I. Le premier rang d’arcades, qui seul a été achevé, a. neuf
HISTOIRE
fut mis ce que Mme de Maintenon appelait son petit empire.
Elle aurait eu assurément très-mauvaise grâce à refuser ou à marchander ce léger sacrifice, dont elle savait bien , d’ailleurs qu’on la dédommagerait amplement ; mais son frère Charles d’Aubigné s’en inquiétait fort.
11 était devenu père d’une fille dans le courant de cette même année 1684, et sa sœur lui avait écrit aussitôt que cette fille serait son unique héritière, qu’elle l’élèverait, la marierait et lui destinait pour dot la terre de Maintenon. D’Aubigné prenait donc grand souci des dégâts que devait occasionner la construction de l’aqueduc, et Mme de Maintenon fut obligée de le rassurer*.
Elle avait partagé sans doute cette admiration générale qui accompagnait et encourageait Louis XIV dans ses entreprises les plus dispendieuses. Il pa-
cent soixante-quinze mètres de longueur : le second en aurait eu (juatre mille , et le troisième quatre mille six cent quarante-cinq L’eau devait couler à soixante-douze mètres au-dessus du fond de la vallée. Les restes de cet aqueduc sont à quelques centaines de pas seulement du chemin de fer de Paris à Chartres.
1 . « M. de Louvois arriva hier au soir de Maintenon , dont il prend un soin très-utile: il fait rebâtir le château du parc, et mille choses trop longues à vous dire, qui embelliront votre terre. M. de Montchevreuil et vous n’aurez plus de peur sur le pont, car on le fait grand et solide.... Ne vous mettez point en peine de Maintenon : le dédommagement passera le dommage , et royalement. »
rail, cependant, qu’elle comprit jusqu’à un certain
point les inconvénients de celle-ci, car nous lisons dans une lettre à Mme de Saint-Géran : «Les ou- * * v rage s de Maintenon sont fort avancés. La présence du roi n’y gâte rien. C’est un beau spectacle que de voir une armée entière travailler à l’cmbellisseinent d’une terre*! Les deux montagnes se joindront par quarante-sept arcades solidement bâties.
C’est, de l’aveu de tout le monde, un ouvrage digne des Romains et du roi. Tout cela me ramène souvent à cette réflexion : les hommes sont bien fous de se donner tant de soins pour embellir une demeure où ils n’ont que deux jours à loger. »
En 1684, et pendant les années suivantes,
Louis XIV alla plusieurs fois à Maintenon, pour inspecter les travaux et les troupes qu’on y employait.
11 y passa de grandes revues. On lit dans les Mémoires manuscrits du marquis de Sourchcs : « Le douzième du mois de juillet 1686, le roi partit pour Maintenon, et, en arrivant à Épernon, qui est à deux lieues , il monta à cheval pour commencer à voir les travaux qu’il y faisait faire pour amener la rivière d’Eure à Versailles, jusqu’à l’aqucdue prodigieux qu’il a fait bâtir dans la prairie de Mainte-
1 . Il est assez évident que la terre dont elle parle est Versailles, et nous ne comprenons pas trop pourquoi ,M. le duc de Noailles, en citant la lettre, a supprimé cette phrase.
173 ’ HISTOIRE
non, pour faire traverser cette rivière d’une montagne à l’autre,
« Le lendemain, après son dîner, il alla visiter tous les travaux de la même rivière, jusqu’à quatre lieues de Maintenon. Et, le troisième jour, il vit en bataille, dans la plaine qui est au-dessus du château, les vingt-deux 1 bataillons d’infanterie et les trois escadrons de dragons qui travaillaient à cette rivière dans différents endroits, et qu’on avait fait rassembler exprès dans ce lieu pour paraître devant lui. 11 fut extrêmement satisfait, et avec raison, car on n’a jamais vu de troupes plus belles et plus lestes que celles-là. Ce fut une faveur singulière que d’avoir la permission de suivre le roi à ce voyage, etc. »
Louis XIV trouva Maintenon trop étroit pour lui, et insuffisant pour sa suite. Il y fit donc faire quelques constructions qui l’agrandirent ; mais cela ne lui parut pas une indemnité proportionnée aux dégâts et aux pertes que les travaux et le séjour prolongé des ouvriers avaient occasionnés. En toute chose il agissait royalement , comme Mme de Maintenon l’écrivait à son frère, c’est-à-dire avec une générosité fastueuse. Il acheta donc pour elle, dans le voisinage, la terre de Grogneul, qu’il érigea en
1 . On en avait augmenté le nombre. L’année suivante il y eut trente- six bataillons d’infanterie et six escadrons.
marquisat ne relevant que de la cour ' du Louvre, connue les pairies du royaume. Ce nouveau domaine fut payé par le roi trois cent trente mille francs.
