‹ Madame de MaintenonChapitre 25 sur 36 · Les Lettres provinciales · texte numérisé non relu

Les Lettres provinciales

durée, et qui fut faite duchesse un beau jour, avec vingt mille écus de pension. Mme de Montespan n’en conservait pas moins la position, nous avons presque dit la charge de maîtresse en titre , se défendant énergiquement , mais avec maladresse , importunant son amant infidèle par ses plaintes, ou l’irritant par ses violences, et passant du désespoir à une joie immodérée, quand, sa royale fantaisie satisfaite, l’habitude le lui ramenait. Au milieu de ces luttes d’intérieur, dont la cour observait les phases d’un œil discrètement curieux , Mme de Maintenon ne cessa de croître en faveur et en crédit. Confidente à la fois de l’amant et de la maîtresse, son rôle était étrange et difficile , et l’on a quelque peine à comprendra qu’elle ait pu le soutenir pendant quatre années. Car, sauf un second voyage à Baréges, qu’elle fit avec le duc du Maine en 1677, elle ne s’éloigna de la cour qu’à de rares intervalles, pour aller se reposer à Maintenon pendant quelques jours, quand elle en obtenait la permission.

Entre le roi et sa maîtresse, elle avait pris, dès le principe, une position excellente. — Dieu défend les contentements illégitimes que Votre Majesté poursuit. — Dieu condamne les liens que vous voulez empêcher de se rompre. Cela dit, elle pouvait, sans se compromettre, recevoir les plaintes de l’un et de l’autre, calmer les transports de celle-ci ,

adoucir l’irritation de celui-là. Mme de Montespan

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no l’écoutait guère, mais le roi lui savait gré de ses efforts, la chargeait de mille petites négociations délicates , prenait ses conseils dans les cas embarrassants, et trouvait à ses confidences intimes et aux entretiens pleins de raison et de charme qu’elles amenaient, un plaisir tranquille et doux , dont nulle femme, jusqu’alors, ne lui avait donné l’idée. C’est ce qu’explique fort bien Mme de Sévigné. « Elle lui fait connaître un pays tout nouveau, je veux dire le commerce de l’amitié et de la conversation, sans chicane et sans contrainte. 11 en paraît charmé. »

Mme de Montespan s’aperçut bien de ce progrès continu, de cet ascendant plus marqué chaque jour. Elle lut dans le cœur tfe Louis XIV et comprit qu’elle avait là une rivale plus redoutable que Mlle de Ludres et Mlle de Fonlanges. On peut en juger par quelques lettres de Mme de Maintenon à Mme de Saint Géran , où l’on verra aussi de quelle nature étaient ces altercations dont nous avons parlé si souvent.

« .... Elle m’accuse d’aimer le roi. Je m’en suis moquée, et je lui ai dit qu’il ne lui conviendrait lias de me reprocher une faute dont elle m’aurait donné l’exemple. « Mais, a-t-elle répliqué, ne vous mettez pas en tête qu’il aime une personne....» Elle n’a pas fini; et c’est la première fois que je l’ai

vue se modérer dans ses transports. Elle m’a dit

que ma faveur ne durerait qu’autant que la sienne.

Je lui ai répondu avec fermeté qu’à mon âge on ne pouvait faire ombrage à un esprit bien fait; que ma conduite, dont elle avait été témoin dix ans de suite, démentait tous ses soupçons ; que j’avais si peu songé au dessein qu’elle me prêtait, que je l’avais souvent priée de m’obtenir la permission de me retirer; que je ne souffrirais plus désormais ses hauteurs ; que ses inégalités abrégeaient mes jours par les chagrins qu’elles me causaient. — Et qui vous retient ici? m’a-t-elle dit. — La volonté du roi, lui ai-je répondu ; mon devoir, ma reconnaissance et l’intérêt de mes proches. Cette conversation n’a pas été poussée plus loin, et me voici seule à gémir sur mes peines et à m’en consoler avec vous. »

Voici une autre lettre, écrite à l’époque où là passion du roi pour Mlle de Fontanges était dans . sa plus grande force.

« Le roi eut hier une conversation fort vive avec * . Mme de Montespan. J’étais présente. Diane en fut le sujet. J’admirai la patience du roi et l’einportement de cette glorieuse. Tout finit par ces mots terribles : « Je vous l'ai déjà dit , madame , je ne veux pas être gêné. » Mme de Montespan me demande mes conseils : je lui parle de Dieu , elle me

croit d’intelligence avec le roi. Elle s’emporte contre la pauvre tille, contre le père de La Chaise,

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contre M. de Noailles; elle exagère les dépenses, elle invente des calomnies. Elle passe des heures entières avec M. de Louvois et avec Mme de Thianges. Elle déplore le sort des princes. L’habitude lui a attaché le roi. Je crains qu’il n’y revienne par pitié. »

Cinq semaines plus tard, l’habile gouvernante écrivait encore , toujours à Mme de Saint-Géran :

« Nous sommes nés pour souffrir. Chaque jour de ma vie est marqué par quelque peine nouvelle. Les bontés du roi ne me dédommagent pas de la. perte de ma tranquillité. Mme de Montcspan veut absolument que je cherche à être sa maîtresse.

