‹ Madame de MaintenonChapitre 7 sur 36 · M. de Méré · texte numérisé non relu

M. de Méré

étonné et flatté. A son tour, il adressa à Mlle d’Aubigné l’épître suivante :

« Mademoiselle , je m’étais toujours bien douté que cette petite fille que je vis entrer, il y a six mois , dans ma chambre avec une robe trop courte, et qui se mit à pleurer, je ne sais pas bien pourquoi fc était aussi spirituelle qu’elle en avait la mine. La lettre que vous avez écrite à Mlle Saint-Herrnant est si pleine d’esprit, que je suis mécontent du mien de ne m’avoir pas fait connaître assez tout le mérite du vôtre. Pour vous dire vrai , je n’aurais jamais cru que dans les îles de l’Amérique , ou chez les religieuses de Niort , on apprît à faire de belles lettres ; et je ne puis bien m’imaginer pour quelle raison vous avez apporté autant de soin à cacher votre esprit que chacun en a de montrer le sien. A cette heure que vous ôtes découverte, vous ne devez point faire difficulté de m’écrire aussi bien qu’à Mlle de Sainl-Hermant. Je ferai tout ce que je pourrai pour faire une aussi bonne lettre que la vôtre , et vous aurez le plaisir de voir qu’il s’en faut beaucoup que j’aie autant d’esprit que vous. Tel que je suis, je serai toute ma vie, etc. »

Apparemment, la proposition de Scarron fut agréée , car il nous est resté quelques monuments du commerce épistolaire qui eut lieu, pendant l’hiver de 1650, entre le cul-de-jatte de Paris et la 101 c

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jeune et belle orpheline de Niort. Malheureusement, les lettres qui n’ont point péri sont de Scarron, et encore est-il évident qu’on ne les a pas toutes. De Mlle d’Aubigné , aucune n’a été conservée. Cela est fâcheux. Si toutes n’eussent point péri , on pourrait s’expliquer peut-être comment Scarron, qui n’avait vu Mlle d’Aubigné qu’assez rarement avant son départ pour Niort, qui n’en avait pas gardé un souvenir très-vif, — cela résulte de la lettre même qu’on vient de lire, — qui, en commençant cette correspondance, n’avait guère en vue que le plaisir, très-recherché à cette époque , de faire de l’esprit avec une personne qu’il jugeait capable de jouer sa partie et de lui renvoyer la balle , fut amené si vite à changer de ton, et à parler, lui, Scarron ! le langage d’un homme qui aime. L’on ose à peine, sur ce point délicat, faire quelques conjectures , exprimer quelques doutes. Mais il est certain que l’amour ne saurait naître , ou du moins ne saurait vivre sans un peu d’espoir, et l’on ne serait pas fâché de connaître par quel chemin l’espoir a pu se glisser dans le cœur de l’homme du monde qui en devait être le plus éloigné. Voici la seconde lettre connue de Scarron à sa jeune correspondante :

« Vous êtes donc devenue malade de la fièvre tierce ! si elle se tourne en quarte , nous en aurons pour tout" notre hiver; car vous ne devez pas douter

qu’elle ne me fasse autant de mal qu’à vous. Faitesmoi savoir, je vous prie, combien d’accès nous en avons déjà eus , et ce que les médecins en disent , puisque vous les verrez la première. Et, en vérité, cela est assez extraordinaire que vous sachiez de mes nouvelles quatre ou cinq jours avant moimôme. Je me fie bien en mes forces , accablé comme je suis de tant de maux, de prendre tant de part aux vôtres. Je ne sais si je n’aurais pas mieux fait de me défier de vous la première fois que je vous vis. Je le devais faire, à en juger par l’événement. Mais aussi, quelle apparence y avait-il qu’une jeune fille dût troubler l’esprit d’un vieux garçon? Et qui l’eût jamais soupçonnée de me faire assez de mal pour me faire regretter de n’être plus en état de me revancher?

