fonctions l’ordre du roi, elle prétendait, non sans quelque apparence de raison, dépendre du roi seul. Mais les altercations avaient souvent pour cause ou pour prétexte l’éducatioîi des enfants, et Mme de Mon-
no
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tcspan faisait valoir son titre de mère. La gouvernante alors menaçait de se retirer, et le roi, qu’on prenait enfin pour arbitre, n’avait pas trop, quelquefois, de tout son savoir-faire diplomatique, pour rétablir la paix. Quelques fragments qui nous restent de la correspondance de Mme Scarron avec l’abbé Gobelin, donnent une idée assez exacte de ces luttes intestines, où la gouvernante, qui se plaint et gémit toujours, finit toujours, néanmoins, par l’emporter.
Cela se comprend. Louis XIV avait ime haute opinion de son mérite, et tenait à la conserver. Mme de Montespan , comme il arrive presque toujours aux caractères violents, après s’étre épuisée en emportements sans résultat, s’apaisait bientôt,, soit par bonté, soit par lassitude. Quel avantage ne devait pas avoir sur elle une femme intelligente, ferme, froide, et toujours maîtresse d’ elle-même? Le roi, quelquefois, en était réduit à excuser, comme il pouvait, Mme de Slontespan, à plaider en sa faveur la circonstance atténuante.
Mme de Caylus raconte « qu’étant un jour avec Mme de Montespan dans une crise, la plus violente du monde, le roi les surprit, et les voyant toutes deux fort échauffées, il demanda ce qu’il y avait. Mme Scarron prit la parole d’un grand sang-froid, et dit au roi : « Si votre majesté veut passer dans celte autre chambre, j’aurai l’honneur de le lui
apprendre. Le roi y alla. Mme Scarron le suivit , et Mme de Montespan demeura seule....
« Quand Mme Scarron se vit tôle à tôle avec le roi, elle ne dissimula rien. Elle peignit l’injustice et la dureté de Mme de Montespan d’une manière vive , et fit voir combien elle avait lieu d’en appréhender les effets. Les choses qu’elle citait n’étaient
pas inconnues du roi. Mais, comme il aimait encore
Mme de Montespan, il chercha à la justifier, et, pour lui faire voir qu’elle n’avait pas l’âme si dure, il dit à Mme Scarron : « Ne vous êtes-vous pas souvent aperçue que ses beaux yeux se remplissent de larmes lorsqu’on lui raconte quelque action généreuse et touchante ? »
Chacun de ces démêlés était donc pour Mme Scarron l’occasion d’une victoire, et habituait Louis XIV à lui donner raison. Nous ne supposons pourtant pas qu’elle désirât ou même quelle pût imaginer rien de semblable à ce que lui réservait la destinée. Non. Elle ne pensait encore qu’à s’assurer une honnête aisance. Puis ses désirs grandirent peu à peu. Quand elle eut l’aisance, elle voulut la richesse et le rang, non-seulement pour elle, mais pour sa famille. Et en même temps elle s’accoutuma au plaisir d’influer sur certaines affaires ; elle prit goût à la faveur.
Voilà ce qu’on croit apercevoir assez clairement à travers ce voile de modestie et de renoncement
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dont elle s’enveloppe dans une partie de sa correspondance.
Nous disons une partie, parce que ses lettres changent de ton et de caractère selon le correspondant. A Mine de Saint-Géran, et surtout à l’abbé Gobelin , elle parle sans cesse de ses chagrins et de ses griefs contre Mme de Montespan. Elle fait de ses tribulations des peintures lamentables; elle répète à tout propos qu’elle est malade, épuisée, qu’elle veut donner sa démission et quitter la cour. Mais Mme de Saint-Géran et l’abbé Gobelin hantaient l’hôtel de Richelieu, et probablement y portaient ses lettres, et Mme de Richelieu, dame d’honneur de la reine, ne pouvait manquer de dire souvent en bon lieu : « Mme Scarron est au désespoir, et veut absolument se retirer. » On devine bien quel effet cela devait produire.
C’est toute autre chose quand elle écrit à son frère, que son service tenait éloigné de Paris et de Versailles, et qui ne pouvait rien répéter. Avec lui elle est toujours contente, elle se porte bien, et s’entretient gaiement de l’amélioration rapide de leurs fortunes. Le contraste est frappant, et il jette sur celte physionomie, un peu énigmatique de Mme Scarron , des lueurs inattendues.
