HISTOIRE
la décoration extérieure, et I.i charge de dame d'honneur n’eût rien ajouté à son influence. Celte influence était si grande qu’on lui attribuait une bonne partie des résolutions du gouvernement, et surtout
de celles dont l’exécution rencontrait des obstacles.
L’envie, exaspérée par son élévation , l’aurait volontiers rendue responsable de toutes les fautes et de tous les malheurs. Elle-même ne se faisait aucune illusion à cet égard 1 , et en prenait assez philosophiquement son parti.
de fut ainsi qu’on lui imputa les efforts et l’argent dépensés pour amener les eaux de l’Eure à Versailles. II est vrai que l'entreprise était gigantesque. Mais ceux qui la lui ont reprochée parce qu’elle avait échoué, ne lui en auraient pas attribué l’honneur si elle eût réussi. Saint-Simon, qui n’était pas né à l’époque où ces grands travaux furent ordonnés, mais qui répète avec un zèle -feu scrupuleux tout ce qu’il a oui dire aux ennenemis de Mme de Maintenon , ne néglige pas cette occasion de l’accuser, au moins par insinuation. «L’eau, dit-il, manquait à Versailles, quoi qu’on pût faire, e.t les merveilles de l’art manquaient d’eau, comme elles en manquent encore
I . « Nos états sont différents. Le mien est éclatant et agité, le votre est obscur et tranquille. Le sage préférera toujours votre médiocrité à mon élévation.... N’écoutez pas les sots discours de nos envieux.... Je suis sur le théâtre, il faut qu’on me siffle ou qu’on m’applaudisse. » (Lettres à d’Aubigné, passim.)
aujourd’hui.... Qui l’aurait cru? ce défaut devint la ruine de l’infanterie. Mme de Maintenait régnait . M. de Louvois était bien avec elle : il imagina de dé-' tourner la rivière d’Eure entre Chartres et Maintenon, et de la conduire à Versailles. Qui pourra dire quel or et quels hommes cette tentative nous coûta , jusque-là qu’il fut défendu sous les plus grandes peines, dans le camp qu’on y avait établi depuis longtemps, d’y parler des malades, des morts, que l’excès du travail, et surtout l’exhalaison de certaines terres remuées, tuaient.... »
D’après ce passage, ce serait pour se rendre agréable à Mme de Maintenon que Louvois aurait fait résoudre cette grande entreprise. Que pouvaitelle donc y gagner? L’Eure coulait à Maintenon. Elle aurait continué à y couler quoiqu’un peu diminuée par la prise d’eau pratiquée au-dessus de Chartres. Cet abaissement du niveau de la rivière eût été un
inconvénient, et non un avantage. Le canal de dérivation devait passer à plus de deux cents pieds au-dessus du parc de Maintenon; quel bénéfice en aurait tiré la propriétaire du château?
L’examen des faits prouve d’ailleurs que Louvois lui-mème ne fut pour rien dans le choix qui fut fait de la rivière d’Eure. On ne s’y arrêta que lorsqu’il fut bien constaté que tout autre moyen d’amener de l’eau à Versailles était entièrement impraticable.
HISTOIRE
Il n avait dix ans que cette question était pendante quand le plan définitif fut adopté. Colbert avait ordonné les premières études en 1074. Riquet, le célèbre auteur du canal du Languedoc, avait d’abord pensé à faire une saignée dans la Loire , auprès de Briare. C’était une bien autre entreprise que celle dont l’exécution fut commencée plus tard, et cependant il ne paraît pas que l’économie de Colbert en ait été effrayée. On y renonça une première fois , lorsque les nivellements opérés par l’abbé Sicard eurent prouvé que Briare n’était pas un point assez élevé. Un ingénieur appelé Vivier avait d’ailleurs imaginé à cette époque d’amener de la forêt' d’Orléans à Versailles la pelite rivière de Juine. Mais il fut reconnu, après examen, que cela était impossible. La Juine continua donc à couler vers Corbeil , et l’on revint à la Loire , dont la vallée est en effet beaucoup plus élevée que celle de la Seine. On fit de nouvelles éludes, et il fut constaté que, pour avoir une pente suffisante , il faudrait remonter jusqu’auprès de Nevers. Cela parut un peu long. D’ailleurs , le plateau de la Beauce, qu’il fallait traverser, avait des inégalités qui auraient exigé des travaux immenses. L’énormité de la dépense fit enfin renoncer pour jamais à la Loire. On se mit à cherche») ailleurs, et l’ingénieur La Hire, après avoir nivelé avec le plus grand soin le cours de l’Eure , acquit
ln certitude qu’à cinq où six lieues au-dessus de Chartres, vers un bourg appelé Pontgouin, le lit de cette rivière était de soixante-dix pieds plus élevé que l’étang de Trapes, où devaient arriver les eaux destinées à l’irrigation du parc de Versailles.
