Le maréchal d’Albret était gouverneur de la Guienne
2. Père de l’auteur des Mémoires. Il était gouverneur de Blaye.
jurais de Bordeaux nous y vinrent amener un bateau magnifique. Nous voguâmes très-heureusement avec quarante rameurs, et, à la vue de la ville, il se détacha des vaisseaux pour nous venir saluer, les uns pleins de violons, et les autres de trompettes; mais, quand nous fûmes plus près, rien effectivement ne peut être plus beau que tout le canon du château Trompette, celui des vaisseaux qui étaient au port , mêlé avec les timballes et les violons qui nous suivaient, et les cris de vive le roi! d’une infinité de peuple qui était sur le bord de l’eau. M. le maréchal d’Albrel, qui était venu au devant de nous jusqu’à Pons, conduisait notre prince, qui fut reçu par M. de Montaigu , et par tous les jurats qui le haranguèrent Nous montâmes ensuite en carrosse, avec une centaine d’autres qui nous suivaient. Nous fûmes plus d’une heure à aller du port à la maison , etc. »
Ce style, assurément, ne sent point le dégoût des grandeurs humaines , et nous avons déjà eu lieu de remarquer qu’avec son frère Mme de Maintenon ne se gène pas. Nous ne prétendons pas lui faire un crime de cet enivrement, qui est très-naturel; nous cherchons seulement à pénétrer, dans l’intérêt de
1. Elle dit, dans une lettre à Mme de Montespan, que le duc du Maine répondit lui-même à la harangue des jurats de Bordeaux. Ils durent être furieusement émerveillés de l’éloquence de cet orateur de cinq ans.
132 HISTOIRE
la vérité, ce voile d’humilité et d’abnégation où elle s’est enveloppée toute sa vie.
C’est le médecin Fagon qui avait découvert les propriétés des eaux de Baréges, et qui les avait fait connaître à Mme de Maintenon. Ce fut l’origine de sa fortune. Mme de Maintenon passa plus de trois mois dans ce lieu , inconnu alors, et tout à fait sauvage. Le petit prince s’en trouva bien. Elle le ramena délivré de la fièvre qui le minait au moment de son départ, et beaucoup plus fort. Pendant ce voyage elle avait correspondu directement avec le roi , ce qui avait prodigieusement déplu à Mme de Montespan. Celle-ci s’en était plainte, apparemment, et avait enfin trahi le secret de ses inquiétudes, de ses colères, et de tous les démêlés qui en étaient la suite, car nous lisons dans une lettre de Mme de Sévigné, en date du 7 août 1675 : «Je veux vous faire voir un petit dessous de cartes qui vous surprendra : c’est que cette belle amitié de Quanto et de son amie qui voyage, est une véritable aversion. C’est une aigreur, c’est une antipathie, c’est du blanc , c’est du noir. Vous me demandez d’où vient cela ? c’est que l’amie est d’un orgueil qui la rend révoltée contre les ordres de Quanto : elle n’aime pas à obéir; elle veut bien être au père, mais pas <\ la mère; elle fait le voyage à cause de lui , et point du tout pour l’amour d’elle; elle rend compte à l’un , et point à l’autre. On gronde Y Ami d’avoir trop
d’amitié pour celte glorieuse. Ce secret roule sous terre depuis plus de six mois ; il se répand un peu , et je crois que vous en serez surprise. Les amis de l’amie en sont un peu affligés, elc. •• Et, dans une autre lettre, à quelques jours de distance : « Les amies de la voyageuse 1 , s’apercevant que le dessous des cartes se découvre, affectent fort de rire et de tourner cela en plaisanterie, ou bien elles conviennent qu’il y a eu quelque chose, mais que tout est raccommodé. »
Le roi était revenu à la lin de juillet. Il avait rendu à Mme de Montespan son appartement à la cour. Chaque jour il allait chercher auprès d’elle des distractions que la nullité de la reine ne pouvait lui offrir. Mme de Montespan avait donc recouvré toutes les apparences de son ancienne position. Elle y joignait toutes les réalités de la faveur, l’influence , la domination, les grâces de toute espèce, pour parler le langage du temps et du lieu. Il paraît , néanmoins, que la résolution du roi ne faiblit pas, qu’il n’y eut entre eux que des relations d’amitié jusqu’au milieu de l’année suivante, et que tout se passa en conversations. On trouverait peut-être l’explication de cette ténacité extraordinaire de Louis XIV dans sa correspondance avec Mme de Maintenon , si elle nous eût été conservée.