Les travaux du canal de l’Eure furent doue le prétexte dont Louis XIV profita pour enrichir Mme de Maintenon d’une nouvelle terre, et c’est là, sans aucun doute, l’unique fondement des suppositions malveillantes que Saint-Simon nous a transmises. Ces suppositions n’en sont pas moins gratuites ni moins absurdes. Si Louis XIV n’avait pas eu ce prétexte, il en aurait pris un autre, ou il s’en serait passé. Si, d’ailleurs, on considère la position où était arrivée Mme de Maintenon, et les liens qui l’unissaient au roi quand il lui fit cette donation, on reconnaîtra que c’était un présent relativement fort modeste.
Il n’est resté, nous l’avons dit, aucune trace de ce qui se passa entre elle et Louis XIV après la mort de la reine. Mais on peut juger du nœud par le dénouement.
I . Ou plutôt de la Tour. Au centre de la vieille citadelle de Philippe Auguste s’élevait un donjon qu'on appelait la grosse tour du Louvre, et d’où relevaient tous les fiefs du royaume. Quand les grands feudataires venaient prêter ou renouveler le serment 4 féodal, c'est dans la grosse tour du Louvre que se faisait la cérémonie. François I" la fit démolir en 1528 , pour faire de 1a place au nouveau palais qu’il voulait bâtir, et c'est depuis lors que les grands fiefs territoriaux, ne pouvant relever de la tour, ont relevé de la cour du Louvre.
• HISTOIRE
ISO
Une héroïne de Lopez de Véga répond au roi de Castille :
Soy
Para esposa vuestra poco ;
Para dama vuestra mucho.
Je suis trop peu pour être votre épouse ; mais je suis trop pour être votre maîtresse. Quelles qu’aient été les paroles expresses de Mme de Maintenon, dans une situation semblable, elles ne purent évidemment avoir un autre sens. D’ailleurs, ses principes religieux , que Louis XIV avait appris depuis longtemps à respecter, donnaient une force insurmontable à son refus, en même temps qu’ils lui ôtaient tout ce qui aurait pu blesser l’orgueil d’un homme accoutumé à ne pas rencontrer d’obstacles. Il fallut donc chercher un moyen d’accommoder les désirs du roi avec les exigences de la religion et les scriK pules de la conscience. Un mariage public et solennel aurait donné à Mme de Maintenon le titre de reine et lui en aurait assuré les droits. Louis XIV ne crut pas pouvoir aller jusque-là, et il n’est pas probable qu’elle-môme l’ait désiré. Toute sa conduite, aussi bien que ses lettres à son frère, le seul de ses correspondants, peut-être, à qui elle se soit toujours montrée telle qu’elle était, prouve des désirs modérés, des goûts simples, la haine du bruit et de l’éclat , et un solide bon sens qui , en tou-
tes choses, s'attachait aux réalités et dédaignait les apparences.
l'n mariage secret fut donc résolu, par lequel la religion serait satisfaite, et qui, n’étant jamais déclaré ni jamais nié, ne changerait rien à la situation ostensible des deux conjoints, et empêcherait pourtant que leur intimité devint pour les faibles un sujet de scandale. Bossuet, consulté, y donna son assentiment. Le père de La Chaise y poussa de toutes ses forces. Nous avons déjà dit quel intérêt avaient le clergé et les jésuites à ce qu’une femme telle que Mme de Mainlenon s’établît auprès du roi de France dans une position inébranlable. •
Au surplus, et en laissant de côté toute considération politique, on ne voit pas trop quelle objection sérieuse pouvait soulever la résolution du roi. Il n’avait que quarante-sept ans, à la vérité, et Mme de Maintenon en avait cinquante. Mais le temps n’avait pas encore effacé tous les charmes de sa personne. « Elle avait, dit l’abbé de Choisv dans ses curieux Mémoires, les yeux si vifs, si brillants, il pétillait tant d’esprit sur son visage quand elle parlait d’action, qu’il était difficile de la voir souvent sans prendre de l’inclination pour elle. » Saint-Simon, qui ne la flatte pas, comme on le sait de reste, reconnaît qu’elle « avait beaucoup d’esprit, une grâce incomparable à tout, un
HISTOIRE
air d’aisance et toutefois de retenue et de respect, avec un langage doux, juste, en bons ternies, et naturellement éloquent et court. » Quelques contemporains ont affecté de se récrier sur son premier état. — Un roi de France épouser la veuve de Searron ! quel abaissement !
