I . La Beaumelle
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au couvent des ursulines de Niort. Elle a raconté depuis, elle-même, comment elle y entra, et ce qu’on y fil d’elle.
« J’y avais une parente. On me proposa de l’aller voir, et de l’embrasser à la porte de la clôture. J’y allai de bon cœur. Mais comme , en chemin , je me doutai qu’on m’y voulait laisser, dès que la porte fut ouverte, au lieu de m’amuser à saluer ma parente, je me lançai dans le couvent, pour qu’on n’eîU pas la peine de me dire d’y entrer.
« La plupart des religieuses tirent alors chacune leur scène en me rencontrant. L’une s’enfuyait ; l’autre me faisait une grimace ; la troisième me disait : Ma petite, la première fois que vous irez à la messe , je vous donnerai un aynus. J’étais déjà assez grande, et je les trouvais si ridicules qu’elles m’étaient insupportables. Ni leurs frayeurs ni leurs promesses ne me faisaient impression, et je ne me souciais point du tout de leurs images. Je tombai heureusement dans les mains d’une maîtresse pleine d’esprit et de raison , qui me gagna par sa politesse et sa bonté. Elle ne me faisait aucun reproche, me laissait libre dans l’exercice de ma religion, ne me forçait point à aller faire mes prières dans l’oratoire commun, où il y avait plusieurs images, non plus que d’aller à la messe, et me proposait elle-même de manger de la viande les vendredis et les samedis. Mais en même temps
elle me faisait instruire à fond de la religion catholique, et elle le fit avec tant de soins, me gouverna avec tant de douceur, qu’au bout de quelque temps je fis mon abjuration avec une entière liberté. »
Un fait à remarquer, c’est que la pension de la jeune catéchumène était payée par Mme de Villette, dont la bonté avait survécu à l’espèce d’affront qu’on lui avait fait. Quant à Mme de Neuillant, son zèle convertisseur n’allait pas jusqu’à lui faire payer les frais de la conversion. La jeune fille avait été si vivement touchée de ce procédé généreux de la soeur de son père, ainsi que de ses simples et douces vertus et de sa bienfaisance, dont elle avait été plus d’une fois le témoin et l’agent, qu’elle disait souvent à ceux qui lui exposaient les dogmes catholiques : « Je croirai tout ce qu’on voudra, pourvu qu’on ne m’oblige pas à croire que ma tante de Villette sera damnée. » Apparemment aussi Mme de Villette s’était flattée que son élève tiendrait bon.
Tous les huguenots de Niort l’espéraient de môme et faisaient passer secrètement à la petite fille d’Agrippa des livres et des billets où ils l’encourageaient dans sa foi, et la suppliaient de ne pas outrager la mémoire de son grand-pèré. Quand son abjuration fut connue, leur désappointement fut grand, et Mme de Villette déclara qu’elle ne payerait plus la pension. Les ursulines de Niort la gardèrent quel-
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que temps par charité. Mais bientôt elles se lassèrent et invitèrent Mme d’Aubigné à la reprendre.
« Mme de Neuillant, dit La Beauinelle, allait souvent à Paris , dans une litière portée par deux mulets, dont l’un était monté par Mlle d’Aubigné. »
De quelque moyen de transport qu’on se soit servi pour la faire voyager, il est certain qu’on l’amena à Paris au sortir du couvent de Niort. Mme de Neuillant y venait par goût , et Mme d’Aubigné par nécessité, en partie pour son procès, en partie pour d’anciennes créances de Théodore Agrippa , qu’elle cherchait à faire valoir. Le vieux serviteur d’Henri IY avait fait à son maître , à une certaine époque, des avances considérables. Mais Mme d’Aubigné n’obtint ni restitution ni dédommagement. Quant à son procès, n’étant pas assez riche pour le mener à bien , elle fut enfin obligée de consentir à une transaction , et renonça 'à la propriété de la terre en litige moyennant une rente de deux cents livres.
Pendant ce temps, Françoise d’Aubigné faisait sa première communion chez les ursulines de la rue Saint-Jacques. Cet acte accompli, elle parut dans le monde, présentée plus souvent, à ce qu’il semble, par sa parente que par sa mère. C’était l’époque où l’esprit commençait à prendre rang dans la société à côté de la richesse et du pouvoir. Les réu->
nions de l’hôtel de Rambouillet avaient donné le signal de cette révolution, que la gloire de Corneille avait achevée. Le cardinal de Richelieu, au faîte des honneurs et de la puissance , n’avait pas dédaigné le renom d’écrivain et s’ètait montré avide de succès littéraires. Les gens de lettres étaient recherchés, et surtout les gens d’esprit; et Scarron, pauvre, infirme, paralytique, mais célèbre par l’originalité de son humeur, par ses bons mots, par l’intarissable gaieté qu’il répandait autour de sa chaise longue, plus encore que par ses ouvrages, recevait chez lui, outre les amis qu’il s’était faits parmi ses confrères, Ségrais, Ménage, Seudéry, Pélisson, Benscrade, etc., les hommes les plus remarquables par leur naissance et leur position, les Villarceaux , le duc de Yivonne , le marquis de Sévigné , le comte de Grammont , Malha , Miossens, Beautru, La Sablière, Servien, le coadjuteur de Retz, etc. Des femmes très-distinguées y allaient aussi, quoique plus rarement, et avec une certaine réserve, commandée par la joie un peu trop libre que le spirituel malade appelait à son secours contre de continuelles et intolérables souffrances.