Le lecteur en va juger lui- même par quelques extraits que nous mettrons sous ses yeux. Il y rencontrera, chemin faisant, les seuls faits qui aient
marqué cette année, ta dernière où notre héroïne se soit appelée Mme Scarron.
A MADAME LA COMTESSE DE SAINT -GÉRAN h
« Les choses commencent à prendre un tour fort agréable. Vous voulez savoir, madame, ce qui m’a attiré un si beau présent? On croit que je le dois à Mme de Montespan : je le dois à mon petit prince. Le roi jouant avec lui, et content de la manière dont il répondait à ses questions, lui dit qu’il était bien raisonnable. « Il laut bien que je le sois, répondit l’enfant, j’ai une dame auprès de moi qui est la raison même. — Allez lui dire, reprit le roi, que vous lui donnerez ce soir cent mille francs pour vos dragées. »
Cent mille francs ajoutés à une pension de six mille livres qui, étant cette fois le prix d’un service rendu, ne pouvait guère être retirée, c’était une fortune à laquelle, six ans plus tôt, la veuve de Scarron n’aurait guère osé prétendre. Elle n’a pas tort, assurément, de trouver que les choses commencent à prendre un tour agréable. Cependant elle ajoute aussitôt : « La mère me brouille avec le roi : son fils me réconcilie avec lui. Je ne suis pas deux jours de suite dans la même situation. Je ne in’ac-
1 . Cette lettre paraît avoir été écrite peu de temps après l’installation à Versailles des enfants et de leur gouvernante.
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coutume point à cette vie, moi qui me croyais capable de m’habituer à tout. On ne m’envierait pas ma condition, si l’on savait de combien de peines elle est environnée , et combien de chagrins elle me coûte. C’est un assujettissement qui n’a pas d’exemple. Je n’ai ni le temps d’écrire, ni de faire mes prières : un véritable esclavage. Tous mes amis s’adressent à moi, et ne voient pas que je ne puis rien, même pour mes parents.... »
A l’abbé GOBEL1N.
« Il se passe ici des choses terribles entre Mme de Montespan et moi. Le roi en fut hier témoin. Et ces procédés, joints aux maladies continuelles de ses enfants , me mettent dans un état que je ne puis soutenir. »
Celle qui va suivre , également adressée à l’abbé Gobelin, est instructive. On y verra comment il faut s’y prendre , à la cour , pour ne point perdre le fruit de scs services. On admirera avec quelle légèreté , quel air de négligence , le point principal est touché. Talent précieux et rare , qu’apparemment Dieu ne défend pas , puisque nous trouvons ce détail curieux dans les confidences intimes d’une pénitente à son confesseur.
« Monsieur votre neveu me défend de lui faire
DE MADAME DE MAINTENON. li'j
réponse. Il me fait grand plaisir, car je n’en aurais pas eu la hardiesse. J’ai lu sa lettre deux fois, et deux fois je l’ai admirée. Qu'il m'en écrive me que je puisse montrer , car j’ai une grande passion que son mérite soit connu ici. Il faut que ce soit un simple remerciment de ce que je lui ai fait voir mes princes et Versailles. Qu’il loue tout ce qu’il a vu. Qu’il dise quelque chose de l’éducation. Tout cela simplement et fortement. Je connais le goût de ce pays-ci ; je vous dis donc ce qu’il leur faut. »
Au même. — Elle lui avait déjà écrit , probablement , qu’elle voulait se retirer.
«.... Il est certain que je cherche mon salut en m’éloignant d’un trouble qui y est fort opposé.... Demandez à Dieu , je vous supplie , qu’il conduise mon projet pour sa gloire et pour mon bien. Tous les jours je lui fais cette prière. Il me semble que je suis dans un assez grand détachement , et qu’en me retirant d’ici , je ne suis point les conseils de mon impatience : car, si quelque homme sensé et pieux me conseillait d’y demeurer, j’y demeurerais malgré tout ce qu’il en coûterait à ma sensibilité ; et , d’un autre côté , si Mme de Montespan me traitait à ma mode, si tout ce que je désire, je l’avais, je quitterais tout également pour peu qu’on le voulût. »
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A M. d’Aubigné, gouverneur de Belfort.
