‹ Madame de MaintenonChapitre 8 sur 36 · M. le duc de Noailles · texte numérisé non relu

M. le duc de Noailles

DE MADAME DE MA1NTEN0N. 4f

voulait entrer au couvent, de payer sa dot *. Elle refusa. Alors il se proposa comme pis-aller. Il fut accepté, et Mme de Neuillant, charmée de se débarrasser de sa pupille, ne mit aucun obstacle au mariage. Plus lard, Mme Scarron disait à ceux qui lui demandaient pourquoi elle avait épousé un tel homme : « J’ai mieux aimé l’épouser qu’un couvent. »

Mme de Neuillant avait seulement exigé que le mariage fût remis à deux ans. Mais Scarron finit par obtenir que ce terme fût rapproché. Quand on dressa le contrat, il déclara reconnaître à l’accordée quatre louis de rente, deux grands yeux fort mutins, un très-beau corsage, une paire de belles mains, et beaucoup d’esprit. Le notaire lui demanda quel douaire il lui accordait : « L’immortalité, répondit-il. Le nom des femmes de rois meurt avec elles : celui de la femme de Scarron vivra éternellement. »

Quelques jours avant le mariage, il dit à l’un de ses amis : « Je ne lui ferai pas de sottises , mais je lui en apprendrai beaucoup. » Il n’avait encore que quarante-deux ans. Douze ans auparavant , luimôme avait fait ainsi son portrait, dans une préface :

1 . La Beaumelle présente cette offre , faite par Scarron, d’une somme d’argent, sous une forme moins honnête et moins vraisemblable.

« J’ai trente ans passés. Si je vais jusqu’à quarante, j’ajouterai bien des maux à ceux que j’ai soufferts depuis huit ou neuf ans. J’ai la taille bien faite, mais ma maladie l’a raccourcie d’un bon pied. Ma tête est un peu grosse pour ma taille. J’ai le visage assez plein , pour avoir le corps très-décharné. J’ai la vue assez bonne, quoique les yeux gros. Je les ai bleus. J’en ai un plus enfoncé que l’autre , du côté que je penche la tête. J’ai le nez d’assez bonne prise. Mes dents, autrefois perles carrées , sont de couleur de bois , et seront bientôt de couleur d’ardoise; j’en ai perdu une et demie du côté gauche ; deux et demie du côté droit , et deux un peu égrignées. Mes jambes et mes cuisses ont fait premièrement un angle obtus, puis un angle égal, et enfin un angle aigu; mes cuisses et mon corps en font un autre , et , ma tète se penchant sur mon estomac, je ne ressemble pas mal à un Z. J’ai les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi bien que les bras. Enfin , je suis un raccourci de la misère humaine. »

Cet étrange mariage de la beauté avec l’extrême laideur, de la santé avec les infirmités les plus tristes, de la jeunesse avec la décrépitude, fut célébré à la tin de mai ou au commencement de juin 1652. Françoise d’Aubignê n’avait pas encore dix-sept ans révolus. Mme de Neuillant, même dans cette

occasion solennelle , fut fidèle à son caractère , et il fallut que Mlle de Pons, l’une des amies de la mariée, lui prêtât des habits de noce ’.

Madame Scarron (1652-1660).

En 1678, le frère aîné de Françoise d’Aubigné, Charles d’Aubigné, se maria. Sa sœur, veuve depuis dix-huit ans, lui écrivit une longue lettre sur la manière dont elle souhaitait qu’il vécût avec sa femme. Cette lettre nous a été conservée. EUe y descend jusqu’aux détails les plus minutieux , les

I. Saint-Simon, qu’anime contre Mme de Maintenon une haine violente dont on ne connaît point la cause, raconte ainsi son premier mariage :

« .. D’heureux hasards la firent connaître au fameux Scarron. Il la trouva aimable, ses amis peut-être encore plus. Elle crut faire la plus grande fortune, et la plus inespérée, d’épouser ce joyeux et savant cul-de-jatte, et des gens qui avaient peut-être plus besoin de femme que lui l’entêtèrent de faire ce mariage, et vinrent à bout de lui persuader de tirer par là de la misère cette charmante malheureuse. »

On a pu voir par ce qui précède si en effet Scarron, pour faire ce mariage, eut besoin d’y être poussé par ses amis. Saint-Simon ne sait rien des antécédents de Mlle d'Aubigné, qu’il fait naître « dans les îles de l'Amérique, où son père, peut-être gentilhomme, était allé avec sa mère chercher du pain , et que l’obscurité y a étouffés. « Du reste, il faut rendre justice à Saint-Simon : jamais satirique n’eut l’insinuation plus cruelle ni le coup de dent plus venimeux. Il suffit de cet échantillon pour le juger.