Mme de Neuillant, qui connaissait Scarron, y conduisit un jour Mme et Mlle d’Aubigné. Celle-ci, très-timide encore, et à qui la situation de sa mère ne permettait pas de renouveler souvent sa toilette,
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rougit, en entrant, de sa robe trop courte et taillée à Niort; puis, se sentant rougir, elle se mit à pleurer. Scarron fut touché de sa jeunesse et de son embarras. Mais cette première entrevue ne produisit rien de plus pour le moment. Mme d’Aubigné retourna bientôt à Niort avec sa tille, et ne tarda guère à y mourir. Mme de Villette aussi était morte. Françoise d’Aubigné, Agée de quinze ans à peine, se trouva seule à Niort, presque sans ressource. Son frère avait été placé chez M. de Parabère, en qualité de page. « Elle resta pendant trois mois dans une petite chambre, » disent tousses historiens. Où était cette chambre? dans le logement qu’avait occupé sa mère? chez Mme de Neuillant? Élait-cc une chambre isolée? Tout ce qu’on a écrit sur ce point est fort obscur. Mais , comme Mme de Neuillant, malgré son avarice, ne put se soustraire à l’obligation de la prendre à sa charge, l’hypothèse la plus naturelle est que Mme de Neuillant sc trouvait à Niort au moment où Mme d’Aubigné mourut , que Mlle d’Aubigné se mil immédiatement sous sa protection, et que la petite chambre dont il s’agit faisait partie de son appartement ou de son hôtel.
Ce qui oblige à le supposer, c’est une lettre écrite par Mlle d’Aubigné peu après la mort de sa mère, et d’où il résulte qu’elle voyait alors habituellement le chevalier de Méré. Cela aurait-il été
possible si elle eût vécu renfermée dans une petite chambre ?
D’ailleurs, on voit par cette môme lettre, que M. de Méré lui parlait d’amour. L’aurait-il fait, ou Mlle d’Aubigné l’aurait -elle souffert, s’il n’y eût été autorisé par Mme de Neuillant?
Ce chevalier de Méré était un bel esprit de ce temps-là , plein de recherche et d'affectation , soit qu’il parlât, soit qu’il écrivît, et qui s’était érigé en professeur de bon ton et de convenances. Il s’était chargé d’enseigner à Mlle d’Aubigné le beau langage et les belles manières , et d’en faire , comme on disait alors, une précieuse. Heureusement' il ne put réussir à lui fausser le goût.
Durant son premier séjour à Paris, Mlle d’Aubigné s’était liée avec quelques jeunes personnes de son âge. L’une d’elles, Mlle de Saint-Ilermant , prit occasion de la mort de sa mère pour lui donner une marque de souvenir et d’amitié. La réponse de Mlle d’Aubigné nous a été conservée. Elle est remarquable également par le fonds et par la forme. On a de la peine à comprendre qu’une fille de quinze ans ait pu l’écrire. On y trouve l’esprit, le style, le caractère tout entier de Mme de Maintenon. La voici :
De Niort, 1 650.
« Mademoiselle, vous m’écrivez des choses trop flatteuses, et vous me traitez, peu s’en faut, comme
si j’étais (l’un sexe différent du vôtre. Je suis bien plus flattée de vos louanges que de celles de M. de M***'; il m* en donne avec plus de passion, mais pas avec autant de tendresse ; aussi me méfierais-je d’un amant qui saurait entrer dans mon cœur avec autant d’adresse que vous y entrez. Je ne regretterais point Paris si vous n’y étiez pas. Vous effacez tout ce qui m’y a plu. Je n’oublierai jamais les larmes que vous avez versées avec moi , et, toutes les fois que j’y pense , j’en verse encore. Je m’assieds avec un plaisir toujours nouveau sur cette chaise que vous avez travaillée de vos mains, et, quand je veux écrire, je ne suis contente ni de mes expressions ni de mes pensées , si je ne me sers pas de vos plumes et de votre papier. Je vous prie , mademoiselle, de me dispenser de vous l’envoyer tout écrit. Je n’ai ni assez de courage ni assez d’esprit pour cela. Je vous en promets la moitié; vous aurez le reste quand j’aurai autant d’esprit que M. Scarron. J’aime bien Mlle de Neuillant; je vous prie de le lui dire , et de la remercier du service qu’elle m’a rendu en me donnant en vous une amie qui me consolerait de la perte de ma mère , si quelque chose pouvait m’en consoler. »
Scarron lut cette lettre : il en fut tout à la fois