« Douceurs à part, je sais que vous ôtes malade , et je ne sais si l’on a de vous tout le soin qu’on en devrait avoir. Cette inquiétude-là augmente fort le déplaisir que j’ai de vous voir aussi malheureuse que je vous suis inutile.... Que je vous aime! Et que c’est une sottise d’aimer tant! Comment! à tout moment il me prend envie d’aller en Poitou , et par le froid qu’il fait! N’est-ce pas une forcénerie? Ah! revenez, revenez, puisque je suis assez fou pour regretter des beautés absentes. Je me devais mieux connaître, et considérer que j’en ai plus qu’il ne m’en faut d’ètre estropié depuis les pieds jusqu’à

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la tùte , sans avoir encore le mal qu’on appelle rimpalience (le vous voir. C’esl une maudite maladie. Ne vois-je pas bien comme il en prend au pauvre Méré de ce qu’il ne vous voit pas aussi souvent qu’il voudrait, encore qu’il vous voie tous les jours? Il nous en écrit en désespéré, et je vous le garantis âme damnée à l’heure que je vous parle, non pas à cause qu’il est hérétique, mais parce qu’il vous aime.... Vous devriez pourtant vous en tenir à vos conquêtes , laisser le genre humain en paix ,

Et commander à vos œillades

De faire un peu moins de malades. »

On écrit rarement sur ce ton à une fdle de quinze ans; mais enfin tout lecteur non prévenu conviendra que la première épître que nous avons citée et celle-ci semblent le commencement et la fin d’un roman par lettres dont le milieu aurait été déchiré.

Mlle d’Aubigné devait désirer très-vivement de trouver un mari. C’est le vœu de toutes les jeunes filles ; mais Mlle d’Aubigné en avait des raisons particulières et très-pressantes. Mme de Neuillant était loin de lui tenir lieu de la mère qu’elle avait perdue. Tous les témoignages contemporains attestent qu’elle lui faisait payer par des duretés et des humiliations continuelles les secours que le respect humain l’avait empêchée de lui refuser. Ces se-

cours se réduisaient d’ailleurs à peu de chose. « Elle fut , dit Tallemant des Réaux , chez Mme de Neuillant, qui, quoique sa parente, la laissait toute nue par avarice. » On comprend dès lors pourquoi elle ne rebuta point M. de Méré, pourquoi elle ne découragea pas Scarron. M. de Méré devait approcher de la cinquantaine ; Scarron , plus jeune de quelques années , était , en effet , beaucoup plus vieux : mais il avait du cœur et de la probité. L’honnêteté des vues de son rival, au contraire, n’est pas suffisamment démontrée. Mlle d’Aubignô préféra donc Scarron. Cependant, tout en tenant M. de Méré à distance, elle sut ménager sa vanité, qui était excessive, et ne s’en fit point un ennemi. 11 lui fallut pour cela sans doute une discrétion , une réserve , une finesse , un tact , un savoir-faire enfin fort extraordinaires à un âge si tendre. Mais, comme le fait très-judicieusement observer M. le duc de Noailles, « les malheurs de sa famille, les vicissitudes de sa vie à peine commencée, et l’incertitude de son avenir avaient hâté pour elle le temps de la maturité et de la réflexion et jeté comme une teinte de gravité sur sa jeunesse, qui y trouvait une défense de plus. »

La lettre suivante, que lui écrivit son vieil adorateur de Niort, quand Mme de Neuillant l’eut ramenée à Paris, fera voir à quels termes elle l’avait su réduire.