plus intimes, et tout à coup elle s’interrompt : « Vous trouverez peut-être bizarre, dit-elle, qu’une femme qui n'a jamais été mariée vous donne tant de leçons sur le mariage. » En cela elle disait vrai. Scarron ne pouvait avoir d’un mari que le titre. Mme Scarron a dit ailleurs, à propos de son mariage : « C’était une union où le cœur entrait pour peu de chose, et le corps, en vérité, pour rien. » En la contractant, elle s’était vouée aux fonctions de garde-malade; elle les remplit pendant huit ans avec une assiduité et un zèle qui ne se démentirent pas un seul jour. Dans les moments de répit où Scarron pouvait travailler, elle lui servait de secrétaire. Il la consultait sur ses ouvrages, et s’en trouvait bien. Il fit à la pudeur de cette jeune fille, à son sens droit, à son goût délicat, de nombreux et utiles sacrifices ; dans tout ce qu’il a écrit à cette dernière époque de sa vie , la plaisanterie est plus fine, la gaieté moins triviale et plus réservée.

Mme Scarron ne profita pas moins de cette communication de tous les jours avec un homme dont il ne faut pas mesurer l’instruction à la frivolité de ses œuvres. Elle apprit sous sa direction l’italien , l'espagnol et le latin. Elle acquit des connaissances solides et variées. Scgrais a eu tort, sans doute , de dire qu’elle « était redevable de son esprit à Scarron. » Elle ne devait son esprit qu’à la

nature. Mais Scarron contribua évidemment à l’exercer, à le développer, à l’orner.

La maison du poète, située au marais 1 , qui était alors le quartier à la mode , comme l’ont été depuis , successivement , le faubourg Saint-Germain , la Chaussée d’Antin et le faubourg Saint-Honoré, n’était pas une des moins agréables qu’il y eût à Paris. « La nouvelle épouse , dit Saint-Simon , plut à toutes les compagnies qui allaient chez Scarron. Il la voyait fort bonne , et en tous genres. C’était la mode d’aller chez lui ; gens d’esprit , gens de la cour et de la ville, et ce qu’il y avait de meilleur et de plus distingué, qu’il n’était pas en état d’aller chercher hors de chez lui, et que les charmes de son esprit, de son savoir, de son imagination, de cette gaieté incomparable parmi ses maux, et toujours nouvelle , cette rare fécondité, et la plaisanterie du meilleur goût qu’on admire encore dans ses ouvrages, attiraient continuellement chez lui. »

Nous avons déjà dit jusqu’où allait quelquefois

1 . Rue Saint-Louis. C'est par erreur que Voltaire le loge rue d’Enfer. On voit seulement , par une pièce de vers intitulée : Adieux au Marais , qu’il alla demeurer, vers 1640, au faubourg Saint-Germain , pour y prendre des bains d'une espèce particulière , dont on lui avait fait espérer du soulagement. Mais il n’y resta pas longtemps. On lit dans une de ses lettres , adressée au maréchal d’Albret :

* Votre carrosse rendait ma petite porte vénérable à tous les habitants de la rue Saint-Louis , et plusieurs portes cochères lui portaient envie. »

HISTOIRE

cette plaisanterie (pie l’austère Saint-Simon trouve du meilleur goût. Mme Scarron fut plus difficile.

« Douée d’un esprit réservé et délicat, et d’un sentiment inné et exquis des convenances, elle dut être un peu étonnée du ton de la maison dont elle se vit tout à coup la maîtresse. •• Mais , malgré ses^ dix -sept ans, elle prit son parti sans hésiter, et commença immédiatement à réformer ce que sa dignité de femme ne pouvait souffrir. Le succès quelle obtint, prouve, ce nous semble, plus que tout Te reste, à quel point l’attachement de Scarron était profond et sincère. «Au bout de trois ans de mariage, dit Scgrais, elle l’avait corrigé de bien des choses’.... A un âge où la vertu est si timide, et la pudeur embarrassée même de se montrer offensée, Mme Scarron acquit cet empire, non-seulement sur son mari , mais sur ceux qu’il avait accoutumés chez lui à tant de liberté. Avide déjà de se faire une réputation sans tache , elle sentit dès le premier moment la nécessité de prévenir ou de réparer le tort que pouvait lui faire le renom de son mari. Elle n’abandonna aucune de ses habitudes religieuses, et elle savait prendre, malgré son âge, un air de dignité qui, dans sa maison , imposait le respect sans gêner le plaisir, rachetant par la grâce de ses manières , et par une prévenance em-

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