Si M. le duc du Maine marchait, je serais fort contente de la mère et du roi.... Je suis bien aise que vous ayez reçu des marques de considération de M. de Turenne : il va recevoir des remerciments qui l’obligeront à continuer. Je ne vois pas fort souvent les gens dont vous me parlez ; • je m’enferme et mène une vie très douce.... J’ai aussi plusieurs terres auxquelles je pense : quand il y aura quelque chose de décidé , vous le saurez. >»
Il s’agit apparemment de l’emploi des cent mille francs que le roi lui avait donnés. Mais bientôt cette somme ne lui suffit plus. La lettre dont nous venons de donner un extrait est du mois de mai ; en juillet elle écrit à l’abbé Gobelin : %■
« J’ai une extrême envie d’acheter une terre, et je n’y puis parvenir. M. de Monlchevreuil est à Paris. Je l’ai prié d’y travailler, et de s’instruire de tout ce qu’il y avait à vendre. Voyez-le.... Point d’affaire plus importante pour mon repos. Si vous voyez Mme de Richelieu, excitez-la à presser les gens de qui je dépends à songer un peu à mon établissement. Ils ne me paraissent pas aussi pressés de m’établir que je le suis de les quitter. Il faut s’éclaircir de leurs vrais sentiments à mon égard en leur proposant quelque chose de présent et de solide. Mme de Richelieu et Mme de Montespan
taillent présentement pour moi un mariage qui pourtant ne s’achèvera pas. C’est un duc assez malhonnête homme, et fort gueux, source de déplaisirs et d’embarras où il serait imprudent de se jeter. J’en ai déjà assez dans une position singulière et enviée de tout le monde , sans en chercher dans un état qui fait le malheur des trois quarts du genre humain. Cependant je n’ai point rompu la négociation. Je veux que Mme de Richelieu voie la froideur et l'indifférence de Mme de Montespan sur tout ce qui m’intéresse essentiellement. »
Le duc dont elle fait si peu de cas, est le duc de Villars , oncle du maréchal , homme fort obscur en effet, malgré son titre, et dont l’histoire ne dit rien. La négociation eut le résultat que Mme Scarron avait annoncé. « Le mariage dont on vous a parlé 1 n’a été proposé que d’une manière fort vague, et c’est bien assez. Cet homme n’était pas fait pour moi : il n’a ni bien ni mérite, et il ne m’a pas fallu un grand effort pour refuser un duc. J’ai remercié Mme de Montespan et rejeté la cause de mon refus sur ma tendresse pour les princes. Je l’en ai si bien persuadée qu’elle se repent à présent d’avoir recouru à ce moyen pour m’éloigner. Elle ne se doute pas que je l’ai pénétrée , et elle m’en
t. Lettre à Mme d’Heudicour.
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aime davantage. Ce matin , elle a exigé que je lui donnasse ma parole de ne la point quitter. Je lui ai tout promis. J'ai tout oublié. Nous nous sommes embrassées. Désormais nous vivrons en paix : elle a offert d’en signer le traité. »
Mme Scarron ajoute philosophiquement : « On est malheureux de vivre dans un pays où la bonne foi des traités dépend des serments. » Il ne semble pourtant pas qu’elle ait joué dans cette affaire le rôle de dupe: A en juger par ce qu’elle dit ellemême, c’est Mme de Montespan qui est le personnage naïf. La suite le fera mieux voir encore.