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« Je n’ose vous écrire , mademoiselle , quoique vous m’ayez fait la grâce de me le permettre, et que ce ne soit pas la première fois que je me le sois permis. J’étais bien plus hardi avant d’avoir l’honneur de vous connaître, et je trouve que plus je vous ai vue, plus vous m’avez inspiré de respect. Je crois que , si vous n’étiez que la plus belle et la plus agréable personne du monde , je vous dirais librement tout ce qui me viendrait dans la fantaisie, mais vous avez tant d’autres qualités de plus haut prix que , lorsqu’on vous écrit ou que l’on vous parle, il est bien malaisé de ne vous pas craindre , et je remarque en vous un mérite si pur et si rare que j’aurais de la peine à me persuader que le plus honnête homme qui parut jamais fût digne de vous. Depuis que je vous ai quittée , je n’ai rien vu de tout ce que j’aime , rien de noble , rien de galant, ni de bon air.... Mais est-il possible qu’avec tant de raisons que vous avez d’aimer le monde et la vie , il arrive quelquefois que vous ne laissiez pas d’être bien sombre, et d’avoir de tristes pensées? Je vous ai pourtant vue en cet état, et vous me faisiez souvenir de ces temps bas qu’on aime quelquefois mieux que les plus brillants jours de l’été.... »

Mlle d’Aubigné revint donc à Paris, et son retour t une assez vive sensation dms le monde. Des

traits réguliers et nobles, un teint éclatant, une taille élégante, une démarche pleine de grâce et de dignité tout à la fois, une grande distinction de manières et de langage , beaucoup d’esprit , encore plus de raison , et cette précoce habileté de conduite dont on a déjà eu des preuves , c’étaient assurément plus d’avantages qu’il n’en fallait pour y réussir. M. de Méré la vantait à tout propos comme son élève , avec l’enthousiasme de la vanité satisfaite ; -il s’attribuait ses succès. Ce qu’on savait des événements de son premier âge excitait d'ailleurs la curiosité et lui faisait une place à part. On l’appelait la belle Indienne , et nous ne voyons pas qu’elle ait pris la peine de rectifier sur ce point l’opinion commune. C’est une bonne fortune , à Paris, qu’une dénomination étrange, et des antécédents qui ne sont pas ceux de tout le monde.

Elle fut, dit-on, l’objet de beaucoup d’hommages, mais elle n’apercevait nulle part ce qu’elle cherchait : une position convenable et sûre. Qui peut savoir à combien d’insinuations offensantes sa pauvreté l’exposa? Scarron seul lui témoigna une sympathie délicate , une amitié sincère et désintéressée; Scarron seul lui prouva qu’il la respectait . Elle eut quelque peine à se décider pourtant. Nous trouvons une lettre en vers et en prose de ce malheureux et excellent homme, où il s’écrie : « Que diable allais-je faire dans cette ga-

1ère'? Pourquoi vous aimer, vous qui ne m'aimerez jamais? Vous me direz toujours, avec cette gaieté qui me désespère : Vous m’aimez parce «lue je suis jolie; je ne vous aime pas, parce que vous êtes à faire peur.

« Ma raison, par de vains discours,

A beau me faire voir le péril que je cours.

Quoi qu’elle me conseille,

Grands yeux qui paraissez si doux,

Teint frais et vif, bouche vermeille,

Beaux cheveux, belle Iris, adorable merveille,

Je jure de mourir pour vous ! »

Sa mort n’aurait pas été d’un grand secours à Mlle d’Aubigné, et la mort de Mme de Neuillant, déjà vieille, pouvait, d’un moment à l’autre, la jeter dans une situation terrible. Scarron s’en inquiétait et lui en parla sérieusement : « 11 lui lit sentir qu’en présence de la misère qui la menaçait, il n’y avait pour elle d’asile que dans le couvent ou Je mariage, seuls moyens d’échapper aux périls où l’exposaient une beauté déjà célèbre, l’isolement, l’inexpérience et la séduction*. » 11 lui offrit, si elle

1 . Tout en citant cette lettre, publiée par La Beaumelle, nous ne pouvons nous dispenser de faire observer que les Fourberies de Scapin sont de l G? i . Cette phrase, depuis lors, est demeurée proverbe; mais il paraît difficile qu’elle ait pu se trouver sous la plume de Scarron en 16f>l. Il faut se défier de La Beaumelle , qui avait la manie des interpolations.

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