Ce fut donc, on le voit, pour des raisons d’économie que l’Eure fut préférée, et aussi parce qu’aucun autre point géographique n’offrait ce que l’on cherchait. Le plan tracé parLa Hire, revu et corrigé par Vauban , fut enfin arrêté , et mis aussitôt à exécution. Les travaux furent poussés avec une extrême vivacité. Louis XIV était ardent dans ses désirs, et Louvois, qui venait de succéder à Colbert dans la surintendance des bâtiments , voulait payer avec éclat sa bienvenue. On y mit trente mille ouvriers, dont vingt mille environ appartenaient à l’armée 1 . Ce n’était pas la première fois que les troupes de Louis XIV étaient employées à cet usage. N’était-ce pas d’ailleurs le seul moyen qu’il eût de tirer parti , en temps de paix , d’une armée immense qu’il n’avait point voulu réduire?
Ces travaux, opérés en partie sur des terrains marécageux, coûtèrent en effet la vie à un grand nombre de soldats et d’officiers. S’il faut en croire certains historiens ou collecteurs d’anecdotes , Louvois, à qui l’on en faisait un jour t’observa-
I . Quinze ou seize bataillons d’infanterie, disent les Mémoires du marquis de Sourches.
17 i HISTOIRE
lion, répondit froidement: «Qu’ils meurent là ou à la tranchée, c’est toujours pour le service du roi.» Louvois était bien capable de dire ce mot cruel. Mais Louis XIV n’avait pas tant de dureté, et s’il fut en effet défendu, comme Saint-Simon le raconte, de parler des maladies qui décimaient le camp de Maintenon, ce fut probablement afin que le roi ne connût pas ces tristes fruits de sa fantaisie. Cependant, quelques pertes qu’eussent éprouvées les quinze ou seize bataillons employés au canal de l’Eure, il y avait encore loin de là à la ruine de l'infanterie.
C’est dans la vallée de Maintenon que furent exécutés les plus grands ouvrages. 11 fallait absolument la traverser. On résolut de construire sur les plans de Vauban un immense aqueduc à trois rangs d’arcades superposées , qui portât les eaux d’un plateau sur l’autre. Le premier rang seul a pu être achevé , la guerre de 1088 ayant contraint Louis XIV à suspendre les travaux, qui ne furent jamais repris.
Le grand roi était alors au point culminant de sa carrière, à l’apogée de ses succès et de sa puissance, et la nation admirait de confiance tout ce qu’il lui plaisait d’entreprendre. Cette lutte contre la nature, commencée si résolûment, et avec un si grand déploiement de forces, frappa vivement les imaginations, et l’on trouve quelques traces de
l’enthousiasme général dans la correspondance de Mme de Sévigné. Elle était en Bretagne, et sa fdle lui avait écrit ce qui se passait. Elle lui répondit, le 13 décembre 1684 : » Jamais rien n’a été si plaisant que ce que vous me dites de cette grande beauté qui doit paraître à Versailles toute fraîche, toute pure, toute naturelle, et qui doit effacer toutes les autres beautés. Je vous assure que j’étais curieuse de son nom, et que je m’attendais à quelque nouvelle beauté arrivée et menée à la cour. Je trouve tout d’un coup que c’est une rivière qui est détournée de son chemin, toute précieuse qu’elle est, par une armée de quarante mille hommes : il n’en faut pas moins pour lui faire un lit. Il me semble que c’est un présent que Mme de Maintenon fait au roi de la chose du monde qu’il souhaite le plus. «
On voit par cette dernière phrase que Mme de Sévigné appréciait tout autrement que Saint-Simon la part (pie Mme de Mainlenôn pouvait prendre à cette affaire. Elle n’y intervint que pour livrer son parc aux ingénieurs et aux ouvriers. L’aqueduc le traversa de part en part. Il fallut y creuser une tranchée profonde de quinze pieds et large de trente, pour asseoir les fondations de cette construction gigantesque '. On peut juger de l’état où