« Mais, lui ai-je dit, il en a donc trois? — Oui, m’a-t-elle répondu ; moi de nom, cette fille de fait, et vous du cœur. » Je lui ai représenté en toute douceur qu’elle écoutait trop ses ressentiments. Elle m’a répondu qu’elle connaissait mes artifices, et qu’elle n’était malheureuse que pour n’avoir pas écouté ses ressentiments. Elle m’a reproché ses bienfaits, ceux du roi, et m’a dit qu’elle m’avait nourrie et que je l’étouffais. Vous savez ce qui en est. C’est une chose étrange que nous ne puissions vivre ensemble, et que nous ne puissions nous séparer. Je l’aime, et ne puis me persuader qu’elle me haïsse. Je ne vis pas; je meurs à chaque instant. *•

Dans sa correspondance avec l’abbé Gobelin on

voit reparaître encord de temps en temps ce projet de retraite, dont elle parlait toujours et qu’elle n’exécuta jamais. Si elle l’eût voulu sérieusement, qui aurait pu la retenir? Le 11 mai 1677, au moment d’aller pour la seconde fois aux Pyrénées, elle écrivait à son frère, qu’elle venait de faire nommer gouverneur de Cognac , et qu’elle avait soin de tenir toujours éloigné de la cour, où ses grands airs et ses forfanteries le rendaient ridicule, et, par contre-coup, la compromettaient elle-même :

« Ne vous croyez pas mal à la cour. Nous nous y soutiendrons. Jouissez en philosophe de ce que vous avez. Comptez pour rien tout ce que vous n’avez pas. Le roi arrive lundi à Versailles; nous y serons dimanche. On se croit défait de nous. Vous me connaissez ; on ne s'en défait pas aisément.

Et Maintenon ne fera pas

Ce que le vieux duc n’a pu faire. »

C’est après ce second voyage qu’elle imagina de faire imprimer quelques extraits d’histoire écrits par le duc du Maine, sous la direction de l’abbé Leragois, son précepteur. Ce petit recueil était intitulé OEuvres diverses d’un enfant de sept ans. Elle le dédia à Mme de Montespan et composa elle-même l’épîlre dédicatoire 1 , où l’on peut voir comment

l . C’est à tort que Charles Nodier l’a attribuée à Racine.

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elle savait, à l’occasion, tournèr la louante et manier la flatterie.

« Madame, voici le plus jeune des auteurs qui vient demander votre protection pour ses ouvrages. Il aurait bien voulu attendre, pour les mettre au jour, qu’il eût huit ans accomplis; mais il a eu peur qu’on ne le soupçonnât d’ingratitude s’il était plus de sept ans au monde sans vous donner des marques publiques de sa reconnaissance.

« En effet, madame, il vous doit une bonne partie de tout ce qu’il est. Quoiqu’il ait eu une naissance assez heureuse, et qu’il y ail peu d’auteurs que le ciel ait regardés aussi favorablement que lui, il avoue que votre conversation a beaucoup aidé à perfectionner en sa personne ce que la nature avait commencé. S’il pense avec quelque justesse, s’il s’exprime avec quelque grâce, et s’il sait déjà faire un assez juste discernement des hommes, ce sont autant de qualités qu’il a tâché de vous dérober. Pour moi, madame, qui connais scs plus secrètes pensées, je sais avec quelle admiration il vous écoute, et je puis vous assurer avec vérité qu’il vous étudie beaucoup mieux que tous ses livres.

• Vous trouverez dans l’ouvrage que je vous présente quelques traits assez beaux de l’histoire ancienne ; mais il craint que, dans la foule d’événements merveilleux qui sont arrivés de nos jours.

. DE MADAME DE MAINTENON. l ia

vous ne soyez guère touchée de tout ce qu’il pourra vous apprendre des siècles passés. Il craint cela avec d’autant plus de raison qu’il a éprouvé la même chose en lisant les livres. Il trouve quelquefois étrange que les hommes se soient fait une nécessité d’apprendre par cœur des auteurs qui nous disent des choses si fort au-dessous de ce que nous voyons. Comment pourrait-il être frappé des victoires des Grecs et des Romains, et de tout ce que Florus et Justin lui racontent ? Ses nourrices, dès le berceau, ont accoutumé ses oreilles à de plus grandes choses. On lui parle, comme d’un prodige, d’une ville que les Grecs prirent en dix ans; il n’a que sept ans, et il a déjà vu chanter en France des Te Deum pour la prise de plus de cent villes.