Au milieu de tous ces démélés nous trouvons, dans une lettre à d’Aubigné, datée de Versailles , 15 juillet 1674 : « Tous mes petits princes sont établis ici, et, je crois, pour toujours. Cela, comme toute autre chose , a son bon et son mauvais côté : je suis assez contente. Je me porte bien. Je songe très-sérieusement à vous marier : je travaille à une affaire qui serait bonne; n’en parlez point.... Je ne puis trouver de terre comme je la voudrais : je ne me rebuterai pas que je n’en aie une.... Soyez persuadé que je n’oublierai rien pour vous mettre en état de vous passer de moi et de tout le monde. » Ne négligeons pas, d’ailleurs, ce passage de la même lettre, fort honorable pour celle qui l’a écrit : « Je ne sais ce qu’il vous revient de ce que j’ai fait pour M. Arnaud ; mais si j’aimais l’argent ,
j’aurais pu vendre bien cher ma protection , et j’ai été surprise et indignée de tout ce que l’on m’a offert là-dessus. »
Immédiatement après la réconciliation dont nous avons parlé, les plaintes recommencent, et les lamentations , et les projets de quitter la cour, dont l’exécution est toujours différée. Puis, nous trouvons dans une lettre à l’abbé Gobelin :
« J’avais une grande impatience de vous apprendre que le roi m’a encore donné cent mille francs, et qu’ainsi en voilà deux cents que j’ai à votre service. Je ne sais si vous ôtes content de cet établissement. Pour moi , je le suis fort, et je changerai bien de sentiment si jamais je leur demande un sou. » On est quelque peu surpris de la sécheresse de cette satisfaction à laquelle ne se joint aucun mouvement de reconnaissance. Elle ajoute fort sagement d’ailleurs : « Il me semble que voilà du bien poulie nécessaire , et que tout le reste n’est plus qu’une avidité qui n’a pas de bornes. Il ne faut pas dire ce nouveau bienfait : j’ai des raisons pour le taire. Mme de Richelieu et l’abbé le savent. Je suis résolue d’acheter une terre auprès de Paris ; j’attends des nouvelles de M. Vielte pour en aller visiter une, et je voudrais joindre ces petits voyages-là avec la Saint-François 1 . »
1 . Saint François était son patron, et elle ne manquait jamais de communier le jour de sa fête.
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On s’attend peu aux phrases qui terminent cette lettre , et qui en sont comme la conclusion :
« Je ne change point sur l’envie de me retirer ; je suis inutile ici» et pour moi, et pour les autres. On nourrit très-mal cet entant. Renonçons à un pays où il faut agir et parler contre sa conscience ! Vous savez lequel des deux partis m’est le plus aisé. On écoute mes conseils, quelquefois on m’en sait gré, souvent on s’en fâche, jamais on ne les suit, et toujours on s’en repent. »
Décidément , elle sera toujours mécontente : elle y a trop gagné jusqu’à présent pour ne pas continuer. L’achat d’une terre est désormais sa principale , sa constante préoccupation ; mais elle ne tarde pas à trouver ce qu’elle cherche; c’est Maintenon. Beau château, beaux domaines, avec un honnête revenu. Le prix dépasse la somme dont elle peut disposer; mais le roi y pourvoira sans aucun doute, si Mme de Montespan l’en sollicite. Il faut seulement que l’on ait une grande idée des services qu’elle rend , et de l’étendue de ses sacrifices. Elle écrit à l’abbé : « M. le duc du Maine est un objet de pitié. Il a la fièvre double quarte , un gros rhume , et un abcès qui lui fait de grandes douleurs quand oit le panse, que je partage en mère très-sensible.. Je suis fort triste par beaucoup d’endroits , et surtout à cause des difficultés que je trouve pour Tâchât de Maintenon. On n’y trouve pas de sû-
reté, et vous savez que c’est ce qu’il faut y trouver. »
En môme temps elle écrit à son frère :
« Je me porte à merveille. Le duc du Maine a la fièvre quarte, la princesse, la tierce; j’y fais de mon mieux et je me console des événements. Je suis en marché d’une terre dont j’offre deux cent quarante mille livres. N’en dites encore rien. Adieu, mon cher frère ; je crois que nous passerons une assez jolie vieillesse, s’il peut y en avoir de jolie. » Les obstacles furent enfin levés. Le roi consentit à parfaire la somme exigée , c’est-à-dire à donner quarante mille livres. On a môme lieu de croire qu’il en ajouta dix mille pour les frais et les réparations , car nous lisons dans une lettre à d’Aubigné : « .... J’achète une terre.... C’est Maintenon. Elle est à quatorze lieues de Paris, à dix de Versailles, à quatre de Chartres; elle est belle, noble, et vaut dix à onze mille livres de rente. » Et dans une autre : « J’ai été à Maintenen, dont je suis très-contente. C’est un gros château au bout d’un grand bourg, une situation selon mon goût, et à peu près comme Murçay ; des prairies tout autour , la rivière qui passe par les fossés; dix mille livresr de rente actuellement, et douze dans deux ans. » La lin de cette lettre n’est pas à dédaigner : « Adieu, mon cher frère. Nous ferons grande chère à Maintenon, si Dieu vous conserve. Songez à votre salut.
