Mémoires de d’Àubigné
c’est un homme qui n’est plus bon à rien et qui a désavoué votre parti. Si vous voulez que je lui envoie un homme pour l’avertir que vous avez cette pièce, je me fais fort de vous faire donner six mille écus, soit par lui ou par ceux qui voudraient s’en servir pour le ruiner. Sur ce propos , d’Aubigné, sans lui répliquer, se départit d’auprès de lui, s’en fut chercher un sac de~velours tanné dans lequel étaient toutes ses écritures, le lui apporta et lui fît voir toutes lesdites pièces , après quoi il les reprit de sa main et les jeta au feu en sa présence, ce qui donna lieu au sieur de Talcy de le tancer rudement ; à quoi d’Aubigné répondit : Je les ai brûlées de peur qu’elles ne me brûlassent, car j’aurais pu succomber à la tentation'. »
Ce fut quelques mois après, en 1573, qu’il devint écuyer du roi de Navarre, que Charles IX, ou plutôt Catherine de Médicis avait retenu prisonnier après la Saint-Barthélemy. Apparemment les protestants ne croyaient pas plus que les catholiques eux-mêmes à la sincérité de la conversion du jeune prinee. D’Aubigné lui atait été donné pour un homme « qui ne trouvait rien de trop chaud ni de trop froid. » Il consentit, pour entrer au service de Henri, non à changer de i-eligion, mais du moins à cacher sa croyance. Après trois années perdues en
li Mémoirès de d’Aubigné.
HISTOIRE
aventures guerrières, en duels, en fêtes de cour, en travaux littéraires’, trouvant enfin une occasion favorable, il fit tout à coup entendre à son maître un langage mâle et fier , dont celui-ci avait un peu perdu l’habitude, et contribua pour une grande part à lui faire prendre la résolution de s’enfuir. Le projet formé, il fut l’un des agents principaux de l’exécution.
Malgré de si grands services, il ne tarda guère à se brouiller avec Henri. 11 avait l’esprit indépendant, le parler libre et la probité rude. Ce sont là, dans une cour , de terribles défauts. Il eut bientôt beaucoup d’ennemis. De plus, le roi de Navarre voulut faire de son écuyer l’entremetteur de scs amours, et l’écuyer « quoique assez vicieux en
1. « Il fit, dit M. le duc de Noailles, des poésies, des pièces de théâtre; il composa, entre autres, la tragédie-ballet de Circé, qui fut représentée aux noces du duc de Joyeuse. » M. le duc de Noailles se trompe : les noces du duc de Joyeuse n’eurent lieu que six ans plus tard, en 1 58 1 . On y exécuta en effet un Ballet comique dont le sujet est l’aventure de Circé. Mais ce ballet est de Baltazarini, dit Beaujoyeulx , valet de chambre du roi et de la reine-mère. Et encore ce BeatÇoyeulx s’était-il borné à en tracer le programme. Les vers sont du sieur de la Chesnaye, aumônier du roi , la musique du sieur de Beaulieu , la décoration de Jacques Patin. La Beaumelle a donc tort de dire qu’on ne voulut point d’abord représenter la Circc de d'Aubigné à cause de la dépense , mais qu'on la représenta plus tard aux noces du duc de Joyeuse. A la vérité, il met eu note que M. de Cahuzac « attribue la Circé à un autre, et accuse d'Aubigné de plagiat. » C’est bien plutôt Beaujoyeulx qui serait le plagiaire ; mais il faudrait avoir Us deux pièces pour en juger.
d’autres choses, et qui peut-être n’aurait pas refusé ses services à un sien compagnon, ne voulut jamais complaire en cela à son maître , quelques caresses et promesses qu’il lui fit pour l’y engager. A ce refus de se charger d’un rôle qui, auprès de Henri, aurait pu s’étendre beaucoup, le prince lui retira ses bonnes grâces f . »
Il le quitta ddnc, et lui adressa, en partant, la Lettre suivante :
« Sire , votre mémoire vous reprochera douze années de mes services et douze plaies sur mon corps; elle vous fera souvenir de votre prison, et que la main qui vous écrit en a rompu les verroux et est demeurée pure en vous servant, vide de vos bienfaits et exempte de corruption, tant de votre ennemi que de vous-même. Par cet écrit, je vous recommande à Dieu, à qui je donne mes services passés, et à vous ceux de l’avenir, par lesquels je m’efforcerai de vous faire connaître qu’en me perdant vous avez perdu votre meilleur serviteur. »
Henri le rappela bientôt. Mais d’Aubigné fit la sourde oreille et ne se décida à revenir qu’après avoir reçu du roi des preuves d’affection dont il était difficile de n’être point touché. Le maître et le serviteur se séparèrent ainsi et se réconcilièrent plus d’une fois encore. Et il ne faut pas croire que