I. Lettre du 14 février
durent depuis six heures jusqu’à dix, que la bru y va quelquefois faire une visite assez courte , qu’on les trouve chacun dans une grande chaise , et qu’après la visite finie on reprend le fil du discours. Mon amie 1 me mande qu’on n’aborde plus la dame qu’avec crainte et respect, et que les ministres lui rendent la cour que les autres leur font. »
Mme de Montespan avait été nommée surintendante de la maison de la reine : on a lieu de croire que le roi avait entendu donner ainsi à son ancienne maîtresse une retraite honorable. Il ne la voyait plus guère en particulier. Elle fit pourtant , de concert avec Louvois et M. de La Rochefoucauld , le fils de l’auteur des Maximes , une dernière tentative pour renouer ces liens brisés par le temps. On voit par quelques fragments de correspondance entre Mme de Maintenon et Mme de Frontenac, que la dame d’atours s’inquiéta vivement de cette intrigue, et ne négligea rien pour la faire échouer. Elle n’v réussit pas entièrement ; mais ce fut le dernier mouvement de sympathie que Mme de Montespan parvint à surprendre. Laissons parler Mme de Maintenon : c’est le meilleur moyen de faire connaître les sentiments qui l’animaient.
« M. de Louvois a ménagé à Mme de Montespan un tête-à-tête avec le roi. On le soupçonnait depuis
J . Mme de Coulanges.
HISTOIRE
quelque temps de ce dessein, on étudiait ses démarches, on se précautionnait contre les occasions, on voulait rompre ses mesures; mais elles étaient si bien prises qu’on a enfin donné dans le piège. Dans ce moment ils en sont aux éclaircissements , et l’amour seul tiendra conseil aujourd’hui. Le roi est ferme, mais Mme de Montespan est bien aimable dans les larmes. Mme la dauphine est en prières. Sa piété a fait faire au roi des réflexions sérieuses; mais il ne faut à la chair qu’un moment pour détruire l’ouvrage de la grâce. Cette princesse s’est fait un point de conscience de travailler à la conversion du roi. Je crains qu’elle ne l’importune et ne lui fasse haïr la dévotion ; je la conjure de modérer son zèle. Elle m’admet quelquefois à ses exercices de piété, etc. «
Autre lettre, du 16 août 1680.
« Cet éclaircissement a raffermi le roi. Je l’ai félicité de ce qu’il avait vaincu une ennemie si redoutable. Il avoue que M. de Louvois est un homme plus dangereux que le prince d’Orange ; mais c’est un homme nécessaire. Mme de Montespan a d’abord pleuré, ensuite fait des reproches, enfin a parlé / avec hauteur. Elle s’est déchaînée contre moi, selon sa coutume. »
Enfin, une troisième lettre prouve que Louvois
ne se tint pas pour battu , et qu’il réussit momentanément.
« Je suis dévorée de chagrins. Je m’étais flattée que Mme de Montespan cesserait de me persécuter, et que je pourrais enfin faire paisiblement mon salut auprès d’une princesse qui donne à la cour un exemple bien admiré et bien peu suivi. Elle s’est raccommodée avec le roi. Louvois a fait cela! Elle n’a rien oublié pour me nuire; elle a fait de moi le portrait le plus affreux. Mon Dieu , que votre volonté soit faite! Elle vint hier chez moi, et m’accabla de reproches et d’injures. Le roi nous surprit au milieu d’une conversation qui a mieux fini qu’elle n’avait commencé. Il nous ordonna de nous embrasser et de nous aimer; vous savez que ce dernier article ne se commande pas. 11 ajouta en riant qu’il lui était plus aisé de donner la paix à l’Europe que de la donner à deux femmes... »
On ne peut se dissimuler que le grand, roi se rapetisse un peu dans cette lutte entre l’alcôve et le boudoir. Celte dernière rechute , autant qu’on en peut juger, parait avoir duré environ trois mois. Ce furent les cent jours de Mme de Montespan. Le 10 octobre 1680, Mme de Maintenon écrivait encore , avec un air désespéré qui atteste la durée du triomphe de sa rivale : « Je reçois tous les jours de nouvelles grâces du roi; mais ma santé, qui
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s’affaiblit tous les jours, ne me permettra pas d’en jouir longtemps. Tout ce que j'acquiers en crédit, je le perds en tranquillité ; celte vie m’est insupportable. Le roi se défie de moi et me craint; il me comble de biens pour me fermer la boucbe. Il aime la vérité et ne veut pas l’entendre; il vit dans une habitude de péché mortel qui me fait trembler. Je ne puis plus voir toutes ces choses ; si cela continue , je me retirerai. Il est sûr que c’est offenser Dieu que de vivre avec des gens qui ne font que l’offenser, » etc.
