Voltaire
HISTOIRE
D’ailleurs son mariage n’eut aucun effet civil. Aucun douaire ne fut constitué en sa faveur. Aucune propriété n’accrut sa fortune personnelle. Le roi lui lit sur sa cassette une pension annuelle de quarante-huit mille iivrcs. 11 y ajouta chaque année douze mille livres à titres d’élremies. Elle conserva d’ailleurs sa première pension, portée à six mille livres lorsqu’elle était gouvernante du duc du Maine, et celle de dame d’atour de la dauphine, qui paraît avoir été de neuf mille* ; qu’on y ajoute le revenu des terres de Maintenon et de Grogneul , et l’on verra qu’elle devait avoir de quatre-vingtdix à cent mille livres de rente*. C’était beaucoup plus qu’il ne fallait à la modestie de ses goûts. Mais Mlle d’Aumale assure qu’elle donnait aux pauvres, chaque année, de cinquante à soixante mille livres.
Si l’on calcule tout ce que coûtèrent à Louis XIV Mlles de La Vallière et de Fontanges , Mmes de Soubise et de Montespan, on sera forcé d’avouer que la fortune publique aurait gagné quelque chose à ce que le règne de Mme de Maintenon commençât plus tôt.
Les Mémoires de Mlle d’Aumale donnent une
1. Mlle d’Aumale évalue les deux pensions réunies à quinze mille livres.
?. Elle fit donation de la terre de Grogneul à Mlle d’Aubigné, sa nièce, deux ans avant de la marier, et de celle de Maintenon, à l’occasion du mariage.
idée très-exacle du désintéressement de Mme de Maintenon, qui n’était, après tout, que la parfaite tranquillité d’esprit d’une femme qui n’avait aucun besoin à satisfaire. On y lit que Mme d’Aussy, qui, ayant été élevée par Mme de Maintenon, jouissait auprès d'elle d’une grande familiarité , lui dit un jour : « Mais, madame , vous jouissez de tout, et cependant rien n’est à vous , ni meubles , ni tapisseries. Demandez au roi qu’il vous donne toutes les choses dont vous vous servez. » Leroi, qui était présent dit : « Madame est la maîtresse de tout : elle n’a qu’à parler. » Elle se mit à rire, et la chose en demeura là.
Mlle d’Aumale ajoute encore : « Un jour , en allant à Saint-Cyr, elle me dit en chemin : — Vous m’allez bien gronder, mademoiselle : il ne tenait qu’à moi, hier, d’avoir cent mille livres de rente, car le roi m’a parlé sur mon état , et c’est la première fois de sa vie qu’il l’a fait d’une manière si intéressante. — Eh! bien, lui ai-je dit, Madame, qii’avez-Yous fait? — Rien, répondit- elle , j’ai dit au roi de demeurer en paix. Si je l’eusse poussé là-dessus, il est sûr qu’il se serait donné de la peine et de l’inquiétude pour chercher à me faire du bien, et je ne suis pas auprès de lui pour cela. »
On trouve le même fait, avec quelques variantes peu importantes, dans les entretiens de Sainl-Cjr.
HISTOIRE
Mme de Mainlenon y ajoute seulement que plus de bien ne l'aurait pas rendue réellement plus riche. » Les revenus du roi, continue-l-elle, appartiennent au royaume. C’est de là qu’il les tire : c’est là qu’il doit les renvoyer. Ils doivent être employés aux besoins des peuples, et non au luxe d’une femme. Je dis luxe, parce que, dans l’état où je suis, ne pouvant jamais prendre sur mon nécessaire, toutes mes aumônes ne sont qu'une espèce de luxe, bon et permis à la vérité, mais sans mérite.
Voilà, ma chère fille, les inconvénients de ma place. 11 y a des vertus qui deviennent impossibles. »
Ce désintéressement ne se démentit jamais , et en 1715 la veuve de Louis XIV se serait trouvée fort dépourvue si le régent ne lui eût continué la pension de quarante-huit mille livres , dont elle jouit jusqu’à sa mort.
Nous avons dit que sa position officielle ne changea pas. Aux fêtes de la cour, aux appartements ', etc., rien ne la distinguait des autres da-
l . Réunions de toute la cour, qui avaient lieu plusieurs fois par semaine, à Versailles, dans le grand appartement, c'est-à-dire dans les salons qui sont tournés vers le nord et regardent la pièce du dragon, à partir de la tribune de la chapelle jusqu'à la grande galerie. « On commençait ordinairement par y entendre de la musique, dit M. le duc de Noailles, puis on jouait. Il y avait dans toutes les pièces des tables pour toutes sortes de jeux, ainsi qu'un billard , et liberté entière d'y faire des parties avec qui on voulait.... Près de la salle de billard il y avait une pièce destinée aux.
mes. Aux chasses , aux promenades par terre et par eau 1 , elle était toujours placée dans le carrosse ou dans la gondole du roi ; elle était de tous les voyages que faisait le cour à Fontainebleau, à Chambord et plus tard à Marly. Mais toutes ces habitudes existaient déjà avant le mariage , comme aussi celles des visites quotidiennes , et des longs entretiens sans témoins.
Aucun homme n’a jamais réglé l’emploi de son temps plus méthodiquement que Louis XIV. Il se levait tous les jours à huit heures, avec le cérémonial prescrit par l’étiquette, s’enfermait immédiatement avec ses ministres, et tenait conseil 1 . C’est dans ces conseils du malin que se traitaient les grandes affaires. A midi et demi il se rendait à la chapelle, où il entendait la messe; puis il allait attendre chez Mme de Monlespan que son dîner fût servi. Cette visite à Mme de Montespan était ordinairement très-courte, mais le roi n’y manquait jamais, à moins de circonstances exceptionnelles, et l’usage s’en perpétua jusqu’à l’année 1691, où
rafraîchissements.... Quelquefois l'appariement se terminait par un bal. »
Ces réunions commençaient à six ou sept heures et finissaient à dix.
1 . Le roi aimait à se promener sur le grand canal qui est au bout du parc de Versailles, et l’on y avait établi un certain nombre de matelots, toujours prêts à prendre la rame.