‹ Madame de MaintenonChapitre 2 sur 36 · Ægre partus · texte numérisé non relu

Ægre partus

lisait dans quatre langues, qui étaient le français, le latin, le grec et l’hébreu. Vers sa huitième année il traduisait le Criton de Platon. Quand il eut dix ans, son père le conduisit à Paris pour qu’il y achevât ses études : c’était peu après l’avortement de la conjuration d’Âmboise. En passant par cette ville , aux créneaux de laquelle pendaient encore les têtes sanglantes des conjurés 1 , saisi d’indignation et d’horreur, Jean d’Àubigné s’écria au milieu de la foule : « Ah ! les bourreaux ! ils ont décapité la France. « Puis, posant la main sur la tète de l’enfant : « Mon fds, il ne faut point épargner ta vie , après la mienne , pour venger ces chefs pleins d’honneur. Si tu t’y épargnes , tu auras ma malédiction. » C’est presque le discours d’Amilcar au petit Annibal. Les grandes passions parlent toujours et partout le même langage.

A Paris, Jean d’Aubigné mit son fils en pension chez Mathieu Béroalde, savant illustre et son coreligionnaire. Mais bientôt Béroalde fut accusé d’hérésie. Il s’enfuit avec son élève jusqu’à Coutances, où tous deux furent arrêtés comme bien

1 . « Il en fut pendu , noyé , décapité près de douze cents. Les rues d'Amboise ruisselaient de sang , la rivière était couverte de corps morts, et les places publiques toutes plantées de gîbets. Les chefs furent exécutés les derniers, la reine-mère , ses trois jeunes fils et tontes les dames de la cour étant aux fenêtres , qui regardaient ce tragique spectacle comme un divertissement. » (Mézerai, Abrégé chronologique.)

HISTOIRE

d’autres. Des officiers, peut-être pour sauver l’enfant, le prirent à part, et lui dirent qu’il fallait entendre la messe ou être brûlé vif. Il répondit : « L’horreur de la messe m’ôte celle du feu. »

On le fit évader, ainsi que ses compagnons d’infortune. Ils arrivèrent enfin à Orléans, à l’époque où Jean d’Aubigné s’y trouvait.

Celui-ci mort, le curateur d’Agrippa l’envoya à Genève. Il avait alors quatorze ans, et le feu de sa précoce jeunesse s’accordait mal avec l’austérité des pasteurs calvinistes. Il s’enfuit donc à Lyon, pour y achever l'étude des mathématiques. Mais il se trouva bientôt sans argent, et, de désespoir, il s’allait jeter dans la Saône, quand il rencontra, sur le pont même, un sien cousin qui le tira d’embarras.

D’Aubigné avait dix-neuf ans lorsque la troisième guerre civile éclata. Il brûlait d’y prendre part. Mais il était revenu depuis deux années en Saintonge, et son curateur, qui n’approuvait pas cette ardeur guerrière, avait pris le parti de l’enfermer. Pour plus de sûreté , il se faisait apporter chaque soir les habits de son prisonnier. Agrippa s’évada par une fenêtre, la nuit, en chemise, les pieds nus, et rejoignit en cet équipage une troupe de jeunes gens du pays qui parlaient pour Jonzac, lieu de rendez-vous. La capitaine de la bande le prit en croupe , il lui prêta un manteau. Il faut le

laisser raconter lui -même sa première aventure militaire.

« A une lieue de là, au passage de Réau, la compagnie trouva une troupe de papistes qui voulait gagner Angoulême, laquelle fut défaite après un léger combat dans lequel le nouveau soldat en chemise gagna une arquebuse, avec un fourniment tel quel; mais il ne voulut prendre aucun habit, quoique ses compagnons et la nécessité le lui conseillassent. Ainsi il arriva au rendez-vous de Jonzac tout nu, et là, quelques capitaines ayant eu soin de le faire habiller et armer, il mit au bout de la cédule qu’il fit pour ses avances : A la charge que je ne reprocherai point à la guerre quelle m’a depouillé , n’en pouvant sortir en plus piteux équipage que j’y entre.

« De Jonzac on se rendit à Xaintes, lieu du rendez-vous général, où M. de Mirebeau, gouverneur du pays , voulut le renvoyer d’abord par de douces semonces , et puis par menaces ; mais le compagnon rompit le respect, et, quittant ledit sieur, et Soubran, son capitaine, qui voulait le faire arrêter, il perça au travers de toute la compagnie, s’enfuit, et portant l’épée à la gorge d’un sien cousin qui le talonnait de près, il gagna le logis du capitaine Asnières , qu’il savait être en querelle avec le sieur de Mirebeau ; et, le lendemain, à une émeute qui se fit entre eux, il fut le premier qui compassa

HISTOIRE

la mèche, et qui faillit tuer sondit cousin du parti de Mirebeau 1 . »

A partir de ce moment sa vie ne fut plus qu’un tissu d’aventures qui semblent tenir du roman plus que de l’histoire. Il serait trop long d’entrer dans tous ces détails, de raconter son procès à Orléans, où, malade et presque mourant , il plaida sa cause lui-mème, et fit condamner ses adversaires à lui restituer son héritage; de parler de son amour pour Mlle de Talcy, qui lui inspira une assez honnête quantité de vers : on trouvera tout cela dans ses mémoires; mais nous ne nous refuserons pas le plaisir de rapporter un fait qui prouve que sa délicatesse était égale à sa vaillance. Un hasard heureux lui avait fait quitter Paris trois jours avant la Saint-Barthélemy; il se réfugia à Talcy. « Un jour qu’il contait ses infortunes au père de sa maîtresse , et comment le défaut de moyens l’empêchait de se rendre à la Rochelle, où s’étaient retirés un grand nombre de huguenots , le vieillard l’interrompit en lui disant Vous m’avez autrefois çonlé que les originaux de l’entreprise d’Amboise avaient été mis en dépôt entre les mains de votre père, et que dans l’une de ces pièces il se trouvait le seing du chancelier de L’Hospital, qui, pour le présent, est retiré dans sa maison près d’Étampes;

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