11 est de bien mauvais sens de ne se pas mettre dans l’état où l’on voudra être à l’heure de la mort. » Il y a chez cette femme un soin continuel et un art merveilleux de cultiver à la fois Dieu et le monde.
Ce fut à son retour de ce petit voyage que le roi , lui adressant la parole , l’appela pour la première fois Madame de Mainfenon. Là-dessus, elle écrit à Mme de Coulanges, en lui confirmant le fait, qu’elle a eu l’imbécillité d'en rougir. Elle ajoute : « Les amis de mon mari ont tort de m’accuser d’avoir concerté avec le roi ce changement de nom. Ce ne sont pas scs amis qui le disent , ce sont mes ennemis ou mes envieux. » Elle devait, en effet, en avoir beaucoup. C’était la suite naturelle de sa rapide fortune. Il n’y avait pas encore un an qu’elle était à la cour, et Louis XIV lui avait donné, comme on vient de le voir, deux cent cinquante mille francs, sans compter les fréquents cadeaux, soit de Mme de Monlespan, soit du roi, dont on retrouve la trace dans sa correspondance ‘. Deux cent cinquante mille francs de cette époque, où l’on ne divisait le marc d’argent qu’en vingt-six livres, feraient, si on les réduisait en monnaie ac-
1 . On m’a donné quatre cents louis pour des habits. Tout ce que la Brétigny m’a envoyé est du meilleur goût. Mais qu'est-ce que toutes ces vanités, tous ces plaisirs pour qui est dégoûté du monde et de ses œuvres? (Lettre à Mme de Saint-Géran.)
tuelle, bien près de quatre cent trente mille francs. Le revenu de douze mille francs dont elle parle excédait vingt mille francs d’aujourd’hui. Ajoutez-y les six mille livres de pension dont elle jouissait, et vous trouverez que son revenu s’élevait à plus de trente mille francs de notre monnaie. Réfléchissez maintenant que le prix moyen de la plupart des objets a triplé depuis Louis XIV, et vous arriverez à ce résultat , que la position financière de Mme de Maintenon, au commencement de 1675, était précisément celle d’une femme qui, de nos jours, a quatre-vingt mille francs de rente. Ajoutez à cela que la terre de Maintenon, ainsi qu’on l’a vu dans une lettre adressée à Charles d’Aubigné, était noble, c’est-à-dire qu’un titre y était attaché, avec les droits seigneuriaux qui donnaient de la valeur au titre, et vous comprendrez que, malgré ses lamentations, la gouvernante des bâtards du roi n’avait pas entièrement perdu les dix mois qu’elle venait de passer à Versailles, et qu’on profite rarement d’une occasion avec plus d’habileté. La veuve d’un pauvre poète bouffon, si longtemps et si cruellement dépourvue, avait désormais de gros revenus, des vassaux, un titre et bientôt un rang à la cour. Ce n’était plus Mme Scarron : c’était^ madame la Marquise de Maintenon.
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Mme de Maintmon.
Au moment d’aller s’établir à Versailles , Mme Scarron avait paru hésiter. Ce fut l’abbé Gobelin qui leva ses scrupules. Nous en trouvons la preuve dans une lettre où elle semble avoir pour but de fixer sa position et celle de son directeur, de telle sorte qu’il n’ait pas le droit de lui reprocher plus tard d’avoir imprudemment hasardé ses pas dans ce centre de toutes les vanités. On dirait presque, à lire cette curieuse lettre, que l’abbé était le représentant de Dieu, son fondé de pouvoirs, et qu’il avait qualité pour l’engager.