« Tout cela, madame, le dégoûte un peu de l’antiquité. Il est fier naturellement. Je vois bien qu’il se croit de bonne maison, et, avec quelques éloges qu’on lui parle d’Alexandre et de César, je ne sais s’il voudrait faire aucune comparaison avec les enfants de ces grands hommçs. Je m’assure que vous ne désapprouverez pas en lui cette petite fierté, et vous trouverez qu’il ne se connaît pas mal en héros ; mais vous m’avouerez aussi que je ne m’entends pas mal à faire des présents, et que, dans le dessein que j’avais de vous dédier un livre, je ne pouvais choisir un auteur qui vous fût plus agréa- *

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foie, ni à qui vous prissiez plus d’intérêt qu’à celuici. Je suis, madame, etc. »

Le duc du Maine, regardé à la cour comme un petit prodige, et dont le développement précoce flattait singulièrement la vanité paternelle de Louis XIV, avait été longtemps le plus fort des liens qui attachaient ce monarque à Mme de Maintenon. Mais à la fin de 1679 celle-ci n’avait plus besoin d’aucun secours étranger pour se maintenir. Son élève touchait à sa dixième année, et sa première éducation était finie. Celle de Mlle de Nantes était fort avancée. Le comte de Vexin et Mademoi selle de Tours traînaient péniblement une enfance maladive , et ne paraissaient pas destinés à vivre 1 . Les fruits tardifs du raccommodement du roi et de Mme de Montespan n’avaient point été confiés à Mme de Maintenon , soit qu’on n’eût point jugé à propos de lui demander ses soins pour eux, soit qu’elle eût refusé de se charger de ce fardeau. Ses fonctions allaient donc cesser. Mais Louis XIV tenait trop à elle pour ne pas trouver le moyen de la fixer à la cour.

I. Mlle de Tours mourut en f GSI , et le comte de Vexin en I68S.

DE MADAME DE MAINTENON. iil

Mme de Maintenon seconde dame d’atours de la dauphine.

Louis XIV allait marier son fils , et la future dauphine était déjà trouvée. C’était la fille de l’Électeur de Bavière. 11 s’agissait de former la maison de cette princesse. La faveur singulière de Mme de Maintenon parut aux choix qui furent faits. Mme de Richelieu, le duc son mari, Mme de Montchevreuil, cette ancienne amie, jadis si utile à la veuve de Scarron, y eurent les charges les plus importantes, en même temps que M. de Montchevreuil était nommé gouverneur du duc du Maine. Le roi donna la place de dame d’atours à la maréchale de Rochefort; puis il créa, ce qui ne s'était jamais vu, une place de seconde dame d’atours pour Mme de Maintenon , en promettant à Mine de Rochefort que la compagne qu’il lui donnait ne se mêlerait en rien des détails du service. La charge de seconde dame d’atours n’était donc, au fond, que ce que nous appelons maintenant une sinécure. Mais elle emportait de beaux appointements, elle fixait la titulaire à la cour, lui assurait un rang élevé, la mettait, dans la famille royale, au premier degré de l’intimité. Mme de Maintenon gagnait plus encore à cet arrangement : n’étant plus gouvernante ,

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elle n’avait plus rien à démêler avec Mme de Montespan, et ne dépendait plus d’elle, même en apparence. Elle devenait son égale.

Toute la maison de la dauphine eut ordre d’aller au-devant d’elle jusqu’à la frontière, et Bossuet, nommé son premier aumônier, fut détaché plus loin encore avec Mme de Maintenon. « Si, écrivait à ce sujet Mme de Sévigné 1 , si Mme la dauphine croit que tous les hommes et toutes les femmes de la cour aient autant d’esprit que cet échantillon , elle sera bien trompée. C’est en vérité un grand avantage que d’être du premier ordre. »

Mme de Sévigné donne une connaissance trèsexacte du rôle que joua Mme de Maintenon au retour de ce voyage. « La faveur de Mme de Maintenon augmente tous les jours ; ce sont des conversations infinies avec Sa Majesté , qui donne à Mme la dauphine le temps qu’il donnait à Mme de Montespan. » — « Sa Majesté va passer deux heures de Faprès-dînée dans la chambre de Mme de Maintenon , à causer avec une amitié , un air libre et naturel, qui rend cette place la plus désirable du monde. Il y fut l’autre jour trois heures , pendant qu’elle avait la migraine.» — « On me mande que les conversations de Sa Majesté avec Mme de Maintenon ne font que croître et embellir, qu’elles

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