Personne, dit-on, n’appuya sur cet argument avec plus d’énergie que Louvois. On lit dans les Mémoires de l’abbé de Choisy : « Le roi , après la mort de Mme de Fontanges, qui a été sa dernière maîtresse , résolut tout de bon de songer à son salut. La reine mourut. Il ne voulut point se remarier, par tendresse pour son peuple : il se voyait trois petits-fils, et jugeait prudemment que des princes d’un second lit pourraient, dans la suite «les temps, causer des guerres civiles. D’autre côté, il ne pouvait se passer de femme. Mme de Mainlenon... lui plaisait fort : son esprit doux et insinuant lui promettait une conversation agréable et capable de le délasser des soins de la royauté ; sa personne était encore aimable, ses yeux étaient vifs et perçants, et son âge la mettait hors d’état d’avoir des enfants... Il résolut de l’épouser secrètement, bien déterminé à ne jamais déclarer le mariage. Il en fit un jour la confidence à M. de Louvois comme d’une chose qui n’était pas tout à fait résolue , et lui en demanda son avis. Louvois n’en avait jamais eu la moindre idée. « Ah! Sire,
s’écria- t-il , Votre Majesté songe-t-elle bien à ce <|ii’elle me dit ? Le pins grand roi du inonde, couvert de gloire , épouser la veuve Scurron ! Voulez-vous vous déshonorer? » 11 se jeta aussitôt aux pieds du roi, fondant en larmes. <> Pardonnez-moi, Sire, lui dit-il, la liberté que je prends. Otez-moi toutes mes charges, mettez-moi dans une prison : je ne verrai point une pareille indignité. » Le roi lui disait : « Levez-vous. Êtes-vous fou ? avez-vous perdu l’esprit ?» Il se leva et sortit du cabinet sans savoir si ses remontrances avaient opéré. Mais le lendemain il crut voir, à l’air embarrassé et cérémonieux de Mme de Maintenon, que le roi avait eu la faiblesse de lui conter tout, et depuis ce moment il s’aperçut qu’elle était devenue sa plus mortelle ennemie. »
Saint-Simon raconte la même anecdote, mais avec des détails encore plus dramatiques, et il la rapporte à un autre temps et à d’autres circonstances. Qui était mieux informé, de l’abbé ou de Saint-Simon? Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’abbé était à la cour au- moment du mariage, et que Saint-Simon, lorsque Louvois mourut, en 1691, arrivait à peine à la cour, et n’était encore qu’un enfant *.
Cette union, quoi qu’on en ait dit, n’avait rien de ridicule. Louis avait passé l’àge des passions ar-
1 . Il était âgé de dix-sept ans à peine , et sous la conduite d’un gouverneur.
*»• HISTOIRE
dcntcs. Une conversation agréable et sensée, une intimité douce et tranquille, étaient désormais son plus grand besoin et son plaisir, le plus vif. Il trouvait chez Mme de Maintenon ce qu’il n’avait ja- % mais rencontré ailleurs : un esprit distingué joint à une humeur modeste et toujours égale, une facilité à sacrifier ses penchants et ses goûts qui devaient avoir un prix infini pour un homme aussi largement égoïste, enfin un rare désintéressement, une discrétion éprouvée , une sécurité complète. Dans son intérêt personnel, il ne pouvait donc mieux choisir.
Le secret fut si bien gardé sur les circonstances de ce mariage , qu’on n’en a jamais connu la date précise. On sait seulement qu’il fui célébré dans un oratoire particulier de Versailles, par l’archevêque de Paris, Harlay de Chanvalon; que la messe fut dite par le père de La Chaise , et servie par le premier valet de chambre, Bontemps; qu’enfin les deux témoins furent M. de Montchevreuil * et Louvois. Tout porte à croire que cette cérémonie singulière eut lieu en 1685*.