« Je ne sais combien de temps je serai à la cour; mais j’y suis venue avec des dispositions soumises qui durent encore, et je suis résolue, puisque vous l’avez voulu, de me laisser conduire comme un enfant, de tâcher d’acquérir une profonde indifférence pour les lieux auxquels on me destinera, de me détacher de tout ce qui trouble mon repos , et de chercher Dieu dans tout ce que je ferai. Ce n’est pas que je sois bien propre à une dévotion toute intérieure et toute de contemplation. Mais vous vous souviendrez , s'il vous plaît , que vous vou-
DE MADAME DE MAINTENON. i2?>
lez que je demeure à la cour , et que je la quitterai dès que vous me le conseillerez. »
Le saint homme ne lui donna jamais ce conseillà. Il avait deviné apparemment tout ce que sa pénitente pourrait faire un jour pour la gloire de Dieu et pour le bien de l’Église. Sa perspicacité lui valut plus tard un bon bénéfice. L’Église y gagna un énorme accroissement de puissance et des conversions en foule. La première en date et la plus importante de toutes est celle du roi lui-même, fils aîné de l’Église , et fils très-soumis quant à la foi , mais un peu rebelle quant aux œuvres, et dont les faiblesses , devenues publiques , contristaient amèrement les âmes pieuses.
On est forcé de conveuir que Louis XIV ménageait peu les apparences, et que la crainte du scandale ne l’arrêtait guère. Toute la France était dans la confidence de ses amours, dont il avouait publiquement et légitimait les fruits. Il avait donné à Mlle de La Vallière , fille d’honneur de Madame , le titre de duchesse , de gros revenus , un grand état de maison , tout cela sous les yeux de la reine, réduite à dévorer son affront en silence. Après six années, Mme de Montespan , d’abord confidente de Mlle de La Vallière, était devenue sa rivale préférée. Mais il avait fallu du temps pour rendre définitive la victoire de celle-ci, et pendant deux ans on avait vu Louis XIV partagé entre deux maîtresses, et les
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traînant après lui aux fêtes de la cour, aux cérémonies publiques , aux revues , aux armées. Puis Mlle de La Vallière, perdant du terrain chaque jour, avait fini par renoncer à une lutte inutile, et, après avoir été pendant quatre ans encore le témoin muet, résigné et dédaigné du triomphe de sa rivale , elle venait d’ensevelir dans un cloître ses déceptions et son repentir. Elle avait pris le voile aux carmélites de Chaillot le 2 juin 1674, deux mois environ après l’arrivée de Mme Scarron à Versailles.
Cette résolution avait fait du brait et vivement satisfait les personnages graves de la cour. Bossuet, précepteur du Dauphin , y avait puissamment contribué par ses exhortations et ses conseils. On le savait, et la considération dont il jouissait s’en était accrue. C’était, en effet, une satisfaction éclatante à la morale et à la religion. Mais le scandale n’avait point cessé pour cela , et Mme de Montespan , soustraite à l’autorité de son mari par un abus de la puissance souveraine , n’en régnait pas moins sur le cœur du monarque, n’en savourait pas moins chaque jour les hommages et l’encens des courtisans.
Déjà pourtant des hommes à la vertu rigide avaient osé attaquer cet empire, et l’avaient une fois ébranlé. Mme Scarron n’était pas encore à la cour; mais elle avait été informée de tout, et voici
le récit qu’elle en fait dans une lettre à Mme de Saint-Géran :
« Ce que vous me demandez n’est plus un mystère qu’en province. Je vous dirai le fait tel que je le tiens de Mme de Noailles. La belle Madame s’est plainte au roi de ce qu’un prêtre lui a refusé l’absolution. Le roi n’a pas voulu le condamner sans savoir ce que M. de Montauzier, dont il respecte la probité , et M. Bossuet , dont il estime la doctrine , en pensaient. M. Bossuet n’a pas balancé à dire que le prêtre avait fait son devoir. M. le duc de Montauzier a parlé plus fortement. M. Bossuet a repris la parole et a parlé avec tant de force, a fait venir si à propos la gloire et la religion, que le roi, à qui il ne faut que dire la vérité , s’est levé fort ému , et , serrant la main au duc , lui a dit : « Je vous promets de ne la plus revoir. » Jusqu’ici il a tenu parole. La petite 1 me mande que sa maîtresse est dans des rages inexprimables. Elle n’a vu personne depuis deux jours. Elle écrit du matin au soir, et, en se couchant , déchire tout. Son état me fait pitié. Personne ne la plaint, quoiqu’elle ait fait du bien à beaucoup de gens.... Toute la cour est chez Mme de Montauzier. Nous verrons si le roi partira pour la Flandre sans lui dire adieu. »
Ce que fit Louis XIV en partant pour la Flandre,