Mais on voit, par la suite de ces lettres, que ce fut bientôt vers Mme de Maintenon elle-même que Louis tourna ses hommages. Les choses se passèrent cette fois comme la première. Mme de Maintenon avait alors quarante-cinq ans. Mais quand on se rappelle le calme et l’indifférence où jusqu’alors elle avait vécu , on n’a pas de peine à croire qu’il lui restât encore une certaine partie des charmes de sa jeunesse, et ce qu’elle en avait perdu était plus que compensé par l’estime et la confiance qu’elle avait su inspirer. « A quarante-cinq ans , écrit-elle à cette même Mme de Frontenac, qui semble avoir été à cette époque sa plus intime confidente, à quarante-cinq ans il n’est plus temps - de plaire : mais la vertu est de tout âge. Tout le bien que vous dites de mon esprit, on l’a dit autrefois de mon visage. Ces louanges ne me séduisaient point : jugez
si je ne résisterai point aux vôtres. 11 me donne les plus belles espérances , mais je suisv trop vieille pour y compter. Je le renvoie toujours affligé, et jamais désespéré. » *
Les dispositions du roi n’échappaient à personne, et l’on trouve dans les lettres de Mme de Sévigné la trace des observations et des commentaires qui se faisaient à la cour. « Je ne sais auquel des courtisans la langue a fourché le premier. Ils appellent tout bas Mme de Maintenon madame de Maintenant , et cette dame de Maintenon ou de Maintenant passe tous les soirs, depuis huit heures jusqu’à dix, avec Sa Majesté. M. de Chamarande * la mène et la ramène à la face de l’univers. »
Mme de Maintenon ne démentit pas ses antécédents. Elle employa son ascendant sur le roi, ascendant devenu irrésistible, à le rapprocher de la reine. Mais elle n’y put réussir qu’en lui inspirant les sentiments de dévotion qui l’animaient ellemôme. La reine y gagna un bonheur conjugal bien tardif, et dont elle n’eut guère le temps de jouir. Mais on est obligé de reconnaître que la France y perdit plus que la reine n’v gagna.
Louis XIY n’avait reçu aucune instruction religieuse, et nulle idée philosophique ne lui avait jamais traversé le cerveau. Sa piété ne pouvait donc
1 . Ancien valet de chambre du roi , récemment nommé premier maître d’hôtel de la Dauphine.
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être éclairée 1 . On lui avait enseigné dès sa jeunesse qu’il était criminel de raisonner sur les matières de foi, que le devoir du chrétien était de soumettre su raisen et d’obéir aveuglément à l’Église. L’Église, pour lui, c’étaient quelques prélats de cour; c’était surtout son confesseur, qui était jésuite. Une fois dévot, Louis XIV ne fut donc plus qu’un instrument entre les mains du clergé en général , et en particulier des jésuites, qui, pendant trente ans , employèrent cet immense pouvoir dont disposait le plus absolu de tous les rois à étendre leur influence, à augmenter leurs richesses, à imposer leurs opinions, à persécuter leurs contradicteurs , à venger leurs injures, à assouvir leurs vieilles haines, à prendre une suprême revanche des victoires d’Henri IV et des épigrammes de Pascal. De là l’absurde persécution des jansénistes. De là la