1 . L’abbé de Choisy dit : Louvois et le chevalier de Forbin. Oa comprend la présence de M. de Montchevreuil, le plus ancien ami de Mme de Maintenon. Mais quel titre aurait pu amener là ce chevalier de Forbin?
2. Voltaire la place en 1686, et Saint-Simon en 1684. Mlle d’Aumale assure avoir ouï dire au maréchal de Villeroy que le mariage avait été célébré deux ans environ après la mort de la reine. Puis
Madame de Maintenon épouse de Louis XIV.
Le mariage de Mme de Maintenon ne se manifesta par aucun signe extérieur, cl ne changea presque rien à sa position apparente , à ses habitudes ni à celles du. roi. Sa modestie, sa réserve ordinaires .n’en furent point diminuées. Elle n’accrut point son domestique. Elle ne se permit aucune espèce de luxe. Son ameublement et ses toilettes n’eurent de remarquable qu’une simplicité qui n’excluait pas un certain air de grandeur! Dans le monde et à la cour, elle eut toujours officiellement le rang que lui donnaient son titre et la charge qu’elle avait remplie. Elle fut jusqu’à son dernier jour Mme la marquise de Maintenon. « Particulière en public ; hors de ses yeux , reine. » Cette phrase de Saint-Simon exprime à merveille la position qu’elle prit dès le jour de son mariage , et qu’elle garda toute sa vie.
« Je l’ai vue, dit encore Saint-Simon, aux dîners du roi, à Marly, mangeant avec lui et les dames, et à Fontainebleau en grand habit chez la
elle ajoute : « Disant cela un jour devant un saint prêtre qui avait été son confesseur pendant seize ans, il me répondit: — Vous vous trompez ; ce n'est pas dans ce temps-là. »
Ife 6
HISTOIRE
reine d’Angleterre, gomme je l’ai remarqué ailleurs, cédant absolument sa place, et se reculant partout pour les iemmcs titrées, même pour des femmes de qualité distinguées, ne se laissant ja- . mais forcer par les titrées, mais par celles de qualité ordinaire, avec un air de peine et de civilité, et par tous ces endroits polie, affable, parlante, comme une personne qui ne prétend rien et qui 11e montre rien , mais qui imposait fort, à ne considérer que ce qui était autour d’elle. »
Il ajoute ailleurs :
« Toujours très-bien mise, noblement, proprement, de bon goût, mais très-modestement et plus vieillement alors que son ûge. Depuis qu’elle ne parut plus en public, on ne voyait que coiffes et écharpe noire quand par hasard on l’apercevait. »
« Ses gens, dit-il encore, étaient en très-petit nombre , peu répandus , modestes , respectueux , humbles , silencieux , et ne s’en liront jamais accroire. C’était l’air de la maison, et ils n’y seraient pas demeurés sans cela. Ils y faisaient avec le temps une fortune modérée , suivant leur état , et qui 11e pouvait donner envie , ni occasion de parler : tous demeuraient dans une obscurité plus ou moins aisée. »
L’acte qui avait uni pour toujours Mme de Maintenon à Louis XIV ne fut point publié , et personne
ne l’a jamais vu'. Son existence, néanmoins, fut bientôt connue , et considérée généralement comme un fait incontestable. On agit en conséquence. Mme de Maintenon fut l’objet des égards., des respects, des adulations de toute la cour, et surtout de la famille royale, accoutumée à regarder tous les désirs de son chef comme des lois que nul ne «levait enfreindre. Louis XIV, d’ailleurs, eut soin de mettre hors de doute , dans son intimité, le fait qu’il s’était interdit de proclamer officiellement. Un jour qu’il était malade, Monsieur le vint voir. Il le trouva couché, et très-peu couvert, à cause de la chaleur. Mme de Maintenon était auprès de lui.
« Mon frère, dit aussitôt Louis XIV, de la manière dont vous me voyez devant madame, tous imaginez bien ce qu’elle m’est. » C’en fut assez, et il n’eut jamais besoin d’y revenir.
Le signe le plus apparent de l’étal où Mme de Maintenon était montée fut l’appartement que Louis XIV lui assigna au château de Versailles. Il était en haut du grand escalier , et de plain-pied avec celui du roi. On remarqua encore qu’elle en- * tendait la messe » dans une de ces petites tribunes ou lanternes dorées qui ne semblaient faites que pour le roi et la reine*. »
1 . La Beaumelle affirme que Mme de Maintenon détruisit cet acte elle-même, après la mort de Louis XIV.